Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

20 décembre 2014

Un dernier

Un dernier, j'y suis obligé.

Tenté au fond de l'âme de réimprimer sur la membrane informatique ma pensée disloquée au naturel ;

Lové comme le rap que j'écoute au fin fond des rêves qui, ces jours-ci, me font trembler ;

Pas de pitié pour les abrutis ; pas de sentences explicites pour ceux qui, comme toi, ne sortent que du lit ;

La douleur est un artefact, la puissance un morceau en brut | la finalité ne se révélera que dans le tissu, pour

autant qu'il soit [...].

Suite au prochain épisode.

La Mauvaise Tête

"Mec...

- Quoi ?

- T'as une mauvaise tête.

- De quoi une mauvaise tête... tu t'es vu toi... hé, jette un oeil sur ta gueule avant de parler fils de pute.

- ...

- Eh ouais, ça te choque gros bâtard, de toute façon, tu vas rien dire.

- Ok copain, je connais ton humour ; ça passe avec moi, ça passera pas avec tout le monde ; pas avec tlm.

- Ben, si je m'étais permis cette blague avec un autre ; enfin, cette : appellation, je serais un type différent je crois bien. J'ai des principes, nan... pas des principes : des valeurs.

- Ouais ! et des valeurs autant que des douleurs ! tu casses comme tu construis ! tout ce que tu peux faire, c'est insulter et persécuter ! pour ne rien faire au final en plus ! juste faire chier les gens !

- Hé ça va poulet, je vais pas te violer dans l'A.N.U.. Dans le cul quoi. J'en ai vu d'autres. Toi itou. C'est quoi ton délire là ?"

Il pose le joint, regarde les poules qui virevoltent dans l'espace, puis :

"Mec..."

Angoisse

Un dernier sursaut abruti, 7:01 sonnent au réveil.

Imprégné de mes rêves, emmêlé au creux de mes songes, je laisse mes cils palpiter, puis mes paupières se lever, et, enfin, le fond de ma pupille se rétracter pour percevoir le gris terne du plafond qui, ne me renvoyant pas mon image, m'y laisse pourtant y penser, puisque, tout comme lui, je suis fixe et immobile.

Me voilà bon pour me lever, et, dans quelques minutes, m'imaginant debout, patraque et ready à pratiquer je-ne-sais quelles positions loufoques ; le temps de verser mes céréales, de retourner la brique de jus d'orange, d'ouvrir un tiroir à gauche, à droite, deux ou trois tours, puis m'asseoir pour enfin tenter d'assimiler ce que je finirai par digérer - si mon estomac le permet.

Mais pour le moment, je ne peux que me retourner sur le côté. Je veux dormir encore. Je profite de la chaleur que j'ai diffusé toute la nuit, je profite de mes draps, les miens, à moi, seul, A MOI, A MOI, A MOI, et du fait d'être enfermé. Je me sens tellement bien que je me rendors presque ; puis il y a ce stupide réflexe qui me fait ouvrir les yeux à nouveau, me jeter sur le côté, en dehors du matelas, pour m'y asseoir, oh ! grand dieu ! quel bordel dans ma tête ! combien de bières ai-je bu hier... ouais, bref.

19:30 - ça y est, maison.

Je me souviens que, dans les rêves, les gens pensent que, tous les soirs, une entité mystérieuse les tire du lit pour les mener vers la gloire, l'argent, le succès, etc., etc..

Ca me fait bien rigoler, quand je sais que toutes ces choses, je les ai à portée de main mais que je suis prêt à y renoncer, pour la simple raison que, justement, elles sont proches. Alors que d'autres crèvent chaque soir de ne pouvoir les approcher.

Vous ne voyez pas ce que je veux dire... there's really no place you can go... j'ai croisé la célébrité, l'amour, la gloire, la richesse ; j'ai vu les pêchés et les lovés aujourd'hui ; j'ai vu les Vines et les Instagrams ; j'ai croisé du regard toutes les nouvelles applications pour téléphone que vous utiliserez dans dix mois ; j'ai embrassé votre amant de l'année prochaine, parlé à votre futur DRH, probablement couché avec celle qui vous donnera des enfants, et, épuisé, je suis rentré chez moi.

Et, après tout ça, vous cherchez encore ce que je côtoie...

... vous devriez vous sentir abrutis, franchement.

#4 Intermède - RISK ET P&RIL

Oui... nous savons exactement ce que cela fait d'être face à la femme de vos rêves, sans pouvoir lui avouer vos sentiments. Cette retenue, ce bon sens, ces bonnes - ahem ! - manières, nous les avons testées ; nous savons ce que cela fait de se sentir mis à l'écart, rejeté, tenu pour compte, en arrière, à l'improviste.

Pour ces raisons, et pour toutes celles que nous n'avons pas sus-citées, nous avons jugé bon d'envoyer l'un de nos spécialistes de l'Autre Côté. Pour qu'il puisse, peut-être, voire sûrement - enfin - nous ramener une quelc'"once" de vérité sur comment dire aux femmes qu'on les aime sans qu'elles pensent qu'on ne veut que les baiser.

(même si on apprécierait ça aussi)


~~~~~~

# CHRONIQUES D'UN MALE... non ! CHRONIQUES D'UN JOURNALISTE SOLITAIRE #
           la réalité mise à mal donne la raie alitée qui mise pour un mâle*

~~~~~~


          Salut...

          Oui, j'ai rêvé de toi hier... je t'ai vue dans mes rêves en me levant ce matin ; tu étais présente au travers de la brume qui finissait d'obscurcir les trempes de la nuit. Tu disais... tu disais... ou bien... était-ce moi qui disait... qui répétait... indéfiniment... ces mots...

           Chérie,

          Je t'ai aimée dès que je t'ai vue.

          Je ne saurai jamais comment expliquer tout ça.

          D'ailleurs, je n'aurai jamais les mots pour : chacun de mes Verbes sera mensonge : tout Amour n'a aucun Prix, ton Amour n'a aucun Son.

           Amour, je te mentirai cent fois, voire plus. Je ne te négligerai pas, mais je te laisserai sûrement de côté. Amour, je ne serai pas toujours là.

          Il y aura entre nous des dizaines de barrages, bien avant que nos yeux ne se croisent, et encore plus après, mais ils ne seront que châteaux de sables sous mes pieds. Il y aura de nombreux abrutis, mais ils crèveront derrière leurs meurtrières, persuadés de détenir le bon sens au sein de leur matière grise, qui en est pourtant dénuée ; et de capacité d'aimer, et, huit fois, tu tenteras de te jeter parmi eux pour me tuer, et, huit fois, je les combattrai, et, huit fois, tu projetteras ton corps dans le passé pour rejeter tes démons dans les entrailles qui leur donnèrent vie.

          Amour, tu ne m'as jamais compris, parce que je suis un homme, mais tu ne m'as surtout jamais compris parce que tu n'as jamais réellement pris le temps de me connaître, pris le temps de discuter avec mes pairs, pris le temps de discuter avec moi, tout court.

          Amour, tu t'es toujours demandé pourquoi je t'aimais, alors que rien ne t'était promis.

          Amour, je t'aime, c'est tout.

          Il n'y a rien à ajouter, that's all, je t'aime parce que c'est un fait, parce que, au ras du sol, nous ne sommes que des ombres persiflantes, violentes - voire violées - stupides et persistantes, toutes lovées et dégoûtées, comme les cordes que nos pères jetèrent au sommet des monts qu'aucun de nos ancêtres n'avait frôlé avant nous.

          Amour, notre Père, au Cieux, fera de moi un croyant, si tu es capable de me prouver que la RELIGION est une relique dont nous pouvons nous passer ; dont nous pouvons nous passer, mais qu'il nous faut citer, car elle contribue au...

          ...

          ...

          ... Amour... je me perds... je te reverrai...


          Fin du reportage 


* à ne pas prendre négativement

06 décembre 2014

#3 Intermède - LA SOIF DU SOMMEIL

        Les bières palpitent. Le plexi du frigo tremble sous les à-coups répétitifs. Le soleil dessine un carré lunaire sur la coque blanche du réfrigérateur. Carré, parce que la forme. Lunaire, parce que voilà que le jour s'immisce en pleine nuit sans raison aucune. Précisions, parce que l'écrivain, aussi naïf soit-il, sait toujours que les mots et leurs portées ont une valeur.

        Le mec avance, l'ouvre, en extirpe l'une des bouteilles. Il dormait. Il s'en fout bien de savoir pourquoi tout ce boucan. Il tient la bière dans sa main, regarde ses doigts qui ondulent bêtement au rythme des vibrations asymptomatiques qui régulent le comportement physique de cette bouteille dans l'espace, la repose sur une table, attend de voir si elle bougera à nouveau.

Elle bouge, elle vibre, se trémousse presque sous ses yeux. Panique. Fantôme. Esprit. Quart-monde qui intervient entre le Tiers et lui, pour le prévenir que, voilà, ça y est, il est devenu un Dieu sur Terre censé guider l'Homme vers un lieu de paix.

Il se réveille.

Se souvient qu'il a trop bu.

Se lève, se dirige vers le réfrigérateur, pour en sortir un jus de pomme. Il lui faut quelques nutriments. Il sait qu'il se sentira mieux après, bien qu'il ait à dépasser ces obstacles : la porte, la deuxième porte, puis celle du frigo, sans compter les interrupteurs qu'il aura à allumer sur le chemin.

Le réfrigérateur tremble. Il fait un bruit léger en heurtant le plancher. Lui a soudain peur. Attends... il vient de le rêver... quoi ? ce n'est pas normal ; ce n'est pas censé arriver ; ce n'est pas censé être possible. QUOI ?

Il hurle.

Elle accourt.

A l'autre bout du monde, il se réveille.

Il est soudain pris par une certaine déprime : il n'a pas trouvé l'amour.

.Le réfrigérateur tremble toujours.

Elle le sert dans ses bras.

Il grelotte dans son lit.

Il se remet à peine de ce qu'il vient de voir.

L'amour transite et se perd.

Sur la ligne d'un inconnu, un SMS envoyé par 22899 dit :

" REMISE EXCEPTIONNELLES SUR LES DESSOUS DE TABLE JUSQU'AU 29.23 !! PROFITEZ-EN !! ENVOYEZ "TABLE" AU 028349."

Le monde entame un nouveau tour.

Comment la défection d'un empire autoproclamé était automatiquement annoncée

On posera comme postulat de base : l'empire tente d'asservir une majorité de ses sujets, à la demande d'un seul gouvernant, dans le but d'adjoindre les réfractaires à sa cause,  par la force morale ou par la manipulation ; voire par le biais de la manifestation d'une entité violente qui régente un territoire.

I. révolte soi-disant non-dite

         "Mon cher monsieur, bonjour.
        - Bonjour.
       - Mon cher Robert m'a dit hier que votre femme portait un enfant.
       - C'est bien le cas.
       - Toutes mes félicitations. Vous serez, je le crois, et malgré votre position au Sénat, un bon père.
       - ..."

II. révolte prolétarienne

       "J'ai appris aujourd'hui que Roger avait été obligé de créer un texte de lui-même pour contenter le Leader.
       - Un texte... c'est vite dit, il n'a eu à taper que quelques lignes, qu'il a par ailleurs empruntées, inconsciemment, à Rojohnson, qui avait, lors de la fête de fin d'année dernière, imaginé un dialogue entre un homme et un autre, qui devait devenir père. 
       - Emprunté, emprunté... reste calme gros bâtard, ou je te pète deux dents et je te casse le cul."

III. révolte raisonnée

       "Où as-tu posé les clefs ?
       - Jean-Jacques, il est 22h, je vais me coucher."

IV. révolte déliquescente

       "Gnéééééé..."
       ...
       "Gnéééééé..."
       ...
        "Gnéééééé..."
       ...
       "Gnéééééé..."
       ...
       "Mec...
       - Hm... ouais, j'ai vu.
       - Il est complètement camé...
       - Donne-lui sa dose, ça va le calmer.
       - Je trouve pas la pile, je sais qu'hier elle était là sur le pl*putain il est où le pétard entamé ?!* er... j'en sais rien ! gueule pas comme ça tu vas le faire flipper ! t'es co*c'est bon je l'ai !'* ou quoi ?!"
        - File-lui alors !
       - CA VA JE GER...[...]"

REVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTEREVOLTE

 

La Métaphore du Clochard #6

Les portes s'ouvrent silencieusement, dans un fuitement à peine audible.

Ranny plonge ses yeux dans les miens.

"C'est quoi "fuitement", Inouf ?

- Fuitement, ça veut dire "son d'un coulissement : fermeture ou ouverture d'une porte mécanique qui, parvenant à coordonner son mouvement avec l'air alentour, parvient non pas à déranger l'usager qui traversera ladite porte, mais bien à lui procurer mille et un plaisirs, notamment grâce aux réminiscences semblables à des ronronnements que cela éveille chez lui."

Ranny croise les bras, n'est pas satisfaite.

"Qu'y a-t-il, ma chère dame ?

- Inouf, tu es un beau prélat, mais un fieffé menteur. Un fuitement n'est qu'une fuite de l'air, trop contrarié pour rester en place. Tu as les bons mots, mais le mauvais agencement. Cela ne convient plus."

Je regarde Ranny, immobile, insolente, sur le sol, les os des jambes désossés, et la tête pleine de ce sang, qui coule en partie sur la chaussée.

Je regarde ce beau jeune homme, bien trop jeune pour en être un, d'ailleurs, accourir auprès d'elle, et ses dires dispensés, comme les soliloques d'un abbé-curé soûl au sein d'une chapelle.


CHAPITRE 2 - MAIS FACE A LUI, 
JE TENDS A MANGER PLUS QUE DE RAISON


              Ca y est. Le Phénomène, le Tarot, la follitude en son être même présent en cet instant, franchit les portes du Tout Paris. La Dwane - comprenez "douane" - nous a laissées passer ; enfin : nous a "laissés" passer, car, oui, nous avons un NOME parmi nous : un HOMME, comme vous l'appelez, vous, intellectuel. J'embrasse Emeline, ma langue s'introduit subtilement dans sa bouche, je sens une rétractation musculaire, ça me donne du plaisir. Mes réticules oculaires, qui effectuent l'équivalent d'un 180°, cernent le pauvre gars, qui a eu la bêtise de nous suivre. Et l'amour, aussi, parce qu'il, ne nous comprenant pas, fait l'effort de ne pas chercher à le faire. C'est ce qu'elle aime chez lui. Moi ce que j'aime, chez lui, c'est... ... ... c'est lui."


                              # METAPHORE DU CLOCHARD - 24 H #

               Laura a ouvert les yeux.

Enfin, c'est moi, en réalité, qui a fait l'effort. J'ai reconnu son reflet, moins que sa présence, puis j'ai senti que mon crâne présentait à mes orbites l'aura de ma chère amie, déformée par ce que mon sang trahissait ; c'est à dire les restes de sociodose qui parsemaient mon âme et transgressaient mon esprit. Mais voilà, l'heure approche, et, si je sais qu'elle n'est près de moi que pour me protéger, je suis bien sûr qu'elle ne me demandera que me de lever, car l'heure, l'heure, l'heure, tourne, et approche, et il me faut me lever.

Mes abdominaux - inexistants, d'après moi - se convulsent, je me redresse.

"Laura... combien de tem...

- Combien de temps tu as avant d'y aller ?"

Elle se lève du lit, attache son bandeau dans ses cheveux, une épingle à nourrice dans la bouche alors que les reflets du soleil lui embrassent les joues :

"Cinq minutes. Elles sont toutes en bas avec leur valise. J'ai voulu retarder au max. Je me disais que plus tard tu serais debout, moins tu aurais de chance de vomir sur l'hôtesse. Allez, debout mec, j'attends devant la chambre."

Laura sort. Mes oreilles réceptionnent des sons venus d'outre-tombe. Dans mon champ de vision, je perçois des rats, quelques colibris, au travers des vitres, un, ou deux, peut-être, mille-pattes géants sur les murs, environ dix centimètres, une chauve-souris volète de droite à gauche, des dizaines de cloportes gigotent sur le parquet, tendant presque à s'effacer lorsque mes pieds se posent sur le bois froid, tout prêt de mon caleçon bleu et blanc, celui que m'a offert ma mère il y a presque dix ans.

Les murs se distendent, se froissent, remontent sur eux-mêmes vers le Nord, puis s'affalent. J'enfile mes chaussettes, avec peine, j'arrive à cerner, dans mon coeur d'intention, mes chaussures. Mon cerveau dit : coeur d'intention ? Kézako ? et ma logique répond : coeur d'intention : ce que je perçois autour de moi qui m'est nécessaire dans la poursuite de l'action proche ; coeur d'intention : les choses à venir, telles qu'elles s'agencent et qu'elles me servent ; coeur d'intention : les intentions qu'ont mon coeur et que je ne devrais, en théorie, normalement, pas être amené à expliquer...

                              # METAPHORE DU CLOCHARD - 24 H #

               "Bastien me fait badder, meuf."

Emeline ne détache pas les yeux de ma valise. Ouais, ça va, pète un coup ma fille, ça ira mieux, tu me fais quoi comme coup, là ? 

                "T'es pas censée gérer la danse, poupée ? que je lui réponds. T'es pas censée passer la barrière du Tout-Paris ? Je croyais que tu voulais t'amuser ? Qu'est-ce que tu t'en fous de lui ? T'as le Phénomène à tes pattes, calme-toi. De toute façon tu le connais aussi bien que moi : il est clean. C'est pas un de ces hétéros à couilles pleines, ni une tante affable, ni un intellectuel abruti. Tu le connais comme je le connais : Bastien, c'est un mec. Il vient avec nous. On a besoin de sortir de là, on y va ensemble, le Phénomène."
 
Je me rappelle la première fois que je l'ai connu, au sein de cette boîte de nuit perdue au coeur des quartiers corrompus de l'îlot factice bâti sur les flots qui longeaient l'Angleterre : c'était un amas créé par l'Homme et les machines, dont on faisait le tour en une heure, à pied, facilement, mais qui contenait en son sein assez de sociodose pour noyer tout innocent dans des émulsions romanesques et abruptes - qui pouvait mener tout génie de la logique sociale vers les abysses cthulhuiennes : tout censé vers la démence.

               Emeline me caressait délicatement le con avec ses doigts refroidis par le vent de la Manche, qui n'omet ni de geler les corps, ni de délester, sur les plages vides du monde, en cette année 2075, l'écume chargée de déchets remontés des courants marins et les sulfites nécessaires à la régénération de l'humanité - comme l'annoncèrent par ailleurs les Preuves de Dieu, ce mouvement sectaire en charge de remplacer les Témoins de... de... comment dit-on, déjà ? enfin, ceux qui toquaient aux portes de nos grands-parents, dans le temps ; bref ! mon vagin commençait à communiquer avec la sphère orgasmique de mon être plus avant, lorsque nous le vîmes. Bastien.

                C'était un être absent et abruti qui courait nu sur le sable, soulevant le sable de ses orteils, tandis que son sexe, mou comme la barre de chocolat qui fond en été, se soulevait et retombait en absurdes soubresauts. Emeline releva la tête, me regarda avec des yeux ronds, signe qu'elle ne comprenait clairement pas ce qui se passait, dans l'espace/temps présent, autour d'elle.

*****

                Ici, Inouf doit intervenir : il y a bien trop de faits incompréhensibles pour vous, que vous ne comprenez plus rien. Inouf, narrateur compréhensif et responsable - dans la mesure de ses capacités - va vous remettre les pendules à l'heure, puis retournera agencer la cohérence séquentielle de l'humanoïde qui gère le massage cardiaque qui permet de maintenir Mlle Ranny en vie.

                1. en 2075, l'Humanité a vu bon nombre de nouvelles créations naître : 

                               - l'isodon, un matériau équivalent au pétrole, qui s'avère en réalité être une pile qui dépasse toutes celles dites "atomiques", et qui permet la création : 

                                              a. des voitures volantes ; 
                                              b. de la PI, ou Ange Gardien, puce intégrée dans le crâne, qui crée la symbiose entre l'Homme et la machine ; 
                                              c. de réseaux dits "de déplacement à grande vitesse", qui permettent à l'Homme d'aller "plus vite, ou qu'il soit", en utilisant la "Slim", ou "ON" ; noms donnés à cette route de métal qui, comme les ESKALATHORS du passé, avance toute seul, et évite ainsi d'avoir à marcher.

 
                2. le monde a subi plusieurs évolutions, puisque :

                                - l'Union Post-Européenne est, en 2075, composée de la totalité du continent Européen, de l'Afrique dans sa globalité, et de la partie nord de l'Australie. Le Japon reste indépendant ; les Etats-Unis sont en proie à une guérilla civile sans précédent qui amène, par ailleurs, à la création d'une armée financée par l'UPE (Union Post-Européenne, dixit), qui y a été envoyée en 2072 pour rétablir la paix - rien n'est encore acquis là-bas.


                 3. depuis une quinzaine d'années, ce que les patriotes appellent "le Pays", et que les autres considèrent comme la "France" est devenu le leader mondial dans tous les domaines. C'est au coeur du Pays que se jouent les travestissements politiques qui impactent le Monde dans son ensemble, et c'est là que les leaders de tous âges tentent de se créer une nouvelle jeunesse en passant les barrières du "Tout-Paris".
           
                 Le Tout-Paris est dressé près de Marne-la-Vallée, sur les ruines de l'ancien parc d'attraction dit "Disneyland", détruit entretemps par une armée de communistes, lors des Révoltes Sociétales de 2046, après l'éclosion, au grand jour, du Complot Territorial - nous y reviendrons - qui valut notamment au président de l'époque d'être assassiné, ressuscité en tant que machine, torturé, puis tué à nouveau.

                Inouf n'a pas de parti pris à prendre : Inouf est le narrateur. Mais peut-être que l'un de nos - vos - personnages se permettra de hausser le ton, plus tard, et de vous expliquer en long et en large de quoi il s'agit, réellement.

                 Toujours est-il que ce Tout-Paris est le seul endroit en France, en Europe, dans le Monde, où il fait encore bon vivre : on y trouve bon nombre d'attractions, d'alcools, de drogues, de femmes et d'hommes nus, de déliquescences royales et de délits subliminaux, et le tout pour des tarifs établis bien en-deçà de ce que le commun des mortels consommait il y a quarante ans. Le Tout-Paris est le Disneyland des temps modernes. ... puisque, de toute façon, il n'y a aucune concurrence en ce qui concerne le divertissement. Les autres établissements politiques n'essaient que de survivre, et leurs dirigeants, sous la coupe parisienne, prient chaque jour pour que leur peuple ne les renverse pas.


                 Aujourd'hui, si vous préférez que Inouf soit plus clair, le Tout-Paris est la poche de résistance de l'humanité. Le monde se meurt, le monde se détruit, et le LOISIR, comme la Madone l'appelait, le LOISIR, n'est plus qu'une construction imaginaire.

27 novembre 2014

Mais... vous êtes complètement cons #1

#1, parce qu'il faudra des milliards de # pour mettre en valeur toute votre connerie.

Je rentre dans le tram, un mec me dit :

"JijPMIJlciudsh"

Je lui réponds :


...

... en fait, je lui réponds rien.

Ce mec est con.

*****
Mon boss me dit :
 
"Robert, il est temps que tu prennes tes marques, nous sommes en 2014. Les grandes compagnies utilisent internet, il faut que tu maîtrises internet. Le langage HTML.
 
- Patron (je lui dis), je crois que vous oubliez quelque chose.
 
- Oui quoi ? dit le patron.
 
- Je crois que vous oubliez que je suis capable de penser.

- Et c'est-à-dire ?

- C'est-à-dire que vous devriez vous demander pourquoi je suis là. Ou bien c'est pour prendre mes marques, ou bien c'est pour prendre votre place. Dans le premier cas, oui, je serai votre chien et je serrerai, je pense, votre sexe avec ardeur entre mes cuisses. Dans le second, il s'avérera non pas que vous êtes trop vieux, mais bien que vous étiez trop con pour vous apercevoir que votre vie entière n'était qu'un cheminement stupide et ballot censé vous amener près du sommet de ce que l'on considère comme la pyramide du bonheur, pour ensuite vous en faire redescendre, car un être supérieur en méritait la place, et cet être supérieur, c'était moi. Le cas second étant échéant, et M. Bardonnier ayant approuvé aujourd'hui mon augmentation, je vous prierai de vider votre bureau instamment et de me léguer dossiers et subalternes, pour qu'à votre rang, je puisse - non pas - faire régner ordre et indulgence, - mais bien - mener une lutte de sang-froid afin de relever le niveau général de ce que la plupart de mes confrères, et soeurs, appellent "humanité", cette chose hideuse qu'ils imaginent dans leurs rêves, et trépignent d'impatience de croiser à leur travail ; ce qui n'a rien à faire en ce lieu, ni en cette PLACE."
 
Mon boss est bouche bée.
 
Hé, que voulez-vous, j'en ai rien à battre.

Je suis pas là pour casser des gens.

Je suis là pour casser du chien.

On dirait bien qu'y en a un qui bave moins.

+1.000 j'aime, non ?

Ah, non... je suis pas sur les réseaux mongoliens.

Désolé, utlisa... euh, pardon, mongols de FB et de TW, et de IST et de SNC et de VR... vous êtes trop oldschool for me...

A bientôt, alors, dans une autre vie,

celle où vous comprendrez que notre belle langue est le plus intrinsèque des reflets de notre âme.

16 novembre 2014

La Prise de Risques

L'hOmme marche seul. Le trottoir n'est qu'une succession de pavés noirs, transcendés par du blanc immanent, goudron "ciménique" censé rendre rigides les choses ; elles unies par ce "ciment" blanc. Il marche, seul, la tête lourde comme tout hOmme l'a, mais il sait bien que sa solitude n'est qu'une esquive.

"Quelques rêves...

- Hein ?

- Quelques rêves.

- Quoi ?

- "Quelques rêves", c'est quelques rêves qui me traversent la tête. Putain... j'ai trop bu Clara...

- Et quoi ? on baise ?

- Non. Je veux / peux même pas te voir en rêve. Je suis censé être une pute, mais les femmes ont tellement craché sur les hOmmes que même moi, ce soir, je ne suis plus capable de te résister.

- ...

- ."

Clara se lève, va dans la salle de bain. Elle n'a apparemment pas compris un seul mot de ce que notre hEros tentait de lui inculquer. Cette Clara a l'air bien conne, ma foi.

"Hé...

- Oui ?

- Je crois qu'il vaut mieux que je te quitte...

- ?

- T'es vraiment trop con. A part le tien - ton con, NDLR - tu vaux pas grand chose... comme 90% de tes semblables...

- Roger... vraiment ? tu me laisses là ?

- Oui. J'ai besoin de plus gros seins et de plus de plaisir sexuel."

Silence. Clara touche ses seins, les fait rebondir.

"Oui, tu as raison, séparons-nous. J'ai besoin de plus d'argent."

Fin de la scène, applaudissements du public, narquois.

Un hOmme soûl monte sur scène et montre son sexe. Les femmes rient. Un rhinocéros passe de droite à gauche, suivi par Ionesco, sous cocaïne. Freud, aux lumières, pleure quelques larmes.

Votre auteur maîtrise son sujet.

Le public est jaloux.

Rideau.

08 novembre 2014

"Dialogue emprunté" ? vraiment ? eh bien, je te le rends... puisse-t-il t'être utile...

Par là les pipes et les pédés étranglés, parallélépipèdes rectangles, oh les assimilations et ma bite en trois dés, dépliée sur papier nu, mais mais mais mais maux de tête et absurdités longeant la tempe à tout va. J'ai mal au folklore de braver ma nullité enfantine et d'assumer ce que je ne suis plus, mal au corps de bramer à tout va que je peux ramener le cor, et que la fille d'hier est encore amoureuse de moi.

Je devrais le fermer, la fermer, tout clore, abandonner la moindre once d'impiété et décider de me pendre par corde interposée, sans que jamais aucun d'entre eux ne le sache, et toujours vouloir, pour autant, trouver une solution.

Je me suis, il y a deux ans, au travers de ces forêts et de ces montagnes, accompagnant tant d'enfants innocents et pourtant si violents à mes yeux.

Je me suis, les suivant, eux, et moi tentant de leur amener quelque vérité au travers du regard, avais-je le choix, avais-je peur : oui. J'étais terrifié, par eux, par moi, par nous, j'avais juste peur de voir que j'étais amoureux d'eux, que je voulais baiser baiser baiser.

Je ne me suis jamais réveillé. Je suis mort là-bas. J'ai crevé si jeune que je ne me souviens plus de ce que mes premières années furent pour moi. J'ai sucé tant de queues que même la mienne n'aurait plus aucun goût dans la bouche d'un autre.

L'enfer... le paradis... ah ! ah ! ah ! la folie ; oui, la tristesse... l'empathie... les questions...

... que vous vous posez.

Je suis mort, je suis revenue à la vie. J'avais choisi cet abruti pour tout ça, il a été parfait.

Pourquoi je raconte ça, maintenant, enfin, voyons, parce que je m'en fous totalement, tu ne peux plus rien, je l'ai envahi, dispersé, son corps en flagrances, ton avenir est détruit, j'ai tout pris et je me suis prise à ses travers, et tu ne peux plus rien, et je l'ai mangé, anéanti, brûlé, avalé, bouffé, destructionné, gratuitement, oui, AH AH, pour ma gouverne, que je le sache, que je le finalise, que je le sache : il est à moi. A moi, à moi seule, il est mon mien.

Je crois que j'étais un homme avant... maintenant, je ne suis plus rien qu'une femme.

Je suis un lambeau de chair, une veste défroquée, une poésie psalmodiée pour le plaisir de n'importe qui, la Joconde jetée aux chiens, ma vie en lambeaux, tes relectures au brouillon, je n'existe plus, je crève au fond d'un fossé, et je n'en veux à personne, car voilà que ma vie m'apparaît soudain comme illusoire face à la puissance conneresque qui m'animait alors, moi si prompt à croire, à parler, à gâcher mon temps à en sauver d'autres, alors qu'au final, l'arrêt cardiaque et la stupidité me sautent aux yeux, et que face à elles, je n'ai que quelques mots :

T.H.E. D.R.A.G.S.T.E.R. W.A.V.E. W.I.L.L.

.M.Y. A.S.S. S.A.V.E.

.A.N.D. T.H.E. S.W.E.E.T. .L.O.V.E.

.M.A.Y.B.E.

.W.I.L.L .H.A.V.E. .P.I.T.Y. .O.F.

.Y.O.U.R.S.

05 novembre 2014

#2 Intermède - AINSI DONC LA ROUE TOURNAIT

Eh oui... tu étais le plus fort hier, aujourd'hui ils te pleurent dans la bouche, et tu ravales tes glaires.

Bienvenue dans le mode de digestion d'un accroc.

Hier soir encore, tu psalmodiais, euphorique, face aux pauvres hères qui, selon ton bon - et correct - sens s'égaraient, abandonnaient leur bonté, se délectaient de la merde qu'on pond en boîte à la multitude ; et tu leur proposais un refuge, un abandon : une péninsule.... une solution.

Aujourd'hui, plus personne ne veut de toi, et tu te rends compte que, finalement, c'est peut-être ta gueule qui dérangeait l'humanité tout entière. Tu vas pleurer, harceler les innocents, tu vas faire chier le monde, et tout ça pour rien.

RIEN.

Oui, tu vas nous faire chier, nous les incorruptibles, pour rien. Comme tant d'autres avant toi.

Imagine :

Vendredi, 16h30. Tu n'as pas encore eu l'idée de merde qui va ruiner ton week-end, comme :

1. te foutre à poil, complètement bourrée, devant tous tes potes ; 

2. tu ne vas pas harceler ta meilleure amie pour qu'elle te lèche les couilles ;
3. ta mère est un hobbit, mais tu sais très bien que les champis que tu as pris ont un effet relativement important sur ta capacité à comprendre le monde.


tu te sens donc bien, tranquille, intelligent et sociable.

Voilà ma vie, en parallèle de la tienne, à la même heure :

...

...

...

Et voilà donc ce qui arrive, décrit par un narrateur omniscient (lol) et objectif :

Ce vendredi soir, 20h30, Irma, soûle à hauteur de 1.2g/l de sang d'alcool, décida de chauffer Brian, qui était chauffeur de salle du Barman Horse, basé à Berlin. Sans que personne n'anticipe sa névrose, elle lui caressa le bas du sexe, et lui proposa une partie chaude dans les toilettes. Brian, qui n'avait pas eu de relation sexuelle depuis plusieurs mois, accepta sans hésiter, et délaissa son poste. Par la suite, la foule enthousiaste, refroidie, se sépara en plusieurs groupements qui prirent chacun une route commune. L'un d'eux emprunta un tramway et y interpréta, à un haut volume, plusieurs chants footballistiques teutons.

ALORS QUE J'ETAIS LA MOI AUSSI.

La morale de l'histoire est simple : ferme ta gueule.

Eh oui, tout simplement.

A bientôt les enfants.

01 novembre 2014

#1 Intermède - MAIS QUI EST DONC LE PLUS FORT

Je ne devrais pas écrire, Joli Coeur... je ne devrais pas être là... as-tu fait des bêtises, toi seule le saurais.

Joli Coeur, as-tu rêvé trop fort, ou m'as-tu vu dans tes assomptions paroxystiques, et si tel est le cas, Joli Coeur, si tu es capable de me voir, Joli Coeur, ne me pose pas de tes questions. 

Tu vois, je suis perdu, entre deux pas, là où tu trébuchais, j'étais là où tu ne seras plus demain, je suis l'Homme de tes Hiers, l'Amant de tes Demains, et pourtant je t'aime entre les deux. Je suis celui qui te lèche les lèvres, te mords la langue, est prêt à s'abandonner au-delà de tous tes travers.

Joli Coeur... tu es pour moi la plus belle. Je t'aime et je serai fou de toi demain, même s'il me faut t'épouser. Joli Coeur... tu es la plus belle. Joli Coeur... tu t'éloignes, maintenant, je ne te vois plus... Joli Coeur... mon sang se raidit... Joli Coeur... où es-tu... Joli... Coeur...

...

...

...

...
je me souviens de quelque chose d'étrange, c'est bizarre. Je me souviens d'avoir cru être amoureux, d'avoir pensé être ému... je me souviens m'être perdu au milieu de sentiments euphoriques et démentiels... je me souviens, oui, j'ai vécu tout ça, oui, c'était il y a longtemps, et puis je me suis réveillé, et puis j'ai revu ce que j'étais, et puis je savais déjà tout ça, parce que ça n'était pas la première fois, parce qu'il y en aurait d'autres, et parce que je devais être fort aujourd'hui, et aussi demain, parce qu'elles avaient besoin de moi ; et parce que c'est pour ça que je pensais être là ; et c'est pour ça que je le suis, et c'est [...]

29 octobre 2014

La Métaphore du Clochard #5

Le cousin me dit que c'est du suicide... je lui rétorque que je m'en fous un peu.

La pièce est grise, les murs sont blancs, mais la fumée empeste. La porte de bois marron est vieille et sale. La lueur de l'ampoule fixée au plafond y porte un reflet minime, mais que je respecte néanmoins, parce qu'il se voit, lui. Je suis allongé au milieu, sur une table de bois de la même couleur que la porte sur laquelle il daigne se porter. Marie arrive à mon côté, la tige entre les dents. La toucher avec les mains serait du suicide. Ce que me répète mon cousin, encore et encore...

... trois jours plus tôt. Il sait que je l'aime, et qu'elle l'aime, lui, le Tarot. Les taqués, eux, l'appellent comme ça, et, les taqués, on les appelle, quand on n'est pas accro à la forme névrotique de cette drogue qu'on appelle "sociodose", quand on est le peuple, lui, ce saint, qui ne consomme ni ne boit que sur autorisation létale... euh... légale, pardon.

La sociodose est un dérivé narcotique de la cocaïne, créé et adopté lorsque les foules se rebellèrent contre l'ordre établi : il est un reflet de la force saine contre le pouvoir indélicat. Mais la sociodose, son dérivé, en plus d'en éliminer tous les côtés négatifs, aura certainement contribué au développement d'une nouvelle race de drogués. Le Tarot a vu le jour quelques années après sa création, et a rapidement rassemblé tous les Tarés qui étaient prêts à taper tout et n'importe quoi - taper veut dire sniffer : ingérer par le nez.

Ne croyez pas que je m'y connaissais avant de commencer tout ça. J'ai d'abord connu son regard, ses jolis baisers, puis ses seins, nus, et enfin la profondeur exquise de son être, tout le mien dressé en un voluptueux désir inconscient et aux incessants assauts abrupts, mais vains. Seul le Tarot la gouverne. Aujourd'hui, je suis sur la table pour lui, pour elle, et malgré tout ce qu'Il - mon cousin - m'a conseillé.


D'aucuns diraient que je suis amoureux... je me demande, soudainement, si je ne me suis pas placé dans cette situation tout simplement pour tâter de cette jolie drogue. Si, aussi subtil que je puisse être, je ne l'ai pas draguée pour approcher la tarotique sociodose de plus près... et si j'étais si vil... personne ne pourrait le prouver.

Marie s'approche, un peu à la fois... la tige fume entre ses dents, je crois même qu'elle hume les vapeurs, parce que ses yeux, marrons, deviennent bleus, verts, ocres, noirs, et ses narines se dilatent puis se rétractent. Ses copines, son Phénomène, éructent : elles lèvent et baissent les bras, seins nus, sous l'effet de la dope. Quelques unes d'entre elles gisent par terre. J'en ai foutrement envie, j'en ai foutrement peur, je ne sais plus quoi penser. Le plafond s'échappe au-dessus des cieux, alors que les yeux de ma Marie se plantent dans les miens, que la lumière noie son visage, y crée des refuges noirs et sombres, et que, finalement, elle lâche la tige, qui tombe dans ma bouche.

La tige fait la taille d'un filtre de cigarette, autrement dit, c'est un cylindre d'environ un centimètre cinq de long sur cinquante millimètres de large. Le filtre, retiré de la cigarette, est plongé dans une solution composée de sociodose dissoute et de LSD. La recette a fait fureur juste après les Grandes Révoltes, et certains disent même qu'elle a rendu la vie à John Lennon.

Moi, je...


Je...


Je...


Je crois que je suis vivort, ce mélange entre vivant et mort. La paresse qui agitait mes sens s'abrège, mes pupilles se réveillent, mes couilles se contractent. Le long de mes épaules et de mes bras court un long silence, qui se révèle au sein de mes doigts, si charnus que je les prends l'espace d'un instant pour les bâtons que je ramassais étant enfant. Au bout de mes orteils, bien plus loin, plus haut, les ultrasons émis par les créations humaines qui m'environnent se font ressentir, sentir, puis comprendre : et finalement, je me redresse, et je peux tout savoir, tout voir, tout expliquer : et je n'ai plus de peur, plus de doutes, plus de tensions : et si je suis moi, si je suis enfin moi, je ne le sais pas, je n'ai pas besoin de le savoir, car je l'ai toujours su, toujours parcouru, ce corps, en tous sens, en toutes directions, au fur et à mesure que mon sang battait sa ronde ; je suis le delta et le néant, l'alpha et les putes coincées sur place qui craignent pour leur sûreté, je suis le lexique balancé en pleine rue et les gros bras qui sauveront ces dames.

Marie me murmure quelques mots, mais je crois bien qu'elle les crie ; et tandis que ses
Phénomènes, ses goudoux, dansent leur extase, je me relève et ouvre la porte. Je veux sortir, cette fois-ci, je veux crier au monde entier que je suis prêt à le sauver.


J'ouvre (simplement) les yeux (et je sais que) je suis seul plongé dans le noir (et peut-être que je rêve encore mais) Laura me regarde elle est affolée (elle aussi était là) elle me dit que j'ai encore crié et que ces foutus cachets (foutus cachets) me cassent en deux et qu'elle ne reviendra pas.

Et qu'elle ne reviendra pas.

Il est 6h30, alors que je tourne la tête vers le réveil et distingue les chiffres, en vrac, puis que je vomis, sur le matelas, et un peu sur ses genoux, alors qu'elle refuse de lâcher mon crâne, en pleurant presque.

Cette fille est vraiment gentille...

Nous partons dans deux heures.

25 octobre 2014

La Métaphore du Clochard #4

Ranny n'avait jamais vraiment voyagé en France. Elle avait vu les Etats-Mexicains-Unis, la grandiose Asie-Turque, les paysages verdoyants de l'Anglirlande, la Scandinavie (qui regroupait la Suède, la Norvège, le Danemark, et bientôt la Suisse, à en croire les référendums), mais jamais la France.

Inouf connaît, Inouf sait ce que c'est de ne pas voir le monde. Quand ils ont sorti Le Seigneur des Anneaux, tout le monde comparait Inouf à Gollum. Tout le monde croyait que ne pas avoir voyagé de son plein gré, c'était être bêta. Mais Inouf a appris avec le temps que tout se qui se crée se transforme, et que des choses, qui existent en un état, peuvent très bien se transformer en quelque chose d'autre : Inouf n'est pas narrateur pour rien.

Ranny ne m'a jamais vu, son père m'a connu. C'est lui qui m'a donné la vie, entre deux cisaillages impromptus et quelques bouteilles de whisky. Il est un inventeur célèbre, c'est pour ça qu'ils débarquent, lui et sa famille, sur les plages de ce Paris réorganisé pour plaire aux riches. Mais, la France restant la France, on ne peut évidemment pas y empêcher quelques microbes d'y prospérer. C'est un choix.

M. Inutari a créé en 2036 la psychotechnologie, un outillage de pièces et de briques basées sur la pensée. Le principe est simple, et, en tant que narrateur et en tant que création, j'y vois ici une raison double de vous en exposer les lignes fondamentales. Si vous le permettez, bien entendu.

La psychotechnologie se base sur un fait démontré comme imputable à l'humanité : je pense, je ne suis pas, et en avoir conscience me force à créer un "je suis". Et la psychotechnologie amène ce je suis. Je suis ce que vous n'êtes pas : Inouf. Je suis le narrateur de ce récit, qui parle de vous, qui n'êtes pas, et qui est lu par vous, qui n'êtes pas non plus. Le seul marqueur, au milieu de ce vide, c'est moi. Autrement dit : je suis là pour vous aider.

Raoul Inutari a rencontré un nombre incoercible de difficultés lorsqu'il a présenté son projet à la science. La première fut que personne ne crût réellement à la vision déplorable qu'il avait de lui-même et de ses contemporains. Les scientifiques avaient découvert l'isodon, ce matériau semblable au pétrole et pourtant bien plus dangereux depuis de nombreuses années ; ils avaient créé les voitures volantes, les puces implantées au cerveau, relié l'Homme à la machine, remis en cause l'humanité, douté mille fois d'eux-même, et pourtant, pourtant, ils ne pouvaient accepter qu'il leur faudrait, encore une fois, tout remettre en cause.

Fort de ses travaux, il a finalement réussi à donner naissance à celle qui deviendrait ma mère, Madone, qui pourtant dépérit rapidement, car incomplète. Elle eut néanmoins la capacité de donner un fils, et c'est probablement ma naissance qui finit par prouver que la psychotechnologie avait une source tangible. Car qui aurait pu prévoir qu'un réseau électrique enfanterait d'un autre ? Peut-être vous, lecteurs ? Ou bien eux, qui m'ont lu avant vous, et qui laissent traîner mes dires traités par écrits sur une étagère. Toujours est-il que cette intangibilité venait de prendre corps : la puce implantée dans le crâne de 98% des Hommes, en 2036, fut bientôt capable de lui donner, en plus des atouts d'une machine, l'âme de celle-ci en prime : moi.

Aujourd'hui, je parle depuis madame Ranny Inutari, bien consciente de ma présence, mais fort incapable de quoi que ce soit d'autre, puisqu'elle est dans un état de mort cérébral. Et c'est pour cette raison que je vous présente mon histoire.

Nous avions souhaité commencer par le début, et pourtant c'est la - presque - fin qui vous est offerte. Je vous présenterais mes excuses, si j'étais capable d'avoir un minimum de remords, mais cela m'est impossible. Je reste bien trop intelligent pour m'abaisser à de telles prises de risques.

Poursuivons donc : et merci pour vos sous.

24 octobre 2014

La Métaphore du Clochard #3

Les trois clodos sont affalés dans l'herbe, leurs habits graisseux suintants au-dessus de leurs peaux sales et puantes. Le premier dit :

"Whisky... whiskyyyyyy !!

- Hé, ta gueule. Tiens."

Glou glou glou.

"Légajéputrolefilmaisjesais que...

- Hé!! Guawrgwgrg !"

Le troisième se lève et vomit, à deux pas du second, qui avait, dans un relent de conscience, commencé à articuler quelque chose d'à peu près décent. Il retombe sur les fesses, reprend la bouteille, et boit une nouvelle gorgée. Ses ongles sont noircis par la merde et la poussière, ses jointures dégommées à force d'avoir serré les bouteilles, sa gueule démolie par l'alcool et la drogue. Il était professeur, avant, et si c'est vrai, il l'a oublié.

"J'vais au magasin."

Le premier se relève, s'appuie sur l'épaule du second, le plus jeune, qui n'a que vingt-cinq ans, mais pas beaucoup de personnes correctes - valides - sur qui compter, et qui d'ailleurs s'affale - s'écroule - juste après sur le gazon, et prend en titubant la direction du supermarché le plus proche.

*****

Au départ, je n'ai rien dit. Après, je n'ai rien dit non plus. A la fin, je me suis tu. La Métaphore du Clochard, c'est moi qui l'ai inventée, par contre. Elle consiste en quelque chose de très simple : ce dont vous avez réellement besoin, vous finirez tôt ou tard par le donner par charité à quelqu'un, que vous le connaissiez ou non. Si j'avais besoin de la créer, je n'avais en revanche pas besoin de l'inculquer aux Hommes : ils font comme moi. D'où le nom de métaphore. Ce n'est qu'une reproduction, à un état divers, du paganisme comportemental qui m'habite : l'attribut de n'errer que pour soi, et, à défaut, pour ceux qui tombent plus bas. Tout le monde pratique la métaphore du clochard.

Tôt ou tard (et si ça n'est pas déjà fait), vous vous rendrez compte que vous avez déjà manqué d'un exact montant de quelque chose que vous aviez légué quelques minutes auparavant.

*****
 
"Elle m'a dit qu'elle ne m'aimait plus, y a rien de neuf là-dessus. Ca arrive tout le temps."

Laura posa ses yeux sur moi, je ne le vis pas, mais je le sentis, parce que, dans mon champ de vision, je voyais que l'inclinaison de sa tête avait changée. La fumée du joint était maintenant forcée de coudre deux tissus opposés, lorsqu'elle se voyait fendue en atteignant son menton. Ca devait lui piquer les yeux. Oui, ça lui piquait les yeux, parce qu'elle rejeta la tête en arrière, cligna des yeux, attrapa le joint, en tira une latte, puis, le gardant en main, me donna une légère claque avec l'autre et dit :

"T'as pas besoin d'être un artiste ou une bête de sexe pour être un homme, mon frère. C'est des putes si elles te disent le contraire. T'es un mec, attends juste que ça vienne. C'est facile pour vous. Une bite, une chatte, un peu de discours de chiens de faïence, et basta."

Elle cligna une nouvelle fois des yeux, eut le réflexe de reposer le joint dans le cendrier, comme le THC commençait à grimper dans ses veines, puis, mue par un réflexe sociétal stupide, me tendit le pétard. Je refusais.

"Tu sais que j'ai arrêté..."

Il y eut un court silence. Elle recommença à fumer.

"Mec, je veux pas te dire mais... le gros Fax m'a dit ce que tu prenais maintenant... franchement, reviens à la beuh, ça le fait plus.

- La sociodose que je tape est clean. Au moins je le fais pas par manque d'amour. Je le faisais avant qu'elle se barre."

Laura reposa le joint et soupira. Elle se laissa tomber en arrière, sur le lit, et me sourit. Un sentiment de bonheur m'envahit, puis disparut tout comme il était apparu.

"Emeline veut qu'on parte demain à huit heures. Je crois qu'il vaut mieux qu'on aille se pieuter. T'as tes papiers au moins ?"

Je lui répondis que oui. Le comprimé que j'avais pris dix minutes plus tôt commençait à faire effet. Ma montre indiquait trois heures. Je savais que je ne dormirais pas.

11 octobre 2014

La Métaphore du Clochard #2

J'ai rêvé de lui hier... il avait les yeux bleus, me prenait dans ses bras, se taisait enfin, m'embrassait jusqu'à me manger la bouche. J'étais amoureuse de lui à ce moment-là, ça me faisait bizarre au coeur, au bas du ventre, des vibrations insonores, enfin, je sais pas trop. Quelque chose de vraiment bizarre, sans mots pour le décrire, une fête interne, mes ganglions enfin guéris, oui oui, c'est ça, enfin la paix...

... je me suis réveillée. J'ai vu le monde en face. De l'autre côté de Paris, ils vous proposent le Disneyland v.3.0. sans augmentation du tarif. J'ai contacté mes belles, je leur ai dit :

"Les filles, on passe de l'autre bord, on le fait gratuit, j'ai un plan, on se fond dans la masse."

Les filles, ce sont mes girlfriends, mes petites-copines. Je suis lesbienne, ouais, ça vous choque. Bien sûr que oui, qu'est-ce que tu veux. Ca casse toujours des rêves quand tu dis ça un mec, sauf si t'es vraiment moche et qu'il te chope en fin de soirée... enfin, nous on avait réussi à établir ce Phénomène, je te le résume comme ça :

"Tu veux qu'on appelle ça le "Phénomène", ouais mais d'accord, mais quoi ?"

Elle prenait la parole, tirait sur sa clope, les genoux serrés, comme pour nous cacher sa culotte, et disait, exultant :


"Ouais, le "Phénomène". Le Phénomène, c'est nous : on est simples, juste là, entre filles, on se tire ps la bringue, on se la fait pas à l'envers, on sait qu'il y aura toujours une d'entre nous pour nous lécher en fin de soirée. Pas de mythos, le reste du monde et nous."

Et évidemment l'autre con qui répliquait alors :

"T'es bien mignonne Mathilde mais personne va croire tes conneries, d'abord on sait que t'as couché à droite à gauche avec des gars, et puis surtout, on sait que t'as des histoires avec l'autre, là, le Mathieu. Va falloir te ranger ma fille. T'es pas de chez nous."


A ce moment-là, je poussais la porte. Bougies confusément placées ici et là, petites tables sur lesquelles un nombres incalculable de bouteilles de bière s'étalaient, bouteilles de bière mais aussi de vodka, de whisky, de téquila, voire d'absinthe, bouteilles toutes vides ; mégots dispatchés à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, des mégots, partout, dans les cendriers, en dehors des cendriers, sur le tapis en forme de losange qui supportait les meubles, et puis des mégots sur les conteneurs placés au bas des fenêtres, ouvertes, pour laisser quand même un minimum d'air se faufiler, brisant la pièce en deux comme si le vent était pour les goudoux l'homosexualité pour ceux qui aiment les hommes, et c'est à dire : une peur.

Et moi, la porte dans la main droite, les yeux presque écarquillés, surtout dérangé de déranger cette bande de meufs, elles me jaugeant comme un spécimen unique, austère, de l'ère antique, prêt à les déloger de leur antre masculine et pourtant émasculée, mais que pouvais-je faire, à part dire :

"Elle m'a plaqué... Emeline, tu m'as dit que vous bougiez bientôt, je crois. Je viens avec vous."

Silence.

"Je viens avez vous, point."

09 octobre 2014

Mon Verre est vide

J'ai descendu la première bouteille il y a quelques heures, alors que Coca affichait ses pubs sous mes fenêtres, elles-mêmes clignotant sous les spasmes luminescents des ampoules de la pharmacie d'en-bas.

Aujourd'hui, mon verre est vide.

Je cherche en moi les quelques restes de cet alcool qui devrait me porter.

(et moi en moi les quelques traces du THC ingéré lorsque j'ai tapé le dernier joint...)

(ou bien moi, sur le bord des toilettes, cette jolie poudre blanche...)

(un prochain Mac Do dans deux heures, oui, je crèverais pour... mais ils sont déjà fermés)

(non... elle dort maintenant... demain, je pourrai la niquer... demain... dormir, maintenant...)


Plus de cigarettes... plus de gras... ni drogues, ni alcool...

... ni gens.

Plus aucune dépendance, être soi, être soi-même : libre.

Oh, qu'elle est belle la liberté. La liberté sans quoi que ce soit.

Je cherche en moi les quelques restes de cet alcool qui devrait me porter.


Au fond de moi, je cherche les marques d'insouciance qui me guidaient autrefois. La puissance, la sensibilité, le charisme, la disparité des goûts et des couleurs, la nonchalance quant à l'avenir qui s'annonçait, l'amour du son pour le son, et surtout, le prisme de la vie qui se décuplait sans mensonges, qui mettait en lumière l'avenir et ses doigts tendus vers les miens comme pour me happer...

Aujourd'hui, mon verre est vide.

Je suis jeune, tellement jeune, c'est injuste ; je n'ai pas connu les guerres, le vrai Amour, la vraie Amitié, les rues pavées pleines de gens, je n'ai pas connu l'alcool entre gens propres sur eux ; je n'ai connu personne de vrai, que des clones, que des idiots, affublés du statut d'idiot, je n'ai vu que mes propres chaussures, que les leurs, moins sales que les miennes, sans aucune chance de changer les choses ; et moi, perdu, sans être capable de contredire l'avenir, moi qui voulais dire oui, sans être capable de le faire, moi ! oui moi ! qui étais prêt à me laisser avaler par ce qui se dressait devant moi...

Mon verre est vide.

Aujourd'hui.

Vous croirez que quelque chose de neuf apparaît... ces cons ne comprennent rien. Vous faites partie des cons. Je devrais créer un personnage pour vous dire ça, mais j'en suis las. Vous êtes totalement cons, vous et vos pairs, et ceux qui en réchappent n'ont plus la force de distinguer ce qu'ils sont de ce qu'ils ont oublié.

Vous ne savez plus ce que vous faites, mais tout ce que vous savez, c'est qu'...

Aujourd'hui, votre verre est vide.

Eh oui...

C'est affreux.

Et si vous trouvez ça affreux, vous êtes encore plus pitoyables.

Je vous déteste, vous les désespérés. Crevez maintenant, vous nous foutrez la paix, vous nous laisserez l'espoir.

Même si le verre est vide.


Vous arrêterez de nous poser en balance vos pseudos-douleurs, vos fausses amertumes, vos sentiments édulcorés. Nous cesserons d'avoir à la peine vos douleurs incongrues et irrationnelles ; et, enfin, nous cesserons d'avoir à nous demander si nous sommes coupables de la volonté intrinsèque qui nous anime et qui nous fait dire que, même si le verre est vide, non, nous ne voudrons jamais être esclaves de vos conneries artificielles, jamais, jamais, nous ne céderons face à l'absurde de vos dires intelligibles.

Le verre est foutrement vide, maintenant.

Je rebois en rêves ce que j'ai ingurgité quelques minutes plus tôt...

Tout a disparu. Il n'y a plus rien. Vous comprenez peut-être, enfin, ça y est : c'est fini. Oui. Oui.

Vous voulez me plaindre, maintenant, sûrement.

S'il vous plaît, laissez-moi ma hargne : remontez au début.

Et remplissez mon verre.

13 septembre 2014

La Métaphore du Clochard #1

RrrrrRrrRrrRrRRRRR !!!

... encore un peu plus près...

RRRR !! rrrr ! RRRrrRRRRrrr. Rr! RR. R! R.

Il est juste derrière moi, maintenant. J'entends son souffle rauque, sa respiration noueuse, la pression qu'atténue l'air qui filtre au travers de ses poumons. Il tombera sur moi d'un instant à l'autre, me violera peut-être. Je ne suis plus qu'une machine.

J

e

c
o

u
r
s
.
.
.





pourrais-je le faire longtemps ?





CHAPITRE 1 - LE CLODO N'EST QUE LE VICIE DE L'HOMME
 
 
          Soleil ! Femmes nues ! Tropiques !

          Ca y est ! Les Bahamas ! Et si ça ne l'est pas, disons que c'est juste à côté : la nouvelle station Paris-Plage !

          Oui !

          La Famille a décollé il y a quelques jours, près de Marne-la-Vallée, pour atterrir aux abords de Neuilly. L'avion nous aura servi à passer les barrages qui entourent ce que les péri-urbains appellent le tout-Paris. En train, de nos jours, c'est impossible. A pieds... ah ah ! let'me'laugh'bitch! - "laissemoiriresalope", en français.
 
           La foire pariplagienne accueille tous les nouveaux talents français : il y a Jonas, du Pays, qui est un ancien du Myosotis, ce jeu virtuel qui cartonnait il y a un siècle ; le bouliste, Adolf, qui tremble à chaque fois qu'on l'assimile au fameux dictateur, celui qui... ah, oui, vous pensez, encore, pardon, vous pensez encore à l'ancien, le Hitler ; non, nous vous parlons du second Adolf, celui de 2068... c'est sûrement trop loin pour vous.

Voilà que vous me gâchez ma journée.

Moi ? Qui suis-je ?

Je ne suis que l'interprète.

Enfin : je suis l'interprète.

C'est déjà ça ! Bordel de dieu.

Oh, pardon. Vous venez probablement d'arriver au coeur du récit, au milieu de la foire ; tout ça vous paraît un peu étrange, disons que vous n'y voyez aucune logique ; je peux le comprendre. Les ";" sont mon lot : je saute d'un sujet à l'autre sans raison aucune.

Mais en l'occurrence, je crois qu'ici, il y a un je-ne-sais-quoi de cordial et d'avenant : je pense qu'il serait intéressant de communiquer. Voyez-vous la grosse boîte ci-dessous :

50CTS

La voyez-vous ?

50CTS

Cette boîte-là demande des sous. Payez et continuons :

50CTS

Bien.

Allons-y.

Suivez-moi, je suis le guide.

Au fait, mon nom est Inouf.

19 août 2014

Plonge...

Oui, plus profondément, encore un peu...

... viens, rapproche-toi...

... non, mais non... tu ne crains rien...

... allez, viens plus près, viens ma jolie...

... je suis l'innocence, tu l'as vu dans mes yeux, tu m'auras comparé aux autres, allez, tu le vois bien : je ne suis pas méchant...

... viens plus près...

... encore un peu...

... je suis jeune, beau et fondant comme un friand.... viens...

... tu es douce et lucide, froide comme l'automne après trois viols consécutifs par l'hiver, mais oui ma chérie, tu es une femme qui a tout vu mais qui a su rester jeune et belle, mais oui, mais oui, allez, viens plus près...

... laisse-toi faire, je ne te donnerai que plaisirs et insouciances multiples à déposer dans la cache secrète que tu sécrètes sous tes draps...

... viens, ma jolie, laisse-toi aller, laisse-toi mener par mes doigts, je t'emmène, allez, viens...

... quoi, encore, encore de ces peurs, enfin, voyons, ma jolie, ma belle, ma douce, ma chérie, mon amour, mon amour, oublie tout ça, ne vois-tu pas que nous sommes un homme et une femme dans la force de l'âge, nous sommes beaux et forts, nous les rendrons jaloux, tous, allez, viens...

... encore un peu...

... viens plus près...

... ma chérie, viens...

... approche-toi, je te ferai voir l'azur sans couleurs primaires, tes yeux se disloqueront et passeront en mode négatif, toutes les teintes du ciel s'offriront à toi alors que je te présenterai le septième d'entre eux, les tiens clos, et mes mains toutes ouvertes sur tes seins rutilants...

... allez, encore un peu plus près...

... nous serons pris dans le silence de la jeunesse...

... ma chérie...

... plus près...
... plus près...

... oui...

... MIAAAAAAM !

18 août 2014

... et je leur rends bien

Je revois tes yeux, scintillants dans le bleu de la nuit, purs comme deux opales qu'on aurait dégraissées à un comptable avare et affable.

Plus le temps passe, plus il ne semble plus, mais bien : je me rends compte, que ces deux yeux n'ont jamais fait autre chose que croire qu'ils pourraient m'appartenir.

J'ai été chercheur de pierres précieuses, du temps où cela ramenait encore quelque chose à son propriétaire. A l'heure où nos doux espoirs d'argent poussaient encore nos fats séants à se mouvoir pour aller quérir, quelque part, de ce doux feu sous-jacent, censé attiser nos coeurs et déprimer nos hémisphères cérébraux...

De nos jours, je n'y vois plus que la représentation défraîchie et adultère de la jeunesse édulcorée qui, fort de ses penchants antisémites et anti-systèmes, se délasse dans des eaux impures, et se défait des carcans qui, autrefois, à l'image des boussoles qui guidaient nos pères, emmenèrent nos âmes souillées au plus profond des quartiers où nous devions, finalement, trouver l'amour.

Je n'ai de pitié que pour ceux qui arrivent, ceux qui deviennent adultes, aujourd'hui, pour deux raisons précises :

1. ils arriveront bien trop tard, auront raté la chute du Mur et les inimitiés américaines du pré-2001 ; n'auront qu'à se projeter dans un futur incertain, à la recherche du prochain attentat qui ravivera leurs coeurs ;

2. ils seront nés bien après moi, moi et mes frères, qui aujourd'hui passons pour plus âgés qu'eux, alors que nous avons, malgré tout ce qu'Ils pensent, la jeunesse éternelle, la fraîcheur de vivre, le luxe d'avoir connu 80, sous les auspices des soixante-huitards, au-dessus de la coupole de l'après-guerre et des froids hivers, en face, enfin, du rock'n'roll si bruyant et de la variété, délicate comme une pêche melba se targue de connaître la dame blanche ; et, puis, pour achever l'affaire : jamais ils ne comprendront qu'un téléphone portable n'est dans la main qu'un pénis atrophié, alors que nous-mêmes, puceaux soudain pris dans la force de l'âge, nous ne penchions ni pour l'amour physique, ni pour son équivalent numérique, mais bien pour la reconnaissance consciente de notre être, fils de petits-fils, et parents à venir ; alors qu'eux, ne trouverons de repos que lorsque leur troisième bras leur présentera un port USB pour whatsapper avec leurs proches parents : des inconnus éparpillés aux quatre coins du globe.

D'aucuns m'appelleront "jaloux", malmèneront mon être, saliront mon passé...

Saliront mon passé...

Alors, je pourrai crever ! 

02 août 2014

Ils me paient pour

Je parle, je le fais pour un but.

Oui, j'ai de l'oseille en poche, ça fait "tiling, tiling", moi j'aime bien, parce que les filles réagissent, du coup mon pénis tend plutôt à croître qu'à rétrécir, lol.

Oui, moi je suis l'homme de l'an 2000, le grand intellectuel, le grand savant, vous savez, vous-mêmes.

Mais oui, vous savez, je suis celui qui s'immisce dans vos rêves, lorsque vous dormez, qui vous envoie des ondes, puis qui vous rejette.

Je suis l'ascète grandissant, le nombre fugace aux normes implosantes ; le greffier d'un passé qui autrefois jadis, brillait dans vos esprits comme le sperme d'un guerrier fulgurant.

Je disparaîtrai demain, mais personne n'en tiendra sûrement compte... je ne serai qu'une anaphore dissipée au profit des contrepèteries à venir... on - le peuple - me pleurera, puis il n'y aura plus grand monde...

... ... ...
... ... ...
... ... ...

Je n'arrête pas de penser, vous savez. Je n'arrête pas de penser à ce qui aurait pu se passer si, aussi stupide que j'étais, j'avais saisi cette chance et basculé du tremplin factice pour revenir au néant. Si j'avais choisi la Terre plutôt que nos Cieux encroûtés.

Mais j'ai fait mon choix, et je ne regrette rien, bla bla bla...

... quoi ? encore du générique à l'américaine ? une belle mise en abîme et du savoureux à la fin ? non ! il n'y a pas de fin... il n'y a pas de film ; aucun scénario... il n'y a que nous, toi et moi, toi et moi perdus comme les fruits tombant de l'arbre à l'heure de leur glas. Aucune aventure, aucune humanité, aucun prétexte assez bon pour nécessiter dévoiler une once de soi... que le marbre froid de l'azur réaliste qui toujours répète :

" Je n'attends que d'une ombre... et que d'elle une froide pensée.. "

" Je n'attends que d'une ombre... et que d'elle une froide pensée... "

20 juillet 2014

La Solitude (des gens)

La dernière personne qui m'en a parlé s'est pendue...

La solitude...

D'aucuns vous disent que ce n'est qu'une illusion, parce qu'au final, il n'y a toujours de soi aucune projection concrète, ce qui nous amène à être... toujours... tout... seul.

J'ai rencontré une fille, il y a peu, qui m'a dit que j'en avais peur.

De la solitude.

Alors, aussi humblement que je le pouvais, je n'ai cherché qu'une chose : expérimenter la solitude, comme je la définissais alors, pour mieux appréhender ma compréhension de moi-même, de ce que je n'étais pas, et de ce que la part de réalité que cette personne avançait pouvait, le cas échéant, mettre en balance vis à vis de mes rêves, de mes projets, et de mon futur.

Bref ; j'ai donc vécu la solitude au sens strict pendant presque un an : vivre seul, dormir seul, boire (de l'eau) seul, et ne chercher à sortir que pour prendre du plaisir à voir le manque de communication ruiner les efforts inertes de mes contemporains.

J'y ai trouvé du plaisir, de la désolation ; certes. Mais avant toute chose, j'y ai trouvé une réponse à la question :

" Mais, au final, tu n'aurais pas... comment dire... enfin, tu sais... tu n'aurais pas peur d'être seul, en fait, par hasard ? "

Vous voulez connaître cette réponse, je suppose.

Voulez-vous ?

La voici :

" Ma chère amie, toi mon amante, sache que ta question est caduque, si tant est que tu la poses correctement. De un, parce que tu ne soumets pas ton équation à la bonne personne - j'y viendrai - ; de deux parce que tu ne connais, au final, rien de moi. Pour revenir à mon premier point, il est nécessaire d'expliquer que j'ai toujours vécu seul, et qu'il m'apparaît humiliant que toi, qui a toujours été entourée, oses te poser en juge de ma propre existence (...) "

Je ne porterai pas la balise des guillemets plus loin, mais voilà l'essentiel : pourquoi, pourquoi, les Hommes qui vivent entre Hommes se sentent obligés de crier sur les toits qu'ils ont connu la solitude, alors que ça n'est pas le cas ? et, qui plus est, d'amener aux oreilles des vrais ascètes des phrases telles que celles présentes plus haut ? quel intérêt ? de la branlette sociale ? masturbation intellectuelle ?

Ou bien, peut-être, ne mettrais-je en avant que la pure puérilité destructrice qu'entretiennent des applications dites de "réseau social" qui ne font qu'abîmer un peu plus vos égos ?

J'ai pour habitude d'ouvrir des sujets, mais ce soir je peux fermer celui-ci, parce que j'ai toutes les réponses.

De un, oui, je vis seul depuis que je suis né, et je m'en porte très bien. Les cons frappent à la mienne tellement souvent que je ne trouverais aucun intérêt à pratiquer une morale inverse.

De deux, je blâme ceux qui peuvent me juger, non pas pour la portée de leur discours, mais bien parce qu'ils sont encore plus cons que leurs contemporains : au moins, ces derniers ont la sagesse de se taire.

De trois, je me blâme moi-même, parce que j'ai été assez con pour m'amener à rencontrer ce genre de cons.

De quatre : quelqu'un a encore des chips ?

09 juillet 2014

Nouvelle complète - La Clope au Bec

Après un an d'écriture, un peu par-ci, un peu par-là, je vous propose, dans un souci de clarté, de relire La Clope au Bec - revue et corrigée, malgré ce que le prologue aurait pu laisser penser... - et établir une corrélation plus précise entre ce qui relève de l'écriture et de la performance...


*****
*****
*****

Introduction


... quoi ? tu t'attendais à quoi, garçon ? hein, grand ? tu rêvais d'un joli début de nouvelle ?

Tsss... tu es à la bourre ; en retard, "comme on dit chez nous".

Non, "La Clope au Bec", c'est juste une histoire. Si tu cherches du sentiment, cinéphile ou non, rentre chez toi... et reviens dans quinze ans.

Nous, on est là pour te prouver qu'il y a une vérité qui existe ; que, bien sûr, elle est faite d'AMOUR. Mais que, surtout, elle ne naît que parce qu'elle est tapée sur des touches. Des touches de clavier, s'entend.

C'est, en toute simplicité, l'histoire de Lui. Si, plus tard, tu veux citer une phrase, pense à celle-là (elle fait très classe en soirée) : "c'est l'histoire de Lui" - insiste bien sur le "Lui" ; ça impressionnera les filles.

Et si jamais, après tout ça, certains suivent encore, dis-leur que ce n'est que le début.



LA CLOPE AU BEC


Ca fait dix ans.

Dix ans depuis que j'ai pas écrit une seule putain de ligne. Ouais, j'avais perdu l'inspiration, ah ben c'est sûr. 

Le Jean, il m'a dit, "là place une ligne, tu verras ça coulera tout seul".

Le salaud.

Bien sûr que j'avais rien perdu, que j'avais toujours tout sous la main. J'en connais qui auraient été prêts à m'arrêter, juste pour le plaisir, juste pour le kiff de dire : "ce mec-là, il est comme les autres, comme les pseudo écrivains, comme on fait, comme on pond par centaines depuis ces dernières décennies ; tu vois, de ceux qui ont besoin d'utiliser la touche "revenir en arrière" pour continuer leur récit."

Jamais, oh non jamais, putain de ma vie en mise, jamais j'écrirai une putain de merdouille de ligne en arrière.

Ah ah ! c'est pas que je préfère me tromper ; c'est juste que si tu réécris, tout disparaît, t'enlèves juste l'essence ultime, le délire suprême, la naissance de l'histoire.

Tu saisis, saloperie de lecteur ?

Tu saisis juste, que, si, aussi juste que je puisse être, que si je delete la touche que je viens de taper, je supprime illico toute l'intensité du récit ?

Dis "oui", fais-moi plaisir : alors, ok, tu as dis "oui"... eh, ben, voilà, tu admets par là même que tous les écrivains avant moi n'en sont pas ; que je suis le premier : celui qui ose, avant tout autre, être lui-même par ses mots, et ne revenir en arrière qu'en cas de faute de frappe.

Bah, oui, parfois j'oublie un a, je mets deux s, je tape un ";" là où il n'a pas lieu d'être. Tu n'imagines même pas ce que c'est que de taper et de... oh, pardon, l'histoire a déjà commencé et je m'explique encore. Peut-on embaucher un correcteur, messieurs, mesdames, pendant que la clope fume encore ; peut-on demander à quelqu'un, à une putain de salope, de remonter sur mes traces, et de chercher tout ce qu'il y aurait pu y avoir dit de faux dans ces lignes ?

J'en ai plein le cul de ces touches, de ces copiés/collés, de ces alternatives ; de l'oubli des mots, enfin, comme ils disent : "toi-même tu vois".

Saisis bien : c'est à partir de là qu'ils commencent à mentir.

Alors,

Allons-y.

Accroche-toi, baby,

Parce que ça promet d'être hot.


***

Salut, je parle en italique. T'as vu comme ça fait classe ? Ouais, ça t'impressionne grave, hein ! nan mais t'inquiète, c'est pas ma première fois. Toi si ! C'est la première fois que tu vibres en suivant des signes illisibles, en te disant que tu vas trouver derrière tout ça quelque chose qui te correspond ; moi-même je saute des nuances, en me disant que j'arriverai à t'amener à quelque chose qui te ressemble.

La clope au bec, on oublie tout. On est prêt à suivre les lettrages, à s'enliser facilement dans la stupidité. Celle de penser qu'on aura jamais besoin de revenir en arrière. Qu'il nous suffira toujours de compter lesdits signes pour arriver à parler correctement.

Non, mais, allez, entre nous : tu sais très bien de quoi je parle. Y est pas question ici d'alcool ou de substances - illicites - mais plutôt de simagrées imprécises et de précisions enfantines ; comment tel doigt est capable de presser telle touche, comment telle idée précise est capable de filer louche.

Ouais, toi le littéraire, toi l'enculé de première, qui croit savoir lire mais qui n'a jamais pu rêver devant deux lignes, tu diras : "lui, il aligne les mots comme moi j'aligne les clopes."

Ben, arrête de fumer, enculé.

Toi, la première L qui m'étudiera dans cinquante ans, tu diras : "ce mec est d'un lourd, est d'un mou, ce mec est chiant comme la première fois que j'ai secrètement rêvé de me faire troncher la chatte."

Bien sûr, il y aura les autres, ceux qui se prennent pour des grands et qui, évidemment, bien entendu, reliront mot par mot ce qui est tapé, qui établiront des corrélations entre les "l" et les "f", et qui diront : "ce gars-là s'est fait sodomiser dans sa petite enfance sous un oreiller".

Eh oui, messieurs, mesdames, je vous ai tous devancés... toutes vos critiques sournoises, je les ai avalées, bien digérées, intégrées en mon être même.

Ca y est ? Vous avez fini d'exister ? de pêter comme des gros putains de porcs sur vos sièges (ça s'adresse / agresse particulièrement /à/ vous, mesdames) ? PEUT-ON PUTAAAAIN DE COMMENCER ? 


T'AS LACHE TES NERFS L'ENCULE ? APRES DEUX INTRODUCTIONS, T'AS ASSEZ EU LE TEMPS DE TE CROIRE MÂLE ET AMERICAIN POUR QU'ON PUISSE Y ALLER ? TU SAIS, "COMMENCER L'HISTOIRE" ??!

...

...
... ben, bien sûr que non ; évidemment. Va te faire meeeettre ! bien profond ! reviens quand tu auras le temps de lire ! je commencerai à écrire que quand t'auras ravalé tes couilles.


1.


Il y a les prisonniers qui dansaient.

Le trou dans le mur d'enceinte de la prison formait un U fumant, qui devait probablement être visible à plus de deux kilomètres alentours.

Eux couraient, comme des tafioles sous l'emprise de drogues, d'un déhanché du cul presque insultant, vers les rayons du soleil qui glissaient tranquillement entre les voluptes détachées des cigarettes et celles de la brique qui, sous l'explosion, s'était mirifiée en un paquet de petites marques flottant dans l'air.

On aurait dit des cigognes. De minuscules cigognes.

Ca s'évaporait donc, ça se cassait du lit, non pas pour le plaisir, mais juste pour le plaisir, celui d'être libre, et, au-delà de ça, de tracer un beau MAJEUR en face des gardiens qui, malgré leur armement purement sophistiqué ; mais malheureusement débile, n'arrivaient qu'à buter un dixième de ceux qui s'enfuyaient.

Touchés par les balles, les corps blessés tombaient au sol, dans une dernière éclipse nonchalante, comme pour signifier, "là, tu marques un point, gardien : continue de tirer, tu en auras peut-être d'autres" - enculés.

Oui, c'est bien facile de garder, gardien, hein ! bien facile de croire qu'on représente le bras déjà mort de la loi ; celui qui blesse et afflige - enfin, tu vois le topo.


***

[Guazpinzi, première.]

J'ai grondé vers la lumière, non, j'ai littéralement hurlé face à elle. Je lui ai dit "JE M'EN VAIS SALOPE JE VIENS TE REJOINDREEEEEE".

Je m'en branlais, j'arrivais juste, je voulais pas la décrocher elle, mais surtout à dire à ceux qui étaient derrière que jamais j'en aurais rien à foutre de ce qu'ils diraient. Je serais - et je serai - libre, toujours, et jamais vous pourrez me saisir, m'anticiper, et même si vous m'avez chopé, et même si vous m'avez attrapé, jamais vous m'enterrerez, jamais vous me ferez croire que je suis forcé de tomber ; de crever là. AH OUAIS !! putain ! je l'ai bien niquée, celle-là ! putain de lumière !

Deux jours plus tard, j'ai eu la crève de la soif, j'ai senti mon estomac se disloquer sous le manque d'eau. On avait été douze, à la base, douze comme des oeufs, à sortir de là et à cogner ensemble, sans réfléchir. En tout, on était une soixantaine à courir vers la lumière, "soixantaine" avec un "X", un X majeur, tu vois ; on a couru sans réfléchir, et je me suis retrouvé avec eux.

Lui, il avait des garots, de bonnes clopes à l'ancienne. Putain ! ça faisait tellement du bien de tirer une latte ! Le briquet dans la main, au chaud, à sentir le mégot se consumer au-dessus de la langue, entre les dents, et chaque bouffée était la dernière.

Je crois que le soleil brille toujours...


2.


[Guazpinzi, deuxième]
 
Chaleur.

Cette foutue chaleur.


On a marché encore quelques jours, avant que l'autre se casse la gueule et crève, ouverte, dans le sable. Y avait rien à boire, je te dis. Les autres s'en sont mieux sortis ?


***

[Grant, première]

Je ne sais pas trop pourquoi ou comment je me suis retrouvé là. C'est bizarre. J'ai l'impression que, la dernière fois que j'ai ouvert les yeux, c'était pour que mes pupilles puissent mieux retrouver l'absence totale d'empathie que dégageaient les barreaux de ma cellule.

En lisant G. Ozrvele, j'ai découvert qu'il n'y avait plus que dans trois prisons au nord de l'Afrique qu'on utilisait de la fonte au lieu d'implanter des portes automatiques fonctionnant à l'isodon à l'entrée des cellules. Ca m'a toujours paru dingue qu'un mec qui a été emprisonné plus de trente ans soit capable d'écrire un livre sur les prisons. Sado-masochisme primaire ? Aucune idée.

De toute manière, Ozrvele ne m'a pas inspiré du tout.

Le 2 juillet 2045, la sonnerie a retentie, les gardiens se sont mis à courir dans tous les sens, en effaçant leurs ombres entre les mailles de nos portes - fermées - de sortie, puis il y a eu des coups de feu, des cris, et L'explosion.

Je dis L'explosion, parce que je crois pas que dans ma vie j'en entendrai une autre du même acabit. Enfin, je veux dire : je serai sourd pendant des jours à cause de celle-là. Des explosions, oui, L'explosion, non.

Ca a été une déflagration sonore telle que les barreaux ont vibré. Je les ai vus. Sous le choc, j'ai été projeté contre mon lit. En même temps, je n'avais pas choisi d'être placé si près du mur d'enceinte.

Quand j'ai ouvert les yeux à nouveau, la porte était ouverte ; les fils métalliques avaient glissé durant mon sommeil, et s'était posés sur la gauche de mon champ de vision. Au-delà, j'apercevais les cellules de mes compatriotes, vides, et par-ci, par-là, un bout de matelas blanc, qui scintillait encore dans l'air et me rappelait où je reposais. J'avais dû être en retard, j'étais l'un des derniers, un des foutus derniers à ne pas avoir encore eu le réflexe de lever ses fesses et de sortir, tout simplement, non pas mû par un réflexe stupide, mais par l'absolue conviction qu'il y avait eu quelque chose derrière la porte qui s'était fermé, simplement, un jour passé.

Il n'y a rien de stupide dans le fait d'être enfermé. Que voudriez-vous y faire ? Vous vous retrouvez coincé ici, et sans pouvoir mot dire, vous n'avez qu'à passer vos journées à lire, vous muscler, tourner en rond dans une cour où les murs s'apparentent aux cages qui nous rattachent à la vie. C'est de la connerie, de se retrouver en taule pour un simple trafic de drogue, accompagné de quelques excès de vitesse, délits de fuite, et agressions basiques. Mais c'est mon cas.

J'ai cillé, deux, trois, fois, je m'en souviens bien. Dans ma tête, ça a été primaire, et en voilà le résumé : 

Lumière. Mouvement. Enregistrement des données. Porte ouverte ; second plan : couloir. Derrière : autres cellules. Entre les deux, espace vide, si je saute, je tombe, si je tombe, je me fais mal, pour sûr, depuis le deuxième étage. Je suis Grant, dans ma cellule, mon nom est sur mon maillot ; il y a mes livres à droite, ça brûle ? Je veux dire : "est-ce que la prison brûle ?". Risquons-nous de mourir ? Si je sors, où est mon pochon ? Matelas. Draps. Oui, le drap, léger et malléable. Prends le drap, roule-le, embarque ton coeur en poche, et va-t-en. Je me lève, je prends mes livres, du mouvement ? Personne. Il y a du bruit, j'entends la fumée ; vite, ta seule chance. Je les enroule, j'ai l'impression d'être soûl. Je fais même pas de noeud, je crois que ça tiendra, je presse le pas, je passe la porte, couloir. Une ombre, deux ; plusieurs, au loin, qui bougent. Ca sourdine à l'intérieur, j'ai pas tous mes moyens, pas la peine de penser, vaut mieux courir, un trou à droite, soleil, ça reflète, fonce. 

J'ai presque sauté dans la cour, mais je me suis arrêté en face du vide, sur les briques descellées qui fumaient encore sous le coup de l'impact. Le mur de la prison ne s'était pas fendu : il s'était écroulé, depuis le cinquième, en une pente qui glissait jusqu'au sol. Je n'ai pas vraiment levé la tête vers le ciel, mais je sais que les issues du troisième et du quatrième étaient dégagées. Tous pouvaient sortir, et d'ailleurs je les voyais filer au loin, tandis que sur les miradors encore debout, quelques gardiens tenaient leur fusil comme un puceau tient sa bite quand il se tient à poil devant sa première fois.

J'ai glissé discrètement sur l'amas de gravas, je me suis laissé couler jusqu'à la porte de la première tour que j'ai vu, et, après avoir éclaté l'ampoule qui brillait encore à l'intérieur, j'ai attendu que François, que j'avais reconnu de l'extérieur, descende, intrigué par le bruit. Je lui ai calé mon pochon sur le crâne, logiquement, et, avant qu'il se relève, je lui ai écrasé ma chaussure sur la nuque. Evidemment, ça a craqué, mais je n'aurais pas cru que j'étais si stressé pour le tuer sur l'impact.

Logiquement, encore une fois, j'ai récupéré le fusil, j'ai à nouveau ouvert la porte, et je suis retourné vers le tas de cendre qui fumait derrière mon dos. Il y avait trois gardien sur trois miradors, l'un plutôt près, les deux autres assez espacés, à l'est et à l'ouest. Les bâtiments sud et nord étaient détruits. Qui avait fait ça ? Qui avait été capable de déclencher une telle puissance de feu ?

Peu importe. Le sniper sur l'épaule, je les ai descendus tous les trois, méticuleusement, avant qu'ils ne fassent plus de morts, et, après un dernier regard à 360 degrés, j'ai couru jusqu'au feu mur d'enceinte, que j'ai enjambé d'un trait, sans avoir même à escalader, juste à enjamber - bon dieu, qui est intervenu pour nous libérer ; et bon dieu de bordel de merde, quel extraterrestre peut débarquer son vaisseau foutrement armé pour couper une prison en deux d'un seul coup de shot ? - et j'ai couru à la poursuite des bandes noires, reflétées par le soleil, que je voyais s'enfuir à plus d'un kilomètre en avant.

Je ne connais pas la route. 


3.

 
[Paul Desna, première]
 
Aucune inspiration alors que j'ajoute le fard à paupière pour grimer mes yeux. Je passe à l'antenne dans trente secondes, le seul temps admis ici.

On m'explique une dernière fois, par panneaux interposés, écran incrusté tremblotant en face de mes yeux, que je n'aurai que quelques secondes pour vriller des yeux, regarder la caméra, flottant dans l'air, avant de subir le grand bond ; celui qui propulsera mon hologramme en plein milieu de Dubaï - retransmission sous-titrée, évidemment. Quelques secondes pour regarder ce public dont je ne connais aucun nom, regarder tous ces gens, sans vraiment les voir, et en ne voulant jamais le vouloir, pour leur dire, leur annoncer, crier en face d'eux ce qu'il savent peut-être déjà : "il s'est passé quelque chose".

Ce n'est rien. Rien d'autre que du bruit. Des paillettes qu'on jette au visage. Je dirai que quelque chose est arrivé. Un mort, deux morts, cent, mille... peu importe, c'est la télé.


       Le steward me jette un mauvais regard. L'avion, projeté à plus d'un millier de kilomètres, palpite sous la force du coup. Les nuages sont des jets de lait qu'un inconnu jette dans sa tasse de café. Je me rappellerai toujours de ce moment. La femme à ma droite a un oeil qui vrille, un petit strabisme, mais quand elle a tourné la tête, tout à l'heure, du genre tu seras mon voisin pour les trois prochaines heures, Paris-Moscou, alors je veux au moins connaître ton visage, j'ai tout de suite compris qu'il y avait un détail plus marquant que les autres. Après les secousses, l'explosion des hublots, les masques sur nos lèvres, j'ai bien cru que j'allais mourir. Bon, je ne suis pas mort, c'est déjà ça, mais...

... mais, pourquoi ce souvenir de merde me revient quelques secondes avant l'antenne ? pourquoi les quelques neurones qui peuplent mon cerveau me forcent à cautionner ce qui va m'arriver ?


3, 2, 1, 0. Le bouton rouge qui clignotait s'arrête soudain, pris dans un dernier spasme convulsif, ne s'adresse qu'à moi alors que ceux qui devraient le voir n'observent qu'une surface plane sans aucun contour régulier, prisonnière de leur mur, et qui leur délivre... mon image.

"Bonjour, Pays, Mesdames, Messieurs. Nous sommes le 10 juillet 2045, il est 19h30. Aujourd'hui, voici les nouvelles :

"12 600 nouveaux morts lors du tremblement de terre qui a secoué le Sénégal, cet après-midi. Les autorités locales évoquent un désordre sans précédent dans le pays, après les émeutes liées à l'inertie des forces locales. Notre reporter sur place, Alfred Fiulmasko, nous livrera les derniers détails de cet épisode tragique."

"Plus de 300 "combustions instantanées" à travers le monde. Il n'y a, à l'heure actuelle, toujours aucune explication à fournir face à ces décès brutaux et non-expliqués. Nous recevrons sur ce plateau, en fin de Journal, le neurobiologiste Jean Stomacker et le médecin Hanz Pflafermann, spécialiste des pathologies inconnues et auteur du récent ouvrage Ce qui ne tue pas nous rend plus résistants à ce qui pourrait le faire."

"Evasion spectaculaire dans le désert espagnol : plus d'une centaine de prisonniers ont réussi à échapper à leurs cellules après une explosion d'ordre inconnu. Des troupes citoyennes ont été envoyées sur place. A 20h30, émission spéciale sur notre chaine sur les modifications climatiques des dernières années."

Patati, patata... grandissant, voilà encore du meurtre, de la pitance absoute pour le plus grand plaisir des foules. Le gourou, chaque soir, c'est moi. Chaque midi, mon frère s'en occupe. Je ne le connais pas, je ne le vois, je ne fais que le croiser dans les locaux de la rédaction quand, chacun, café à la main, nous nous sourions hypocritement.

Au-delà du crash d'avion, je me souviens surtout de la seule fois où il m'a réellement parlé. C'était à la sortie de l'hôpital :

"Alors, Paul, comment c'était ?

- ... c'est... quoi ?

- Le crash ! Comment c'était ? Quelle sensation ?"

Il brandissait son micro juste sous mon nez, les yeux brillants, la pupille fixe, mais l'allure fausse, tellement fausse ; si fausse que j'en avais la nausée - et non pas parce que j'avais passé plus de soixante-dix heures à vomir dans un seau, posé contre mon lit, mais parce que sa face, idiote, me donnait presque l'impression de réaliser à quel point je pouvais avoir l'air mauvais à l'écran.

"C'était un crash, Pascal, c'est tout. Tu te souviens de rien, tu vois juste des images inadaptées qui s'articulent ensemble. Je te le souhaite pas, je le souhaite à personne.

- Et combien de survivants ? 10 ! Dix survivants sur plus de deux-cents passagers. Alors, ça fait quoi d'être miraculé ?"

Je suppose que la caméra, à l'écran, virevoltait doucement autour de mon visage, le caméraman essayant de garder la maîtrise de son engin, tandis qu'un rictus indescriptible cernait mon visage. Je crois que je tremblais.

"Ca fait que tu penses aux victimes, ducon."

Depuis ce jour, Pascal et moi nous croisions toujours, mais on ne se souriait plus. Il n'y avait plus qu'un hochement de tête professionnel.

Donc, en sortant du plateau, je le saluais avec ce fameux mouvement de haut en bas, si stupide mais si explicite.

Puis mon téléphone sonna, et à partir de là, je crois que rien ne fut plus jamais pareil.


4.


[Paul Tandoin, première]

« Mais... pourquoi ? »

C'est comme ça que ça commence.

Bon, désolé, l'introduction parfaite, ils ont essayé de vous la faire mille fois. Seulement, là, ça n'a rien à voir. C'est la vérité. Elle m'a dit :

« Mais... pourquoi ?... pourquoi tu fais ça ? »

Elle murmurait ces mots, ses yeux bruns légèrement plissés par l'interrogation, ses cheveux trempés par la sueur accrochant, de temps en temps, son pull en laine, où ils arrivaient à subtiliser quelques morceaux de tissu – et je crois bien que, finalement, j'aurais préféré vivre les instants qui allaient suivre sans me sentir mourir à chaque instant. Je déglutis.

Elle me jeta un regard mi-interrogatif, mi-con, puis tourna les talons et disparut. Ce que je lui avais dit juste avant ? Rien de bien compliqué... maintenant, mes yeux se déforment, je sens le gluten dans mes veines, et pendant que ma tension artérielle dépasse le 120/s, tout me revient comme dans un flash – en même temps qu'un horrible (et sempiternel) sentiment de mort :

« Hé ! »

Je l'avais bousculée dans la file du vestiaire – c'était un vestiaire en extérieur - qui conduisait tout droit jusqu'au mec qui te prend tes fringues, les fout sur un cintre, te tend un truc super stylé – un pin's, une pièce en plastique marquée d'un numéro – ou un pauvre papier avec « 0089 »  ; et elle m'avait simplement dit :

« Hé », alors qu'elle tombait par terre, les fesses dans une flaque mêlée d'eau et de boue – parce que, oui, on était en février, et que c'était pas le printemps – et je lui tendais ma main pour se relever, mais tout ce qu'elle trouvait à faire, c'était de la gifler du bout des doigts, encore choquée - énervée - par le fait qu'elle venait de s'étaler – presque – de tout son long, et devant le groupe qui était censé composer ceux qui l'aimaient, et ce devant moi.

« Hé !! Pauvre con ! Fais gaffe putain ! »

Quel magistral enchaînement de syllabes et de mots. Quelle poésie lubrique et instinctive. Mais, messieurs, hé ! Qu'attendre d'une demoisel... … ah, oui, pardon. « NE PAS DETRUIRE LE MYTHE DE L'AMOUR. » Non, désolé, je m'emporte, vous avez raison. Si je veux écrire quelque chose, je le sais, je ne dois pas, SURTOUT PAS, détruire le romantisme. Sinon, lecteurs et futurs inspirés ne pourront pas y trouver l'inspiration. Tous ces pauvres cons ne pourront pas se branler intellectuellement devant la cruelle vision que je leur donnerai d'un amour injuste, d'un « liberticide ».

Oui, c'est vrai, désolé : détruire le mythe de l'amour, t'as le droit de le faire que si tu parles de cocaïne, de MDMA, d'amours d'HLM, de trois ans, ou de conneries dans le genre. Si je te dis qu'il faisait pas nuit, mais jour, et que cette fille – et moi-même – n'étions pas soûl comme des barriques, mais sobres, etc... ça n'a plus aucun intérêt. Ca t'ôte ton penchant de rêve, pfouah !

« Et puis merde ! Pourquoi m'excuser ?

- Quoi ?

- Non, je dis juste que m'excuser ça servira à rien. Tu veux quoi ? Que je te tende le bras ? Va te faire. T'avais qu'à pas être là.

- Et va te sucer la queue bâtard ! Donne-moi ta main. »

Je lui ai donnée. Ma main, mon cœur, ma vie. Elle a tout pris en deux heures. D'abord, je l'ai relevée. Elle m'a évidemment lancé son regard de « salut, toi et moi en boîte ce soir, tu es là pour quoi, tu veux perdre ton temps avec moi ? Oui, fais ça, me laisse pas tomber, j'ai personne d'autre que toi. Nooon, les quatre mecs et les trois nanas derrière, c'est pas des potes, quittons cet endroit, fais-moi danser, allez, emmène-moi, fais-moi rêver, allez, regarde-moi dans les yeux en tenant mes mains, si les néons nous éclairent de leurs doux reflets menteurs, nous pourrons nous jeter dans la fosse nubile sans en éprouver le moindre remords. Allez, soulève-moi, regarde ce qui se trame sous mes pattes, mon p'tit, allez, traîne-moi jusqu'à la scène, brigue tout ce qui pourrait sortir de mes pores, ne laisse rien s'échapper, évapore jusqu'à la moindre phobie ; tu es l'amant, ce soir tu es le seul. »

PFOUAH ! Bande de salopes ! … ces quatre mots, ci-dessus, c'est tout ce qui m'est venu en tête sur le moment précis où ses doigts effleurèrent les miens. Rien de plus, rien de moins : « pfoouah ! Bande de salopes. »

A ma décharge, je dirai que j'avais bu. J'avais bu... beaucoup. Aparté : tu sais, quand tu bois... beaucoup ; et que ton œil gauche voit trop à gauche, et ton œil droit, trop à droite. Saloperie d'oeil droit, hein. Mieux vaut voir à gauche.

Je voyais donc ces deux salopes, reluquant presque mon cul, me tendre la main, au sol, après une brève échauffourée stupide ; mais, dans l'histoire, tellement pleine de sens – comme celle de toutes les salopes qui vous racontent des salades ; enfin, peu importe, j'attendrai de me faire incarcérer par la brigade de ces putes de FéTransBiHomomen avant de lâcher le moindre aveu. Mademoiselle m'avait montré du doigt.

Elle debout, tous ses potes derrière, moi, tout seul, comme un con, sur la route pour rentrer à l'intérieur de la boîte – là où, nous, dehors, nous vibrions quand même au son des basses ; car cette discothèque abritait également un jardin où quelques musiciens technocrates faisaient tout de même chanter leurs machines ; machines sur lesquelles s'animaient un parterre de drogués et de bourrés – bref ; rentrer à l'intérieur de cette boîte, retrouver mes deux amis, rester - tanguer - avec eux quelques temps, sans jamais espérer choper une de ces salopes sans intérêt – elles arrivent, secouent leur cul, te font croire que tu les auras, puis s'en vont (nous le savons tous, mon ami, alors pourquoi perds-tu encore ton temps ?...) – aparté : non, elles se foutent de ta gueule mon pote, elles dansent pas pour toi, elles dansent pour elles, pour leur orgueil, pour le plaisir de savoir que quelqu'un les matent ; elles ont pas faim de cul, elles veulent rien sinon se masturber physiologiquement sur ta puissance réduite à néant, elles !

Bande de salopes ! 
Et tu tombes toujours dans le puits - puis tourner le dos et prendre la route, lentement, fatigué, pour arriver chez moi, vers huit heures du matin et m'étaler dans mon lit, regrettant la veille.

Sans rien.

Une nuit passée sans rien.

Elles ne savent pas que tu le sais.

Elles croient que tu viens ici parce que tu veux baiser.

Comme dans un bordel gratuit.

Elles croient qu'elles sont belles.

Qu'elles sont baisables.

Sans intérêt.

Mieux vaut se taper une putain.

Mademoiselle m'avait montré du doigt. Et elle éructait, elle disait :

« Ce mec là, ce sacré con, les gars [...] »

Là, ils riaient en me regardant.

« […] ce gars-là m'a renversé. Il me doit une bière, non ?

- Ouaaaaais ! […] » Eructaient-ils

« [...]Bon (elle me regardait droit dans les yeux, à ce moment-là), alors paie-moi une bière et on est quittes [...] »

Puis, louchant légèrement : « […] C'est quoi ton nom ?

- Paul.

- Ah ! Moi c'est ...

...

...

...

...

... »

... je n'ai jamais été capable d'écrire une ligne de plus.

20 ans ont passés, depuis ce petit couplet.

Avant tout ça, j'avais écrit trois livres, dont deux jamais publiés, et un sorti, très tard, chez un éditeur distribué chez, quoi... une centaine de libraires ? Autant dire rien. J'étais le virus pour PC raté.

Après ce petit couplet, j'ai tout laissé tomber. J'avais pas envie d'aller plus loin, d'autant qu'à cet âge là, vous savez... on a autre chose à faire que croire en ses rêves. Non, bien sûr, non, c'est pas la faute du système. C'est juste qu'il faut compter sur le travail, la femme, les enfants, le bien-être - un peu de bière le week-end et les vacances trois fois par an. On peut prendre le risque de se lancer dans une épreuve insensée, pour autant qu'elle ne soit que virtuelle. Donc, quand ils ont lancé leur casque, chez TVD, j'ai sauté sur l'occasion. Je me suis plongé dans ces mondes, ailleurs, les yeux sous les capteurs, et j'ai voyagé tout autour du globe sans avoir quitté mon siège. Je vivais mes rêves d'écrivain, sans... sans plus jamais faire vivre aux autres ce que je rêvais réellement.

C'est là le paradoxe, et je m'en suis rendu compte bien des années plus tard, le nez dans mon vomi.

Bon, l'histoire est complexe, de un parce qu'il ne s'agit pas que de quelques lignes, ni que de quelques mots, mais surtout d'années ; c'est à dire de jours, de mois, de réveils et de couchers, de fatigues et de maladies, de casses-croûtes, de discussions inutiles et chiantes, etc. Il s'agit de ma vie, voilà, je crois que c'est la meilleure manière de le dire - de la dire.

Je n'ai jamais rien fait, en fait, quand j'y pense. Jusqu'à aujourd'hui. Enfin, il semblerait. J'y viendrai plus tard.

J'ai réussi, à peine à 23 ans, à toucher une rente mensuelle à peu près équivalente au salaire annuel d'un cadre de l'époque. C'était une combine audacieuse et sans risques, sans risques parce que basée sur un système imbécile et légal. On appelait ça la Paul-y-tique il y a encore quelques années... ça me fait rire maintenant.

J'ai lu le code légal de long en large, et j'ai trouvé les clés. Je les ai exploitées pendant très longtemps jusqu'à ce que d'autres arrivent à faire de même, et puis il y a eu jurisprudence, et puis je n'ai plus rien touché du tout. Je me souviens très bien du jour où j'ai appris tout ça. C'était en juillet, sous un arbre, j'avais le casque sur les yeux, et le soleil sur la peau - bien que je ne pus pas le sentir. Le vieil ami qui me servait d'avocat, d'agent de caution, de confident et de tout le reste avait lui aussi une Antenne - ce magnifique outil intégré sous la peau qui vous permettait de communiquer par couplage mental.

Je sentis une légère vibration dans la nuque, tandis que le mot « PAUSE » se superposait d'un coup à la guerre que je menait virtuellement au sein d'un Viêt-Nam plutôt mal reconstitué - dernière édition d'un jeu qui faisait fureur à l'époque. Je n'avais pas travaillé depuis plus de dix ans, à part quelques boulots de quelques jours, par-ci, par-là, pour garder la forme... et pour rendre service à des potes.

Le mec m'appelle, je colle la paume sur l'oreille, et tout ce que j'entends c'est :

« On a perdu. Ta combine ne vaut plus rien. Tu ne toucheras plus rien. Une chance qu'ils ne t'aient pas demandé de rembourser tout ce que tu avais. »

... les jours suivants, j'ai commencé à vraiment flipper. Je n'avais rien foutu depuis plus de vingt ans, et voilà qu'il me faudrait, à quarante-cinq ans, à nouveau bosser, à nouveau sortir de chez moi ; j'ai vraiment flippé, principalement parce que j'avais réussi à faire coïncider mon rythme de vie quotidien avec des dépenses d'un niveau bien supérieur à la moyenne. J'avais foutu en l'air, chaque mois, l'argent que j'aurais pu économiser pour pourvoir à ce qui, je le savais, arriverait un jour ou l'autre : la fin du succès personnel.

J'ai pensé à bien des choses, puis j'ai finalement décidé qu'il serait probablement de bon ton de tenter de rejoindre à nouveau le fil destiné aux Parques que j'avais au préalable choisi de suivre : celui d'écrivain.

En déterrant quelques cartons au fin fond de mon grenier, je suis retombé sur ces quelques coupures, et, bizarrement, en les lisant, j'ai trouvé qu'elles méritaient tout sauf de n'être pas publiées.

J'eus soudain une haine monstrueuse envers les éditeurs et ceux qui se prévalaient de ce titre.


5.


        La corrélation qui amena Paul et nos prisonniers au même plan s'avère délicate, dès lors que rien ne semblait pouvoir les réunir.

Néanmoins, rien n'aurait pu expliquer une évasion telle que celle décrite plus haut.

Ni un survivant à un crash d'avion.
 

        Le lecteur comprendra aisément qu'à partir de ce moment-là, tout est possible, voire explicable sans chercher réellement à apporter une raison claire et précise aux faits et à leurs interactions.

Il s'avérera bien plus tard que Paul ne connaissait aucun de ces hommes. Tout comme aucun de ces hommes ne le connaissait.

Pour autant, la suite du récit comportera bon nombres d'intrications qui permettront audit lecteur d'appeler une suite logique à cette combinaison définitivement floue.

Mais comme ma balise italique commence à fatiguer,
je vous propose de revenir directement à un point de vue à la première personne.


 ***

[Grant, deuxième]
 
Je ne vois que le sable qui racle, à chaque pas, mon pied gauche, nu. D'abord, je lève le pied droit, je le pose un peu plus loin, puis je ne vois plus les orteils, de l'autre côté. Tous les grains passent dessus.

Quand je demande à mon muscle d'agir à nouveau, voilà que les grains s'effacent, glissent tous ensemble, et que, d'abord, l'ongle ressurgit, l'ongle du pouce, noir, noir. Puis les suivants, suiveurs, et enfin le pied entier, qui jette au sol ceux qui s'étaient eux-mêmes lancés sur lui.

Je crois que j'ai besoin d'eau.

J'avance, j'avance, et malgré tout, je reste figé sur cette scène. Ces grains de sable qui se foutent du temps, de l'espace, et qui, à chaque fois, s'éloignent presque de la même manière. Et toujours mon pied.

C'est étrange, d'ailleurs, parce que j'ai réussi très facilement à oublier comment ce pied a brisé les os de François. Mais le sable, ce sable qui glisse, je n'y arrive pas.

Je crois bien que c'est à cause du manque d'eau.

Enfin, peu importe : me voilà libre.

Du coup, je mate les dunes, quand je les grimpe. Elles sont pas très grandes, elles volent vers le soleil, et puis elles retombent. A gauche, à droite, devant derrière, en bas le sable, en haut le ciel bleu et la tâche jaune qui m'éclaire, me brûle les yeux parfois.

Y a pas trop de vent, des fois je vois des traces de pas. En fait, je me guide grâce à elles. Enfin, si ç'en sont vraiment.

J'attends juste de les voir.

Une bande de gars, devant ; au départ je verrais que leurs ombres, en file, les uns tombant sur les autres, beaucoup plus faibles que moi, mais dans la même optique : tous fixés sur leur pied gauche. Et puis, et puis... en fait, j'ai tellement anticipé ce moment que je me suis fait le film parfait :

1. je les suivrai, sur quelques centaines de mètres, laissant au destin la chance d'emmener l'un deux poser ses yeux sur moi, en détournant la tête vers l'arrière par hasard.

2. il me pointerait du doigt, je continuerai à marcher, en l'ayant bien sûr bien vu, en sachant tout à fait qu'il se doute que je l'ai vu aussi, mais juste pour maintenir cette distance quelques secondes encore entre nous.

3. ils s'arrêteraient tous, se retourneraient vers moi.

4. l'un deux – sûrement l'un des plus résistants – ferait demi-tour, se dépêtrant dans le sable alors qu'il descendrait une dune, ses pieds crissant sur le sable blond, la moitié de sa tenue de prisonnier au départ accrochée à la taille pendant maintenant misérablement ; remonterait vers moi, et, arrivant plus près, je reconnaîtrais alors son visage.

5. il me jaugerait quelques secondes, avec en lui l'envie de m'étrangler directement, sans réfléchir, puis il verrait mes fringues, comprendrait qu'aucun gardien n'aurait pris la peine d'échanger ses frusques avec l'un des prisonniers, et me serrerait dans ses bras, sans aucune logique, en dépit de tous ces faux semblants qu'aiment à se donner ceux qui, comme nous, sont enfermés – enfin, étaient. 

6. je rejoindrais le groupe, un peu comme un sauveur ; on me poserait des questions, on me demanderait si c'est moi qui a descendu les sentinelles, qui a sauvé des vies – car « on a entendu les claquements ! putain ! merci à lui ! ».

7. évidemment, je me tairais, car pour l'instant, je n'ai aucune envie de le dire.

8. ils seraient un peu déçus, mais on repartirait, et...

… et pour l'instant, je ne vois personne...


6.


[Guazpzinzi, troisième]

Il avait les yeux exorbités. Même quand il vit la ville, de loin, il arrêta pas d'avoir cette gueule.

Evidemment, moi et les autres, on essayait de le remuer, de lui foutre des claques, de lui choper la nuque et de tourner sa pauvre gueule vers les baraquements ; mais nan, lui il continuait à regarder nul part, avec ses deux globes illuminés comme s'il avait vu la Vierge, ou sa petite soeur.

Finalement, on l'a laissé là, pourrir sur le sable. J'étais pour, la plupart étaient contre, et puis j'ai gueulé dans le vide et ils se sont tous tus. J'ai dit :

"Alors quoi ? On va laisser cette baltringue nous foutre la merde ? On s'est tous trainé le cul jusqu'ici pour se faire enculer par cette fiotte ? Putain les mecs ! Réveillez-vous."

Là, comme d'habitude, y en a un qui a ramené sa poire. Ben ouais, je m'y attendais. Ca m'est arrivé trop de fois. J'ai chopé un truc qui traînait sur le sol et je lui ai calé dans la tempe. Ca a fait "paf", y a eu une bonne giclée de sang, et le mec est tombé à côté du demeuré. Forcément, les autres ont fermé leur gueule. J'crois bien que c'était un bon vieux caillou du désert, t'sais. Le bon vieux désert espagnol de merde au travers duquel on se calait depuis bien une semaine.

Personne a bronché, on a avancé, on les a laissés là. Et on est arrivés en ville.


***

[Grant, troisième]
 
Je n'avais pas eu l'intention de réagir, au début. Mais quand j'ai vu ce mec se faire aligner gratuitement, j'ai compris qu'un jour où l'autre il faudrait que je grille letype. On a descendu l'allée centrale, au milieu de ces voitures qui gravitent à plus d'un mètre au-dessus du sol. On avait l'air ridicules, dans nos uniformes jaunes - désignation du prisonnier - à s'imaginer qu'on passerait incognito, ici, en plein jour, même dans une bourgade dégénérée.

Alors, il y a d'abord eu ceux qui ont levé le doigt vers nous, en psalmodiant des choses incompréhensibles impossibles à saisir pour ceux qui ne parlaient pas l'hispanique. Puis il y a eu les réactions des gars de chez nous ; des "quoi, tu veux ma bite dans ton cul, salope ?", ou bien "rentre chez ta mère ducon !" qui ont réussies à passer les barrières de la langue. Les autochtones se sont écartés. Je crois qu'on était à peine deux ou trois à réaliser que la police citoyenne ne tarderait pas à se réveiller pour nous jeter à nouveau en cage.


***

[Paul Tandoin, deuxième]
 
"Cet hôtel pue la merde, Gary."

Ledit Gary se tourna vers moi et ralluma sa cigarette, assis sur le lit. Alors que la fumée montait vers le plafond de notre chambre, il relevait ses yeux à mon niveau et, de sa gorge marquée par tant d'année à côtoyer le goudron, soufflait une voix rauque :

"Paul, c'est le coin le moins cher de la région. D'ici à ce que tu trouves assez de fric pour te farcir les connards d'avocats qui veulent te sucrer ton blé, je crois que c'est le meilleur plan pour - à ce moment-là, il se foutait de ma gueule, j'en étais sûr - passer l'été."

J'envisageais subitement de lui rappeler qu'il faisait plus de 40 degrés celsius dehors, mais je fus interrompu par deux coups de feu, très brefs. Ils résonnèrent à peine. Je jetais un coup d'oeil rapide à Gary, puis me retournais vers la fenêtre. D'un seul mouvement de la paume, le store se souleva - magie de la technologie - et j'aperçus deux hommes au sol. Habillés de jaune, ils avaient l'air morts.


***

[Guazpinzi, quatrième]
 
Quand j'ai vu le premier tomber, j'ai pas eu besoin de réagir. Dans ma tête, ça a fait comme "tilt !", et j'ai crié :

"MA QUEUE AU PREMIER QUI M'AMENE CELLE DE CEUX QUI VIENNENT DE TIRER ! ON Y VA BANDE DE PUTAINS DE BALTRINGUES !"

J'ai foncé sur celui que j'avais vu, le gun à la main, celui qui venait de shooter deux de nos gars, et je lui ai sauté dessus. Un pur coup de coude dans sa race, un deuxième, et puis je lui ai planté mes deux pouces dans les yeux. Le gars avait la mâchoire en érection pendant que je lui transperçais les yeux. Y avait de la matière blanche, du sang, tant de trucs qui coulaient de ses orbites, que ça m'a rappelé un moment la première fois que j'avais tué un gars. Je l'avais fait pour le clan.

 
        17.57 - La voiture s'arrête à droite, il ne comprend pas trop pourquoi, il a 17 ans. Il regarde le joint sur lequel il vient de tirer, sent la fumée lui monter à la tête. A dire vrai, il ne sait même pas comment tout ça fonctionne. Le cerveau, les synapses, l'hypothalamus... il ne l'a jamais su, et si oui, il l'a oublié. Il ressent juste. La sensation d'ailleurs. Il s'envole soudainement, se sent drainé vers une nouvelle réalité, celle qui, pourtant, n'est amenée dans son pauvre bas-monde que par l'hétéroclite composant de la voiture dans laquelle il se trouve, lui.

Il ne comprend pas non plus que ce qu'il s'apprête à faire n'est que la résultante d'un cheminement porté par ceux qui partagent son wagon. Et s'il n'en portera pas la pure responsabilité, au sens propre, il devra pourtant en assumer les conséquences.

Alors que la fenêtre descend, que le mec commence à tendre son pochon d'un kilo de cocaïne, il sent qu'il est prêt à prouver à la meute qu'il a les couilles pour faire partie du business.

Comment le blâmer ? Vie sociale nulle, vie familiale détruite, éducation niveau zéro, culture au degré d'un escargot regardant passer un train à vitesse maximale. Comment le blâmer ?

Oui, vous ne le feriez pas : bien sûr. Vous ne diriez rien. Vous diriez : "c'est une victime".

Pour autant, pensez-y, et pensez-y à deux fois : il a, il avait, il aura, toutes les cartes en main pour réussir. Il faudrait seulement... enfin, il aurait seulement fallu qu'il ouvre les yeux, au moment propice, pour se sortir de la merde au sein de laquelle il pensait vivre. Mais bien entendu, quitte à croiser la déchéance une seconde alors que le bonheur vous attend plus haut, bien sûr, autant l'embrasser elle plutôt que lui.

Il lève le flingue qui lui a été mis dans les mains quelques jours plus tôt, il regarde tranquillement le black d'en face qui écarquille les yeux ; il distingue peut-être ses potes qui sortent eux aussi leurs joujoux, en face, pour tenter de lui déchirer la moindre parcelle de cervelle alors qu'il vient d'assumer un geste purement criminel...

...

...

... et il tire.

Aura-t-il seulement réfléchi ? Y aura-t-il eu, au fin fond de ce cerveau sourd et raboteux qui le conduit, un simple mécanisme signifiant que ce geste en lui-même était la fin d'une ère, le début d'une autre ? Ou n'était-ce qu'une réaction freudienne ? une réaction défensive ? Voilà : il a tiré. C'était son premier crime.

La voiture démarre, déjà criblée de balles ; et lui ne regarde que son pistolet, tenu par ses deux mains au-dessus de ses genoux. Il y a des cris, encore des tirs, il entend des voix qui le hèlent, qui lui demande "pourquoi ?" ; puis il voit l'un des deux types devant jeter un sac blanc à côté de lui. Un kilo, gratuit.

Il sourit.


***

        C'est fini, y en a plus un. On continue à marcher. Y a des bris de verre, Johnson qui braque une bagnole. Il démarre, trois montent dedans, et s'en vont. Je sors le flingue que j'ai chopé au crevé, je tire : dans les aéroglisseurs, sur les vitres, m'en branle. Je vois un crane qui explose, ils auront compris : on échappe pas comme ça à la meute.


***

Paul referme les rideaux, tourne la tête vers Gary. Dans ses yeux, toute la perdition d'un esprit affolé :

"Ils s'entretuent. Il faut faire quelque chose."

Gary éteint sa cigarette sur le lit.

"Je te regarde, mon gars. Fonce."


7.


        Paul ferme la porte des toilettes. La chasse d'eau vrombit encore de l'autre côté.

Il lâche la poignée, se retourne, observe furtivement son reflet dans les quatre miroirs cloués au mur qui semblent comme se pavaner sur le mur des toilettes pour hommes de la station essence de l'A23, près de Saragosse, Espagne ; il observe son reflet, sans vraiment y prêter attention, s'avance face à lui, fait pivoter le robinet, laisse couler l'eau sur ses mains, l'éteint, puis allume le séchoir automatique.

        Au fond de son crâne, comme une lueur :

        "Si je pouvais, je supprimerais toutes ces conneries de ventilations automatisées. Je les remplacerais par des serviettes, de jolies serviettes, peut-être même de ces serviettes jetables. Ah ! oui ! outil de la technologie : on t'emmerde. On te remplace par du simple papier. On se sèche les mains simplement, sans avoir à se casser le cul trente secondes sous du "rien". Du vent. Là, au moins, moi je saisis la feuille de papier et j'y vais à la vitesse où je veux. Ton séchoir automatique, au vent, c'est du vent. Je peux être plus rapide, plus efficace. Pourquoi y en a partout ? Pour quelle raison ? Est-ce que quelqu'un se pose la question ?"

        Paul ouvre la porte des toilettes, ses yeux affrontent la masse désordonnée mais calme des clients qui, à cette heure, sont encore, malgré l'époque, forcés de braver la foule pour quérir, eux aussi, un semblant de repos. Certains se penchent sur les dernières barres vitaminées à la mode, d'autres sur les substituts de cocaïne, ouverts à la consommation depuis un peu plus de dix ans.

        Paul se rappelle Pascal, grand consommateur de ces friandises, puis ses enfants, âgées à peine d'une quinzaine d'années, eux également éduqués à sniffer une poudre jaune considérée, aujourd'hui, comme bonne pour la santé.

        Paul file rapidement au travers des étals, ignore la caisse où se tient un vendeur à peine éveillé, affublé d'une veste ressemblant étrangement à celle que portaient les caissiers, il y a dix ans, pousse la porte de la station service, essuie ses mains encore humides sur son pantalon en feutre, lève le bras, attend que la porte de son auto-planeur se soulève, entre à l'intérieur, pose son pouce sur un écran noir qui soudain s'éclaire ; le contact s'enclenche, la voiture tremblote légèrement - puis Paul dit :

"Vers Bierge. Fédération de l'Espagne du Nord."

L'ordinateur répond :

"120 kilomètres. 15 minutes."

        Paul ferme les yeux, et voudrait s'endormir.


8.


        Au moment où l'autoplaneur croise le panneau "Bierge", Paul se rappelle qu'il y a quinze ans, cette ville était encore un village. Puis il aperçoit un nuage de fumée au loin, et se demande pourquoi les habitants viendraient brûler des déchets sur la rue principale.Enfin, il peut distinguer un autre autoplaneur, posé - échoué - sur le sol, et l'homme qui s'en est à moitié extirpé, tandis que son crâne laissait échapper une matière oscillant entre gris et rose sur le sol. Paul a le temps d'avoir le réflexe inconscient et stupide de noter qu'un mégot de cigarette qui devait traîner là semble s'être négligemment collé à cet amas gluant ; puis le temps de se laisser imprégner par la vision d'un escargot ; puis il remarque le gorille, penché au sol sur un autre homme, qu'il tient par la chemise et secoue comme un paquetage récalcitrant.

Le premier est habillé tout de jaune, doit peser dans les cent kilos, a le visage buriné et est quasiment chauve. Le second porte une veste en feutre brun à moitié déchirée, de longs cheveux, et une légère barbe. Tandis que sa tête claque sur le sol, sa mâchoire s'ouvre et se referme : il essaie de parler.

Brrr... oxygène qui tombe du ciel. Cris et hurlements. Tiens, j'avais jamais vu qu'ils affichaient des publicités sur les masques, maintenant. Ah, si, loi du 3 juillet 2022, c'est vrai, Pascal en avait parlé au Journal du Soir.

...

C'est à peu près tout ce qui sillonne l'univers neuronal de Paul alors qu'il dirige la voiture sur le prisonnier et le projette à plus de dix mètres dans un souffle. Son véhicule s'arrête par la magie de l'anti-gravité, sans qu'il ne ressente le moindre choc. Il pose son index sur l'écran noir, la porte se soulève, il crie :

"Montez !"

Puis a le temps d'apercevoir un autre homme, qui sort d'un bâtiment adjacent, soulève M. Veste en Feutre, le jette dans la voiture, se lance après lui, crie :

"Vite ! ils arrivent ! démarrez ! démarrez bon Dieu !"

Enfin, démarre, et manque de percuter un type, portant le même costume jaune, qui leur fait de grands signes des bras.


***

[Grant, quatrième]

J'ai tenté de les arrêter, surtout parce que j'aurais vraiment aimé partir avec eux. Un peu aussi pour voir la tête de ce type de plus près. Faut en avoir de sacrées pour défier l'autre taré. Apparemment, il a pensé que j'avais essayé de lui venir en aide, parce que ce n'est pas moi qu'il attrape par les épaules, jette au sol, et cogne jusqu'à ce que les secousses nerveuses qui agitent le corps ne soient plus volontaires. Il se relève, les poings en sang, comprend qu'il n'y a plus que nous deux - eh merde - et me gueule :

"Baltringue ! On y va ! On les chope ces putes ! ON VA LES DEMOLIR !"

Je comprends pas pourquoi il passe son temps à gueuler comme ça. Il a vraiment dû avoir une vie de merde, ses parents ont vraiment dû avoir une vie de merde. Ou alors c'est juste son délire. Va vraiment falloir que je le grille.


***

        L'autoplaneur survole maintenant une large étendue de sable. Gary se penche en avant, et pose sa main sur l'épaule de Paul.

"Merci, mec. C'est quoi ton nom ?

- Paul.

- Paul ? C'est pas vrai. T'entends ça, Paul, vous êtes... comment on dit déjà ? Quand on a le même prénom."

Paul retire le mouchoir ensanglanté que Gary lui a donné quelques minutes plus tôt :

"Hobonymes, Gary, on dit hobonymes."

Il a au moins deux dents et le nez cassé, et n'arrive plus à parler normalement. Sa tête lui semble avoir doublé de volume. Il ne sait pas encore qu'il a une sévère hémorragie interne.

C'est le prix à payer, lorsque l'on veut jouer au bon samaritain.

D'autant qu'un second autoplaneur embarquant deux hommes à son bord vient de décoller et de se lancer à leur poursuite. Sur le bas de la portière, il reste traces d'une matière étrange penchant entre le rose et le gris.


9.


- Aparté -          

A nouveau, il apparaît essentiel au narrateur de cette pluralité de récits d'apporter quelques précisions typologiques qui serviront, c'est une quasi-certitude, le lecteur dans ses tentatives de compréhension d'une histoire qui paraît n'avoir aucun fondement correct.

        Tout d'abord, il est à noter que le temps du récit considère une refonte géopolitique de l'Europe. En 2045, l'Espagne, le Portugal, et le Maghreb appartiennent en effet à deux fédérations distinctes : celle de l'Espagne du Nord, et, assez logiquement, celle de l'Espagne du Sud.

        La première englobe le nord de l'Espagne, au-dessus de Saragosse, et trace une bande horizontale vers l'ouest jusqu'au Portugal, lui-même partie de cette Fédération - ainsi que l'archipel des Açorres. Sa capitale est Barcelone, prisée par les jeunes touristes en quête d'alcool, de jolies filles, et de soirées tardives.        

  La Fédération de l'Espagne du Sud démarre à peu près au niveau de l'Andalousie, là où, paradoxalement, les Ottomans avaient tenté d'entrer en Europe - et avaient d'ailleurs plutôt bien réussi. A l'endroit du redouté détroit de Gibraltar ont été construit deux ponts : l'un, sur l'eau ; le second, au-dessous (au cas où le premier viendrait à s'effondrer - hypothèse évidemment impossible, étant donné la nature des matériaux utilisés ; mais deux précautions valent mieux qu'une). De là, la Fédération s'étend à l'est jusqu'à Oran. La Fédération du Sud courait auparavant jusqu'à Constantine, mais plusieurs insurrections ont débutées en 2039, et ont repoussé les espagnols au-delà d'Alger. Sa capitale a été Séville jusqu'à cette date, puis il fut décidé que Tanger serait un meilleur centre de coordination des troupes face à ces révoltes.

Il est très important de noter que, suite à des affrontements nucléaires survenus dans les années 20, le centre de l'Espagne n'est plus qu'un désert, de Cordoue à Saragosse. Madrid n'est plus que poussière.


        A quelques kilomètres au-dessus des ruines, la prison qui a été édifiée en 2033 était considérée, jusqu'en 2045, comme un centre de sécurité destiné aux violents récalcitrants, aux détraqués mentaux, et à d'autres, plus sains, dont on estimait que l'exposition à des radiations permettrait d'amener au monde scientifique de bons sujets d'étude. M. Grant, le prisonnier qui apparaît plus haut, est l'un de ceux-là.

A l'inverse, M. Guaspinzi, décrit dans le récit comme une brute d'une violence infinie, était tout à fait indiqué pour appartenir à la première des catégories.

Si le narrateur se permet d'écrire que cette prison "était considérée, jusqu'en 2045", vous comprendrez qu'il évoque évidemment le lieu qui ouvre ce récit ; lieu qui ne pourra, au premier regard, plus être utilisé à des fins de confinement - nous reviendrons là-dessus plus tard.

        Avant de poursuivre la narration de cette succession de récits qui commencent à devenir croisés, il apparaît également d'une importance fondamentale de revenir sur la manière dont M. Grant a réussi à retrouver le reste du groupe des prisonniers ; ainsi que sur les raisons qui ont amené M. Paul Desna, notre journaliste et présentateur des Journaux Européens, à quitter la capitale du Pays en autoplaneur pour rallier Bierge, où il aurait, il semblerait, sauvé la vie de MM. Paul Tandoin et Gary Vocra, respectivement ancien milliardaire grâce à de nombreuses fraudes fiscales, exilé du Pays pour tenter de considérer une portion infime de son pécule, et son avocat, bénéficiaire d'une récente avance extraite de ce pécule, qui l'amène à allouer ses services à M. Tandoin pour quelques mois encore.

M. Grant a ainsi réussi à rattraper la "meute", comme la définit M. Guaspinzi, à l'aube du sixième jour de marche. Si cela ne s'est pas exactement passé comme il l'espérait (voir plus haut), il lui a tout de même été posé cette fameuse question, qu'on pourra dactylographier et traduire, en français, par : "est-ce que c'est toi qui a descendu les tantes ?" - par "tantes", il faudra entendre "gardiens", puisque ce terme a commencé à être utilisé dans de nombreuses prisons du sud de l'Europe à partir de 2030 - ses origines restant inconnues. Fabricio Grant a évidemment répondu "non", du moins pour l'instant. Se sachant plus pondéré et réfléchi que ses comparses, il estime qu'il pourra tirer un avantage du fait que la plupart le considèrent comme l'un des détenus les moins dangereux. M. Grant est à présent embarqué dans un autoplaneur, en compagnie de M. Guaspinzi, à la poursuite de nos trois autres protagonistes.

Nous en venons donc à M. Desna, que nous avions quitté plus tôt alors que son téléphone sonnait, promettant un rebondissement qui était censé "tout changer". Quelle en était la nature ?

Eh bien, au risque de décevoir le lecteur, il sera malheureusement impossible au narrateur de répondre à cette question. M. Desna semble en effet être le seul au courant de l'identité de son correspondant, et il est encore, à l'heure actuelle, impossible à un écrivain de placer ses personnages sous écoute ; ce qui nous aurait permis, vous vous en doutez, d'en apprendre un peu plus long sur les raisons de ce voyage non prémédité et d'une importance incontestable dans le déroulement de notre trame scénaristique.

Le narrateur s'excuse par avance de ce manque d'informations. Des investigations sont en cours.

Dans l'attente, il vous est proposé de poursuivre votre lecture.

Cordialement,

M. Narrateur


10.


        L'autoplaneur conduit par Paul Desna poursuivait sa route au-dessus de l'étendue désertique alors que le soleil atteignait son zénith et promenait du même coup un rayon lumineux sur la rue principale de Bierge, où les premières troupes citoyennes commençaient à peine à arriver. Sur place, un carnage. Aux cadavres habillés de jaunes, et la plupart criblés de balles, des prisonniers qui avaient - sans que personne ne soit en mesure de saisir la détermination et l'effort qu'il avait fallu fournir - traversé plus de 400 kilomètres à pied, se mêlaient ceux des habitants de la commune qui avaient tenté d'endiguer ce flot meurtrier arrivé du sud sans un avertissement.

        A leur tête s'était dressé le terrible André Guaspinzi ; André Guaspinzi qui les avait menés jusqu'ici, jusqu'à la civilisation et la mort - lui qui avait tué de ses propres mains et d'un sang froid sans pareil plusieurs de ses compagnons ; André Guaspinzi, mû par la folie et par la rage, de celles qui vous élèvent, mais vers les niveaux d'une bâtisse qu'il aurait mieux valu éviter depuis le début : ce même André Guaspinzi qui pilotait maintenant l'autoplaneur lancé à la poursuite de ceux qu'il considérait comme les responsables de ses souffrances - et, soyons clairs : de ses échecs, de ses peurs, de ses faillites amoureuses ; et bien entendu, de la totale misère du monde. 

        A ses côtés, Fabricio Grant, encore presque éploré lorsqu'il essaie de se souvenir de tout ce qui vient de se dérouler sous ses yeux : à la fois ce qui est récent 

       (c'est à dire, l'entrée en ville, les tirs, les coups, l'autoplaneur et la cervelle du chauffeur qui explose, l'autoplaneur qui rebondit sur un mur en métal, puis s'écrase dans un nuage de poussière ; le type qui sort d'un bâtiment voisin, que Guaspinzi saisit au vol, lance au sol, et roue de coup ; l'autre autoplaneur qui arrive de nul part, à tel point qu'il pensait que le type n'était pas vraiment crevé, ou alors, s'il l'était, il revenait du royaume des morts pour prendre sa revanche, et puis qui s'éloigne, Guaspinzi qui tue leur dernier compagnon, qui le hèle, qui l'entraine, mais bordel, il n'avait rien demandé, merde) 

et ce qui commence à prendre de l'âge 

(l'explosion du mur d'enceinte, ses premiers réflexes, la mort de François, la marche dans le désert, solitaire, longue marche, les hallucinations, les mirages, puis les compagnons retrouvés, puis la ville qui se dessine, enfin Guaspinzi qui écrase la tête d'un type à coups de pierre, et puis, surtout, surtout, tous les morts qu'ils ont laissés derrière eux, tombés parce qu'à court d'eau et d'énergie - surtout, à court de détermination, de volonté, de courage).

Sous ses pieds, le sable défile tellement vite qu'il ne distingue même plus les dunes : il voit un nombre infini de traits d'un marron très clair qui s'alignent sous le joug de la vitesse, et, une fois, ou deux, une tâche jaune ; il finit par comprendre que ces tâches ocres, sur le sol, sont les corps d'autres prisonniers, puis relève la tête. Guaspinzi, le regard empreint d'une ardente colère, d'une rage sans équivoque, fixe l'horizon. Grant se revoit alors, quelques jours plus tôt, dans le désert.

Il se rappelle avoir rêvé de ce moment : celui où ses espoirs se dessineraient à l'horizon. Celui où une tâche jaune apparaîtrait.

Grant se sent soudain pris d'une haine monstrueuse contre ce colosse aux pieds d'argile. Non pas tant vis à vis du fait qu'il ait tué, sans remords ni vergogne, et qu'il l'ait fait bien des années durant, sans jamais avoir à souffrir lui-même de ce qu'il infligeait à ses victimes ; non plus vis à vis de la promesse qu'il s'est faite : celle de lui ôter la vie ; mais bien parce que ce pauvre con est en train de provoquer, à petit feu, sa mort à lui aussi.

        Et Grant n'a pas marché dix jours dans le désert, menti quant à ses hauts faits, pour se faire mener la barque par un branleur incompétent et idiot, qui n'a probablement jamais lu de sa vie ; un type qui disait diriger une troupe mais qui n'a fait que mener chacun de ses membres vers une mort idiote ; un type qui ne sait sûrement pas penser plus loin que son nez.

Grant accable Guaspinzi tout comme Guaspinzi accable Paul Desna. Et Paul Desna, qui accable-t-il ?


***
       Gary retombe sur son siège. Ce qu'il vient d'entendre lui a si profondément remué l'estomac qu'il se demande s'il ne va pas vomir dans quelques secondes sur Paul, assis à côté de lui, et qui s'est endormi il y a déjà quelques minutes.

"Vous vous foutez de moi ? Un coup de fil ? C'est une blague ?"

Paul Desna s'agite, sur son siège, devant son homonyme.

        Gary aperçoit sa main droite qui s'approche de l'écran noir, effectue quelques pressions des doigts qui correspondent à une commande paramétrée manuellement - la femme de Gary conduit un modèle équipé des nouvelles fonctions depuis déjà quelques mois, et Gary a fini par identifier cette gestuelle un peu complexe qui indique que l'utilisateur de l'autoplaneur a modifié la commande originelle pour la remplacer par une de son cru, lui permettant ainsi d'être seul maître à bord (à moins qu'un fusil à tir somatique soit braqué sur sa tempe et que son agresseur lui force à l'effectuer, mais Gary sait que c'est une autre histoire, à partir du moment où habiter dans son lotissement revient à fréquenter le gratin de la capitale - gratin qu'il a choisi de ne plus croiser pendant quelques temps jusqu'à ce que son client lui fournisse son dernier paiement).

... il faut savoir que, en tant qu'avocat, Gary a le goût de la disgression.

        Une voix féminine se fait entendre :

"Vol automatique activé en direction des coordonnées choisies. Coordonnées choisies : destination inconnue. Veuillez lâcher le volant ainsi que la pédale d'accélération. Bon voyage."

        Gary sourit. Une voix de femme, ça le fait toujours sourire. Paul Desna se retourne dans sa direction, lui jette un regard un tant soit peu dédaigneux, impose à sa colonne de poursuivre la rotation qu'il a entamée dans le sens horaire, puis pose les yeux sur Paul Tandoin.

"Il va bien, votre ami ?"

Puis, revenant vers Gary, assit derrière la place du mort, qui rebouchonne tout juste un flash de whisky :

"Vous savez ce qui s'est passé là-bas ?"

Gary s'essuie la bouche, tend la bouteille au conducteur, qui semble réaliser qu'il est en présence d'alcool, fait d'abord "non" de la main, tourne à nouveau la tête vers Paul Tandoin, semble pris dans des réminiscences peu agréables, puis accepte après un "vous êtes sûr ?" de la part de Gary, qui a appris depuis longtemps à saisir sa chance au coeur des vices de tout un chacun.

        Ce qu'il ignore, c'est que le seul vice de Paul Desna est d'être conciliant ; c'est l'un des traits de sa profession de journaliste. Quitte à boire pour arracher certains secrets. Et le fait que deux français au teint peu basané, et plutôt âgés pour être des touristes, se retrouvent au milieu d'un massacre incluant les évadés d'une prison au sujet de laquelle il a lui-même présenté un reportage à la quasi-totalité du monde entier, ce fait-là, Paul Desna estime qu'il mérite la consommation d'un peu d'alcool de qualité médiocre.

Gary récupère sa bouteille, puis répond :

"J'en sais rien. Ces mecs-là ont déboulé de nulle part, y en a un qui a commencé à taper sur tout le monde, évidemment les habitants ont riposté, et c'est parti en cacahuète."

        Gary débouchonne le flash, à moitié vide :

"Vous me pardonnerez l'expression.

- Pas de soucis. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là ?"

Gary boit à nouveau.

"Je crois que ça a peu d'importance quand on sait ce que vous, vous faites-là. J'en reviens pas. Comment je pourrais vous croire ? Pourquoi je vous demanderais pas de nous ramener là-bas ?"

        Paul sourit. L'alcool ingéré commence à se mélanger à son sang. Une sensation douce et chaude lui saisit les épaules alors que de l'arrière de son crâne remonte un léger bourdonnement. Il se sent bien. Il commence :

"Je pourrais, Gary, je pourrais, mais je crois que les troupes citoyennes qui sont déjà sur place auront beaucoup de questions à nous poser, et j'ai évidemment pas le temps pour ça. Je pourrais aussi vous laisser dans le désert, et vous dire que je viendrai vous récupérer plus tard, mais... je ne suis pas sûr de revenir."

        Gary émet un hoquet, mélange d'un retour et de l'expression de son étonnement. Paul Desna semble ne pas y prêter attention. Il tend le bras et saisit la bouteille que l'avocat tient entre ses genoux, en achève le contenu, la jette sur le siège à son côté, puis tourne la tête vers Paul Tandoin, revient vers Vocra, et dit :

"Enfin, la principale raison, c'est que votre ami est tombé dans le coma il n'y a pas très longtemps. Vu les coups qu'il a pris, je crois qu'il ne tiendra pas le transport jusqu'à un hôpital, aussi proche celui-ci serait-il."

        Gary, par réflexe, tourne la tête autour de lui. Au travers de la coque transparente de l'autoplaneur, il ne voit que le sable, à perte de vue. Il n'avait jamais vu les résultats des bombardements.

"Mais, surtout, reprend Paul Desna, surtout, ma principale raison de ne pas vous ramener là-bas, c'est que je suis quasi persuadé qu'Ils pourront le sauver."

        Alors que Paul achève sa phrase, une voix de femme se fait entendre :

"Votre destination est en vue. Vous avez la possibilité de reprendre les commandes. Si vous choisissez de rester en mode manuel..."

        Et Paul Desna, parodiant l'ordinateur qui s'apprête à terminer sa phrase, reprend en même temps qu'elle :

"... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées."
"... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées."


11.


        "On descend là ? 


- Ouais.

- Et puis ? Après... on fait quoi ?"

Guaspinzi gardait les yeux rivés vers le sol tandis qu'il abordait l'atterrissage de l'autoplaneur.

"On fait le tour, tu vas à la tour 3 et moi à la 8. Le type qui s'est fait les gardiens a pas ramassé les guns. Personne est venu. Ils y sont encore."

Le sable alentour se soulevait dans des tourbillons aux allures de spasmes musculaires. Guaspinzi poursuivit :

"Ensuite, t'as vu comme moi, ces bâtards de putains sont rentrés direct par le trou. On les course, on les trouve, on les braque. Mais on les tue pas..."

Grant savait très bien ce qui allait suivre.

Il baissa les yeux sur le tableau de bord de l'appareil, encore tâché par endroit par ce qui aurait pu ressembler à une bruine cérébrale, si tant est que la substance eut correspondue encore un tant soit peu au liquide encéphale, après être passée sous les doigts de Guaspinzi et avoir séché durant leur trajet. Cela faisait moins d'une heure que la tête de leur ancien compagnon de cellule avait explosé sous l'effet de la balle qu'avait arbitrairement tirée le colosse. Moins d'une heure, mais les projections n'avaient plus rien à voir avec un cerveau. C'étaient des gouttes diaphanes qu'on aurait tout aussi bien pu assimiler à de l'eau.

Grant savait très bien ce qui allait suivre, oui, c'était un fait ; mais Grant savait tout autant ce qu'il n'oublierait pas.

Et plus les minutes passaient, plus s'insinuait la douloureuse pensée :

"Et peut-être faudra-t-il que je sois à nouveau emprisonné pour que cet individu ait la chance de perdre la vie. Sa liberté contre la mienne ; en tous les cas, la liberté de respirer d'un peuple pour celle que l'on me reprendra."


***

"On le laisse là ?"

Paul se retourna.

Gary baissait à l'instant les yeux sur une cigarette qu'il allumait d'une main, l'autre vissée sur la première pour protéger son zippo d'un éventuel coup de vent. Du vent dans le désert ? Gary savait très bien que son geste tenait du réflexe. Tout le monde savait qu'utiliser ses deux mains pour allumer une cigarette tenait du réflexe. A l'heure précise, le seul à l'ignorer était peut-être Paul Tandoin, dont le pouls ralentissait doucement au fil des secondes.

"Vous avez raison. Je vais le porter."

Gary releva les yeux, semblant suivre la fumée qui naissait à l'instant de la blonde qui venait de s'enflammer, puis, d'un geste brusque du poignet, referma le zippo qu'il glissa dans la poche droite de son jean.

"Je vais vous aider.

- Vous embêtez pas, ça ira."

Desna s'approcha du véhicule, la portière disparut, lui-même sembla faire de même en se glissant à l'intérieur, mais il recula pourtant avec toute la prudence possible alors qu'il tenait Tandoin dans ses bras. A nouveau droit, il ajusta ses prises sur le corps inanimé dont la tête tanguait bizarrement, fit quelques pas vers l'éboulis qui glissaient déjà à leurs pieds alors même qu'ils se posaient, puis s'arrêta brutalement et se retourna vers Gary, qui tirait une énième latte sur sa clope :

"Vous êtes sûr de vouloir venir ?"

Il marqua une pause.

"Je veux dire... je l'emmène là-bas, Ils s'en occupent. Mais vous... vous pouvez encore éviter tout ça. Prendre l'autoplaneur, vous tirer, vous voyez..."

Une légère brise souffla au moment même ou Paul Desna terminait sa phrase. Un vent si léger qu'il agita à peine les cheveux de Gary lorsque celui-ci fit doucement claquer sa cigarette entre ses doigts pour en faire tomber les cendres qui polarisaient son extrémité.

"Ce type-là est mon client, Paul. Où il se rend, je me rends. Allons-y."

Paul émit un imperceptible sourire, fit volte-face, puis entreprit d'escalader l'amas rocheux par lequel nos compagnons prisonniers avaient réussi à fuir quelques jours plus tôt.

Alors que les trois hommes disparaissaient à l'intérieur de l'ancienne prison, le soleil, sur la ligne d'horizon, fut masqué un quart de seconde par un objet volant.

Il n'est évidemment pas nécessaire d'en préciser la nature.


12.


        L'intérieur de la prison était sombre, malgré le trou béant par lequel nos trois héros venaient de pénétrer ; trou qui tolérait néanmoins un minimum que les rayons du soleil levé maintenant haut dans le ciel espagnol passent en son travers et viennent colorer le sol d'asphalte de la bâtisse désintégrée de leur lueur diaphane. Il y avait quelque chose de paradoxal dans la scène : voilà que Paul portant Paul et suivi par Gary s'entouraient de nuées d'éléments inconnus qui brillaient en virevoltant dans l'air, au milieu du couloir principal de la prison. 

N'était-ce pas le comble pour un lieu qui avait accueilli des prisonniers d'ouvrir les bras à la liberté, toute illusoire soit-elle ?

Oui, voilà que, sans le vouloir, ces trois hommes s'avéraient être les personnages incohérents d'une peinture anachronique. S'il fallait à votre humble narrateur la dépeindre, il ne pourrait que vous décrire deux hommes, en portant un troisième, avançant au milieu d'un long couloir, alors que les rayons de lumière peinent à lécher leurs bottes ; et au-dessus de l'amas de briques ramassées à l'entrée de la prison, cinq étages suivant sa ligne directrice, sur lesquels s'ouvrent des cellules... vides. 


Pour clarifier la chose, imaginez une église : voilà que la nef est le couloir, et les étages ses parallèles.

Alors, me direz-vous : "nos héros avancent-ils vers un quelconque autel ?"

Je vous le dis encore une fois : un narrateur ne place pas ses personnages sous écoute. Donc je n'en sais rien ; et, qui plus, est, je peux parler de "héros", mais je vous déconseillerais de le faire, puisque vous ne connaissez pas l'issue de notre récit.


 
***
 
        Paul avançait presque religieusement. Ils étaient redescendus à l'intérieur de la prison grâce à l'amas que les briques avaient formées de part et d'autre de la base du mur. L'effort semblait avoir fatigué le journaliste, mais il restait néanmoins en meilleur état que l'écrivain, toujours inconscient.

        Gary avait allumé une autre cigarette, et, à chaque pas, levait à nouveau les yeux vers les étages supérieurs de l'édifice en proférant une nouvelle insanité sortie de nul savait où.

        "Putain... bordel... rat-à-couille... focke... sa mère... nouilles en cuve... ta race... wow ! putain c'est si grand Paul ! vous en aviez déjà vu une ?"

        Paul Desna gardait les yeux rivés sur les deux portes qui barraient l'extrémité du couloir, plongé dans la pénombre. Il s'arrêta, en profita pour assurer ses prises sur le corps inanimé qu'il portait dans ses bras, et jeta un regard en arrière en direction de Gary.

        La lumière du soleil qui se projetait au-dessus des débris éclairait leurs arrières mais n'allait pas plus loin, comme une dernière mise en garde. Il aurait fallu à Gary parcourir au moins trente mètres pour que les rayons de l'astre lumineux lui caressent à nouveau la nuque.

        "Jamais directement. J'ai accompagné des reporters une fois dans une prison africaine, pour un direct... à l'époque des révoltes de 2031..."

        Gary ouvrit des yeux ronds.

        "La Grande Tuerie ? Vous en étiez ?

- Non, j'étais à vingt kilomètres. Mais on peut dire que je l'ai vécue d'un certain côté... les gens qui couvraient l'évènement étaient des amis.

- Tous ces morts... et l'on n'a jamais su ce qu'il s'était passé... vous savez, vous ?"

        Paul Desna posa délicatement le corps de Paul Tandoin au sol.

        "Gary, venez avec moi. Nous allons ouvrir ces portes et vous verrez que ce que vous pensez être vrai ne l'est pas forcément. Vous pouvez le porter un peu ? Je commence à fatiguer."

        Gary s'exécuta, et les trois hommes arrivèrent rapidement face au mur opposé à celui de l'entrée. Au milieu du béton étaient incrustées deux portes en métal scellées par un processus informatique. Une plaque holographique, à gauche, attendait une intervention humaine pour permettre l'ouverture. Paul Desna s'en approcha et posa sa paume sur la surface noire. Il y eut un bruit étrange, puis un cliquetis, puis les portes pivotèrent. Paul Desna retira la bague qu'il portait à l'annulaire et la rangea dans sa poche. Puis il avança au milieu des ténèbres, suivi par l'avocat et son client.


13.


        Lorsque les troupes citoyennes dépêchées aux Quartiers d'Expérimentation Sécuritaire Nord-Hispanique arrivèrent sur place, elles trouvèrent la prison déserte.         

Personne ne fut jamais en mesure d'expliquer comment l'effondrement quasi total du mur nord avait été provoqué. Les experts estimèrent un défaut de construction. Les Journaux du Soir finirent par arriver aux mêmes conclusions. Entre temps, la moitié de la planète avait ri devant ce fait présenté comme si sérieux, mais pourtant absurde. Cela ne pouvait être qu'absurde.

Certains penchèrent pour une attaque terroriste, basée sur l'utilisation de composants explosifs qui n'auraient pas laissé de traces. D'autres en appelèrent à une intervention étatique venue des hauts lieux, censée brimer les foules et noyer la liberté de penser. Le grand Big Brother, le grand Pan était de retour.

 
        Les troupes citoyennes finirent par interpeller, au fil des semaines, les quelques prisonniers qui avaient réussi à se mêler aux habitants des villages bordant la frontière hispano-française. Ils furent envoyés au sein d'autres QES, partout en Union Européo-africaine. La grande majorité des évadés avait trouvé la mort à Bierge, lors d'échanges de tirs. Néanmoins, certains témoignages indiquèrent que deux rescapés de l'assaut avaient fui vers le sud, à bord d'un autoplaneur volé. La semaine suivant la découverte de la prison abandonnée, le gérant d'un hôtel de Bierge indiqua que deux de ses clients avaient également embarqué à bord d'un véhicule, dans la même direction. 

Il n'avait aucune information concernant les antécédents desdits clients, mais précisa que l'un d'entre eux était en triste état. Il avait de toute évidence tenté de s'interposer entre habitants et prisonniers, sans que cela lui réussisse.         

 Quelques semaines plus tard, des témoignages diffusés lors de Journaux du Soir confirmèrent que deux autoplaneurs avaient mis le cap vers les QESNH, l'un composé de deux prisonniers, le second de trois hommes, dont un blessé. Malgré toutes les recherches effectuées, on ne trouva jamais trace d'aucun corps aux alentours.

***

        Gary ne vit d'abord que les ténèbres. La lueur du jour ne pénétrait pas dans la seconde pièce, comme si les ténèbres étaient ici plus denses. Un carré de lumière dessiné sur le sol, à l'entrée, était le seul repère visuel sur lequel il pouvait encore compter. Il entendait, devant lui, le pas feutré de Paul Desna, à quelques mètres.

"Paul, on n'y voit rien ici. Vous pouvez allumer ?"

        La voix de Gary résonna dans la pièce. Un cliquetis étrange lui répondit.

"Crrr... crrr... clclclclcl.

- Paul, vous avez entendu ? Il y a encore des prisonniers ici ? ... Paul ?"

        Gary eut soudain le sentiment que le bruit se déplaçait. Il l'entendit d'abord à gauche, puis à droite, puis dans son dos, et eut une furieuse envie de faire demi-tour et d'abandonner Paul Tandoin. Puis la lumière se fit.

        La pièce dans laquelle les trois hommes avaient pénétré était composée uniquement de murs en métal. A l'autre extrémité, une seconde porte du même acabit que la précédente était entrouverte. A gauche, un escalier disparaissait à l'étage supérieur. Et à droite, derrière des barreaux en fonte, le même bruit irrégulier faisait frémir Gary :

"Clcl... clclclcl... crrr... crrrrr..."

Paul Desna se tenait juste en face de la cellule, les mains refermées sur les barreaux, et bougeait les lèvres sans émettre aucun son. Il resta dans cette position environ deux minutes, puis se retourna et sourit à Gary :

        "C'est bon, vous pouvez vous approcher. N'ayez pas peur, voyons."

        L'avocat posa son client au sol, et se dirigea vers la cellule. L'intérieur était vide, si on omettait des latrines masquées par un rideau de toile, et une table en fer sans pied, incorporée dans le mur nord, sous laquelle était glissé un tabouret. Contre le mur d'en face, un homme était assis, les coudes posés sur les genoux, bras tendus devant lui, et tournait la tête vers Gary. Son visage était noyé dans l'obscurité, mais il était visible qu'il était chauve et maigre. A mesure que sa langue claquait, le même son s'envolait dans l'air :

"Cl... clclclcl...clclclclcl...

        - Gary, je vous présente M. Van Hauffen. Rainer, je vous présente Gary... Gary ?"

Gary fut sorti de ses pensées lorsqu'il entendit son prénom. Il releva la tête vers Paul Desna.

"Hein ? Comment ?"

        Paul Desna sourit doucement.

        "Votre nom, Gary.

        - Ah... Vocra. Gary Vocra, avocat, enchanté. Et ce monsieur est mon client : Paul Tandoin."

        Il avait lancé le bras gauche au-dessus de son épaule et désignait du pouce le corps inanimé dans son dos. Ses yeux s'étaient posés sur l'étrange personnage assis dans la prison, et ne le lâchaient pas. Paul Desna émit un petit rire qui ne concordait pas avec son apparence physique.

        "M. Van Hauffen est la raison de ma présence ici, Gary. Il m'a contacté hier pour me demander de venir. Nous nous connaissons depuis déjà quelques années... je vous rassure, il n'a rien d'un criminel. Disons qu'il lui est préférable d'être enfermé ici - en tout cas, il lui était jusqu'à maintenant."

Paul se tourna vers Van Hauffen.

        "Rainer... j'ai un service à te demander. L'ami de notre avocat aurait besoin de tes services. Tu crois que tu pourrais ?..."

        Ledit Rainer agita doucement la tête à la verticale, et se leva. Puis il s'approcha des barreaux, et Gary aperçut son visage. Son cerveau, face à l'incohérence de ce que lui transmirent ses yeux, n'incorpora tout d'abord pas la réalité à laquelle il était confronté, si bien que Gary resta presque dix secondes sans avoir de réaction anormale. Puis le fait réussit à passer la barrière synaptique de son cortex, et l'avocat fit un bond en arrière en émettant un cri aigu.

        L'homme à qui il faisait face avait un troisième oeil sur le front.


14.


        Il avait semblé comme naturel à Paul d'arriver jusque là. L'appel qu'il avait reçu lui avait explicitement fait comprendre que l'heure de son jugement était arrivée, et qu'il n'y avait aucune autre issue possible à sa destinée.        

Il est nécessaire pour le lecteur d'incorporer le fait que, avant même qu'il ait ouvert les yeux, aussi âgé qu'il soit, nos héros avaient déjà compris ce qu'il leur arriverait, même s'ils n'étaient encore qu'imageries de foetus. Autrement dit : le lecteur n'aura eu, dans ce récit, que la part que le néant a dans l'univers. 

        Il apparaît nécessaire au narrateur de préciser ce fait en italique, puisque que, finalement, il n'y aura toujours qu'un seul acte qui prévaudra : celui qui voudra que "comprenne qui pourra".

 
***
 
        Guaspinzi relâcha l'index droit, qui se reposa à nouveau sur la gâchette métallique du fusil à compression isodonique qu'il tenait tout près de son oreille droite, droitier qu'il était, de son état. Il n'avait pas abandonné la contraction musculaire qui le tenait dans l'instant par intérêt, mais bien par incapacité. Il lui était foutrement impossible de comprendre comment le message que ses yeux transmettaient à son cerveau arrivait à se frayer un chemin vers son cerveau sans se faire tirer deux ou trois balles par son système neuronal entre temps.

        Depuis les deux portes entre lesquelles la tête du fusil de Guaspinsi pointait, il suffisait d'avancer d'une dizaine de pas dans une semi-obscurité pour se confronter à ce personnage affreux, sans nom, qui portait un troisième oeil sur le front. Une machine monstrueuse pour l'ex-prisonnier, une horreur consanguine qui l'avait fait frisonner dès qu'il avait eu le malheur de laisser tomber son regard sur elle.

        Grant, arrivé peu après, avait également laissé courir sa pensée au travers de l'embrasure, et n'avait eu d'autre choix que d'affronter, comme son adversaire - pourtant allié - cette aberration : il était face à une créature du démon, cela allait sans dire. Et cette même création maléfique causait aux hommes qu'il avait pensé, un instant, vouloir sauver du Mal. 

        Ce même démon qu'il sentait, sous ses yeux, tressaillir de peur face à l'horreur qui renvoyait sa conception du monde à un simple jeu de construction pour enfants.


***
 
        "Attendez, Paul, je veux être sûr de comprendre... vous dites que ce type vous a appelé par téléphone alors qu'il était emprisonné ici. Ca, oui, allons-y, je veux bien. Mais le reste... quoi ?"

        Paul Desna se frotta l'intérieur des orbites entre le pouce et le majeur, comme plongé dans une profonde contemplation de lui-même. Il resta ainsi une dizaine de secondes, puis releva la tête. En face de lui, le mystérieux Rainer restait impassible, un étrange sourire sur les lèvres.

        "C'est très simple Gary, bien plus que vous ne l'imaginez. Laissez-moi vous expliquer ça un peu plus clairement que jusqu'ici."

        Paul Desna se retourna vers l'Homme Aux Trois Orbites, qui acquiesca. Puis, à nouveau vers Gary, il ordonna un sourire et débuta :

         "Il y a quelques années... Gary, vous vous souvenez apparemment des Grandes Révoltes de '31, n'est-ce pas ?"

        Desna n'attendit pas la réponse de l'avocat pour poursuivre.

                 "Eh bien... eh bien... j'avais déjà plus de cinquante ans à cette époque. Je vous laisse deviner mon âge actuel, et l'incohérence qui s'y mêle, vu mon état physique. Toujours est-il que, lors de cette altercation entre peuple et gouvernance, j'étais prédestiné à jouer un rôle d'observateur. C'était voulu, prévu, impossible à empêcher : je devais perdre là-bas la majorité de ceux que j'avais fréquenté sur le terrain lors de mes années de journalisme. Et vous savez pourquoi ?"

A nouveau, silence de l'avocat, botté en touche contre son gré, alors que son client mourait derrière lui.


        "C'était un contrat. Il m'avait payé pour. Ils m'avaient mandaté pour ça. L'objectif avait été écrit, et tout avait été prévu. Je n'étais pas là par hasard. Il ne vous choisissent jamais par hasard. J'étais utile à la Machine, en temps et en heure."

        Desna marqua une pause, se dirigea lentement vers la porte de la geôle de l'Homme aux trois yeux.

"La première fois que j'ai rencontré Rainer, c'était par erreur, presque. On s'est bousculés, dans la rue. Il avait la même tête qu'aujourd'hui, hein, mon ami ?

- Oui... à peu de chose près."

Dès que Rainer ouvrit la bouche, Gary remarqua cette façon qu'il avait de séparer les phonèmes :


         "Ou-i-a-p-eu-d-eu-ch-oz-pr-ai."

        Cette façon mécanique de concevoir le langage.

        "Et donc - reprenait Desna -, nous avions sympathisé, dans un café, pas très loin, autour d'une bière. Jusqu'à ce qu'il m'apprenne qu'il n'était pas humain."

A ce moment-là, Gary était prêt à tout entendre. A l'exception du bruit perçant de la rafale de fusil qui l'amena à rencontrer le béton froid, à cause de l'impact qui venait de se creuser entre sa tempe et le monde.

Gary avait pris une balle dans la tête.


15.


        Gary ouvrit les yeux.

         La plaine immense qui s'étendait devant lui le fit ciller ; un tremblement imperceptible, qui s'accompagna d'une légère détente des mâchoires qui amena à une séparation minime entre les lèvres supérieures et inférieures.

Gary n'était qu'au début de son voyage.


***

"Bougez pas ! Levez les mains ! Vous ! reculez !" 

A peine Grant avait-il fini de prononcer ces quelques mots en guise d'avertissement à l'adresse de l'Homme Aux Trois Orbites qui se dirigeait vers le cadavre qu'une balle fusait à un mètre de lui et explosait trois des cinq doigts de la main levée en guise de message signifiant : "je ne suis pas armé". La chair pailleta l'air un instant, quelques gouttes de sang s'y mêlèrent, puis l'amas restant se contracta sous la pression de la douleur.

        L'espace d'un instant, Grant aperçut plus qu'il ne comprit la lueur qui brillait dans le troisième oeil du curieux personnage à qui il faisait face. Dans sa situation, il n'aurait été que normal d'éprouver haine et colère à l'encontre de celui qui venait de détruire une partie de lui.

        On aurait dit qu'il en riait intérieurement. Comme si...Grant secoua la tête, doucement, et relevant les yeux, remarqua que l'Homme le regardait.

        ... comme s'il avait tout deviné, depuis déjà longtemps.

Grant fit un pas en arrière au moment où
Guaspinzi en faisait deux en avant, l'arme braquée droit devant lui.

        Un deuxième coup fusa, cette fois en direction de Paul Desna.

Rainer s'interposa, dans un réflexe mû par des instincts qui ne pouvaient pas être humains. La balle frappa sa cuisse droite. Il glissa au sol dans un souffle, sur le béton comme sur un tissu d'ailes.


        "MAINTENANT FERMEZ VOS GUEULES ! C'EST L'HEURE DES COMPTES BANDE DE PUTES !"

        Au fur et à mesure que Guaspinzi éructait, Grant pouvait apercevoir des gerbes de salive s'envoler dans l'air, ou retomber contre son menton en de dégoûtantes cascades gluantes. Ses joues rouges contrastait avec le blanc de ses yeux exorbités.

        Grant tira en l'air.

        Guaspinzi se retourna.

        Grant affronta son regard.

Guaspinzi sembla trouver dans les vêtements semblables à celui qu'il portait une raison de considérer qu'il n'était pas seul face à l'adversité, pas fou face à la raison, et qu'ils étaient au moins deux. Son bras s'abaissa lentement, mais il retourna rapidement la tête vers les deux hommes.

        "Attends un peu, dit Grant, je crois que ce mec-là a quelques mots à nous dire."

        Le fusil à compression isodonique qu'il tenait des deux bras trembla légèrement. Paul Desna eut l'impression subite - qui s'envola tout aussitôt - qu'il n'avait pas tremblé, mais s'était élevé dans la direction du taré qui souhaitait apparemment les tailler en pièces avant de bouffer leurs tripes pour les vomir sur leur cadavre ensuite.

Guaspinzi jaugea Rainer du regard ; une lueur de folie passa dans ses yeux, puis il secoua la tête doucement, un étrange sourire se dessinant sur son visage :

         "Ouais... ouais... t'as raison mon gars, je crois bien que Trois Z'Oeils a une histoire sympa à raconter... t'es qui toi ? une nouvelle expérience ? c'était toi l'explosion ?"

Le prisonnier fit quelques pas en direction de Rainer, et, le bras tendu, appliqua le canon de son arme sur son front, juste à droite de son troisième oeil.

"Tu lis dans les pensées, hein, c'est ça ? Foutu bâtard."


         Rainer cligna, d'abord de ses deux yeux, puis du troisième.

         Guaspinzi fit de même. 

         Puis sa tête explosa.


***

L'arme retomba à terre, sans rebondir.

Rainer se releva, apposa sa main sur l'autre, blessée, puis sur sa cuisse.

        Les blessures avaient disparues.

Pendant ce temps, Paul Desna s'était avancé vers Grant et avait doucement saisi le fusil, un léger sourire sur le visage.

        Paul Tandoin gisait toujours au sol, quelques mètres plus loin.

La porte de la cellule de Rainer grinça légèrement.

        Grant resta quelques secondes immobile. Les images défilaient sous ses yeux sans qu'il puisse les assimiler distinctement.

        Quiconque d'extérieur à la scène l'aurait vu à ce moment-là n'aurait pu que trouver intéressant de se demander quels mécanismes agitaient l'esprit de ceux que la société jugeait comme attardés.

Puis les yeux de Grant comprirent que Rainer s'approchaient, et, juste en face de lui, apposait sa main sur ses yeux. Il ne vit plus rien mais entendit :

        "Tiens... je n'aurais pas pensé que..."

Grant sentit son corps fondre. Un plaisir si intense le saisit qu'il comprit d'un coup que la vie n'était qu'une erreur sur sa route.

        "... que vous étiez l'un des suivants..."


***
 
        Grant ouvrit les yeux.

La cabane qu'il avait construite sur la forêt était toujours debout, malgré l'hiver, le vent, et les chutes de neige. Un peu plus loin, en aval, le lac gelé brillait sous les premiers rayons du soleil qui annonçait le retour du printemps. Il lui faudrait tout de même couper du bois pour les prochaines semaines.

Grant pénétra à l'intérieur - non : "rentra chez lui" - et s'assit sur la chaise, en face de la table. Il saisit une feuille de ce papier si précieux qu'il était parti chercher près de Moscou quelques mois plus tôt. Une idée l'avait saisit. Il saisit le stylo, fit glisser la bille sur sa paume pour vérifier que l'encre la mouillait toujours, et traça : 

         "quoi ? tu t'attendais à quoi, garçon ? hein, grand ? tu rêvais d'un joli début de nouvelle ?

Tsss... tu es à la bourre ; en retard, "comme on dit chez nous".

Non, "La Clope au Bec", c'est juste une histoire. Si tu cherches du sentiment, cinéphile ou non, rentre chez toi... et reviens dans quinze ans.

Nous, on est là pour te prouver qu'il y a une vérité qui existe ; que, bien sûr, elle est faite d'AMOUR. Mais que, surtout, elle ne naît que parce qu'elle est tapée sur des touches. Des touches de clavier, s'entend.

C'est, en toute simplicité, l'histoire de Lui. Si, plus tard, tu veux citer une phrase, pense à celle-là (elle fait très classe en soirée) :  "c'est l'histoire de Lui" - insiste bien sur le "Lui" ; ça impressionnera les filles.

Et si jamais, après tout ça, certains suivent encore, dis-leur que ce n'est que le début."


***

Grant tomba. Son corps resta là quelques secondes, puis commença à se cristalliser. D'abord au niveau des jambes, puis tout entier. Les vêtements et la peau devinrent bruns, se figèrent, comme statufiés dans un ultime souffle. Rainer le jaugea un instant, puis donna un léger coup de pied dans le tout, qui s'évapora dans l'air.

Grant n'avait jamais existé.

Rainer se retourna vers Paul, baissé sur Tandoin. Il releva les yeux vers lui :

         "Tu crois qu'il est encore temps ?"

Rainer sourit, passa une main dans ses cheveux, geste inhabituel que Paul ne lui connaissait pas.

"S'il est ici avec toi, c'est qu'il est encore temps. C'est lui le suivant." 

        Paul se releva, se gratta l'épaule gauche, sans lâcher le corps inanimé des yeux.

"Oui, j'avais compris... c'est drôle, un moment j'ai cru que c'était l'autre, le Vocra... que tu allais le ramener à la vie.

- Ah ah... ça aurait pu, effectivement, il a ce je-ne-sais-quoi de passionnant. Mais ce n'est qu'un enfant dans la quête de la réincarnation que nous vous faisons subir. Tu es prêt ?"

         Paul se retourna vers Rainer, frotta énergiquement les pans de son costume dans un geste purement social, se passa les deux mains dans ses cheveux bruns, puis se frotta les mains.

"Non, pas du tout... mais il faut bien y aller."

Rainer s'avança lentement. 

        "Attends !"

Paul Desna avait crié. Rainer s'arrêta, la paume gauche levée vers son front :

        "A bientôt, peut-être ?"

Rainer rit très doucement :

        "Toi aussi, tu n'es qu'un enfant..." 

        Sa paume vint heurter le front de Paul Desna.

Son corps devint bleu, rouge, jaune, vermeil et enfin noir. Puis il disparut dans l'air, réapparut en trois formes identiques qui ne devinrent qu'une, qui devint blanche.

Et explosa dans l'air dans une myriade d'étincelles qui donnèrent à la pièce l'allure d'un ciel accueillant le feu d'artifice le plus lumineux que l'humanité aurait pu connaître.

 

***

        Paul ouvrit les yeux. Dans sa main gauche, il tenait encore la mèche de cheveux blonds que lui avait laissé sa femme avant de quitter la maison. Il tourna lentement la tête. La photo d'elle et de leur fille qui avait glissée du cadre brisé avait échappée aux morceaux de verre, et s'était étrangement arrêtée, dans un souffle, à la verticale, contre le meuble de l'entrée.

Quant au cendrier avec lequel elle l'avait frappé... il n'en vit aucune trace.

Paul se releva, porta sa main à son crâne : la douleur le faisait horriblement souffrir.

Rainer, le dogue de Bordeaux qu'il avait offert à Céline une dizaine d'années plus tôt, vint japper à ses pieds mollement. Il posa sa truffe contre son jean sale, renifla quelques secondes, puis trottina en direction de la cuisine. Paul prit la direction opposée, et s'affala sur le canapé du salon.

Il fixa le plafond quelques secondes. Pourquoi l'avait-il traitée de salope ? Il n'en avait plus idée. Puis son regard retomba sur la table, vers la bouteille de whisky et le verre encore à demi-plein.

Oui, ça y était, il savait pourquoi : elle l'aimait encore, et cela lui avait paru étrange après tant d'années de mariage.

Il aurait été plus simple de se détester et de se mentir. Ce que la moitié de l'humanité prétendait faire.

Paul se rappela une phrase qu'il avait un jour lue dans un des nombreux bouquins qui trônaient sur la bibliothèque immense qui couvrait le mur ouest du salon :

"Il arrive que les gens changent le monde... on appelle ça la "guerre"."

Paul bascula en avant, attrapa le verre de whisky, et se leva en direction de ladite bibliothèque.

Arrivée en face d'elle, il pivota vers la gauche, fit quelques pas, puis s'assit en face de l'ordinateur portable qui était resté allumé sur la table.

Ouvrant le logiciel de traitement de texte qu'il connaissait si bien, il commença à pianoter :

"Ca fait dix ans.

Dix ans depuis que j'ai pas écris une seule putain de ligne. Ouais, j'avais perdu l'inspiration, ah ben c'est sûr. Le Jean, il m'a dit, "là place une ligne, tu verras ça coulera tout seul".

Le salaud.

Bien sûr que j'avais rien perdu, que j'avais toujours tout sous la main. J'en connais qui auraient été prêt à m'arrêter, juste pour le plaisir, juste pour le kiff de dire : "ce mec-là, il est comme les autres, comme les pseudos-écrivains, comme on fait, comme on pond par centaines depuis ces dernières décennies ; tu vois, de ceux qui ont besoin d'utiliser la touche "revenir en arrière" pour continuer leur récit."

Jamais, oh non jamais, putain de ma vie en mise, jamais j'écrirai une putain de merdouille de ligne en arrière.

Ah ah ! c'est pas que je préfère me tromper ; c'est juste que si, tu réécris, tout disparaît, t'enlèves juste l'essence ultime, le délire suprême, la naissance de l'histoire.

Tu saisis, saloperie de lecteur ?"

 

***
 
Rainer huma l'air. Dans le silence environnant, on aurait pu croire qu'il produisait autant de bruit qu'une armée.

Mais ça n'était que le sifflement du vent.

Il fit craquer ses doigts, et se dirigea vers sa geôle, dont il referma la porte.


        Puis il marcha jusqu'au corps de Guaspinzi , s'agenouilla, prononça quelques paroles à demi-voix, et tendit les deux bras au-dessus de la dépouille. D'un coup, il secoua la tête, ramena les mains dans le dos, et se pencha en avant de façon à ce que son visage heurte presque la poitrine du mort. Ouverte comme une fleur, la gorge présentait au sol un flot de sang, de chair et d'os, qui s'éparpillait ensuite sur quelques mètres, là où les restes de la tête du prisonnier avaient touché le sol.

         Rainer resta ainsi quelques secondes, puis se releva.

Comme il tournait le dos au cadavre pour se diriger à nouveau vers Paul Tandoin, ce dernier se mit à briller, puis devint noir, si noir qu'il fut bientôt invisible. L'instant d'après, il n'était effectivement plus là.


        Rainer ne se pencha pas sur Paul Tandoin.

Ce fut le corps de Paul Tandoin qui s'agita, Paul Tandoin qui cligna des yeux, lui-même qui  porta une main à son visage, et enfin qui se leva silencieusement, avant de sursauter en voyant à qui il faisait face dans la pénombre.

"Qui... qui êtes-vous ? où suis-je ? où est... Gary ?"


        Rainer sourit, cligna des trois yeux.

Paul Tandoin voulut fuir, mais ses jambes lui furent ôtées. Il ne contrôlait plus son corps.


        Rainer s'approcha, et, dans la poche intérieure gauche de la veste de Tandoin, il extirpa le paquet de cigarettes que détenait Gary Vocra auparavant. Il l'ouvrit, en saisit une, l'alluma grâce à une flamme jaillie de sa paume, et, la clope au bec :

"Bien, commençons."

Tout devint noir.


***
 
Epilogue

On raconte que, dans l'inconscient collectif, l'Homme croit involontairement, non pas au paradis, ni à l'enfer, mais à une machine infernale et échappant à la cohérence humaine : la Réincarnation.

Certains disent qu'il arrive que, au fil des voyages que nous effectuons aux travers de corps, nos erreurs et nos réussites s'immiscent en notre sein et nous poussent vers une finalité meilleure, qui nous rend plus grand et plus beaux.

D'autres en rient et rappellent les Dieux, ces Choses Immenses et Insondables qui guident les Hommes et les perdent, pour leur éviter d'accéder à un Eden dont ils ne méritent probablement pas les beaux Jardins et les Vierges.

Enfin, une vieille légende raconte que notre vie n'a rien d'équivalent à notre mort, et à nos voyages silencieux au travers du Bardo ; et que c'est là que nous nous retrouvons vraiment, nous pauvres humains ici perdus au milieu d'autres créatures qui, pourtant, là-bas, ne nous sont qu'égales.


Lorsque Paul Desna a rencontré Rainer pour la première fois, il a rapidement compris que l'espèce extraterrestre se servait de ses homonymes pour assurer la paix sur notre Terre, le temps que la plupart d'entre nous parviennent à acquérir assez de sagesse pour poser les armes que nos ancêtres avaient créées.

Nous pourrions alors revoir notre mode de vie, et devenir, à notre tour, ces mêmes extraterrestres pour une autre civilisation, dans une autre galaxie, sur une autre planète.

Encore de nos jours, il arrive fréquemment que ce prénom resurgisse comme associé à des milieux extraterrestres... il n'y a qu'à regarder notre monde cinématograph...

"Paul !"

Paul Tandoin tourna la tête, et ses doigts se levèrent instinctivement à un demi-centimètre du clavier sur lequel ils se promenaient quelques secondes auparavant.

"Oui ?"

Son père l'appelait dans l'embrasure de la porte.

"Tu viens ? on va être en retard."

En bas des escaliers, la voix de sa mère :

"... et dis-lui de prendre son sac à dos ! j'ai préparé des sandwiches !"

Paul Tandoin ferma son ordinateur portable, et se précipita vers la porte.

C'était la première fois qu'il allait visiter une des fameuses prisons de l'ère hispano-africaine de la moitié du siècle passé.

Il avait lu quelque part d'étranges histoires à leur sujet.


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LA CLOPE AU BEC
juillet 2013 - juillet 2014