Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

23 novembre 2016

Tu crois que j'ai marché ?

On te voit, hein. Toi, tes atours, toutes tes ravissantes plaisanteries, on te voit. Il y a quelque chose autour, tu ne le vois pas, de toute façon tu ne te poses pas de questions. Il y a quelque chose, une robe violacée, tu ne la vois pas, je sais pas trop si c'est parce que tu ne veux pas la voir que tu ne la vois pas, mais il y a une robe violacée autour de ta taille, qui ceinture ton corps, et ; c'est bizarre ! on dirait que tu ne peux pas t'en défaire.

Il y a deux ou trois gars qui tournent et tournent et tournent encore autour de toi, comme s'ils voulaient - je sais pas moi - te niquer (non, pas vraiment ça), enfin, tu t'en fous, t'en as rien à faire, tu crois que je te regarde, et le pire c'est que tu crois vraiment que je te regarde.

Qui es-tu ?

10 octobre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #7 - finale

Chapitre V
Voyager, en soi ou au dehors,
n'est toujours qu'introspectif

« Voyez-vous, mon cher Grant, nous avons relevé il y a quelques jours des données extrêmement – il insiste sur « extrêmement », comme si le mot lui conférait un quelconque pouvoir – intéressantes à votre sujet, relatives aux opérations que nous menons actuellement. »

Johnson et sa chaise sont au sol, il meugle misérablement, et s'arrête une petite minute à chaque fois que l'un des gardes lui colle son pied dans le ventre ou dans le dos.

Stevenson jette de temps en temps un regard sceptique au corps au sol, comme si, malgré tout, il ne cautionnait pas ce qui se passe, mais se ressaisit à chaque fois et reprend, en me regardant.

Ils ne nous ont pas emmenés dans le bureau du docteur Stevenson, lorsqu'ils sont venus nous libérer de nos liens, Johnson et moi, mais dans une autre pièce adjacente, aux murs couvert d'un étrange matériau que j'ai estimé, lorsque la porte s'est refermée dans notre dos, être insonore. Il n'y avait plus d'autres patients soumis aux Envolées dans les couloirs, il n'y avait plus personne. Mais aux sons qui filtraient au travers des murs des chambres, j'avais très vite compris, malgré mon état physique déplorable, que tout un chacun avait été assigné à résidence, forcé de rester dans sa chambre. Plus je comptais les pas qui nous séparaient de Stevenson, alors que le garde qui me tenait n'avait cure de la transpiration qui suintait de l'aisselle par laquelle il m'obligeait à avancer, plus je comprenais que c'était un jour très important pour moi, un jour au cours duquel ma vie allait se jouer, au cours duquel ma destinée prendrait un sens nouveau. Et j'avais conscience du fait que Johnson, pitoyable, à mon côté, ne serait qu'un jouet dans toute cette affaire.

J'avais été choisi pour mon rhésus, mais, au fil des Envolées, les médecins se rendirent compte que mon sang avait quelque chose de tout à fait spécial : il s'imprégnait des voyages pour leur donner une réalité. Il y eut une fille, je m'en souviens, qu'on installait souvent près de moi les premières semaines, elle était là avant mon arrivée ; et un jour, je ne la vis plus jamais, malgré le fait que j'ai beau essayer de la chercher partout et de scinder chaque participant au programme pour retrouver ses traits. Je suis sûr qu'elle a été la première à passer par la Piaule, comme Franz' finit par l'appeler, empêtrée dans cette camisole qui vous interdit de pisser ou de chier tranquille, et je suis sûr qu'elle était morte quand j'y suis moi-même rentré.


Rajah repose le joint sur le cendrier posé au bord de la fenêtre, et donne une tape amicale dans le dos de Mahmoud.

« Eh ouais, ce type est mon frère. Hein, Pipero ?

- Donc adopté. C'est bien. Et toi, qui es-tu ? »

Mahmoud me lançait un discret signe de tête. J'étais adossé contre le mur, la fenêtre à ma gauche, Rajah en face de moi, et Pierre à ma droite. Le maître de soirée avait daigné se joindre à nous quelques instants, apparemment pas tant que ça parce que Rajah avait vraiment insisté, mais plutôt parce que ça avait l'air d'être dans son naturel de chercher à sonder les gens. Une jolie fille, incorporée au groupe, entre Pierre et Mahmoud, en face de la fenêtre, souriait à nos traits d'humour en buvant un verre de champagne. Elle devait être très jeune, peut-être vingt ans, maghrébine, et portait une belle robe noire qui mettait sa taille élancée et fine en valeur.

« Grant, dis-je. Mohamed Grant. Ouais, je sais, c'est une association bizarre. Mon père était américain et ma mère espagnole. Elle avait du sang maure dans les veines et elle a à tout prix voulu que je porte ce nom. Ca m'a pas valu que des amis ou des facilités. »

Mahmoud rit sincèrement, puis claqua des doigts pour héler un serveur. Il portait un deux pièces très chic, avait le teint très noir et de courts cheveux de la même couleur. Nous avions fait deux fois le tour du château avant de le rencontrer, ouvert toutes les portes et même surpris un couple en train de faire l'amour bestialement. Johnson avait rit de bon cœur en refermant la porte, alors qu'un autre quelconque majordome menaçait d'appeler le maître des lieux. Sous le joug de l'alcool, ingéré en trop grandes quantités, et de la cocaïne, Johnson avait marmonné un fais-le, si tu l'oses, et le type avait reculé de deux pas et sorti un talkie-walkie, imperturbable. Ce ne fut que quelques secondes plus tard que Rajah apparut à l'autre bout du premier étage, et nous rejoignit en laissant à sa gauche les grands escaliers qui menaient vers le rez-de-chaussé, accompagné du fameux Mahmoud.

Alors que ce dernier nous tournait toujours le dos pour récupérer son verre d'un champagne renommé, et que les convives, par dizaines pressés autour de nous, la plupart dans de beaux habits, discutaient ou dansaient placidement sur la musique, je sentis une main se glisser discrètement dans la mienne, et Rajah me sourit en laissant tomber l'ecstasy au cœur de ma paume. Je n'en avais jamais pris, mais je savais ce que c'était, et alors que je l'ingérais discrètement, en faisant mine de frotter ma main gauche sur ma bouche, j'espérais que le reste du récit de ma soirée ne finirait pas comme dans les films, alors que le héros frénétiquement accroché par la drogue voit tout en haut et en couleurs, et se sent ami avec tout le monde.


Quarante-cinq minutes plus tard, alors que je parlais au pied d'une table en bois d'une bibliothèque reculée, et que Pierre me filmait avec le téléphone portable de Rajah, tous les deux pliés en quatre, une voix spectrale monta des profondeurs et répéta plusieurs fois la même phrase en boucle avant que le DJ n'arrête la musique et que nous puissions tous entendre distinctement :

« Police ! Arrêtez la musique ! Arrêtez tout ! Nous recherchons deux criminels qui sont ici. Pierre Johnson, Mohamed Grant, sortez ! Tout de suite ! »

Au cœur de mon cerveau, j'étais sourd à tout ce que je venais d'entendre, bien que je vus les deux frères Johnson se regarder les yeux ronds, éclater une nouvelle fois de rire, puis misérablement s'écrouler au sol alors que des types du GIGN venaient de briser les belles fenêtres du plafond pour descendre à l'aide de cordes jusqu'à nous et tomber sur eux. Ils furent mis en joue avec de vrais armes, mais je n'en tins pas cure. J'entendais distinctement depuis que la drogue était montée de vraie phrases dans ma tête, et je parlais avec des personnages imaginaires, qui ne l'étaient pas tant que ça puisque Franz' était parmi eux. Et si je voyais Franz' clean, alors cela voulait dire que l'ecstasy n'avait été qu'un pont soudainement établi entre mon être et ce que le Studio avait fait naître en moi.


« Salut, Franz'.

- Grant, mo-ra-mèd Grant, mais on dit Mohamed en Europe. Avec un H.

- Wallanardinmabrouk frère.

- Ca veut rien dire ce que tu dis.

- Bon les gars, commencez pas à vous la foutre à l'envers. Un petit rail ? » disait Gawns


J'eus le temps de voir Mahmoud surgir dans la pièce, attiré par le bruit, suivi par deux de ses gardes du corps. Le premier rejeta Mahmoud en arrière, se positionna devant lui, et le second, sortant son arme, reçut une impulsion électrique en plein cœur et tomba lui aussi au sol, inanimé mais pas mort, tout comme moi, alors que l'un des types du GIGN me passait les menottes. Lorsque les types nous emmenèrent au dehors, après que la situation se fut calmée, j'aperçus Mahmoud et Rajah Johnson, restés libres, qui me regardaient particulièrement alors que tous les autres invités n'osaient pas le faire.

Et, dans les yeux de Mahmoud, je crus lire quelque chose qui ressemblait à du respect. 


#9 – les frasques de la nuit dernière

« Si vous vous souvenez bien, M. Grant, vous m'aviez parlé il y a quelques temps de « voyages temporels ». Je vous avais rétorqué que les Envolées n'étaient pas de l'ordre du temporel, mais du spatial. Eh bien figurez-vous qu'un collègue ukrainien m'a, il y a quelques jours, envoyé une note au sujet de vos résultats préfigurant le contraire. Messieurs, débarrassez-nous de ça, voulez-vous. »

Stevenson désigna le corps de Johnson du doigt, corps qui fut vite emmené par l'un des deux gorilles. Il avait pris une balle de revolver entre les deux yeux quelques secondes plus tôt, malgré le fait que j'eus supplié pour qu'on lui laissa la vie sauve. Il n'eut pas de phrase forte avant sa mort, et ne commit aucun haut-fait. Il murmurait à haute voix et intelligiblement « Maman, Maman », alors que son corps sur le sol se mêlait à son sang, et que les gardiens n'avaient de cesse de le frapper, et il pleurait en regardant dans ma direction puis disait parfois : « Grant... aide-moi...s'il vous plaît, laissez-moi tranquille », et je n'ai jamais compris pourquoi, depuis, dans mes souvenirs, tout ce qui me revient est le fait qu'il zozotait, parce qu'on lui avait pété trop de dents. « Gzwant, aide-moi... s'il vous svlfé, laissez-moi tanquille ».
 
 Je voyais Franz' passer régulièrement dans la pièce, une main vissée sous le menton, l'autre sous le coude de son opposée, me jaugeant comme l'aurait fait le metteur en scène d'une troupe de théâtre, puis un autre personnage, une femme, qui marchait au plafond en criant

« Mij ! Mij ! »

Elle avait le teint doux, et à chaque fois que je la voyais, je nous imaginais faisant l'amour dans une belle maison au bord de la plage.

« Monsieur Grant, reprit Stevenson, vous êtes un sujet unique. Votre rhésus et nos machines vous confèrent un pouvoir incroyable : vous avez plusieurs vies. Et la plupart d'entre elles s'étendent dans le futur. C'est confirmé. J'ai eu du mal à digérer la nouvelle au départ, mais c'est bien vrai : vous avez la possibilité de voir dans le temps et d'intégrer le cerveau d'êtres qui ne sont pas encore nés. Voici une liste de nom. »

 Stevenson saisissait à ce moment-là un calepin, duquel il relevait la tête en me regardant à chaque nouvelle identité qu'il daignait énumérer. Et chacun de ces noms me vrillait le cœur, donnait à ma bouche un arrière-goût de bile, comme si mon corps les avait tous connus, comme si ma mémoire récitait en même temps que lui :


«Fax. »


« Franz'. »


« Jim. »


« Grant. »


« Lucie. »


La femme au plafond tomba au sol, et je sus que je ne fus que le seul à la voir dire :

« Qui a dit ça ? Jim, c'est toi ? »

Puis elle explosa en mille formes spectrales, et Stevenson reprit comme si de rien n'était :


« A partir d'aujourd'hui, monsieur le renégat, vous allez passer vos nuits et vos jours dans une délicieuse cellule qui, j'espère, vous inspirera. Vous aurez tout le loisir de repenser à vos actes de cette nuit et à la mort atroce de votre camarade. Personne ne vous pleurera, personne ne pensera à vous. D'aujourd'hui à votre mort, votre sang servira à créer ce que nous appelons déjà Pilule d'Immortalité. Sans vous, cela n'aurait pas été possible. Sans vous, je n'aurais jamais compris. J'espère que vous goûterez chaque jour comme une nouvelle chanson. Pensez à saluer ce Franz' de ma part, si vous le croisez. »

Et, alors que les deux gardiens m'emmenaient et que j'insultais Stevenson, il reprit, en reposant le calepin sur la table :

« Dites-vous que ce Franz' que vous voyez n'est qu'un produit du futur : il n'est pas encore né. Vous êtes la porte vers l'avenir, Monsieur Grant. Vous êtes, à votre manière, un joyau de l'architecture du monde post-moderne. »

 

Epilogue


Les gens vous disent :


« Je n'ai pas peur : je n'ai peur de rien. Connaître un sortilège quelconque qui me délivrerait de l'emprise des gens malheureux qui crachent sur la peur, ça, oui, je paie pour. Mais, moi ! MOI ! non, je n'ai pas peur. »

Et moi j'entends :

« Sauve-moi. Je meurs. Chaque pas est une caresse fugueuse. Je crève ici. Je n'ai d'âme que pour prolonger mon corps, et d'ailleurs je n'y comprends rien. Repêche-moi, s'il te plaît. Je suis prêt(e) à t'accorder tous les plaisirs voluptueux que le monde a mis en nos mains. Ne me laisse pas... «

24 ans, un travail, deux belles femmes à mes pieds ; que voulez-vous ? que moi aussi je laisse tomber la routine gargantuesquement bandante pour dire :
« oui, allez, je t'épouse, nous quittons la sphère dantesque pour des enfants et le tralala ! ».


Moi, oui, vraiment ?
Ce coup de fil du gouvernement, je me suis dit que ça n'était qu'une blague. Intégrer un projet secret ? Tester mon sang pour en tirer un fluide censé guérir le cancer ?

Mon père est mort du cancer. Ca m'avait tué de l'apprendre, ça m'a démoli de le voir là, sur son lit de mort, pâle copie de l'être qui m'avait donné la vie et porté en mille endroits. J'ai accepté. Ce Francis Stevenson m'a promis une intégration au Studio, contre une belle rémunération, et a sous-entendu que mes deux ex-femmes pourraient en profiter. Elles et nos enfants. J'ai fait des enfants trop jeune, quand j'y repense. Mais ça n'était pas une raison pour leur éviter d'avoir à être heureux.


Je parle, je le fais pour un but ; je ne suis pas là pour remplir des cases ou castagner des quinquagénaires, analement parlant s'entend. J'ai passé l'âge pour ces conneries.

D'aucuns diront :
« mais pour quoi est-il là, alors ? »

… eh bien... poser la question était déjà un vice en soi... mais je suis là pour tout simplement répondre aux plus profondes espérances. Savoir qui vous êtes par exemple. Ou bien tenter de comprendre comment une machine à voyager dans le temps a pu me faire atterrir aussi près de l'époque depuis laquelle je vous parle maintenant.

Bien entendu, eh oui mais bien sûr, ce genre de considérations, vous ne pourrez leur accorder d'importance que lorsque vous serez sobres – un peu moins soûls.

A partir de là... nous arriverons à soudoyer la part innocente de notre être qui veut que le récit ne soit que fiction.



***

« Laissez-le ! »

Les types armés ont enfoncé la porte de la camisole. Franz', appuyé sur le mur d'en face, les regarde en souriant, les bras croisés. Ils sont quatre, voire plus, j'en vois d'autres derrière, mais je ne sais plus compter. Je suis allongé sur le sol, je me redresse, et l'un des types fait sauter les liens qui retiennent ma jambe au sol de la cellule à l'aide d'un couteau.Celui qui me braquait un flingue sur la tempe recule alors que le leader répète :

« Laissez-le ! »

Puis, se penchant sur moi :

« Comment tu t'appelles ? »

La drogue qu'ils m'injectent reflue une nouvelle fois au fond de mes veines, mais j'arrive à dire :

« Grant. Mohamed Grant. »

Le leader se relève, fait un pas de côté, jette un œil en arrière, intime à ses hommes de sortir. C'est pour ça que je sais que c'est lui, le leader, depuis qu'ils sont entrés. Ils ont tous un certain respect à son égard.

« Et, Grant... »

Il pèse ses mots.

« … tu es musulman ? »

Il y a un silence, un instant. Je lui dis la vérité, je n'ai plus la force de mentir. Derrière le dos du type armé jusqu'aux dents, Franz', maintenant le dos à la vitre sans tain, est mort de rire, il n'arrête pas de se gausser, parfois son corps plonge contre sa main droite alors que, toujours debout, il rit aux larmes.

« Non. Mon père est américain, ma mère est espagnole, mais nous sommes catholiques.

-Très bien. »

Je ne sais pas s'il a l'air soulagé, je ne vois pas son visage, caché par un casque militaire qui l'embrasse tout entier. Il dit :

« Nous sommes des NPD, des Nouveaux Partisans de Dieu. Nous sommes catholiques, tu n'as pas à t'en faire. »

Il m'aide à me relever.

« Ce complexe était tenu depuis plusieurs années par des juifs et des musulmans. Notre quête spirituelle nous intimait de te libérer. »

Un peu plus tard, ma camisole enlevée, il braque ses yeux sur mon corps nu alors que deux de ses sbires se tiennent en retrait. Je sens l'odeur du feu : le Studio brûle.

« Où est Stevenson ? » ai-je la force de murmurer.

Il ne peut que répondre, en me jaugeant du regard :

« Mon Dieu... mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »

Et, lorsqu'il m'emmène face à un miroir, je voudrais avoir un sursaut, mais je ne peux pas, car mon corps n'est pour l'instant pas en mesure de réagir, mais je vois, je vois, je vois, ces innombrables tâches violettes qui me ceignent du haut au bas, des coudes aux épaules, et même sous les yeux et sur mon sexe. Je balbutie :

« Ce n'é-é-est que l'immortalité qu'ils m'ont injecté-té-té dans le sang, pour se servir du mien pour en produire à plus hautes do-do-doses. Ce n'est que l'im-im-itormalité. »

Et, dans un souffle, je lâche, alors que l'image de Pierre mort me revient en mémoire :

« Ce ne sont que les frasques de la nuit dernière. »

02 octobre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #6

#8– Mohamed et Grant

« Alors ? »

Franz' fait les cent pas, je ne l'ai pas vu si nerveux depuis qu'il a mordu ma camisole avec ses dents fantomatiques et tenté d'arracher le tuyau planté dans ma jambe gauche, elle maintenue par trois solides liens de cuir. Je ne l'ai pas bougée depuis qu'ils m'ont enfermé, si j'avais un couteau et la possibilité de m'évader, je la trancherais volontiers. Et je sens le tuyau qui pulse au-dessous de ma cuisse, y prélève régulièrement de ce sang tant désiré par ces barbares, et disparaît avec lui derrière le mur, je ne sais où.

Ma tête penche à gauche ; un réflexe nerveux la fait basculer à droite. Mes yeux sont presque révulsés, sous l'effet de la dope, et je bave notoirement. Je distingue encore la vitre, en face de moi, et j'ai la force d'imaginer les types qui me regardent derrière, et peut-être le docteur Stevenson. Et je me dis que j'aurai le fin mot de cette histoire, alors que je ne l'air que d'un zombie. Un zombie immortel.

« Alors ils m'ont baisé. » réponds-je intérieurement au Franz' imaginaire qui navigue de l'hémisphère gauche à l'hémisphère droit.

Et, dans le réel, ma bouche fait : « Gslsdvsl » alors que ma salive fait claquer silencieusement quelques bulles dans l'air en s'échappant entre mes lèvres.

« Et tu sais pourquoi, ils t'ont baisé ? dit Franz', qui a fait apparaître son fusil à pompe de nul part et tire sur les murs capitonnés au hasard.

- Parce que j'ai désobéi. »

Franz' disparaît d'un coup et réapparaît juste en face de mon visage. Au sol, une tâche rosâtre née de l'incessante chute de son cerveau en miettes attire mon attention quelques secondes. Il me crie :

« NON ! ILS T'ONT BAISE PARCE QU'ILS N'AVAIENT PAS D'AUTRE CHOIX !! BORDEL !! »

Il se relève.

« Ca va, crie pas, je dis, j'ai entendu.

- Il faut que tu sortes d'ici. Je te dois bien une dernière faveur, petit pédé. »


« Jim ? »

Elle s'étire lentement, sous la couette, essaie de ne pas trop tendre les bras pour ne pas heurter le corps de son amant. Il a l'air de dormir silencieusement, aussi elle prend le temps de se retourner sur le flanc, laisse la lumière de l'extérieur embraser doucement ses pupilles, puis bascule sur le côté et sort du lit. Cela fait trois jours qu'il ne parle plus, ne dit plus un mot, et laisse Morrison prendre soin des boulots du cartel. Cela fait trois semaines au moins qu'il ne l'a pas touchée, et elle n'en peut plus. Elle regarde ses vêtements de la veille jetés au pied du lit, sa belle robe noire, et maudit l'alcool pour le mal de crâne qu'il lui fait subir. Elle était sûre que faire boire Jim le plus possible finirait par lui rendre une partie de sa virilité, un bout de son désir. Soit elle ne se souvient pas du fait qu'ils aient couché ensemble, soit cela ne s'est pas passé, et d'après elle c'est l'hypothèse la plus probable. Elle ramasse doucement la robe, et l'enfile au-dessus de la petite culotte blanche à motifs qu'elle porte encore. Elle sent son vagin humide et devrait en changer, d'autant qu'il est humide depuis la veille, mais elle n'a pas la force. Tout ce qu'elle veut, maintenant, c'est s'éloigner le plus possible de lui, descendre dans la cuisine, boire un café, aller marcher le long de la plage, le plus loin possible.

Au dehors, elle aperçoit l'âne qu'elle lui a tant demandé et qu'il lui a offert pour son dernier anniversaire. Au fond d'elle-même, elle se dit qu'inconsciemment ce souhait avait peut-être trait à son fameux rêve ; qu'elle pourrait par-là expier la honte que lui évoque ce produit indésiré qui la traque depuis maintenant plusieurs mois : elle en rêve encore plusieurs fois par semaine. Patricia, la femme du meilleur ami de Morrison, avec qui elle dîne souvent et qui est sa seule confidente, lui a suggéré que le LSD qu'elle prennent de temps en temps en soit à l'origine, mais elle n'y croit pas. Elle ne croit plus en rien. Elle ne croît plus.

Elle a du mal à saisir la pensée qui la prend lorsqu'elle descend l'escalier, mais elle balade en échos aux quatre coins de son être : il est peut-être temps de changer de vie. Elle la chasse en promenant sa main gauche sur son visage, sur son front clair et lisse, la laisse redescendre sur ses sourcils épilés, et finalement frotter doucement ses yeux puis sa bouche. Tout ça n'est que passager ; ce n'est qu'une sensation. Pourtant... pourtant Jim n'est plus le même.

Est-ce la criminalité ou bien la drogue qui l'ont rendu comme ça ? Non... la drogue, il n'y a jamais touché plus que de raison. Y a-t-il une autre femme ? Elle arrête cette pensée vivement, car elle sait très bien que toutes les femmes y pensent, et elle n'est pas n'importe laquelle. A ses yeux, seules les frustrées ou les inquiètes en arrivent à vivre avec cette idée. Jim n'est pas un menteur, c'est un super-menteur : il est aussi bon qu'elle. L'intelligence de son âme ravive son corps abîmé, et elle se sent mieux en entendant le son du café qui coule au travers de la machine, alors qu'elle prononce quelques mots en latin et que l'hologramme télévisuel s'allume.

L'image flotte dans l'air en face d'elle, et lorsqu'elle déporte le regard dans son dos pour voir si le breuvage est près, il se soustrait dans son champ de vision, affichant toujours les images du dernier attentat qui a touché Bangkok. Depuis que les NPD – Nouveaux Partisans de Dieux – ont atterri là-bas, les musulmans et les juifs meurent par milliers. Les Nouveaux Partisans de Dieux, ce mouvement catholique extrémiste qui a répandu son bras d'acier partout, depuis que les adorateurs de Jésus ont été supplantés par l'union entre musulmans et juifs, et que toutes les villes d'Europe ont démis leur ancienne culture et rejeté à terre ceux qui occupaient les postes les plus importants, dans l'administration comme dans la politique. Elle ne se dit pas musulmane, mais apprécierait l'idée, si Jim n'était pas athée. Aujourd'hui, ce statut pourrait leur valoir la mort, mais Morrison défend toujours l'idée, en société, que Jim est le petit-fils d'un ancien combattant juif aryen. Ils s'échangent à chaque fois des regards complices lorsqu'il répète : juif aryen à la demande d'un membre du banquet, puisqu'il ne savent plus ce qu'était un aryen, ces endoctrinés d'une ère aujourd'hui tellement révolue que même les nouveaux livres d'histoires destinés aux enfants ne l'évoquent pas.

Toujours est-il que certains, parmi ces chrétiens, soit disant adorateurs d'un dieu pacifique – mais terriblement meurtrier – n'ont de cesse de perpétrer ici et là quelque affreux attentat, tuant, selon l'opinion publique, « pour le plaisir, gratuitement ». Elle se rappelle de Michaël, un catholique qu'elle avait rencontré quelques années plus tôt. Il n'avait pas l'air méchant du tout.

Peut-être veulent-ils le monde à leurs pieds, peut-être sont-ils fatigués de n'être que des étrangers au sein de communauté fermées et composées d'initiés qui ne partagent par leur opinion. Peut-être sont-ils, finalement, bons en eux-mêmes. Pourquoi alors tant de morts ?

« Chérie ? »

Elle retourne la tête, sort de ses rêveries, prononce à voix haute « Paolo Majora Canamus » pour éteindre l'hologramme télévisuel.

Jim descend les escaliers. Son marcel blanc est mouillé de sang sur tout le flanc gauche.

Elle hurle.

« Chérie, connecte-moi au Studio, il faut que je parle à Stevenson. »

Elle ne connaît ni ce « Studio », ni ce « Stevenson ».

Jim vacille, s'écroule, son corps dévale les quelques marches restantes, sa nuque se brise contre le mur.


Johnson a la gueule démolie, il lui manque deux dents et sous son œil gauche, la contusion énorme est incrustée à deux endroits de méchantes croûtes marron. Il lui ont pas changé son froc, ça sent franchement la pisse, et certains doigts de sa main droite sont brisés. Stevenson se tient derrière lui, et recule en souriant énigmatiquement alors que l'un des gardiens colle une nouvelle droite au pauvre type. L'abcès sous son œil explose, et un mélange de sang et de pus en jaillit. Il essaie de brailler quelques mots, mais un autre gardien frappe à son tour, et il tombe dans les vapes.

Je n'ai pas eu le temps de dormir, pas eu le temps de laisser redescendre tout ce que j'avais ingéré quelques heures plus tôt. Les matons – je ne vois pas quel autre nom leur donner – nous ont collés sur nos lits, à notre retour, et nous ont attachés. Les lits n'étaient plus les mêmes, la chambre était différente, tout était différent, même la lumière du soleil qui pulsait du dehors. Est-ce qu'on nous avait vraiment ramené au même endroit ? Ce ne fut qu'en quittant le Studio que je me rendis compte que oui.

« Mec, mais mec, attends, c'est quoi ça ?! »

Johnson paniquait, sanglé sur son lit comme un malade mental. Les deux types avaient quitté la pièce, pas très grande, d'une dizaine de mètres carrés, et, alors que les souvenirs de mes autres vies remontaient en moi, je trouvais en eux la capacité de me calmer et d'analyser le plus sainement possible la situation. Stevenson avait profité de notre escapade pour trouver une excuse : il n'avait pas pu installer toutes ces machines, ces lits, ces câblages, en si peu de temps. En face de nous, derrière une vitre, j'apercevais une cellule capitonnée. Il y avait une porte, à gauche, qui devait y conduire, et deux camisoles de force suspendues à côté. C'était un message clair, évident : ce fils de pute avait tout prévu depuis le début. Il avait sûrement déjà anticipé le coup de fil de Rajah, notre fugue impromptue : il voulait juste qu'on franchisse le pas.

« Calme-toi Pierre. On va trouver une solution. 

- Nan attends, moi je voulais pas que ça arrive jusqu'à ça ! »

Sur le coup, je n'ai pas relevé la faute de langage due à son état. Il avait l'air de quelqu'un de tout à fait différent du Pierre qui roulait du mur d'enceinte en quelques secondes. Peut-être avais-je moi-même voulu imaginer qu'il serait un allié, un ami de taille. Il fallait que je me reprenne, que je me concentre. A l'arrière de mon crâne, je sentais le sang battre à toute vitesse, et je savais que je n'étais pas clean. Me souvenir de la soirée n'était pas prioritaire, mais je n'avais pas le choix, ça refluait continuellement au sein de mes veines.


Gawns expliqua à Ahmed Tubir, le chef du cartel tunisien établi dans la capitale, que des taupes les pistaient depuis quelques mois déjà, et que, après le Fueblo, c'était à son tour de plonger. Ils étaient sur ses basques, ils étaient des flics, il en était sûr, tout ça n'était pas clair.

Ahmed frappa par deux fois. Le premier coup heurta violemment la base du nez, et tandis que la chair se fendait, un minuscule éclat de cartilage rebondit mollement contre la pommette et vint s'arrêter, pris dans son flot de sang et de morve, sur le carrelage blanc, piqueté ci et là des minuscules tâches d'hémoglobines.

« Donne-moi les noms et Allah épargnera ton âme. »

Il voudrait crier, sa bouche s'ouvre, et c'est à ce moment-là que la crosse du fusil percute l'émail des dents et les brise en un millier de morceaux, incandescents, presque comme la cire d'une bougie, qui sont aussitôt avalés par un liquide rouge, qui fuite bientôt de nombreux autres pores.

« Fax. Et Jacques Atourssin. »

Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.

Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour.

Ahmed saisit le pistolet que lui tend son second, et tire trois balles.

Gawns retombe sans un bruit.

24 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #5

Chapitre IV
Un mal de chien

Alors que les deux gardes armés d'une matraque et d'un tazer nous ramenaient dans nos chambres – à ce moment, on pensait vraiment que c'était vers nos chambres qu'on allait - en nous tenant par les bras, Johnson vomissant sur le carrelage blanc, et ma tête bringuebalant de gauche à droite en spasmes incontrôlés à cause des remontées fugaces de l'ecstasy que j'avais ingérée deux heures plus tôt, le soleil dardait nonchalamment ses rayons sur le parc et la bâtisse, et ma mémoire réinjectait en mon cortex les bribes de la folle soirée que nous avions passée et qui valait – sur l'instant j'en étais sûr, mais peut-on être objectif sans être sobre ? - à 100% ce qui risquait de nous arriver lorsque le docteur Stevenson se réveillerait et viendrait nous trouver.

Je me souviens du frère de Pierre, un baba cool shooté à la beuh et, un peu plus tard, à la coke, qui nous ouvrit les bras en ouvrant sa porte, et qui nous proposa directement un cocktail de son cru à base de rhum et sûrement d'autres alcools dont il ne nous donna pas le nom. J'avalais le mien rapidement, après avoir trinqué à la liberté, et, pris dans les volutes naissantes de l'allégresse, allais me doucher puis me changer. Mes vêtements sales finirent à la poubelle. J'avais opté, sur les conseils de Pierre, pour un classique jean-chemise blanche et je saisis, je m'en rappelle, avant de quitter les lieux, un chapeau noir qui me donnait, je trouvais, un air jeune malgré mon âge. A aucun moment je n'ai pensé au fait que l'absence de mes anciennes frusques me trahirait, à notre retour au Studio. Je suis sûr que Johnson et moi savions que nous nous ferions piquer de toute manière. Je suis sûr aussi que ce sont les restes des mes Envolées et les souvenirs de ces autres vies que mon corps intégra malgré lui qui me donnèrent la force et l'élan pour tenter le coup, et à lui – mon corps - la capacité à résister si bien et si longtemps à tous ces produits auxquels je n'avais jamais touché avant.

Je me souviens que nous sommes restés là-bas deux heures ou trois, à parler du monde et de la politique avec Rajah Johnson, dont les idées étaient, comme son style vestimentaire, assez arrêtées. Néanmoins, je crois que j'ai passé les meilleurs moments à cet endroit depuis bien longtemps, puisque j'étais libre. J'étais libre et je faisais quelque chose de neuf, avec des gens neufs. Je n'avais jamais, par le passé, avant mon intégration au Studio, osé prendre de risque si insensé. A dire vrai, je n'avais jamais réellement fait la fête. Ou, tout du moins, je n'avais jamais laissé mon être plonger tout au-dedans de ce tourbillon insensé que ceux qui connaissent comparent à l'extase nourrie par l'euphorie de l'oubli de soi et de l'autre.
Nous avons mangé un poulet rôti préparé par Jeanne, la petite-ami de Rajah, puis avons commencé à sniffer de la cocaïne que Pierre promit de rembourser, d'une façon ou d'une autre. A la télé, les deux participants d'un talk-show s'ébattaient sur la manière raisonnable ou non de traiter les participants catholiques à l'attaque terroriste qui avait frappé la mairie musulmo-juive de Créteil. Je m'en souviens, parce qu'à mon entrée dans le Studio, elle venait à peine d'ouvrir et tout le monde s'étonnait que la ville ait insisté auprès de l'état pour que les chrétiens soient tenus à distance des autres populations, sous prétexte qu'ils n'étaient en majorité pas immigrés et ne représentaient pas la France.

Je me souviens que Rajah a saisi les clefs de sa bagnole en allumant un autre joint de cannabis, et s'est empressé d'ouvrir la porte en embrassant sa bien-aimée avant de détaler dans les escaliers, comme si cette soirée était aussi importante pour lui que pour nous. Je ne connaissais pas son ami, mais au fur et à mesure que je descendais les marches, je m'imaginais à son côté, avec chacun une africaine au bras, marchant fièrement dans les rues d'une ville dont l'aspect ne me revenait pas. Franz' apparut brièvement au-dessus de ma tête, dessiné en deux dimensions sur le mur de la cage d'escalier, puis Johnson se retourna et frotta le dessous de sa narine gauche de son l'index droit.

« Il t'en reste mec. »

Je crois qu'à ce moment-là, on était dans un tel état de confiance qu'on était sûr que rien ne pourrait ne nous empêcher de passer une soirée tranquille. On avait raison, à cela près que ça a été un bordel total.

Quand Rajah a éteint le contact, après avoir roulé presque une heure, j'ai vu le château planté derrière un mur d'enceinte et deux grilles, et deux gorilles en costume noir qui nous jaugeaient d'un air mauvais. Rajah est sorti, et je n'ai pas compris ce qu'il leur a dit, mais quand il a tendu un petit papier, ils se sont détendus tout de suite et ont appelé je-ne-sais-qui pour nous ouvrir la voie. Rajah est remonté dans la voiture et a dit :

« Ils ont beaucoup de gardes du corps, Mahmoud s'est fait des ennemis au Kenya et ils tiennent pas à ce qu'il y ait un problème. »

Ses yeux étaient rouges à cause du pétard, mais il avait l'air tout à fait conscient. Mahmoud, son ami, je l'ai rencontré très vite après notre arrivée, après que la Fiat de Rajah s'est garée à côté des Mercedes et autres BMW de luxe, et que les sons pétillants de musique et les rires sont arrivés à nos oreilles. La lumière suintait des dizaines de fenêtres du château, où parfois les corps des convives dessinaient des contours flous lorsqu'ils passaient où s'arrêtaient pour allumer une clope et discuter ou draguer. Certains étaient assis sur les marches d'entrée, mais un gus habillé en majordome sortait toutes les cinq minutes pour leur demander d'aller s'installer dans les chaises longues installées un peu plus loin ; et, dès qu'il refermait la grande portée d'entrée, ces cons revenaient à leur place en rigolant, comme des gosses jubilant grâce à une mauvaise blague.


Je me suis vite rendu compte de l'ampleur du truc. Il y avait tous types de publics, mais surtout des gens de la haute société parisienne, et malgré tout personne ne semblait étonné de nous voir débarquer au milieu de toute cette feinte prestance. Rajah nous expliqua rapidement pourquoi.

« Mahmoud est né à Paris et a grandi en cité, sa famille vient du Kenya. Son père a gagné au loto et il a réussi à monter des business entre ici et là-bas qui rapportent un max. Pas toujours légaux. Du coup, quand son père a pris sa retraite et qu'il lui a passé la main, il a continué à vivre comme avant. Un type cool, tu vas voir. »

Effectivement, Mahmoud était très cool. Il nous a présenté à plusieurs amis qu'il avait en France, mais nous avions décidé, d'un commun accord avec Pierre, de ne pas révéler d'où nous venions vraiment. On a prétexté être deux associés qui montaient une boîte en communication, ce qui nous avait fait rire quand le choix était naturellement venu chez Rajah, puisque d'après nous cela nous permettrait de serrer au moins une fille ou deux.

Malheureusement, les drogues et l'alcool ont frappé si fort et si vite qu'on a vite disparu au milieu du grand tourbillon festif pour n'être plus que les pions de la machine de ce soir, et ce sont d'autres garçons qui ont profité des femmes que nous aurions peut-être pu séduire si cela avait été notre priorité première. 


#7 – l'orage

Franz' éructe en enguelant Jacques :

« Putain mais bordel de merde ! Tu crois quoi, que ça va marcher ? »

Il remonte la main droite le long de son corps et pose le pompe sur la table en verre, qui se fissure.

« Putain calme-toi mec. »

Franz' se lève et crache par terre. Je reste assis mais j'ai envie de me lever aussi et de lui en coller une. Je sors un pochon de ma poche, je l'ouvre, j'y plonge mon petit doigt que je passe sous mes narines, et je renifle. Je sais plus combien de grammes ça fait depuis ce matin mais là, la tension est au max et j'en aurai besoin.

« Dis pas de conneries Jacques, il a raison. On a déjà les flics du Xème au cul, si l'indic' crache on est sûrs de prendre perpét'. »

Ce qui voulait dire, dans le langage codé que nous utilisions, que la putain que Jacques s'était farcie quelques heures plus tôt et à qui il avait posé un mouchard risquait de s'en rendre compte, et que Estobar, dit le Fueblo, le narco-trafiquant qu'on pistait depuis des semaines, pourrait griller notre couverture.

Franz' se retourna et ramassa le pompe. Je crois qu'il était assez clean à ce moment-là puisqu'il réussit à se tempérer :

« Faut qu'on y aille ce soir, c'est la seule possibilité.

- Moi je pourrai pas, je suis au bercail toute la semaine, je dois des grammes aux types d'en face. »

Ce qui voulait dire qu'il était chargé des écoutes pour le moment. On écoutait, ils écoutaient, et on savait très bien qu'ils pouvaient nous écouter tout le temps. Depuis deux mois qu'on bossait sur l'affaire, je crois qu'on avait pas échangé une seule parole qui n'ait pas de sens caché. J'en arrivais même à oublier les définitions du dictionnaire pour les remplacer par celles qu'on avait adjointes à des centaines de mots du lexique du monde des camés.

Ce fameux soir, c'est celui où on a attrapé le Fueblo et où Franz' est mort comme une merde. Je me souviens de ce qu'il a dit juste avant de quitter Jacques, j'avais trouvé ça drôle, maintenant j'ai un peu d'amertume quand j'y repense :

« Et la prochaine fois que tu mouilles le biscuit fils de pute, pense à mettre une capote. »


Par la suite, après que j'ai recontacté Jacques, le trafic a repris plus ou moins normalement, et les têtes des dealers ont continué à tomber sans qu'on soit mis en danger. Je crois qu'à cette époque, tout était tellement n'importe quoi, que personne n'avait le temps d'être lucide. Ca tapait de la came à tous les coins de rues, les putains s'affichaient le cul à chaque heure du jour et de la nuit, on frappait un type qui n'avait pas assez de billets de dix pour acheter de la dope, et on tuait le premier qui ouvrait un tant soit peu sa gueule sans connaître aucun des gros poissons du secteur. C'était un foutoir tel que la police même avait été obligée d'avoir sans cesse recours à des procédés illégaux pour être fonctionnelle.

Deux mois après la mort de Franz', Fax est venu taper à ma porte.

« Ouvre gros, j'ai un truc pour toi. »

J'ai ouvert, Fax était sur le seuil, entouré par deux arabes. Le premier avait un pistolet braqué sur sa tempe, le deuxième le sien sur ma poitrine. Ils ont crié deux trois trucs que je n'ai pas compris, Fax, au milieu, a eu le temps de dire : « C'est Gawns qui nous a bala... », puis la cervelle de Fax a explosée, et j'ai plongé en arrière alors que la balle ressortait dans mon dos après avoir fait imploser l'une des ventricules de mon cœur, et je suis mort là, sans comprendre pourquoi.

Quand je me suis réveillé, la fille sur la plage prenait mon pouls et me demandait mon nom.

« Jim », j'ai dit.

20 septembre 2016

Qui es-tu ?

Qui suis-je ?

Suis-je une ombre en pensées ?
Un corps dévasté ?
Ou bien une ombre dans un corps ?

Qui es-tu ?

Un sourire en flagrances ?
Des ornements ?
Ou bien les deux en même temps ?

Qui sommes-nous ?

Un corps dans une flagrance ?
Des pensées en flagrant délit d'ostracisme ?
Ou bien un amour en silence ?

Et l'autre ?
Et puis moi ?
Et puis demain ?

Tu n'es qu'une ombre en pensées, un violent souvenir qui me remonte le long de l'échine. Et je ne suis qu'une pute de bas étage prête à tous les remonter pour arriver au sommet, découvrir sur le toit du monde cette cave sordide. Une ombre en pensées.

Et l'autre, qui guette depuis les fenêtres du vingt-troisième, celui-là se pose la même question que l'autre, celui qui finit la bouteille de vodka dans la bagnole, avant de la balancer à l'autre, celui qui lui jette un regard cuit après avoir descendu les poubelles, puisqu'il sait très bien que son gamin attend le biberon ; et, remontant, il lance un dernier coup d'oeil à l'autre, celle qui cale le tapin comme on cale un PV.

Tout ça, je le sais très bien.

Une ombre en pensées

Je ne me pose pas de questions ; ce sont les questions qui m'opposent.

Et lui,

Et lui,

Et lui,

Et elle,

Et nous non plus.


Mais, toi, qui es-tu ?


19 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #4

Chapitre III
Les songes des rêves de la nuit
 
Johnson dit que la brise risque à terme de faire chavirer la barque. Je lui réponds qu'une simple brise ne vaut pas grand chose, et que nous souquerons jusqu'à bon port. Il me dit qu'il n'y croit plus, et que nous manquerons bientôt de poisson, dès que les lignes auront cédées à cause de l'usure. Je lui cale une manchette, il s'effondre sur le sol de bois instable, et je peux continuer à progresser tranquillement. Quelques secondes plus tard, la mer se dérobe sous nos pieds, et nous nous retrouvons dans l'espace, flottants, affublés de tenues de survie d'un siècle passé. Lui, toujours inconscient, tourne sur lui-même, en est stupide, et m'oblige à sourire bien que je mesure toute la gravité de notre situation. Près d'une étoile qui ressemble au soleil, à des milliers de kilomètres sur ma gauche, je distingue la silhouette de Franz', qui jongle avec des boules qui ne retombent pas dans ses mains, faute de gravité. Il sourit idiotement et tourne la tête. Je suis son regard, et ai à peine le temps d'apercevoir l'astéroïde qui fonce sur nous et percute Johnson de plein fouet, l'émiettant en une centaine de corps sanguinolants. L'instant d'après, je suis sur une plage, brûlé par le soleil californien. Une blonde à la poitrine démesurée se penche sur moi :

« Want some, honey ? »

Je saisis le plateau qu'elle me tend, et picore deux ou trois bouts de fromage, puis le plateau et la blonde disparaissent, et je me retrouve dans ma chambre d'hôpital. Johnson a posé sa main sur mon bras et me sourit.

« Ca va vieux ? »

Je me passe la main droite dans les cheveux, je m'assieds sur mon lit, et j'écarquille les yeux.

« … ouais. Disons ça comme ça. Ca pique un peu à force.

- T'inquiète pas, les médecins ont dit que c'était normal. D'après eux tu as dû me voir aussi.

- Ouais. »

Ca fait maintenant trois semaines que Johnson a commencé ses premières Envolées, et, fait troublant, je l'ai très vite retrouvé tout près de Franz'. J'ai reconnu ses traits dans ceux de Fax. On a fait deux ou trois coups ensemble, et, à chaque fois, on se réveillait en se souvenant de l'autre. Ils ont fini par nous soumettre à d'autres tests, à d'autres médications. Maintenant, je vois souvent Johnson après mes voyages. Lui, un peu moins, mais les médecins disent que c'est parce qu'il est nouveau. Son corps et sa globulation n'ont pas encore eu le temps de consacrer une part d'eux-mêmes au transit d'informations post-erratiques.

Les « Errances », les « Envolées », comme les appelle maintenant ce salaud de Stevenson, c'est le nom des voyages. Il aime bien le terme, je crois qu'il l'a employé dans un ou deux papiers, et les fils de pute avec qui il bosse ont dû se fendre de l'expression. Voilà qui sera inscrit dans les annales du savoir pour les siècles à venir. Un simple mot choisi par un simple con, pour désigner un terme qui les dépasse. Aucun d'eux ne veut voyager, mais tous semblent sûr de saisir réellement ce qui se passe, d'après ce que leur dictent leurs écrans, leurs Stabilisateurs, et toute la gamme numéro-électronicogicielle des outils qu'ils emploient. Il y a ces gros caissons, ces scanners, ces boîtes métalliques toujours à côté de nos lits, quand nous nous réveillons. Et puis ce leitmotiv :

« Si vous êtes AB+, ce n'est pas pour rien... vous voyez des choses que les autres ne peuvent pas concevoir. »
 
Plus le temps passe, plus je commence à comprendre que je suis foutrement bloqué dans un putain de cauchemar. Et le pire, ce que, lorsque je me réveille, c'est au sein du cauchemar. La réalité s'étiole. Voilà maintenant qu'ils me disent qu'il est tout à fait normal que j'aie des souvenirs de mes voyages. Et qu'en plus cela pourra influer sur mon psychisme. Je me suis mis à boire un verre de rouge, au repas du soir, de temps en temps. Il me semble que c'est Stevenson qui a demandé aux internes de mettre la bouteille à ma disposition pour voir comment je réagissais.


J'ai rencontré Jacques il y a déjà quelques années, à l'époque où il n'était qu'un maquereau discret. Il faisait du commerce de blanches en petite quantité, et tentait de s'adjoindre la compagnie de blacks des quartiers pauvres, mais ça marchait pas trop. Les arabes étaient entre les deux : ni surévaluées, ni bradées, ce qui fait qu'elles passaient un peu inaperçues ; mais Jacques n'aimait pas trop ce qui sortait des blanches et noires, indiennes, asiatiques, arabes... il préférait les choses simplement. Je le sais parce qu'il me l'a dit des centaines de fois, mais aussi parce que son comportement ne révélait rien du contraire. Je crois aussi que c'est pour ça qu'il était le type parfaitement désigné pour ce types d'opérations légal / illégal, gentils / méchants, policiers / voleurs.
Il m'a fallu le voir quelques fois, me renseigner sur sa famille, pour découvrir qu'ils avait déjà eu des heurts avec les mafias locales, et qu'il souhaitait juste monter son propre business, en dehors de tout. Les filles, ça restait encore possible, puisque ça ne rapportait pas trop, et ça donnait une relative bonne image de la boîte. J'ai insisté plusieurs mois, puis il a fini par accepter de jouer le double jeu. Il m'a présenté Fax quelques jours plus tard. Un mec bien le Fax.

Il était né dans un des quartiers nord d'une ville de l'est, entre les favelas et les résidences de luxe – le seul coin où cette cohabitation est possible, puisque les mafieux habitent dans l'un et leurs chiens dans les autres – et avait très vite compris comment fonctionnait le système: il n'aurait aucune chance d'évoluer s'il ne risquait pas sa peau. Et comme tout ça ne lui disait rien, il s'était barré, sans dire au revoir à sa vieille mère ou à son frère toxico, pour aller se bourlinguer la caillasse sur les chemins de campagne du Pays. Il avait bossé à la légale, fait des petits trafics, dormi sous des ponts et roulé des patins à des irlandaises dix ans plus âgées qui faisaient le tapin sur les routes de nationales, il avait nettoyé les chiottes et récuré des casseroles, gagné dix euros ou parfois mille dollars, s'était fait coffrer deux fois mais, sans papier, libéré presque aussitôt, assigné devant des juges pour mineurs, des juges pour majeurs, des juges pour auriculaires, puis était remonté dans sa bourgade native, le sourire aux lèvres, la fleur au fusil, en se disant qu'il pourrait, là, commencer à envisager de grimper dans la hiérarchie sans prendre trop de risques. Mais durant les quinze ans qu'avait duré son absence, tout avait changé. Les couteaux avaient laissé place aux flingues, les bouseux étaient devenus des créatures déviantes sodomites, on ne gagnait plus que dix euros pour un meurtre, et ceux qui étaient hier au sommet étaient six pieds sous terre. La Ville était devenu un terrain de chanvre, où l'on marchait dans la merde ou dans la boue sans trop les distinguer, et où le cannabis était fumé si régulièrement et à si forte dose que même la maladie mentale était considérée comme une forme saine de conscience.

Fax retrouva son frère sous un pont, grâce aux indications de sa mère qui, devenue pute de bas étage, lui avait juste laissé le temps de la contempler se faire un fix. Je crois me souvenir que c'est de là qu'est venu son surnom, quand il est vraiment parti en couille à la vue du merdier, et que « Fix » est un peu à la fois devenu « Fax ». Par la suite, on l'a assimilé à son réseau d'informateurs irréprochables, lui le type qui vous disait quoi dire quoi faire à la manière d'un fax, mais « Fax », avec le recul, venait bien de « fix ». Personne n'a jamais connu son vrai prénom. Je sais même pas si lui s'en souvenait encore, puisque lorsqu'il baisait sa nana, tout ce qu'elle arrivait à crier sous le feu de l'orgasme c'était : « Fax ».

Toujours est-il qu'à son retour, il a passé quinze jours en ville, et a descendu à la main la moitié des gangs de la moitié des cartels, juste pour extérioriser ce besoin de justice qui couvait en lui, ce besoin de savoir qu'il n'était pas parti pour rien, et qu'il avait tout de même progressé au fil des ans. Puis il a tué sa mère, et est venu vivre dans la capitale, encore un peu plus saine, encore un peu plus réglementée, même si la situation périclite d'année en année.


#6 – une armée de fidèles
 
Lorsque je descends la dune, de biais pour ne pas me casser la gueule, j'ai le temps d'embrasser le paysage tout d'un coup : la mer, l'étendue bleue face au sable, et les bâtiments, sur le lointain, qui se dressent comme de futurs émasculés face à la puissance souveraine du continent liquide. Je vois quelques fusils-mitrailleurs briller au loin, alors que les mecs qui les brandissent crient des absurdités sans queue ni tête, et, derrière eux, deux ou trois tanks qui remontent la digue de béton, dans ma direction. Ils sont tellement loin qu'ils ne me voient même pas, mais les reflets du soleil sur le métal allument des signaux lumineux dans ma direction qui me brûlent la rétine. Je fais encore quelques pas puis je m'assois sur le sable. Mon jean me sert les cuisses, mes chaussures sont trop serrées, je fais encore de la rétention d'eau. 
 
La mer bruisse et s'étire à chaque va-et-vient. J'ai de la chance d'habiter dans le coin. On raconte qu'au Nord les combats sont quotidiens, et qu'une femme ne peut être que pute ou morte. Jim se fout de moi à chaque fois que j'en parle, et parfois je le comprends : plus de télé, plus de radio, plus d'info, juste le bouche à oreille du début de l'histoire... et je ne crois pas que les gens aiment à voir le côté propre et réel des choses. Peut-être que, finalement, là-haut tout va bien. De toute manière, on n'ira pas plus bas...
 
Lorsque, deux cents ans plus tôt, la bombe G avait détruit le sud de l'Europe et une partie de l'Afrique, une mer gigantesque, un petit océan, s'était créé entre les deux continents. Ceux qui avaient pu rejoindre le rivage à la nage s'étaient installés provisoirement sur les côtés, puis y étaient restés. Et alors que le mal commençait à bouillonner au nord, faction contre faction toutes dirigées vers un même but de destruction, les rivages du sud étaient encore des coins où il était possible de se promener seul sans se faire tuer. Pour elle, c'était encore différent, puisqu'elle avait épousé l'un des voyous qui était devenu les plus influents sur la côte. Il n'était d'ailleurs plus un voyou : c'était un homme d'affaires, quelqu'un de respectable et de considéré, voire souvent craint. Même souvent, en fait. Elle, l'avait rencontré lorsqu'il était revenu du large, sur un radeau de bois, puis l'avait accueilli chez elle, alors que ses parents étaient toujours en vie. Il n'était rien à l'époque. Un peu à la fois, simplement, les choses s'étaient faites, puis ils avaient quitté le logis quelques jours, pour un voyage. Elle n'y revint jamais.

Alors qu'elle était plongée dans ses pensées, les dix hommes armés qui la protégeaient jour et nuit sillonnaient la plage en silence, dans leur costume noir, mitraillette à la main.

Aujourd'hui, la vie était pour une elle une succession de brises et de tempêtes auxquelles elle ne se mêlait jamais : elle entendait les coups de feu et les tirs de mortier, du haut de la propriété, mais savait que Jim dressait entre elle et le crime un mur de tranquillité. C'était à dire vrai la seule condition qui l'avait incitée à le laisser se lancer dans les trafics : la paix. Elle pouvait tout à fait vivre au milieu de vipères, si tant est qu'aucune d'elle ne se permettait de l'approcher. Et si, dans son comportement, on pouvait distinguer un tantinet d'égoïsme, elle estimait que cela n'était en réalité qu'un réflexe d'auto-défense primaire et féminin. Ruser pour rester en vie.

« Madame Lucie ? » lança l'un des gars.

« Oui ? »

Il s'inclina dans une marque de respect.

« Madame Lucie, il faut rentrer, la junte veut attaquer le centre-ville. »


« Pas par là, la deuxième chambre !

- Ok. Passe-moi la corde je vais préparer le nœud. Gaffe ! Gaffe ! »

Une ombre se profila au détour du couloir, projection morbide dont la naissance avait été favorisée par l'éclairage halogène du bâtiment. L'interne se matérialisa, puis pris le parti de se diriger dans notre direction. En face de moi, Johnson, plaqué dans l'embrasure d'une porte, retenait son souffle en lui jetant de brefs regards inquiets. Je n'avais jamais fait ce genre de chose dans ma vie, mais j'avais le sentiment étrange que tout cela m'était déjà arrivé, puis compris que j'avais très certainement l'une de ces réminiscences que le docteur Stevenson attribuait à une angoisse passagère. J'ai lancé mon bras derrière mon dos, attrapé la poignée de la porte de la chambre 8 – dont j'avais vu le numéro juste avant – puis fait vaciller lentement le montant de bois et de métal, qui a grincé légèrement ; assez pour attirer l'attention de Gégé – l'interne. C'était un type d'environ dix-neuf ans, qui avait dû sa place au Studio grâce à son père, un chirurgien du 16ème arrondissement, un truc du genre ; un richard fini aux dents longues. Il pressa le pas dans notre direction, tandis que je m'engouffrais dans la chambre et faisais signe à Johnson de patienter quelques secondes. Je n'étais pas préparé à ce que j'allais faire, mais je n'avais de toute manière plus aucun choix. J'eus le temps de voir Johnson rentrer lui aussi dans une autre chambre, puis le battant se referma, et je le verrouillais. Je n'avais que quelques secondes avant que Gégé n'utilise une pièce de monnaie ou une clef pour remettre le verrou en position verticale.

J'ai d'abord terminé le large double nœud de huit que j'avais commencé sur le brin, puis j'ai ouvert la fenêtre, qui n'a émis aucun bruit, et accroché un battant, dont j'ai testé la solidité. Le cube de bois, d'après moi, n'avait pas bougé lorsque je l'avais mis à l'épreuve. Puis j'ai jaugé le sol, à quelques quinze mètres plus bas, j'ai lancé la corde dans le vide, et me suis lancé après elle, les deux pieds sur le mur de brique. Quelques éclats se détachèrent dans un crissement et tombèrent en pluie sur l'herbe du parc qui entourait l'ancienne école qui abritait le studio, mais personne n'aurait pu les voir dans la nuit. En face de moi, dans la chambre éteinte, la voix de Gégé résonnait, comme molletonnée dans du coton :

« Je sais qu'il y a quelqu'un. Ouvrez, je ne dirai rien. Allez, ouvrez. »

Déjà, son trousseau de clefs tintait dans sa poche. En quelques secondes, je me suis retrouvé quelques mètres plus bas, au-dessus de la première fenêtre. J'ai pris une grande inspiration, suis allé cherché la corde bien plus bas de la main droite, puis j'ai sauté pour atterrir en-dessous. C'était sans compter sur le fait que, si le montant de la fenêtre que j'avais choisi était bien solide, le double nœud de huit que j'avais fait large pour pouvoir récupérer la corde une fois en bas en lui donnant du jeu l'était beaucoup trop. Je n'ai pas eu le temps de toucher le mur, et je suis tombé d'un bloc jusqu'au sol. Formé à l'escalade, j'ai inconsciemment pris le parti de me laisser couler en arrière, et avec le recul, je pense que ça a été ce qui me sauva la vie, puisque la terre, en pente, et recouverte d'une végétation dense, me permis de poursuivre ma roulade en arrière sur un parterre de buissons et de ronces qui amortirent le choc. La corde se coinça autour d'une branche plus solide que les autres, et m'arrêta sec dans mon mouvement. Le brin me brûla la paume, et une douleur lancinante me vrilla les reins, mais je n'avais pas crié. Seul le bruit des branches cassées aurait pu attirer l'attention des gardiens, et ils entamaient à ce moment précis leur troisième poker de la semaine dans la cahute située à l'autre bout des locaux. Néanmoins, je savais que Gégé passerait la tête par la fenêtre d'ici quelques secondes, et je relevais les yeux : j'étais en partie abrité de son regard par deux ou trois arbres, mais le brin de la corde, d'un blanc éclatant, ne lui échapperait pas. Oubliant la douleur, je me suis donc relevé, j'ai remonté la pente, fait glisser la corde le long de la branche sur laquelle elle s'était coincée, puis je me suis rejeté en arrière, en la couvrant de mon corps.

J'entendis au même moment la voix de l'interne :

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »

Puis un silence, puis le bruit d'une fenêtre que l'on ferme. Soit il n'avait pas compris, soit il avait préféré ne rien voir. En tous les cas, il restait une chance pour qu'il vienne par ici, et il fallait que je file illico presto. Je me rassis, et entrepris de lover la corde, lorsque la fenêtre s'ouvrit à nouveau. Dans un sursaut, je tentais de masquer à nouveau l'éclat blanc qu'il était possible de discerner au milieu des fourrés, mais la suite me rassura :

« Pssst ! Pssst ! Grant ! Johnson au comptoir ! Grant ! T'es là mec ?

- Ouais ! Chut ! Je te lance la corde, dépêche ! »

Il me fallut une dizaine d'essai pour réussir à l'atteindre, mais j'y parvins grâce à un coup de chance. La pente escarpée, et la présence de la végétation si près du mur m'empêcha d'avoir un angle assez large pour que la manœuvre passe totalement inaperçue, mais personne ne sembla nous entendre. Quelques minutes plus tard, Johnson était au sol, et nous détalions comme des lapins en prenant bien soin de contourner les grandes étendues découvertes du parc.
Le Studio avait choisi cet ancien lycée pour plusieurs raisons, dont notamment son emplacement, dans une campagne presque inhabitée, et la taille de ses locaux, qui seraient à même d'accueillir tout le matériel et le personnel nécessaire aux premières expérimentations. L'éloignement de tout milieu médicalisé permettait également à ses communicants de conserver un voile de mystère sur ce qui s'y déroulait. Et l'accès n'était pas autorisé à tout un chacun. Les créateurs du Studio avaient par là réussi à se fabriquer une petite forteresse en pleine France rurale, et les habitants du coin n'y prêtèrent même pas attention, d'autant que le maire leur avait promis bon nombre de gains grâce à son installation. Nous faisions partie, d'une certaine manière, d'un grand groupe financier qui avait décidé de fabriquer français, et je crois que c'est comme ça que nous étions perçus. Enfin, quand je dis nous, je veux dire : « eux ». Johnson et moi n'étions que les fruits de leur expérience, et, bien que mêlés d'une certaine manière à l'agencement des faits et au courant de leurs intrications au cœur de la société, nous n'avions ni notre mot à dire, ni notre blé à moudre. Nous étions passifs. Mais assez réactifs pour être au courant de certaines informations comme celle-ci.

Johnson m'avait dit que, une semaine avant son arrivée, il avait vu une poignée de journalistes brandir leurs micros face au docteur Stevenson, qui avait fourni des réponses précises, mais totalement fausses, et il riait presque en comparant ce qu'il savait avant à ce qu'il avait découvert. Moi, je ne pouvais que l'écouter : rien n'avait filtré avant que je n'arrive. J'avais été là avant le début même. Forcément, je ne pouvais rien savoir de ce qui se disait dehors.

Le parc que nous avons parcouru ce soir-là, je l'ai revu deux fois, par la suite : à notre retour, et lorsque j'ai définitivement quitté le Studio. C'était un parterre gigantesque, qui communiquait, il me semble, avec un petit bois sur l'un de ses côtés. Des arbres et des buissons avaient été plantés, probablement par des paysagistes, tant leurs emplacements revêtaient un aspect artistique – ou décoratif, en fonction du soin accordé à telle ou telle parcelle. Certains étaient encore taillés par Al Gonnets, le jardinier qui avait été embauché deux mois plus tôt, par souci de respecter les lieux, mais je compris vite que l'endroit était bien trop grand pour qu'un seul homme ne lui suffise. Johnson et moi nous sommes laissés glisser le long des fourrés, jusqu'à atteindre le mur sud.

« Mes fringues sont dégueulasses, ça marchera jamais.

- T'inquiète, on passe chez mon frère, il habite dans le XIIème. Tu vas voir, il a sa propre manière de faire la chouille. »

Je sentais, le long de mes jambes, la marque souterraine des futurs bleus en formation, et le tissu rêche de mon pantalon beige griffer par endroit les plaies et les éraflures dues à ma chute. Mes vertèbres me faisaient toujours mal, mais je savais que je n'avais rien de cassé. J'en avais vu d'autres. En revanche, une petite branche s'était plantée juste au-dessous du coude, le long de mon avant-bras, et avait creusé un trou d'environ un centimètre de profondeur dans ma peau, qui avait, selon moi, plus ou moins atteint le muscle. La corde, que je tenais de la même main gauche, me semblait plus difficile à porter. Je la laissais à Johnson, qui pris soin de l'accrocher autour d'un pilier du mur d'enceinte, d'une petite dizaine de mètres, surplombé de tessons de bouteille.

« C'est plus bas de l'autre côté : six mètres je dirais. On peut sauter. Allez grimpe !

- Mec, reste plaqué, ils peuvent encore te voir d'ici ! »

Je tournais la tête, puis me rendis compte que l'arbre qui nous abritait rendait en réalité notre fuite impossible à remarquer pour qui nous regarderait des étages les plus hauts du bâtiment, à quelques centaines de mètres, noyé dans la nuit comme un manoir abandonné. Lycée et internat catholique, il s'était vu doter lors de sa construction d'une petite église, dont on apercevait le clocher ici, et qui donnait au tout une allure moyennageuse. Tout ça me rappela soudain les romans d'aventure et d'espionnage que je lisais gamin, et un frisson sourd mais pétillant me remonta le long de la colonne vertébrale. On entendait quelques hiboux, au loin, et parfois un vol d'oiseaux faisait frémir les branches de la végétation alentour. En face de nous, au centre d'une petite plaine, une mare de quelques mètres de diamètre creusait un trou dans l'herbe. Quelques lumières étaient encore allumées à certains étages, mais je ne distinguais ni bruits ni signe d'alarme. Dans le meilleur des cas, nous pourrions rentrer sans que personne ne se rende compte de rien. Il fallait simplement espérer qu'aucune Envolée ne soit programmée cette nuit.

J'ai attrapé la corde et me suis hissé jusqu'au sommet, non sans difficultés, du fait de ma chute précédente. Johnson, un genou au sol, le dos voûté, jetait un œil sur le chemin de terre qui serpentait de l'autre côté, le long d'un massif d'arbres dont les branches bruissaient sous la brise chaude et légère de l'été.

« Des caméras ? demandais-je.

- Non, justement, c'est bizarre. Je vois rien à quelques mètres, mais il fait trop noir. Il vaut mieux sauter et se planquer direct dans les arbres. Je vois où est la route de toute façon. Le taxi devrait pas tarder à arriver. J'espère juste que pour revenir, on aura pas d'emmerdes.

- On verra bien. Allez go. J'y vais preum's. »

J'ai encore une fois pris une inspiration, puis me suis lancé sur la partie du sentier selon moi la moins cahoteuse, et me suis réceptionné par une roulade qui m'amena au pied des premiers fourrés. Je me suis laissé glisser sur le sol jusqu'à y disparaître, ai entendu le bruit sourd de la chute de Johnson, et, en relevant les yeux pour avoir un nouvel angle de vue sur le mur et y distinguer d'éventuelles caméras de sécurité, ai été surpris de le voir à mon côté. Il était plus rapide que ce que j'avais pu croire. Peut-être un allié qui réservait d'autres surprises.

« Tu vois quelque chose ?

- Non. Peut-être qu'ils se disent que personne passe ici.

- Ouais, c'est louche, ils sont trop tarés pour ça. Ca tombe c'est incrusté dans le mur.

- Laisse tomber on y va, on verra bien. »

Il était presque 22h à ma montre, et nous avions réussi la première partie de l'opération. Tout avait commencé la veille, lorsque Pierre Johnson était venu frapper à ma porte, en fin de matinée :

« Yo mec, ça va ?

- Ouais ça va, je me fais chier comme un rat crevé, mais ça va.

- Itou. C'est marrant que t'en parles, j'ai eu le droit d'appeler mon frère y a dix minutes, et il m'a dit un truc plutôt pas mal. »

Il avait suspendu sa phrase et j'avais vu un léger sourire se dessiner sur ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat nouveau.

« Ouais ? »

Evidemment, il avait fait durer le suspense un peu plus longtemps, puis, après que j'eus insisté quelques secondes :

« Eh ben ! demain, un de ses potes d'enfance revient du Kenya. Jusque là, normal. Mais le type est friqué jusqu'au cul et tu sais quoi ?... tu sais quoi ?... il organise une méga chouille ! Chez lui ! Un bordel de château ! À côté de Paname !

- Et quoi ? Tu veux y aller ? Tu te fous de moi ou quoi ? On peut déjà pas chier tranquille, tu veux te casser ? Et tu leur racontes quoi en revenant ?

- T'inquiète, j'ai déjà tout en tête... »

Il avait donc récupéré la corde à midi, en se faufilant jusqu'à la salle du gigantesque gymnase du rez-de-chaussée, puis avait minutieusement étudié un plan des lieux que j'avais trouvé, coincé et poussiéreux, sous des lattes du plancher de ma chambre. De là, il lui avait suffi d'emprunter le téléphone portable d'un des internes, bien trop sûrs de nous pour aller jusqu'à ce type de précautions, pour réserver un taxi pour le lendemain, en précisant bien que le paiement serait effectué à l'arrivée, au 78 chemin des Assises, Paris 12ème. Son frère nous fournirait les premières bières, puis ce serait à nous de jouer.

Au fur et à mesure que nous nous engagions au travers des fourrés, je me surprenais à sourire face à un manque de discipline et de maturité si flagrant. Puis je crus bon d'estimer que cela était probablement le propre de l'Homme que de contrevenir aux lois qui lui étaient fixées.