Embarcadères, débarcadères, des histoires de filles... qui suis-je ?
Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration
J'ai envie de te parler, mais la ligne est bloquée.
***
Tu sais, je ne t'en veux pas. Je ne t'en ai jamais réellement voulu. Disons que tu m'as manqué.
Je suis revenu à la ligne. Une fois.
Deux
fois. Je marque le temps. Je marque mon retour. Les autres, au dehors,
ont grandi. Ils sont devenus si forts que je ne peux plus marcher sans
écraser un de leurs crânes. Je suis devenu fou. C'est dingue : j'ai réussi
à redevenir fou, après la tempête, l'orage, la mort. Je suis redevenu
fou. C'est comme ça. J'ai vaincu la mort deux fois.
***
Alors, tu veux vraiment savoir qui je suis ? ... tu me suis, toujours ?
Mais tu sais, moi, je vais mourir.
Je m'en vais.
Dieu ! ne jamais lâcher : rester soi. Soi ? l'ai-je déjà été ?
Je vais te parler du lever de soleil.
Je
voulais juste te voir sourire encore, et ne jamais oublier qui tu
étais. Je voulais te voir pleurer, être belle en le faisant, simplement
dormir, encore, dormir ; et puis deviner au travers des rideaux ta
silhouette gracieuse et svelte ; t'embrasser une fois encore, faire
l'amour.
Mais je suis seul dans cette obscurité glaçante, dans ce
froid blasphématoire ; je suis seul entouré de personnes qui me disent
que la vitre est à briser. Je suis seul, affrontant, non sans panache,
les créatures putréfiées que le monde me jeta à la gueule. Je suis seul ;
et d'autres, avançant leurs fois propres, n'ont de cesse de me répéter
que je me projette, que j'idéalise, que je ne me focalise que sur moi.
Ceux-là mêmes qui pestent pour chaque tracas du quotidien, qui humilient
leurs pairs.
Je suis seul. Devrais-je penser à un autre que moi ? Ou suis-je moi ? C'est selon.
Je
n'ai pas peur de vous, de vos idéaux, de vos morales. Ma raison s'est
barrée ; mon personnage a foutu le camp. Ce qui m'a vraiment fait peur ?
Quand tous les autres ont rappliqué.
Tous les autres, de la Boîte du Paul Qui Dort : toutes ces histoires sont toujours vivantes.
Et je ne parle toujours pas de moi.
Qui est l'instigateur de ce nouveau rêve ? qui peut le savoir ? et surtout : le sait-il lui-même ?
Je n'ai pas grand chose à raconter. Aussi vais-je vous raconter une histoire.
***
Lorsque la pluie arrêta de tomber, et qu'elle aperçut le sol, elle se rendit compte qu'elle allait mourir.
Elle ne sut jamais pourquoi elle sauta du building. Ni qui l'avait envoyée.
"Le rapport est clair, capitaine : elle a sauté.
- Je le sais. Mais, pourquoi ?
- Elle a eu peur.
- Peur de qui ?
- Peur du monde."
La foi l'avait prise encore ; et elle doutait d'elle lorsque, relevant un nouveau patient pour l'emmener aux sanitaires, ce dernier lui avait proposé une relation sexuelle. Sa foi, mise de côté, elle empoigna le septuagénaire et lui planta deux coups de fourchette dans le plexus solaire, brisant ainsi sa fourchette - et le coeur de l'individu. Les sirènes hurlèrent bien plus tard.
Durant ce laps de temps, elle égorgea six de ses collègues et viola un jeune interne, sous la menace d'une paire de ciseaux récupérée à l'accueil de l'hôpital.
Elle tweeta (note de l'auteur : "tweeter" veut dire note pour soi-même) :
"Le féminisme n'est pas mort. Nous sommes légions. Femmes ou hommes qui n'appréciez pas notre démarche, sachez cela : nous vous traquerons. Nous vous trouverons. Et nous vous tuerons."
Riant en pensant à sa référence (note de l'auteur : référence au film Taken), elle poursuivit sa marche funèbre et démembra, après les avoir éventrées, trois femmes.
Lorsqu'elle se retrouva au sous-sol, elle se suicida, en s'enfermant dans une voiture. Elle avait préalablement, via un vieux tuyau, relié le pot d'échappement à une fenêtre passager.
Vous allez me demander :
"Mais, pourquoi meurt-elle à la fois en se jetant du vide, et à la fois dans une voiture ?"
Et je vous répondrai :
"Mon pauvre garçon, la vie n'est pas si dure. Ne te pose pas trop de questions. Je répondrai à la tienne dans une prochaine histoire."
PS : au fait, je ne suis pas de retour, mais c'est pas loin. Je suis près. Très près de toi qui me lis.
Ah, pardon, connard : c'est plus mon clavier. Connard. ON me l'a piqué.
Le grand ON, celui qui passe à la télé, ce grand fils de putain, ce mangeur de con à la seconde, tiens, j'ai envie de le mettre entre parenthèses, lui, ce grand "mangeur de con" qui fait que chacun de mes mots perd de son sens.
Je te déteste, gros con.
Je devrais dire quoi, ensuite ? tu attendrais une chanson ou un doux refrain ?
J'ai plus rien. Tu m'as tout pris.
J'ai plus une syllabe, je tape plus comme avant, je refroidis. TU me refroidis. Tiens, je devrais intituler ce nouveau monde comme je t'invertis :
"rien"
Tu n'es rien, tu pues, t'es qu'une merde, je te déteste. Tu ne m'inspires rien : t'es que de la merde.
***
Euh... non, faut pas que je m'énerve. Il revient toujours. L'inspiration. Il faut se laisser le droit.
Mais là, c'est la première fois de ma vie que j'ai peur. Pour de vrai.
Je fais quoi, si t'écoutes que du rap de basané abruti, moi ? hein ?
- Qui ça, elle ? la vieille, là, ou la petite fille ?"
Il se retourne sur le côté, rejette l'oreiller, me rappelle une fois encore qu'il est mon ami, et pas mon mec.
Mon ami...
"Non, la brune. Celle qui t'a dit qu'elle te trouve beau.
- Ah, l'autre conne. C'est pas la première tu sais.
- N'empêche qu'elle t'a jeté un regard du diable.
- A toi aussi, elle l'a fait, son coup du "un coup je te regarde, un coup je regarde le mec d'à-côté."
- Tu te trouves si laid à se point ? - Gars, on va pas parler de ça, j'assume mon côté moche, ok ? tu veux aller plus loin en profondeur ?
- Mais pourquoi tu l'abordes pas ?
- Je sais pas, elle me dépasse, de toute façon je perds le contrôle.
- Encore une bière ?
- Ca dépend... c'est toi qui paie ?"
*
* *
Il y a un défaut dans ma vie, dans ma tête, et dans les autres. Je ne suis pas responsable de ce que j'écris et ne veux pas l'être. Je deviendrais fou si un type pouvait me reconnaître dans la rue. Je n'aime plus être vu. Je ressasse des pensées absurdes plus le temps passe, et plus le temps passe, plus je deviens malade ou fou, c'est selon. Pourtant, je n'aurai ni cancer, ni abcès cervical. Je resterai sain.
La solution je la trouve en moi-même, et c'est moi-même qui me soigne. En dehors de toute opinion, de tout tracas, mon corps seul retrouve en lui la force de me porter, quoiqu'il arrive. Un démon, un angélique ? qui suis-je ? une absence, ou une faute ?
Mon histoire a été parsemée de tracas, certains que je réfute, d'autres que j'accueille bras ouverts. En tous points, en tous lieux, et en toutes dates. Je végète au milieu d'herbes arides et mauvaises, et je prie pour que certaines grandissent et évoluent. On ne changera pas le monde.
A la télé, les gens utilisent les mots "petits" et "on", vous l'aviez déjà remarqué ? demain, leur langage évoluera. Et je serai aux premières loges.
23h. Je me connecte sur un réseau social. Indépendant, du reste, indépendant.
Je suis une lesbienne. J'ai donc le droit de foutre le monde à l'envers. Eh, oui.
23h05. Je parle avec mes copines, de tout, de rien. Un message ? oui, un message. Le voici :
"Salut, ça va ?"
Agression. Il n'a pas dit "bonjour", il a dit : "salut". C'est moche, d'en arriver là, de dire "salut" au lieu de "bonjour".
Est-ce qu'il aura de bons mots ? Est-ce que ça sera un con ? je sais pas encore, je vais attendre. Je suis omnisciente.
"Je venais te dire que j'avais réalisé qu'en fait, j'étais gay. Je voulais te le dire à toi, parce qu'à d'autres, ça aurait paru bizarre, je sais que toi tu peux me comprendre. J'ai par ailleurs été agressé hier vers Montmartre, mon mec a reçu un coup dans la jambe de la part d'un clodo sur la jambe duquel il avait lui-même marché, mais son coup - du clochard, s'entend - a été très brutal, à tel point que mon mec a claudiqué du bec à peu près deux mètres, avant de me dire :
"J'ai mal, mec, il m'a frappé."
***
"Aujourd'hui, sur Facebok, j'ai été insulté par vos messages. Vos réactions face au mal qui nous dévore m'ont abruti. Comment ne pas comprendre que, si un chat veut manger EN DEHORS de sa gamelle, nous nous devons de lui faire respecter la LOI ? Je me permets de mettre ces mots en gras pour que vous compreniez bien l'importance de MES propos.
***
La planète meurt. La planète est mourante. Les océans grimpent à vue d'oeil. Les phénomènes cataclysmiques deviennent nature courante. L'essence tue. Le porte-feuille tue. N'avez-vous pas vu mes récentes publications sur Instagram ? les températures augmentent. La planète meurt, à petit feu. Achtague la planète meurt.
***
Vous m'entendez ? on dirait que quelqu'un contrôle mon cerveau. C'est drôle, c'est la millième fois que ça arrive ce mois-ci, mais ça arrive de plus en plus souvent. Le plus marrant, c'est que ce sont les mêmes thèmes qui reviennent, et je vais vous les donner, ci-dessous :
- écologie
- LGBT
- vegan
Est-ce à croire que le net me met en danger ? je ne crois pas. Je vais vous exposer mon point de vue plus bas, dans quelques inst... Crzzz crzz CRZZZ CRZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ
Je ne suis pas sûr d'être omniscient, ni sûr d'être sûr de moi. Mais je sais que nous nous mentons tous quand, décrivant de belles lignes au-dessus de nos corps, nous nous affirmons juges, jugeant les autres. Je ne veux pas être part d'une génération Net-jetencule-flix qui sermonne à tout va ses bons penseurs, sans pour autant se pencher plus avant vers ce que je crois être le vrai altermondialisme. Certains diront que je suis fou, et la plupart sauront que je le suis vraiment. Notre génération plonge vers un à-peu-près qui me rend dingue, et ceux qui comprendront comment s'en démarquer, eux, forceront le passage. J'ai peur que pour les autres, le rêve ne se résume qu'à une vague fumisterie...
***
L'homosexualité existait il y a 2000 ans. La notion d'écologie également. Le véganisme l'était sous Hitler. Vous n'avez rien inventé. Vous ne faites que perpétuer. Ou bien, peut-être, ne faites vous que, père, peut-être, tuer.
Malheureusement, les jeunes ont trop leur mot à dire aujourd'hui. Et il semble bien que certains vieux jeunes, ou certains jeunes vieux, n'aient rien d'autre à faire que mélanger les genres. Et moi ! oh, moi ! moi, j'adore ça ! ça me donne du grain à moudre, de la pelle à truelle, des touches sur le clavier, j'ai la glotte qui dévicave - néologisme, n.d.r -, j'ai les sphincters en ébullitions, la lèvre au bord des lèvres, le con qui déconne, la mâchoire en anamorphose, les reins conditionnés, le foie dément - oh, le foie ! - et la calotte qui se décompose.
Mais, au fond de tout ça, et malgré mon avance et mon âge si peu avancé, et malgré ma bave rance et mes torts si tôt avoués, je vous exècre. Je n'y peux rien, je ne vous aime pas. Je n'aime ni le #metoo ni vos considérations écologiques si tôt consacrées. C'est trop facile.
Parce que nos aînés ont dit la même chose avant vous, parce que vos pères vous l'ont répété mille fois, et vous n'avez jamais rien dit. Et, maintenant, comme la mode, maintenant, parce que c'est MAINTENANT, vous jaillissez, comme par surprise, pour dire :
"Ce n'est pas bien."
Ah, oui, d'accord, vous êtes là. Vous êtes là, mais vous ne faites rien de plus que répéter ce que que les anciens disaient avant. Et vous êtes fiers. Vous pensez avoir créé quelque chose. Vous...
... vous n'avez rien créé. Et c'est ça qui me désole, chez vous : vous vous portez garants de choses que vous ne comprenez pas. Vous vous portez tous comme idoles, tous, les uns, les autres, vous vous laissez pousser la barbe, la moustache, vous vous habillez de manière stylée (achtague j'ai la classe achtague regarde ce que je suis) mais vous ne valez rien. Vous portez des valeurs que vous n'avez même pas digérées. Vous voulez être "végan" - baaAAAg ce mot seul me dégoûte - mais vous ne savez pas ce que c'est. Vous ne savez plus écouter vos pairs.
Ce qui est drôle, dans tout ça ? c'est que ce n'est qu'un effet de mode. Non pas un cycle, mais un effet de MASSE.
Ah, oui ! j'oubliais : les voyages ! Vous voulez tous voyager.
Ah, ça ! vous aimez voyager. Ca vous plaît, hein ? ça vous fait découvrir de nouveaux horizons, de ceux qui ne se découvrent pas sous un clavier. Vous avez - tu as - l'impression deVOIR autre chose. Les gens du peuple, les riches, les pauvres, tu cherches quelque chose, tu vas aux Etats-Unis, et tu reviens, la science infuse, la tête pleine de souvenirs, les mains pleines de trésors, à apporter, à distribuer, à donner, encore, à revoir, à plaindre, et tu maudis tes contemporains, eux, restés là, qui ne savent pas ce que tu as vu, ce que tu as vécu, les routes que tu as pris, les peuplades que tu as croisé.
***
Enfin voilà, ma vie n’apportera rien à personne, on pourrait le dire.
Mais peu importe ; je brillerai pour moi comme je brille pour vous. Vous
verrez dans mes yeux comme un air de défi, et l’on pensera :
« A-t-il perdu la vue ? »
***
T'es encore là ? qu'est-ce qu'en t'en as faire des histoires psalmodiées
d'un vieux con ? t'as autre chose à faire je crois, des problèmes
d'identité sexuelle à régler, des histoires de cul à digérer, le monde à
renouveler, non ? si tu restes encore, et si tu signes, c'est que tu
acceptes, au fond de toi, au plus profond de toi, que tout ça, c'est du
vent, et que le mec qui écrit ces lignes - parce que oui, c'est un mec
qui écrit, et toi, la goudou du fond qui viendra toujours nier, tu peux
aller te faire FOUTRE et si tu rejettes ce fait, tu es toi-même coupable
de tout ce qui s'est dit - ne ment pas, et n'a jamais menti, et ne
mentira jamais, sauf si on lui arrache la langue, mais heureusement, en
France, c'est pas près d'arriver.
D'autant plus que ce mec n'est qu'un artefact. Il n'existe pas, n'écrit
pas en son nom. Il ne parle pas de lui.
(je le répète pour que tous comprennent bien...).
***
Il représente Pandore. Celle qui garda l'espoir.
Et l'auteur, anonyme, silencieux, donne volontiers son COEUR à celle qui
porte l'espoir. Il n'en a cure, car, si vous ne le saviez pas déjà,
l'auteur, son COEUR, il l'a perdu il y a tellement longtemps que le
coeur de son récit, imprimé, représente son... [#placerunmot].
Un nouveau discours, de belles phrases, une consonance en tête. Juste ça. Elles n'ont pas compris, avaient-elles tort ? il y a juste, maintenant, le vide et la foudre. Juste ça.
Je ne suis plus rien. Une machine à broyer. Un fou. Le vide. Et que demandent-elles ?
Rien. Elles broient votre coeur et s'en régalent. C'est drôle ?
Moi, je trouve pas, c'est salaud, c'est pourri, c'est de la merde. Elle sont SÛRES d'être maîtresses en leur propre maison, mais y trouvent elle du plaisir ?
Quand leurs coeurs propres auront, en leur sein même, découvert la magie de la vie, elles reviendront pleurer sous mes chaumières... ma porte sera close.
Je voudrais crever, je ferais pas mieux comme discours.
Et quand le jour se lèvera, peut-être qu'elles pigeront...
Voilà, c'est tout. Parler ? ouais, je le fais, je le ferai toujours. Je n'arrêterai pas, quels que soient les discours.
J'ai un don : je vois le futur. Je ne suis pas le seul, on dirait que nous sommes beaucoup.
Je vois ta chanson arriver, je vois le feu rouge au croisement et la voiture qui se plante de manière misérable. Je ne suis pas devin.
Je ne suis pas l'un de ces communicants de merde. Ceux qui te jugent et te jaugent, enfin, qui prétendent le faire. Puis, qui, une fois leur journée terminée, rentrent chez eux et s'endorment en attendant la suivante. Non, plutôt crever que juste visualiser l'étendue désespérée du champ d'un mètre carré qui représente votre conscience.
Vous vous pensez savants, vous donnez votre avis non comme vôtre, mais comme bon, mais, moi...
... moi, à côté de vous, sous mes allures de débile, je traîne un pâté de maison.
Donc, je disais : j'ai un don, je vois le futur. Je sais ce qui va arriver.
Toi, tu ne sais que comment t'habiller, comment écrire "#metoo", tu ne sais que te faire couper la barbe et te saper. Tu crois que je t'en veux, que je suis aigri, que je suis gros, moche, abruti et lent ? Oh, non.
Je te regarde.
Ca fait des années que je suis sur Terre, que je t'observe.
Tu sais ce qui est drôle ? C'est que tu n'as aucun libre arbitre. Tu suis, tu fuis, tu te crois meilleur, tu penses meilleur, tu es persuadé(e)que tu vaux mieux que moi.
Et tu reçois mes messages, tu penses les analyser, derrière toute ton affaire, tu es sûr d'être en mesure de me mettre à mal. Sûre ?
As-tu déjà réfléchi ? As-tu déjà été toi ? TOI, ce vague concept qui t'échappe, tout communicant que tu es. Sais-tu qui tu es ? Sais-tu, tout juste ? Tu parles, beaucoup, et tu ne mens qu'à une seule personne : TOI.
Je te laisse avec un vieux dicton que je viens d'inventer (oui, tu diras que je suis orgueilleux, ça te fera du bien, laisse-toi couler au milieu des égos):
"Seul, reste seule la conscience d'être, et si je ne l'aime pas, alors c'est que je deviens quelque chose d'autre."
La pièce tombe, retombe sur le bout de la semelle de la chaussure, vient se fourrer au coeur d'une cavité inexplorée, presque sous le zinc. L'homme se baisse, se cogne la tête contre le comptoir, se frotte le crâne, baisse à nouveau la tête en pliant les genoux, sort son téléphone et allume le sol, inconscient de la douleur qui lui fera repenser, demain, à ses gestes hébétés.
Il voit des mégots, des bouts de papiers, mais rien qui ne luise pour de vrai, rien qui ne lui rappelle cette chose qu'on appelle argent, qu'il croit avoir perdu - qu'il a perdu.
L'Homme se redresse, essaie de faire bonne figure, s'adosse au bar, regarde l'Homme du Bar et lui dit :
"Je vais en reprendre deux."
***
Vous savez, je ne suis pas serveur, pas servant, ni porteur de normes qui feraient de moi un hydro-alcoolique. Pour autant, je suis, et resterai, un fier battant et un fiévreux noctambule, capable de penser et de me figurer des idées au-delà de toute vérité pré-établie. Je ne suis pas fier de ce que je fais, je ne me bats pas pour ma propre personnalité ; je suis autre chose. Un "produit", diraient certains ; moi je dis : un Homme.
Ca y est, tout est dit ! j'ai fait les embarcadères, les débarcadères, j'ai fait les filles, j'ai connu les femmes, j'ai hésité et perdu du lest, j'ai cru pouvoir pourvoir, rassurer des amis en manque de tests ; j'ai tout fait. J'ai tout fini ! je me remets à écrire, au nom de mes histoires, de mes personnages, et pourtant... il me manque une chose.
Il manque une chose à mon bestiaire.
Devrais-je livrer ma Maman ?
Quoi ? vous ne comprenez donc pas ? vous n'avez toujours pas compris ? l'écrivain en son sein ? mon Dieu, quel âge avez-vous ?
Tout le monde livre sa Maman. Un jour ou l'autre, tout le monde la donne. Je vais vous expliquer - rassurez-vous, ça ne va pas durer longtemps.
La Maman est un fruit délicieux qui contient de précieuses substances aux goûts parfois amers, parfois délicats, la plupart du temps roses et sans semblants. C'est le principe de la Maman. Sauf si vous confondez Maman et mère. La mère est différente, amère comme dirait beaucoup, comme voudraient croire certains, la mère est infidèle et chante chaque jour les mots presque proches du refrain. La mère est folle, si vous voulez mon avis, enfin - ça n'est que le mien.
Au plus on la cueillit, au plus elle se froisse, au plus on la mange ; d'au moins elle ne froisse pas. D'amour, d'atours, d'attentions, la mère est une résurgence facile et sublime, un joyau dont on ne perçoit pas les contours, car elle seule sait vous la mettre en bouche.
Vous voulez la tuer ?
Allez-y : l'amer est immortel.
La mère, elle, est mortelle.
C'est de cela dont je vous parlais tantôt. J'aurais bien fait une conclusion dont vous me connaissez le secret, mais mes mots s'épuisent.
Ils n'existent pas. Je pourrais en citer plein, de mémoire, en laisser d'autre de côté, juste faire comme si de rien n'était. Aujourd'hui... je suis heureux.
Tu as voulu me tuer, je ne t'en tiens pas rigueur, et si je l'exprime aujourd'hui aussi, c'est que je sais que je n'aurais pas pu te tuer, toi aussi. Redondance.
Enfin, je vais tourner, en rond, rond, rond, et je déteste ça. Oui, je t'aime, toi qui me lis, et je n'arrive plus à te haïr, qui que tu sois. C'est drôle, l'effet des années. Il semblerait que mon personnage devienne - crois-le, ou non - peu à peu, moi.
Je crois que c'est ça qui me redonne la force d'écrire. La redondance. La répétition.
Tu peux raconter n'importe quoi à un lecteur, pourvu qu...
"... qu'il quoi ?
- Tu recommences ? je croyais que tu étais crevé !
- Crevé ? moi ? mais, mec, tu peux me suivre pendant dix ans que je serai jamais crevé !
- Prouve-le.
- J'avais voulu faire "..." comme à l'ancienne, comme d'habitude, jouer le débile. Je me souviens de toi, quand tu écrivais tant ; tu passais de la musique et les mots défilaient comme par magie. Ca n'est plus pareil maintenant ; si la musique ne te fait plus rien ; tu n'écris plus non plus. Je me trompe ?
- Il n'y a donc plus rien qui te ressemble ?
- Si, il y a toi.
- Et moi, qui suis-je ?
- Je suis toi. Je suis ces mots et ces abruptes envies, ces volatiles conneries qui ne seront jamais dites ; ou au contraire : ces stupidités affolantes que tu brasses contre vents et marées, toujours seuls, de toute façon personne ne t'écoute, toujours affriolant et médusant les méchants et les raies soeurs, tes discours enragés et enflammés contre l'audit apporté par une quelconque destructrice goule solitaire qui sera prête à mettre tes gentils arguments à mal. Que lui rétorqueras-tu ?
- Que je t'aime, fais-moi un bisou.
- Un bisou ? pourquoi ? t'es qu'une merde.
- Tu pêches par ton bon vouloir.
- Et toi, par la reconstructuration soudaine de ton esprit. Je refuse toute discussion avec toi.
- Ah ! Alors, adieu, le monde, adieu, moi-même, si je me perds dans ce type de débats. Bonne chance à qui veut bien y foutre les mains. Et mes amitiés aux perdants.
J'ai perdu ma raison d'être, perdu ma foi, perdu mon envie d'écrire. Je n'ai pas écrit.
Je commence à perdre le don de littérature (entendez, le don de ne pas parler pour soi). Je commence à m'ennuyer.
Je vais vous proposer un texte, et c'est dur, parce que c'est la première fois que je me donne la liberté d'exprimer des choses depuis à peu près un an. Enfin, mon personnage.
Tout me semble laid à l'heure où j'écris ces lignes. Mes genoux sont comme collés, mes doigts lents, ma pensée frigide, et mes yeux scrutent chaque faute à tel point que je me suis donné le droit de réécrire chacune de ces lignes au moins dix fois. Je vais me répéter, je le sens, je vais être d'un chiant hallucinant. Que dire au spectateur ?
"Donne-nous de tes nouvelles !"
Avec plaisir. A qui.
...
... eh bien... euh... à toi ?
Enfin, toi qui me lis, si tu me lis, depuis le début, tu sais que je ne t'ai jamais laissé, si j'ai failli dans ma tâche, c'était juste parce que je cherchais d'autres moyens de communications, d'autres possibilités de me laisser aller.
Si, je t'ai laissé, dans cette renaissance, c'était juste pour mieux pouvoir me donner une opportunité de mettre le monde à nos pieds.
J'ai hésité pendant de nombreux jours, de nombreux écrits, et d'où je te parle, crois-moi, les jours ne sont pas plus beaux qu'avant.
Ce qui a changé ?
Tu me le demandes pour de vrai ?
Tu ne te souviens pas de cette chanson qui rôde dans ta tête ?
Non ?
Moi, je m'en souviens. Elle m'obsède. J'ai changé de coeur, mais jamais d'amour. Amour.
Reviens, plus tu en fais, plus tu en seras grand.
Reconstructurer, c'est avant tout mettre en avant les briques de nos heures délicieuses pour faire de nos vies présentes les mailles amoureuses qui mettent en lumière ce petit-quelque-chose d'élégant.
Reconstructurer, c'est faire de six heures à six heures le parcours, et - à défaut d'en être fier, savoir en porter les graines.
Reconstructurer, c'est défaire et construire, mais, surtout, à la fin, se foutre une balle dans le pied.
Il y a eu quelques discordes, mais ça marchait quand même. Je ne savais pas l'expliquer ; je crois que j'étais amoureux. L'étais-je ? ou faisais-je semblant ?
Puis, peu à peu, il y a eu ces risques, ces rixes, ces paroles sans intérêt. Il y a eu des débats sans queue, et sans tête, des délires manichéens censés prouver au monde la valeur de notre monde insensé : car nous étions amoureux. Un jour tu avais dit :
"Paul, je t'aime, je t'aimerai toujours."
Et le second :
"Qui es-tu, toi, qui ne me connais pas ?"
...
...
...
Est-ce que j'aime ? Est-ce que je peux aimer ?
Est-ce que c'est de ma faute ?
Mes yeux se brouillent ; je t'assure : je voudrais en dire plus, mais là, j'ai juste mal partout. Mon corps saigne de partout, je perds tout, je ne suis plus rien. Et je devrais encore dire merci ?
...
...
Je n'ai pas d'autre choix : le Paul qui dort va devoir se réveiller.
A tout ce que l’homme considère comme
mystique. Aux couchers de soleil.
1. Espace
L'espace rouge ralentit, puis se gara le long du trottoir. Il
faisait froid, nuageux, et quelques gouttes commencèrent à tomber
sur le toit de la voiture. Un homme en sortit ; il était plutôt
grand et élancé, et sa démarche trahissait un stress important.
Son visage était ferme, à en croire l'expression décidée de ses
yeux marron. Il marcha quelques mètres puis s'arrêta net, à la
manière d'un fugitif au courant de sa propre filature. Finalement,
il fit demi-tour, et pénétra dans une banque au logo bleu et blanc.
Patriotisme idiot, pensa-t-il. La porte se referma derrière lui.
Bordel de merde. Il en avait besoin. Il lui fallait son shoot.
Vite. Où est la thune ? Non, pas là. Ici, non plus. Les poches,
vides. Les tiroirs, vides. Plus de montre à vendre, plus de voiture
à voler. Sa tête lui tournait, et il aurait juré qu'une armée de
marteaux s'en était prise à lui. Avancer, encore. Saisir la veste.
Marcher, encore un peu, ouvrir la porte, descendre les 3 étages,
sortir dans la rue. La pluie ne retenait même plus son attention. Il
marchait, le regard dans le vague, les mains dans les poches, chaque
pas le faisant rebondir sur le trottoir, chaque passant croisé
augmentant son stress. Puis il vit la banque, l'espace rouge, la
pluie sur son toit, et l'homme qui venait de sortir du bâtiment,
fouillant les poches de son long manteau pour trouver les clés de
son véhicule. Il était grand, mais pas forcément fort. Il ne vit
pas ses yeux, mais son profil n'avait rien de dangereux. Une chance à
saisir. Il sortit un canif de sa poche et s'avança à grands pas
vers sa future victime.
"Nous sommes désolés, votre réserve bancaire est
insuffisante pour effectuer l'opération demandée." Merci, je
sais, pensa-t-il. Tant pis pour les chocolats et les fleurs, il
trouverait bien l'occasion de se faire pardonner à la fin du mois.
Il récupéra sa carte bancaire, donna un léger coup de pied à la
machine, plus par dépit que par colère, puis repartit vers sa
voiture. La pluie tombait abondamment, aussi remonta-t-il son col en
pressant le pas. Il jeta un œil à sa montre. Minuit moins 10. Il
plongea une main dans sa poche gauche, à la recherche de ses clés,
noyées au milieu d'un melting-pot d'objets inutiles. Soudain, il fut
projeté contre la portière.
"File ta thune enculé." murmura le détenteur du
couteau qui venait de se glisser sous sa gorge. Le métal était
froid, et apparemment acéré. La voix était rauque et tremblante.
Son rythme cardiaque s'accéléra, et il reçut une impulsion
d'adrénaline qui lui réchauffa les tempes. Ses pensées
commençaient à se bousculer dans sa tête. Il faisait nuit, il
pleuvait, il n'y avait personne aux alentours. Scénario rêvé. Pas
de lumière, pas de bruit, pas de témoins.
"Je suis à découvert." lança-t-il à l'adresse de
l'inconnu qui lui pressait la tête sur la vitre. Le couteau commença
à s'énerver en dessous de sa pomme d'Adam.
- Vide tes poches ! Magne !" L'arme glissa le long de sa gorge et la sensation glacée
disparut. Il se retourna et aperçut son agresseur, toujours
menaçant. Il était plutôt petit, habillé d'un pantalon en toile
noire et d'une veste Scotch. Ses cheveux étaient coupés au carré,
et son visage semblait dur et froid, à la manière d'un militaire.
Plusieurs cicatrices lui zébraient les joues. Seuls ses yeux rouges
étaient habités d'une lueur de démence. Il tremblait. Un drogué.
Le couteau oscillait de gauche à droite, mais ne semblait pas tenu
fermement. Une chance à saisir.
Le supposé drogué sortit l'homme de ses pensées en hurlant
un "qu'es'tu fous ?" qui retentit en même temps qu'un coup
de tonnerre.
" Je vous laisse ma voiture si vous voulez. Mais je crois
que j'ai ce qu'il vous faut..." Son ton était resté mystérieux et posé. Il vit que cela
marchait ; les yeux de son agresseur se firent plus perçants, comme
intrigués. La réflexion commençait à se mettre en place. Alors,
très doucement, l'homme à l'espace détourna son regard vers la
banque, comme si quelqu'un se tenait sur le seuil. Son agresseur,
l'apercevant, tourna la tête une demi seconde. Ce fut une demi
seconde de trop. La victime lança son bras droit vers le couteau et,
tendit qu'il l'agrippait, son pied gauche vint se placer derrière le
talon opposé de son ennemi. Il n'eut qu'à tirer pour faire tomber
cet assemblage de chair, d'os et de muscles, qui s'écrasa sur le sol
dans un cri de rage. Le couteau en main, l'homme à l'espace saisit
la main droite et l'épaule de son adversaire. Il poussa, sa main
coulissa sur le cou du drogué, et en moins de trois secondes
l'ex-agresseur s'était retrouvé immobilisé sur le ventre, une main
dans le dos, l'autre frappant violemment sur le bitume trempé.
L'homme à l'espace resserra sa clé de bras et appuya doucement le
couteau sur la nuque de sa proie inopinée. " J'appelle les flics." murmura-t-il pour lui-même.
Fourrant l'arme dans sa poche, il récupéra son portable par la même
occasion, et composa le 17. Le téléphone se mit à sonner. "Police, j'écoute ? dit une voix lasse et monocorde.
- J'appelle pour signaler une agression au coin de la rue de
Pi..."
Il s'arrêta net, une vive douleur entre les omoplates. Sa main
gauche relâcha son étreinte sur le drogué, et sa jumelle s'ouvrit
doucement pour laisser échapper le portable qu'elle retenait. Il y
eut un deuxième coup de couteau, puis un troisième. Lorsqu'il
s'effondra sur le sol, l'homme vit son sang couler sur le trottoir.
Il sentit qu'on fouillait dans ses poches. Il y eut un bruit de clés,
de portières qui s'ouvrent et se claquent, puis un vrombissement de
moteur. L'espace, aussi rouge que son sang dégoulinant dans le
caniveau, emmenait loin d'ici les deux hommes qui revendraient sa
voiture pour se payer leur dose. Saloperie de banque, pensa-t-il
avant de fermer les yeux.
I. X
Gaël Ramboidt était un jeune homme sympathique. Ses nombreux
amis l'appréciaient, l'admiraient, et ne se permettaient pas de le
poignarder dans le dos. Du haut de ses 24 ans, il n'avait pourtant
jamais adopté le modèle méritocratique. Il tenait juste à vivre
sa vie, sans se soucier de ceux qui le toisaient de haut. Mais les
gens l'aimaient. Il faut dire qu'il était assez charismatique, pas
forcément grand, juste de taille moyenne, possédant un corps
robuste et entraîné. Car Gaël Ramboidt aimait le sport autant que
les arts, dont la musique et l'Inde. Ses longs cheveux noirs
coulaient sur son cou, ses oreilles et ses épaules. Généralement,
il les attachait. Mais pas aujourd'hui, car on était dimanche. Un
chat passa dans la rue, et Gaël le regarda par l'unique fenêtre de
son trois pièces meublé et chauffé. L'animal tourna la tête, et
détala aussitôt, comme à la recherche d'un reste à se mettre sous
la dent. Le jeune homme se gratta la barbe, aussi noire que ses
cheveux, puis se replongea dans ses partitions.
Car Gaël Ramboidt était musicien. Il avait un orchestre à
mener le soir même, et l'heure n'était pas à la rêverie. Ses
doigts fins et longs saisirent un stylo, qui alla gribouiller un
pizzicato fiévreux au-dessus d'une rangée de noires. Ah, elles
étaient bien rangées, les noires, prêtes à mener la danse. Puis
Gaël tourna quelques pages, les inversa, et continua ce qui était
pour lui un plaisir pendant quelques heures.
Lorsqu'il eut terminé, il s'allongea sur son lit, sortit une
cigarette et l'alluma en signe de victoire. La fumée coula entre ses
minces lèvres, remonta le long de son visage bien dessiné, passa
entre ses grands yeux qui lui donnaient un air rêveur et naïf, puis
vint caresser son large front, avant de s'échapper par la fenêtre.
Un métro passa et ébranla le bâtiment.
Un appartement à moindre
prix en plein centre-ville, cela n'avait pas que des qualités. Au
moins, il était au rez-de-chaussée, et n'avait pas à trimballer
son matériel sur plusieurs étages. Lorsque sa cigarette arriva à
terme, Gaël se leva, la jeta par la fenêtre, et commença à mettre
en ordre ses affaires. Le radio-réveil posé sur la table basse
bancale indiquait 16h07. Départ prévu à 18h. Logistique, accueil
des musiciens, de 18h à 20h. Il n'aimait pas répéter sans cesse
avant chaque concert, car c'était pour lui une source de stress et
de monotonie inutile. Il était beaucoup plus excitant d'arriver
quelques minutes avant, en se demandant si tout allait bien se passer.
Et généralement, tout se passait bien, car Gaël, malgré une
certaine dose d'insouciance, avait des notions précises des mots
"ordre", "horaires", "prévoyance" et
"prudence". Il y avait toujours un mécanisme en éveil
dans son cerveau, qui travaillait à des solutions en cas de
problème. Rêveur, certes, mais tête en l'air, certainement pas.
Deux heures. Cela lui laissait le temps d'aller faire un tour. Il
prit son blouson, attacha ses cheveux à l'aide d'un élastique
blanc, enfila un jean propre, une paire de chaussures, et sortit.
Bien paraître, quel désordre. Il ferma la porte à clé, regarda
fièrement la porte de son appartement, son nom gribouillé sur un
papier au-dessous de la sonnette, puis fit demi-tour vers l'entrée.
Virage à gauche, ouverture, fermeture, quelques pas dans la rue, et
le froid qui le saisit. Gaël s'alluma une autre cigarette en
marchant, puis décida d'aller prendre un café. Il ne faisait jamais
beau dans cette ville, et il ne faisait jamais beau dans ce pays non
plus, d'ailleurs. Il marcha le long d'un boulevard, tourna à droite,
marcha encore cent mètres, puis s'arrêta en face d'un petit bistrot. Sur la
devanture, à côté des sigles "1664" et "HEINEKEN"
s'étalait en grandes lettres blanches "Univers Parallèle".
C'était un très vieux bar qui avait été repris il y avait
plusieurs années de cela, mais le nouveau propriétaire, de son
prénom Marc, n'avait pas pris soin de changer son nom.
"Ca me
plaît bien comme ça, ça fait mystérieux, et les clients adorent",
répétait sans cesse l'homme bourru de 51 ans.
Marc, c'était en
quelque sorte le puit à potins. Si quelque chose se savait en ville,
Marc en était informé. Son "bistronouchou" comme il
l'appelait avait tout d'un pub typique : murs de pierre blanche,
parquet de bois presque noir, usé par le temps, comptoir verni sur
lequel s'étalaient des cendriers, des bières et parfois des
clients, bières à pression, bières en bouteille, fournée de
whiskys, de bourbons, de rhums, et autres alcools en tous genres,
tabourets à l'anglaise, traces de mégots, tables basses, tables
hautes, clients soûls, non saouls, quinquagénaires en pause et
jeunes sortant du lycée, le tout dans une ambiance enfumée et
presque toujours joyeuse.
Le dernier incident en date remontait loin,
très loin, mais il était de taille. Un groupe de skinhead avait
refusé qu'une famille sud-africaine rentre dans le pub, prétextant
des idéaux racistes infondés. Marc s'était interposé, et, le
temps que la police arrive, il avait perdu deux doigts et un oeil.
Son corps était couvert de plaies et de coups ; deux de ses côtes
étaient brisées. Les vitrines de l'établissement éclatèrent dans
la nuit, et sur la devanture furent taguées des croix gammées,
quelques menaces, et beaucoup d'insultes. La majorité pensait que
Marc fermerait son bar. Pourtant, il ne céda pas, et Gaël restait
persuadé qu'au contraire, son agression l'avait conforté dans son
combat, le combat d'un homme qui était près à donner sa vie pour
défendre ce qu'il considérait désormais comme son bien le plus
cher : son pub.
Marc n'avait ni femme, ni enfant. Il était resté marié
plusieurs années avec une jeune femme qui avait un fils, mais elle
avait disparu du jour au lendemain, sans crier gare et sans laisser
de traces. Il avait connu Gaël lorsque celui-ci avait débarqué
avec ses partitions, ses idées et sa jeunesse pimentée. Marc
l'avait traité chaleureusement très rapidement, s'en faisant un peu
le fils qu'il avait perdu plusieurs années auparavant. Cela faisait
maintenant 5 ans que le jeune homme venait chaque jour à l'Univers
Parallèle. Parfois pour un café, souvent pour une bière avec ses
amis, ou alors, lorsqu'il avait le temps, pour discuter et s'asseoir
avec celui qu'il appelait, pour plaisanter, "le pirate borgne".
II. M. Dupont
Gaël sortit de l'Univers Parallèle à 17h12 exactement, après
avoir bu deux cafés, une bière, et entamé une longue discussion
sur la réglementation des ventes de calendriers d'éboueurs avec
Marc.
Parler de tout et de rien, se changer les idées, rien de mieux
pour réussir une bonne symphonie.
Gaël sortit une énième
cigarette, la coinça au coin de sa bouche, puis baissa la tête pour
offrir au feu un rempart contre le vent. Ainsi occupé, il ne vit pas
venir M. Jean-Paul Dupont, cadre de TelComIn, société de
télécommunication réputée mondialement. Il le heurta à
exactement 20 mètres du bar qu'il venait de quitter.
M. Dupont,
quant à lui, revenait de sa mise au point mensuelle. La "grande
secousse", comme il l'appelait le plus souvent, consistait en
une série de visites dans les différents points de vente de TCI,
afin de sermonner les vendeurs, de remettre les choses à leur place,
et de faire bien devant le client. Car chez TCI, le client était un
pigeon exploitable à 100%. Officieusement, en tout cas.
Officiellement, il était roi.
M. Dupont rêvassait. Il se demandait s'il pourrait se payer
cette petite piscine assez "chicos" que tous les grands de
ce monde possèdent. Ses seuls frissons, ses seuls moments de joie
restaient du domaine financier. Ainsi, se faire déranger en plein
nirvana par un jeune fumeur aux cheveux longs l'exaspéra à moitié.
"Oups, excusez-moi ! lança Gaël en posant sa main sur
l'épaule de M. Dupont.
- Parce qu'un "monsieur" est trop
difficile à offrir ? répondit le cadre avec un regard aussi noir
que son costume deux pièces acheté récemment pour quelques
centaines d'euros.
- Euh... excusez-moi... monsieur ? tenta Gaël
dans une grimace interrogative.
- Voilà qui est mieux. Si j'étais
vous, je regarderai où je marche. Et puis j'arrêterai cette
drogue. dit M. Dupont avec assurance, en pointant la cigarette
fumante.
- Pas de problème, m'sieur. Bonne journée." s'excusa
Gaël en souriant.
M. Dupont détourna les yeux et reprit son chemin. Une voix le
héla quelques secondes plus tard. C'était le jeune homme, arrivé
au bout du trottoir.
"Eh, au fait... joli costard vieux pirate !"
Gaël souriait quand il rentra chez lui, se remémorant le
profil de son interlocuteur. Une étrange sensation l'envahit après
qu'il ait tapé le code de son immeuble et ouvert la porte. Une vague
impression de déjà-vu. Ce type lui faisait penser à quelqu'un.
Petit, visage neutre, celui d'un homme qui en a vu, bien fringué...
et quelques cicatrices sur les joues.
Etrange. Très étrange.
Mais
sa magnifique sonnette lui fit oublier cette rencontre. Il pénétra
dans son appartement, et entreprit de dormir jusqu'à 17h45 pile.
Puis café, clope, et en avant pour l'orchestration d'une reprise
personnelle de l'Opus n°50 de la Pavane de Fauré, un de ses
morceaux classique préféré. Gaël enleva son manteau, son
élastique, ses chaussures, son jean propre, s'allongea sur son lit
et s'endormit au milieu du vacarme grandissant des voitures et des
passants.
III. Orchestration de souvenirs
Il faisait nuit, il faisait sombre. Seul un point rouge
brillait dans l'immensité ténébreuse qui entourait Gaël. Celui-ci
était vêtu de noir, entièrement de noir. Des pieds à la tête. Il
marchait sur un sol invisible, qui semblait s'enfoncer sous ses pas.
Il entendit une voix, lointaine et étouffée, une voix féminine. "Va... hier... pense beaucoup... fleurs... mère..."
Une douce sensation de chaleur l'envahit, et il se mit à
marcher en direction de la lumière. C'est alors que sa jambe gauche
disparut. Gaël tomba sur le flanc, et se mit à ramper. Quel étrange
environnement, pensa-t-il. Sa jambe droite s'envola elle aussi, puis
son bras gauche, et enfin son bras droit. Il resta là immobile
quelques secondes, se demandant s'il pourrait un jour atteindre cette
lumière intrigante. Il n'eut pas le temps de se pencher plus sur
l'idée, car un pieu étincelant tomba du ciel et lui transperça le
dos.
Sonate au clair de lune.
Une minute, vaguement.
Puis une autre minute, plus intensément.
Gaël se réveilla doucement, ouvrit les yeux, et lança sa
main droite sur son réveil. Radio Classique. Il bailla, se releva
doucement et s'assit sur son lit. 17h45. Ce rêve étrange, le jeune
homme le faisait toutes les nuits depuis qu'il avait emménagé seul.
Au départ, il l'assimila au stress, à la fatigue, et à la peur de
la solitude.
Lorsqu'il se fit des amis, lorsqu'il fut habitué à
vivre seul, il le prit pour une peur du changement. Maintenant, il
s'en foutait. Il avait consulté un psychologue, qui avait décidé
pour lui qu'il souffrait d'une phobie du noir, qu'il était
claustrophobe, et 40€ s'il vous plaît, revenez me voir dans 1
semaine. Gaël n'y retourna jamais.
Il se leva, vérifia si le liquide présent dans la cafetière
était encore chaud - il l'était -, s'en servit une tasse, puis
s'assit sur une chaise, en face de la fenêtre. C'était son petit
rendez-vous quotidien, la grosse femme habillée en rouge qui
promenait son chihuahua. Ponctuelle, elle arriva, comme les autres
jours, à 17h51, se dodelinant comme le ferait un boudin sur pattes,
appelant son coco, son petit Albert, qui la rattrapa en sautillant.
Gaël s'alluma une cigarette et ouvrit la fenêtre. Elle disparut au
coin, puis revint quelques minutes plus tard, un sachet plastique
dans la main, sermonnant Albert parce qu'il avait décemment "fait
caca sur le trottoir". Le musicien fut pris de pitié pour
l'animal, éteignit sa cigarette, griffonna encore quelques mots sur
ses partitions, puis s'habilla et sortit. Il ferma sa porte, regarda
sa sonnette, en se disant que quand même, qu'est-ce que c'était
beau.
Sa voiture était garée au coin de la rue, une 205 noire aux
allures de poubelle sur roues. Il en ouvrit la portière, posa son
matériel à l'arrière, alluma Radio Classique et démarra. La route
était courte, et si tout allait bien il arriverait à peine en
retard à l'Opéra. A peine en retard ? Certainement pas. Feu rouge. Une minute. Priorité à droite, trois fois, une minute. Camionnette
garée en double file, stop, trente secondes. Clignotant, virage à
gauche, piétons, seconde, virage à droite, puis troisième, puis l'Opéra.
C'était un vieux bâtiment à la façade ovale. La moitié
inférieure de cette dernière était creusée pour masquer l'entrée
du Sanctuaire. La porte se tenait derrière quatre colonnes de marbre qui
soutenait la moitié supérieure, bombée et sur laquelle était
fièrement inscrit "Conservatoire". Gaël connaissait son
histoire sur le bout des doigts. A l'origine construit en 1913, il
avait été partiellement détruit durant la guerre ; l'intérieur
avait été rénové au mieux possible, mais la différence se
sentait énormément, pour peu que l'on s'intéresse à
l'architecture. Gaël gara sa voiture dans une rue parallèle,
récupéra ses affaires, ferma la portière à clé, puis regarda sa
montre. 18h05. Et voilà comment une grosse femme en rouge peut vous
retarder. Le jeune homme soupira, puis rentra dans l'Opéra par une
porte qui donnait sur l'aile gauche. Il traversa deux couloirs, passa
devant cinq portes dont une condamnée, puis pénétra finalement dans
une petite salle, tellement petite qu'il fallait se baisser pour y
entrer. Là, il posa ses partitions, saisit une de ses baguettes, la
caressa doucement, puis s'échauffa.
A 18h34, il sortit de la pièce, la tête remplie de pauses, de
rondes, de tremolo et de clés diverses. Il se rendit dans les
coulisses, où quelques uns des musiciens répétaient encore. Il y
avait deux anglais, un allemand, cinq suisses et trois français.
Soit onze musiciens sur vingt-trois. La ribambelle d'absents était
en réalité partie dans une salle de répétition, malgré le
souhait exprimé de Gaël de ne pas travailler ensemble avant une
représentation. Et ils le savaient, puisque pour la plupart ils
l'accompagnaient depuis son arrivée.
Le jeune homme salua les musiciens présents, puis partit
enfiler son costume en queue de pie. 18h42. Il était dans les temps.
En revenant dans l'auditorium, il croisa Cyril, un jeune musicien
prodige de 23 ans avec lequel il s'entendait à merveille. Plus que
leur âge, c'était leur passion et leur parcours extraordinaire qui
les unissait. Cyril était un adepte du violon, de Mozart et de Henri
Vieuxtemps - dont il partageait sans aucun doute le talent. Il était
plutôt grand, possédant des cheveux noirs bouclés qui retombaient
en de grandes vagues sur ses épaules. De petites lunettes carrées
masquaient ses yeux marron sombres, qui pétillaient de vitalité et
d'intelligence. Son nez, tout comme ses lèvres, était fin et
parfaitement dessiné
"Salut m'sieur le chef ! lança-t-il à l'attention de
Gaël qui ne l'avait pas remarqué, absorbé dans ses partitions.
Il
se retourna, leva les yeux, et répondit.
- Alors, ce stress ?
- Quel
stress ?" répondit Gaël du tac au tac.
Cyril sourit.
"Laisse tomber. On fait comme on a dit,
alors ?
- Oui, tu lances en solo avec le thème A, et tu le reprends
à la 56ème mesure. Ca ira ?
- Et comment que ça ira !
- Nickel. A
tout à l'heure ?
- Ca marche. Sois sage !
- On va essayer."
Ils reprirent chacun leur route.
Gaël arriva dans la salle de
concert à 18h49.
Les premiers musiciens commençaient à installer
leur pupitre et à organiser leurs partitions. Les rideaux noirs,
ouverts, dévoilait un amphithéâtre gigantesque, aux sièges bleu
marine.
Gaël se dit que, quand même, malgré les rénovations cela
restait un endroit magnifique, empruntant à l'architecture
néo-classique des grands opéras de ce monde.
Il y avait deux
étages, aux balcons blanc, d'où glissaient quelques draperies
bordeaux. Gaël s'installa sur l'estrade et commença à répéter
dans sa tête chaque geste correspondant à chaque note, pour chaque
musicien, pour chaque partition. L'Opus 50 de la Pavane de Fauré. Ce
soir allait être un grand soir, il en était persuadé.
IV. Spirale
"Il fait froid." dit Mme Dupont à M. Dupont, en
serrant un peu plus ses bras autour de son manteau de fourrure poivre
et sel.
"De toute façon, tu as toujours froid, ma chérie."
lui répondit son mari en jetant un oeil discret sur l'adorable
fessier de la jolie blonde qui venait de passer.
- Et alors ? C'est
pas de ma faute si je suis sensible aux changements de température.
- Hmm.
- Quoi, "hmm" ? Tu sais faire que ça, "hmm".
Même pas un mot, même pas une caresse, tu ne me parles plus mon
Jojo.
- Ecoute, on ne va pas en reparler, tu sais bien qu'en ce
moment, j'ai beaucoup de travail. Et puis, je te parle là. Sans
compter le dîner de ce soir, et la surprise qui t'attend !
- Quelle
surprise ? Pas encore un bouquet de roses desséché comme la
dernière fois, j'espère ?
- Bien mieux, bien mieux..." murmura
M. Dupont avec un ton interrogatif qui faillit rendre sa femme folle.
En vérité, cette dernière allait découvrir, dans deux-cent mètres,
soit exactement trois cent cinquante deux de ses pas, que son mari comptait l'emmener à
l'Opéra, écouter l'Opus n°50 de la Pavane de Fauré. Ce qu'elle ne
savait pas, par contre, c'est qu'il espérait que cette coûteuse
surprise lui permettrait de redynamiser sa vie sexuelle la même
nuit.
Après quelques "oh" de stupéfaction, des "tu
n'aurais pas dû !" et un baiser volé, le couple Dupont pénétra
dans le bâtiment où Gaël finissait de réunir l'orchestre. M.
Dupont avait le siège 242, rangée F, au balcon du deuxième étage,
en face de la scène, et sa femme la place 243. Ils s'assirent, et
Mme Dupont fit remarquer à M. Dupont que son siège était un peu
sale, mais que ça n'était pas grave, puisque c'était un cadeau, et
qu'il avait raison, elle n'allait pas continuer à se plaindre
continuellement. Son mari ne l'écoutait déjà plus, bercé par le
doux parfum de l'hôtesse qui leur avait indiqué leurs places.
Ils patientèrent quelques minutes, occasion rêvée pour Mme
Dupont de souligner le manque de propreté de l'endroit, puis les
lumières s'éteignirent. Seul l'immense rideau noir qui leur faisait
face laissait encore passer un filet de couleur entre ses deux lourds
pans rabattus l'un sur l'autre. Puis l'Opus n°50 de la Pavane de
Fauré débuta.
Il y eut d'abord un son grave, un son de violon, qui s'étira
peu à peu en un mi. Il offrit aux spectateurs quelques notes, thème
principal du morceau. Puis le piano le rejoignit, bientôt suivi par
deux violoncelles, une contrebasse, et trois flûtes à bec.
L'orchestration était parfaite, et chaque son, totalement contrôlé,
s'élançait dans la salle comme un oiseau qui prendrait son envol.
Cette armée de volatiles embellissait les murs, la voûte, les
sièges, et le coeur de l'auditoire. Au premier rang, une jeune femme
lâcha une larme. Le morceau monta en puissance, et les murs se
mirent à trembler de plaisir. Tout devenait beau au fur et à mesure
que les partitions se déroulaient. Puis vint l'apothéose, le grand
moment, la pause qui s'immisçait dans la vie des gens quelques
instants, l'espace de quelques secondes, pour faire vibrer leurs
oreilles et leur coeur : le thème fut repris une dernière fois,
accompagné par deux Yuka, et retentit dans la salle comme un ultime
coup de tonnerre, à l'image d'une apocalypse heureuse qui
emporterait sur son passage toute trace de désespoir, de tristesse
et de peur. M. Dupont avait les yeux remplis de larmes, et il ne
souhaitait plus qu'une chose : dire à sa femme qu'il l'aimait, très
fort, pour toujours. Mme Dupont était transcendée par la musique,
et restait figée, comme emportée dans un autre monde. L'instant fut
fantastique, à mi-chemin entre le réel et l'irréel, entre le
paradis et les rêves, entre le beau et le parfait
Jusqu'à ce que le chef d'orchestre s'écroule.
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2. Univers Parallèle
Gaël ouvrit les yeux. Il tenta de se redresser,
mais n'y parvint pas. Son corps semblait ne plus lui appartenir, et
seuls ses yeux, les muscles de son visage et ceux de son cou
répondaient encore. Il les utilisa pour observer où il se trouvait.
Chambre d'hôpital, murs au papier jauni parle temps, instruments
médicaux, rythme cardiaque régulier, fenêtre fermée, pénombre
légère, draps blancs. Le jeune homme laissa retomber sa tête sur
l'oreiller. Où était-il ? Qu'avait-il bien pu arriver ?
Il se
souvenait parfaitement de l'opéra, de sa queue de pie, du rideau qui
s'ouvre sur ces centaines de gens, de Cyril qui lui sourit
discrètement, de sa baguette qui se lève, des premières notes qui
naissent dans les mains de son ami, de l'orchestre qui semble
s'éveiller et offrir au monde son plus beau cadeau... puis plus
rien. Trou noir.
Sans être méthodique, Gaël savait relier des
liens de cause à effet. Il avait probablement eu un malaise, et on
l'avait amené ici. Mais pourquoi dans un hôpital ? Etait-ce grave ?
Pourquoi ne sentait-il plus son corps ? Et où étaient ses affaires,
ses amis ?
Il fallait qu'ils sachent qu'il était réveillé.
Peut-être que Cyril attendait dans le couloir, ou en compagnie d'un
médecin.
Le jeune homme cria.
Rien.
Il recommença. Toujours rien.
Il allait ouvrir la bouche une troisième fois lorsqu'il entendit des
pas rapides dans le couloir.
La porte grinça, s'ouvrit, et une
grosse infirmière pénétra dans la pièce. Elle avait de courts
cheveux teints en rouge, des yeux verts, et son visage était tartiné
de maquillage : fond de teint, fard à paupières, rouge à lèvre...
tout en elle semblait refléter la luxure et le vice, qui plus est
lorsque sa blouse blanche laissait entrevoir son énorme
soutien-gorge... rouge également. Gaël la détesta du premier
regard, sans raison précise. Jusqu'à ce qu'elle ouvre une bouche
énorme en signe de "O", fasse de grands yeux étonnés, et ressorte de
la pièce en courant.
"Qu'est-ce que c'était que cet hôpital de
malades ?" pensa Gaël, avant de se rendre compte du pléonasme.
Il
tenta encore une fois de se relever, sans succès. Soudain, la porte
s'ouvrit de nouveau, et un médecin apparut. Il était plutôt petit,
aux cheveux blancs, et paraissait pressé par le temps. La grosse
infirmière le suivait. Il s'approcha de Gaël.
"Bonjour, je suis le Dr. Acha. Comment vous
sentez-vous ?
- Euh... pas trop bien. Je ne sens plus mon
corps.
- C'est normal, après si longtemps, il n'est pas
rare que les muscles soit atrophiés. Mais ne vous inquiétez pas, la
rééducation vous permettra de marcher à nouveau.
- ...
- Vous êtes sûr que vous allez bien ?
- Pourquoi dites-vous "si longtemps" ?
Je suis resté dans les vapes... plusieurs jours ?"
Gaël eut l'impression, l'espace d'une seconde,
que le visage du Dr. Acha avait pris une mine inquiète. Mais
celui-ci reprit calmement :
" Pas exactement. M. Fauré."
Noir.
Noir.
Noir.
" Pas exactement. M. Fauré."
Gaël
repensait sans cesse à cette phrase, et à tout ce qui avait suivi.
Il avait d'abord été totalement décontenancé, répétant
plusieurs fois que son nom à lui, c'était Ramboidt, pas Fauré.
Mais le médecin avait insisté.
"Ecoutez, vous avez eu un accident, il est
normal que votre mémoire en ait pris un coup. On appelle ça le
symptôme post-traumatique. Vous voyez de quoi je parle ? Lorsqu'une
personne subit quelque chose de grave, de choquant ou d'humiliant, il
arrive que le cerveau choisisse volontairement de ne pas faire
remonter les évènements à la surface.
- Je n'ai rien subi de troublant, docteur. Je suis
tombé dans les pommes. Vous croyez que mon cerveau en a quelque
chose à foutre ?
- Calmez-vous, s'il vous plaît, vous n'êtes pas
en état de vous énerver.
- Putain, mais je m'énerve si je veux bordel !
Vous arrivez là avec votre flot de conneries et vous croyez que je
vais vous croire ?
- Je ne vous demande pas de me croire, je vous demande de m'écouter. Quoique vous
pensiez, quoiqu'il se soit passé, votre corps ne réagit plus. Vous
allez devoir suivre une rééducation, et ce sans discuter - à moins
que vous ne souhaitiez perdre l'usage de vos membres."
Gaël ne comprenait plus rien. Ce pseudo docteur
était en train de le baratiner, mais il s'était trompé de pigeon.
" Bien sûr. Une rééducation qui reviendra
à plusieurs centaines d'euros. Allez trouver d'autres malades à
entuber.
- Je crains que vous ne m'ayez pas compris : vous
n'avez pas le choix. Et vos soins seront entièrement pris en charge,
ne vous inquiétez pas.
- Que je ne m’inquiète pas ? Vous déconnez ou
quoi ? Vous me pondez des conneries, là ! C'est quoi ces histoires ?
Cet accident ? Vous le sortez d'où ?"
Le docteur sembla perdre patience, et haussa le
ton :
"Vous ne vous appelez pas Gaël Ramboidt,
mais Philippe Fauré. Vous n'êtes pas musicien, vous êtes, ou
plutôt vous étiez, libraire. Vous ne vous êtes pas évanoui, vous
avez été poignardé de trois coups de couteau dans la nuit du 12 au
13 août 1998. Suite à cela, vous êtes tombé dans le coma. Vous
venez de vous réveiller. Nous sommes le vendredi 15 septembre 2007.
Et vous allez suivre une rééducation.
- Albert, vous n'auriez pas dû lui dire !"
le sermonna l'infirmière.
Le docteur se retourna, laissant traîner son
regard et ses yeux ronds sur Gaël, et chuchota quelques mots à
l'oreille de la grosse. Puis il se leva, et alla chercher quelque
chose dans un tiroir, en face du lit. De dos, il était impossible de
savoir ce qu'il faisait. Enfin, après avoir ouvert trois tiroirs, il
fit volte-face, saisit un fauteuil posé dans le coin gauche de la
pièce, l'amena près de Gaël, et lui tendit un petit miroir
rectangulaire, qui reflétait une image bien étrange. C'était un
homme d'une quarantaine d'années, aux yeux marrons et aux cheveux
noirs, coupés courts. Son nez, plutôt important, semblait plonger
entre ses deux lèvres épaisses. Une fine moustache et un début de
barbe coulaient sur les joues et le menton.
" Vous avez fêté vos 45 ans il y a bientôt
un mois. Bon anniversaire."
Gaël semblait comme mort. Son visage était
neutre, ses yeux dénués de toute expression, et il était devenu
extrêmement pâle.
"... 9... ans ?" murmura-t-il
doucement.
Et il s'était évanoui.
A son réveil, il faisait nuit. Des dizaines de
questions lui trottaient dans la tête, mais aucune n'avait de
réponse. Il pesa le pour et le contre : s'il devait chercher des
explications, il lui fallait sortir de cet hôpital. Or, cela restait
impossible tant que son corps ne réagissait pas. Gaël pris la
décision d'accepter la rééducation, aussi longue fût-elle. Il
s’endormit.
Il rêva de son concert, de la Pavane de Fauré,
des musiciens qui écoutaient sa baguette comme lui écoutait leur
musique… puis tout se troubla, et il se mit à pleuvoir dans
l’Opéra. Les murs devinrent brumeux et s’évanouirent. Des
nuages sombres prirent leur place, tandis que sous la scène se
dessinait un asphalte noir et trempé. Gaël se retrouva devant un
distributeur de monnaie qui affichait « en panne ». Un lourd
sentiment de malaise s’empara de lui, s’ajoutant à la pluie qui
le trempait jusqu’aux os. Puis il fit demi-tour, presque
machinalement. Un homme arriva sur sa droite, et instinctivement, le
musicien courut vers lui. Il le plaqua au sol, lui asséna un énorme
coup du droit, saisit un couteau qu’il savait caché dans sa poche,
et lui planta dans le cœur. Le sang gicla et vint se mêler à la
pluie qui coulait dans le caniveau.
Gaël se réveilla en sursaut et en sueur. Il mit
quelque temps avant de se rendre compte qu’il se trouvait dans la
même chambre d’hôpital qu’hier. Un mince filet de soleil
coulait entre les rideaux et venait illuminer les milliers de
particules de poussière qui flottaient dans l’air. Le jeune homme
secoua la tête pour se remettre les idées en place. Comme la
veille, son corps ne réagissait pas. Gaël tenta de bouger sa main
gauche, qui pendait sur le côté du lit, sans succès. Etrangement,
il se souvenait s’être endormi avec les deux bras posés au-dessus
des draps. Pourtant, ce matin, sa position était différente. La
seule explication qu’il trouva était qu’il avait réussi à
bouger pendant la nuit. Son problème était donc d’ordre
psychologique. Il se concentra sur son index gauche, le fixant du
regard comme s’il s’apprêtait à le voir s’envoler. Il resta
ainsi pendant quelques minutes, sans succès. La porte de sa chambre
s’ouvrit alors, et la grosse infirmière pénétra dans la pièce.
« Ah, vous êtes réveillé, dit-elle
joyeusement, ça tombe bien y a une visite pour vous. »
Elle sortit de la pièce sous le regard incrédule
de Gaël. Il le fut encore plus quand une femme magnifique entra dans
la chambre. Elle devait avoir environ quarante ans, et possédait de longs
cheveux blonds, qui lui tombaient sur le dos en une tresse agrémentée
d’un petit ruban rouge. Ses grands yeux étaient de couloir
noisette, et un nez fin accompagnait une bouche bien dessinée. Elle
n’était ni trop grande, ni trop petite.
Parfaite.
« Bonjour Philippe » murmura-t-elle en
s’approchant de son lit.
Sa voix tremblait
- Vous devez faire erreur… mon nom à moi c’est
Gaël. »
La jeune femme se mit à sangloter doucement.
« Les médecins m’ont tout raconté… tes
trous de mémoire, tes souvenirs… mais ne t’inquiète pas, ils
vont s’occuper de toi. Bientôt tu te souviendras de tout. »
Elle fit une pause, baissa doucement la tête,
s’essuya les yeux, puis reprit, avec une voix faussement plus gaie
:
« Sinon, j’ai pris soin de ta librairie ; sans
toucher à ton bureau, je te rassure. Ca n’a pas été facile, il
fallait y passer presque tous les mois ! Mais je ne voulais pas
abandonner, ç’aurait été comme t’oublier toi… je voulais que
tu te réveilles avec une base pour repartir... parce que…
- Parce que quoi ? s’impatienta Gaël ?
- Parce que moi je suis partie. »
Elle fondit en larmes, et s’écroula sur le
jeune homme.
« Je suis désolée… j’ai été lâche… je
n’ai pas eu le courage d’attendre. Mais tu m’as laissée seule
! Pendant tout ce temps ! Et puis il y a eu François, tu sais, au
boulot. Il a été sympa avec moi quand c’est arrivé, et peu à
peu…
- Putain, mais vous êtes qui ? » cria Gaël en
détournant la tête.
La femme s’arrêta de pleurer, et regarda
l’homme qu’elle tenait dans ses bras. Ses yeux étaient remplis
de larmes.
« … je… qui je suis ? Je ne suis plus rien
pour toi ! J’étais ta femme bordel ! Louise Fauré ! »
Elle sortit sans se retourner.
Après cet incident notoire, Gaël ne revit plus
cette mystérieuse jeune femme. Sa rééducation commença
parfaitement, puisque l’esprit soutenait le corps, meurtri. Le
jeune réussit à marcher au bout de quelques jours, certes
difficilement, mais c’était un début. Il avait récupéré
l’usage de ses mains après sa deuxième nuit. Finalement, au bout
d'un peu moins de trois mois, les médecins avaient refait de lui un animal possédant
toutes ses facultés - ou presque. Et ils l'avaient utilisé comme un animal, expérimentant sur lui des techniques qui fourniraient plus tard aux tétraplégiques une chance de marcher à nouveau. Gaël n'en eut jamais connaissance ; l'humanité était en marche, à cette époque, et le futur devrait voir pléthore de cas similaires.
Le musicien leur avait souvent, voire même à
chaque fois, posé des questions sur son pseudo passé, mais après
son malaise à l’annonce d’une découverte si étrange, personne
n’avait l’autorisation de lui donner quelque information que ce
soit. Ce qui n’empêchait pas Gaël de se questionner sans cesse,
là, au milieu de cette chambre blanche et semblant flotter dans le
temps. Dès qu’il récupéra l’usage de ses jambes, il se mit à
marcher, machinalement, devant la fenêtre, s’arrêtant parfois
quelques instants, levant le nez en l’air ou jetant un regard vers
la porte.
Car il attendait souvent la venue d’une bien
étrange personne, qui était venue le voir quelques jours après
Louise, et qui n’avait cessé de passer le dimanche, quelques
heures, pour lui tenir compagnie. Elle se prénommait Anne, et
prétendait être sa mère.
C’était l’une de ces vieilles femmes,
pourtant si fortes et belles dans leur jeunesse, qui semblaient comme
atteintes d’un fléau incurable, qui leur rongeait le sang, la
peau, le cœur. De nombreuses rides gravées sur son front, sous ses
yeux, ou sur ses joues creusées lui donnaient un air morose, presque
déprimant. Ses deux yeux noirs, pourtant, brillaient encore d’une
faible étincelle, qui semblait appeler la vie, lui demander de
rester encore un peu à ses côtés. Sa bouche pendait en un triste
lobe, et ses cheveux blancs, courts et bouclés, foisonnaient sur son
crâne, sales et emmêlés. Néanmoins, force est de constater
qu’Anne n’avait pas perdu une miette d’un caractère bien
trempée. Energique, butée et provocatrice, elle avait dans les
premiers temps considéré Gaël comme une loque humaine,
dixit.
En quoi Gaël lui avait gentiment répondu d’aller se faire
foutre ; la vieille dame avait alors souri, en s’exclamant que ça
y était, son Philippe était de retour, et qu’enfin elle pourrait
retourner l’emmerder à la librairie. Elle lui en parlait beaucoup,
de cette librairie.
« Ah, mais tu sais, Louise en a vraiment pris
soin, j’y retournais de temps en temps, comme si j’allais dans un
mémorial… et c’est vrai que, même si tes foutus bouquins ont un
peu jauni, ils restent pas trop moches ! Franchement, elle m’a
épatée ta gamine. »
Ce à quoi Gaël répondait que ça n’était
pas sa libraire, ni sa gamine, et si elle pouvait éteindre sa clope,
ç’aurait été mieux. Car, fait troublant, le jeune homme, depuis
son réveil, ne supportait plus la cigarette, et n’en voyait plus
l’utilité. Il avait tenté, lors de ses premières sorties, de
goûter à nouveau à ce plaisir interdit ; s’en étaient suivis
des toussotements, des étranglements, et des remontées de bile. Les
médecins lui avait déconseillé tout produit dangereux pour les
poumons, car l’un deux restait endommagé suite à « son accident
».
Anne lui était alors apparue comme un témoin de son monde, de
sa réalité, car elle correspondait au modèle qu’il se faisait de
la vieillesse.
Mais la fumée, c’était vraiment trop.
Alors il lui
faisait savoir, et elle répondait qu’elle faisait ce qu’elle
voulait, jusqu’à ce qu’une infirmière ouvre la porte, hume
l’air et la foute à la porte.
Les dimanches étaient étranges, et
ils devenaient carrément insensés lorsque Anne lui racontait ce qui
était pour elle des bribres de sa vie d’avant - quoi on dit
bribes ? j’m’en fous.
Elle lui parlait d’une enfance qu’il
n’avait pas vécue, d’un jardin dans lequel il n’avait jamais
mis les pieds, de tasses, d’assiettes qu’il n’avait jamais
touchées, d’animaux dont il ne connaissait pas le nom, et de Louise,
avec qui il avait eu une relation passionnelle pendant six ans.
Et Gaël écoutait, enregistrait en mémoire tout
ce qui pouvait lui sembler utile, comme ce dimanche 4 novembre 2007,
où Anne l’avait profondément troublé.
La discussion s’était amorcée comme tous les
autres jours ; la pluie, le beau temps, les cours du pétrole, la
faune africaine et le coup de pétard à deux heures du mat’.
Sauf que Anne
avait une tendance à disgressionner - néologisme volontaire -, ce
qui pouvait ramener l’analyse d’un ciel bleu à une discussion de
plusieurs heures. Or, alors qu’elle évoquait la voisine d’en
face, elle en vint à lui signaler que sa librairie, située dans la
rue de l’Univers, était totalement parallèle aux maisons d’en
face, et qu’elle lui avait signalé l’après-midi qui avait
précédé son accident, et que d’ailleurs elle ne savait plus d’où
elle le savait, mais elle le savait et c’était ça qui comptait,
et que donc Philippe avait semblé réellement surpris, et que tu
m’avais répondu qu’en réalité tu ne me regardais pas moi, mais
un vieux derrière qui, claudiquant sur un trottoir comme un clodo,
te rappelait étrangement quelqu’un. Alors tu m’avais laissée là
et tu t’étais lancée à la poursuite de ce gars, et puis
d’ailleurs je sais pas ce qui t’a pris, enfin bon.
A ce moment précis, où Anne évoquait le
mystérieux clochard, Gaël eut un moment d’absence. Il se revit,
serrant Marc dans ses bras, au milieu d’une étrange ruelle. Il se
revit l’embrasser, regarder avec gêne des vêtements en haillons
qu’il portait, puis s’en aller, dans une obscurité insondable.
Lorsque Anne était partie, Gaël avait tenté de
ramener ces images devant ses yeux, sans succès. Elles ne lui
disaient rien du tout, et pourtant elles semblaient réelles. Un peu
comme, lorsque parfois le cerveau rencontre une faille, deux messages
nerveux identiques sont envoyés en même temps. Les deux contiennent
la même information, mais l’un d’eux atteint sa cible avant
l’autre, ce qui donne au concerné une vague impression de déjà-vu,
alors que la mémoire qu’il possède de la scène, contenue dans le
deuxième message, n’est arrivée que quelques millièmes de
secondes après le premier.
Gaël se demandait régulièrement ce qu’il
faisait dans cette pièce, et s’il pourrait un jour revoir son
orchestre, son appart’ et ses amis. Il lui vint même à l’esprit
qu’on se jouait de lui, et que plusieurs caméras étaient
dissimulées dans les moindres recoins de sa chambre ; il devint
paranoïaque, ne se montrant plus que pour ses besoins vitaux,
réfléchissant des heures caché sous ses draps. Tout cela semblait
réellement vrai, mais pourtant rien ne concordait. On tentait de lui
faire ingurgiter de fausses informations, on l’empêchait de sortir
du parc, de voir d’autres personnes, de parler aux malades. Il
était comme emprisonné dans les méandres d’une mémoire qui
n’était pas la sienne. Cette situation ne pouvait durer, et Gaël
décida donc de s’évader.
Car même si les médecins le jugeaient rétablis,
ils souhaitaient le garder en observation, encore un mois, car ce
genre d’évènement relevait presque du miracle. Le 26 janvier, à
01h30, le musicien ouvrit doucement la porte de sa fenêtre, passa
au-dessus de la rambarde, s’assit, puis glissa le long de celle-ci,
saisit deux briques rouge avec les mains, posa ses pieds sur la
fenêtre d’au-dessous, et se propulsa dans l’air pour atterrir
dans une zone d’herbe, quelques mètres plus bas. Il amortit sa
chute en pliant les genoux, mais se rendit compte que les activités
violentes n’étaient pas encore au programme.
Gaël se mit à marcher lentement, entre les
buissons, courbé comme le ferait un fugitif, l’œil ouvert,
attentif au moindre bruissement de feuille que fait s’envoler le
vent. Il se glissa entre deux arbres et pénétra dans un petit bois
à proximité de l’hôtel. Son cœur battait rapidement, trop
rapidement, et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front
moite. Un terrible doute l’assaillit, le sentiment que quelqu’un
se tenait là, derrière lui, et était près à l’agresser, lui
faire du mal, le tuer. Plusieurs fois, il se retourna, mais ne vit
qu’un mur blanc entre les arbres. L’hôpital s’éloigna peu à
peu, et bientôt Gaël arriva en face d’une grille de quatre mètres de
haut environ, qui donnait sur une route de campagne et de grands
champs de maïs, qui, éclairés par la lune, ressemblaient plus à
une étendue d’eau infinie qu’à une culture OGM. Devant cette
scène si poétique, si belle, Gaël fut pris d’un immense
sentiment de solitude et de mélancolie.
Imaginez que vous vivez heureux, dans une famille
qui vous aime, que vous aimez, dans un monde qui vous effraie mais
que vous apprivoisez, et que, du jour au lendemain, vous atterrissez
dans un désert immense, aux dunes obscurcies par la nuit, où le
vent brûlant donne sans cesse naissance à des tourbillons de sable,
irritants et malfaisants. Et que l’on vous annonce que vous avez
toujours vécu ici, alors que vous ne connaissez ni la chaleur du
jour, ni la froideur du soir, ni la solitude qui vous habite. Alors,
seulement, vous comprendrez dans quel état se trouvait Gaël.
Il entreprit d’escalader la grille, mais ses
forces n’étaient pas suffisantes pour une telle entreprise. Il
s’agenouilla alors et se mit à creuser la terre. Au bout d’un
petit mètre, il parvint à dégager un passage. Quinze minutes plus
tard, il se glissait sous la ferraille et se mettait à courir sur la
petite route de campagne bordée par l’océan infini, à l’image
de la vie du jeune homme ; calme en surface, tumultueuse et habitée
par de nombreuses chimères monstrueuses en profondeur.
********************************************
3. X + Y = Z
Le lendemain, Gaël, épuisé, atteint une petite bourgade
du nom de Asnières sur Seine. Ville dont il ne connaissait ni le
nom, ni la position géographique. Il se demanda ce qu’était la
Seine, puis pénétra dans un petit bistrot appelé « Aux Canards du
Nord ».
Il demanda au patron où il se trouvait.
Ce dernier, après
s’être demandé si ce jeune homme aux vêtements boueux et à la
peau sale ne s’était pas évadé d’un quelconque asile, lui
appris qu’il se trouvait à quelques kilomètres de Paris, et que
la Leffe était à deux euros. Gaël en ingurgita trois, et sortit du bar à
11h23.
Sa tête lui tournait, et il sentait qu’il n’avait pas bu
d’alcool depuis longtemps.
Il se mit à errer dans les rues, à
l’image d’un être mi-mort, mi-vivant, qui vagabonde sans but.
Puis il trouva la force de rejoindre un arrêt de métro que lui
avait indiqué une vieille dame, et de se diriger vers Paris, ville
qu’on appelait la « capitale », mais qui lui était inconnue.
Il
se demanda s’il se trouvait bien dans son pays natal, lorsque, se
rappelant du bottin consulté dans le bistrot, il se rendit compte
qu’il était arrivé à destination. Il descendit à l’arrêt
Cardinal Lemoine de la ligne 10, remonta à la surface, erra quelques
temps, puis tomba sur une rue qui portait le nom d’Univers. Il
sortit un petit papier de sa poche, sur lequel une écriture nerveuse
griffonnait « 50, rue de l’Univers ».
Il s’y engagea.
22, 24, 26…
Le soleil était lourd.
28, 30, 32…
Et d’ailleurs ses pensées se mélangeaient.
34, 36, 38…
Comme une vague impression de déjà-vu.
40, 42, 44…
Comme le souvenir lointain d’une douleur conservée secrète
durant de longues années.
46…
Gaël avait du mal à respirer, et sa vue se troublait.
48…
On y était. 50.
Une petite devanture s’offrait à Gaël, une devanture
simple, totalement peinte en vert foncé, dont la peinture
s’écaillait. Une façade en bois, usée par le temps, aux vitres
ternies protégée par un lourd rideau de fer. Une librairie. Sa
librairie. L’Univers Parallèle. Gaël, tremblant comme le serait
l’amoureux lors de son premier rendez-vous, jeta une main dans sa
poche. Il en ressortit une paire de clés énormes. Il en introduisit
une dans la serrure du rideau de fer, puis une deuxième, puis enfin
une troisième qui, dans une rotation, émit un lourd déclic. Le
rideau de fer se souleva à 12h34, et la porte s’ouvrit à 12h35.
Elle se referma quelques secondes plus tard.
La librairie était restée très ordonnée, et renvoyait
l’apparence d’une vieille maison qui, restée inhabitée depuis
des années, a conservé une partie de la magie qui la rendait si
belle auparavant. Sa librairie avait pris de l’âge, mais les trois
étagères – une à gauche de l’entrée, l’autre à droite, la
troisième en face – portaient fièrement les centaines d’ouvrages,
les centaines de reliures, les milliers de pages, les millions de
mots, les milliards de caractères qu’elles contenaient. Le jeune
homme était comme l’un de ces explorateurs qui, découvrant une
terre vierge, ne peut s’empêcher d’être fier de fouler le
premier – et peut-être le seul – un pays si beau. Comme un
coucher de soleil qui ne semble s’offrir qu’à nous, rien qu’à
nous. Tous ces moments magiques de la vie qui nous permettent de nous
élever, de contempler l’humanité toute entière et de lui
sourire.
Gaël s’avança doucement, essuyant difficilement ses mains
moites sur son jean. De sa légère barbe, qu’il avait laissé
poussé, coulaient quelques gouttes de sueur. Il s’approcha d’un
vieux lecteur cassette, qui semblait avoir été posé là
volontairement, et rembobina ce qu’il contenait. Le mécanisme
accrocha quelque chose, s’arrêta, puis se mit en route, sifflement
grandissant qui emplit l’air et rappelle le coût élevé du
silence. Pendant ce temps, le musicien parcourut les quelques livres
posés sur le bureau, en face de l’entrée. L’un d’entre eux
attira particulièrement son attention. Sur la couverture était
simplement écrit, en lettres capitales blanche « FAURE ». Juste
au-dessous, en minuscules italiques s’étalait : « sa vie, son
œuvre ». Gaël l’ouvrit à la page marquée d’un ticket de la
RATP, et défaillit.
Au même moment, la cassette termina sa folle course, et dans
un autre déclic, le bouton de lecture s’enclencha, libérant
quelques notes de piano, mélancoliques, lourdes, tristes. La Pavane
de Fauré. C’est alors que Gaël comprit.
Il se souvint de ce SDF qu’il avait croisé dans son rêve,
cette rencontre que Anne lui avait décrite. Car cet homme, c’était
Marc. Il l’avait alpagué, lui disant qu’il le connaissait, et le
clochard s’était retourné. Ca n’était pas Marc, non, ça
n’était pas lui. Il s’appelait Jean. Jean Potier, et avait été
pendant longtemps professeur de français au lycée Louis-le Grand, à
Paris. Gaël l’avait pendant longtemps vénéré comme un jeune
apprenti idolâtre son mentor. Et M. Potier le lui rendait bien, car
il avait su remplacer le père que le jeune homme n’avait jamais
eu. Gaël ne s’appelait pas Gaël, il s’appelait Philippe.
Il se
souvint de sa jeunesse solitaire, durant laquelle sa mère, Anne, lui
avait transmis un intérêt sans bornes pour les livres et la musique
classique. Il avait voulu devenir, à l’âge de 14 ans, musicien,
mais sans succès. Ce qu’il aimait et chérissait ne voulait pas de
lui, et seuls les livres l’acceptèrent en leur sein. Il se souvint
de ses études d’histoire, de sa licence acquise de justesse, de
ses longues questions sur le sens de la vie, ces longues heures de
tristesse, jusqu’à ce qu’il rencontre Louise, à l’âge de 30
ans, au détour d’un bar, le Marc de Café.
Il se souvenait comme
au premier jour de ce petit bout de femme, étudiante en
communication, affublée d’un pull de laine rouge, hideux, et
pourtant si magnifiquement mis en valeur par ses cheveux blonds, si
doux, si parfumés, si beaux… il se souvenait de leurs regards,
alors qu’ils ne se connaissaient pas, et de leurs rendez-vous pris
inconsciemment. Chaque fois qu’il venait boire son café, il la
croisait, femme grande et belle au milieu de la grisaille, et chaque
fois qu’elle venait passer un peu de temps avec ses amies, elle le
croisait, homme solitaire et perdu dans le noir. Puis il lui avait parlé, et elle lui avait répondu, et ils ne
s’étaient plus quittés. Le Marc de Café était devenu le nid de
leur amour, là où, même lorsqu’ils emménagèrent ensemble, il
revinrent sans cesse, tous les jours, pour se rappeler des quelques
moments de rêve qui les avaient saisi, là, au milieu d’une foule
insensible, comme un coucher de soleil qui semble offrir à un monde
avare et cupide une pause dans le temps.
Les années avaient passées, et Philippe aimait Louise comme
au premier jour. Mais comme tous les couples, le leur battit de
l’aile. Philippe se souvint de cette dispute, le soir du 12 août
1998. Elle avait espéré qu’ils partiraient quelques jours en
voyage, juste comme ça, ensemble, comme au premier jour… et
Philippe, l’écrivain, le passionné, avait refusé, prétextant
que sa librairie ne pouvait être fermée du jour au lendemain. Il
n’osait pas lui avouer que, l’après-midi même, en lisant un
livre que sa mère lui avait offert lorsqu’il était jeune, «
Fauré », portant sur la vie du musicien du même nom, il avait reçu
un coup de fil d’un agent immobilier, qui lui annonçait que sa
location arrivait à terme, et que sa librairie devrait fermer, à
moins d’être déplacée ailleurs, ce que Philippe ne pouvait se
permettre.
Il se souvenait avoir raccroché après avoir haussé le
ton, jeté un regard au livre dont il portait le nom, en se disant
que sa vie n’égalerait jamais celle d’un grand homme tel que
Fauré. Puis il était sorti, rentré chez lui, et ressorti moins
d’une heure après, suite à une incartade avec sa femme.
Il se souvenait avoir voulu se faire pardonner, s’être
arrêté à un distributeur où son compte était vide, inquiété
par un étrange pressentiment. Puis il se souvenait de cet homme,
petit, rasé, dangereux. Cet homme qu’il avait cru heurter en
sortant de l’Univers Parallèle, ce cadre aigri et amer. Mais M.
Dupont n’était pas cadre, et ne s’appelait pas Dupont. On le
surnommait « Œil de verre », car dans le milieu de la drogue, les
gros dealers avaient la réputation de repérer de la came de qualité
à l’œil, sans même la goûter. Cet homme qui, aidé de son complice, l’avait poignardé,
brisé, tué, n’était pas M. Dupont. Ce n’était pas M. Dupont.
La lumière illuminait la librairie, comme si la vérité
s’était introduite dans un sanctuaire dont le nom avait trop
longtemps été synonyme de mensonge. L’Univers Parallèle. Car
Philippe s’était menti à lui-même. Il se souvint de ses
dernières pensées, se souhaitant une meilleure vie que celle qu’il
avait pu mener, sans même regretter sa femme, ses passions, ou son
futur. Il se souvenait d’un imbroglio de scènes sans queue ni
tête, durant lesquelles il marchait, courait, rajeunissait,
saisissait une baguette de chef d’orchestre venue de sa passion
pour la musique, fumait une clope qu’il piquait à sa mère. Tout
concordait.
Gaël n’avait été qu’une invention de Philippe. Gaël
était Philippe, et Philippe avait créé Gaël, représentation
parfaite de ce qu’il aurait souhaité être. Les rêves sont
souvent l’expression du subconscient, la haute température qui
ramène à la surface de l’eau les bulles d’air profondément
enfouies, remplis de regrets, de souhaits, et de vie. Gaël avait
émané d’une de ces bulles, et Philippe s’était immiscé dans
ce corps jeune, à l’esprit et au caractère contraire au sien, à
la volonté et au talent décuplés ; la perfection comme il la
voyait. Et il s’était créé un monde à partir de sa vraie vie,
comme si le Y était la réalité et le X le rêve ; comme si la
fusion des deux donnait un Z qui englobait tout, qui avait des
allures de Léviathan, terrible monstre devenu incontrôlable, et né
des peurs les plus grandes. Tout concordait.
Ni souvenirs de ses parents, ni souvenirs de son passé, ni
repères spatiaux précis. Seul l’heure apparaissait dans la vie de
Gaël. Probablement parce qu’elle avait été l’un des éléments
marquant de ses derniers instants. Minuit moins dix. Ce coup d’œil
sur le temps, cette peur de ne jamais rentrer, avait été l’élément
clé de sa vie X, car elle avait fait de Gaël un être réglé comme
du papier à musique, involontairement lié à la ponctualité.
Sa passion pour la musique classique lui avait donné son rang,
sa passion, la place qu’il avait toujours rêvé d’avoir ; enfin,
il était prodige, reconnu de tous, aimé pour ce qu’il faisait, et
doué. Fauré, son nom, avait été la base de son morceau préféré,
car lié à lui inconsciemment.
L’Univers Parallèle, le bar de Marc, n’était que le
refuge illusoire que représentaient en réalité sa librairie, car
là seul il se sentait au sécurité, au milieu de livres qui ne
parlent ni ne meurent. Marc, figure protectrice, tenait son nom du
Marc de Café, car c’était le lien logique entre un pub et les
souvenirs amoureux qui lui étaient associés. L’homme en lui-même
tenait son caractère et son profil de Jean Potier, ancien professeur
aujourd’hui mort de froid, qui, il y a neuf ans, avait renoué pendant
quelques heures avec Philippe, son fils spirituel. Et il lui avait
tout avoué, poussé par les larmes, et la vie dure qu’il menait.
Sa femme l’avait quitté pour un autre, ses enfants étaient partis
au cœur de pays aux noms imprononçables, et sa maison avait brûlé
un soir de Noël. Il s’était retrouvé très vite sans argent,
forcé de vivre sur des revenus qui s’amenuisaient de jour en jour.
Maintenant, il dormait dans la rue, et s’excusait de ses grossières
manières, lui qui, dix ans auparavant, apprenait encore aux élèves
la lecture, et incitait à se plonger dans les mondes magnifiques que
contiennent les romans. Il avait donné à Marc sa force physique,
son caractère forgé au fil des coups durs, et l’agression du
gérant de l’Univers Parallèle était née de l’horrible destin
de Jean Potier, jeté à la porte. Tout concordait.
La grosse femme et son caniche n’étaient autre que
l’infirmière et le docteur Albert, l’une exerçant sur l’autre
une autorité indémontable.
Les rêves que le quadragénaire avait fait toutes les nuits
dans son rêve étaient des retours à la surface, de ces petites
bulles qui remontent doucement vers la réalité, et font entendre,
lorsqu’elles éclatent, les mots des personnes qui veillent, au
chevet du malade. « Ta librairie va bien, j’y suis passée hier.
Je pense beaucoup à toi… j’achèterai des fleurs à ta mère, je
pense. » Silence. « Il faut que j’y aille. Je t’aime »
Ces paroles, entendues dans un rêve, dans le rêve, dans le
monde X, n’étaient autrefois que des bribes de langage. Le Gaël
inventé avait cru, en dormant, rêver de phrases sans queue ni tête,
alors qu’elles avaient bien un sens. Lui n’était juste pas près
à le comprendre.
"Va... hier... pense beaucoup... fleurs... mère..."
lui avait murmuré sa femme les premiers jours qui avaient suivis son
accident.
…
… et puis le rouge, ce rouge, envahissant, partout, naissait
à la fois du pull de Louise, de son espace, et du sang qui avait
taché le trottoir et coulé dans les yeux de Philippe, le soir de sa
mort. Tout concordait. Philippe avait créé Gaël parce qu’un coma
de neuf ans ne se résume pas à de vagues bandes noires, parce qu’un
homme ne peut attendre des rêves que des choses meilleures, parce
que la vie parfaite lui tendait enfin les bras. Mais il s’était
réveillé, quittant le X pour le Y, retrouvant l’enfer en
délaissant le paradis, la Vérité à l’instar du Bonheur.
Maintenant, il savait, et il était bien conscient que plus jamais sa
vie ne serait la même, car il vivrait toujours dans ce rêve qui
avait duré neuf ans, et contenait vingt-quatre années fictives d’illusion.
Philippe ferma les yeux doucement, et, sur les quelques notes
de piano délivrées par le lecteur cassette grésillant, au milieu
d’un doux rayon de soleil qui projetait son ombre sur le plancher,
souleva le bras gauche, cassa le poignet, et ordonna à ses livres,
musiciens imaginaires, de faire vivre la musique.
Sur la table, le livre que Philippe avait fermé il y a neuf
ans venait de se rouvrir.