La Laska est un petit pays situé près du Nord, et pas trop loin du Sud. Le jour et la nuit y sont un peu plus longs, disons. Il y fait froid. Il n'y a pas de pingouins, et pas d'esquimaux. C'est une Ville, une grande Ville, mais elle vit à son rythme, un peu coupée du monde, par la neige et la distance. Qu'importe ? C'est bien comme ça qu'on est tranquille, non ? Et comme disait Gandhi, qui a copié sur ma Maman : "Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde."
Le nuit se levait à peine.
Il avait fait nuit pendant des mois et des mois, toujours le même temps, sans aucune modification. La neige tombait par rafales, envahissait les maisons, délogeait le peu de chaleur qui restait encore au milieu de cet univers froid, clos, totalement fermé.
Emilie remonta le zip de son blouson, mit sa capuche, et ouvrit la porte. La première bourrasque était toujours la plus violente pour l'esprit, mais par la suite tout devenait plus amusant. C'était comme sortir d'un sauna brûlant pour se jeter dans la mer. Personne ici n'y aurait vu un quelconque amusement, à vrai dire.
Dehors, la ville était silencieuse. Les réverbères étaient allumés au creux de la nuit, éclairant, qu'il neige ou qu'il neige, les rues désertes. Parfois, derrière une fenêtre close, quelqu'un agitait les rideaux et jetait un oeil furtif au dehors. On ne sortait pas, parce qu'il faisait trop froid ; ou alors on sortait, mais c'était pour aller à l'intérieur, ailleurs.
Emilie avait du mal à garder les yeux ouverts, et ne pouvait pas se protéger le visage, puisqu'elle tenait sa capuche des deux mains. Le vent tourbillonnait autour d'elle et l'enveloppait, comme pour l'élever vers le Ciel. Puis il sifflotait le long de sa nuque, emmêlait ses cheveux, et, finalement, l'obligeait à tenir sa capuche des deux mains.
Maudit vent. Puis elle s'excusa.
Désolé, maudit vent.
A ce moment-là, bien sûr, elle ne savait pas que quelqu'un l'observait ; ou plutôt quelque chose, une de ces choses tapies on ne sait où, mais qui surgissent toujours au moment où il ne faudrait pas. Celles qui aiment pimenter... ou qui sont là pour ça.
Le loup s'avança clairement au milieu de la rue, marquant d'un pas fascinant et pourtant ostensiblement décidé, la neige blanche, poudreuse, reine en ces lieux, qui pourtant se taisait sous le joug de l'élément.
Au départ, Emilie n'eut aucun réflexe. Ce fut probablement ce qui la sauva : si elle avait eut peur et prit une décision instantanément ; si elle avait ne serait-ce que paniqué, il l'aurait senti, et ne se serait pas pressé pour la dévorer. Dans l'indécision, il avait décidé d'attendre, lui aussi, que quelqu'un marque le premier geste, la première odeur, portée par le vent, qui parviendrait à l'autre, et donnerait le signal.
Au lieu de ça, il y eut une explosion et la boutique de Ted Fürn se déversa quelques pâtés de maisons plus loin. Les deux animaux aperçurent un brasier s'élever subitement dans le bleu sombre et moucheté du ciel, puis une fumée grise annoncer un évènement néfaste.
Quand Emilie détourna le regard, le loup avait disparu. Mais elle le savait déjà, d'une certaine manière. Il suffisait d'être plus rapide, la prochaine fois. Oui, mais, par ce froid, essayez, vous, d'être aussi rapide que ça.
Ted Fürn avait construit sa fortune sur des escroqueries, aussi personne ne le pleura lorsqu'on l'enterra, deux jours plus tard. Sa femme, une veuve, finalement, pas si riche que ça, prit quand même le soin de pleurer son mari à chaudes larmes. A la fin de la cérémonie, la troupe se retrouva près de la bâtisse qui avait semé le trouble quelques jours plus tôt. Le maire, Yvan Ropiz, prit la parole.
"Mes amis, ce qui est arrivé est une tragédie. Néanmoins, il n'y a pas de tragédie sans heureuse nouvelle, et j'en ai une pour vous aujourd'hui."
Oooooh, fit la foule.
"Oui. Notre ami Ted, dans sa tombe, nous livre tout de même un secret : pourquoi sa bâtisse a explosée. Le commissaire Priston est ici pour vous annoncer le pourquoi du comment."
Franck Priston, adjoint au maire pendant quinze ans, promu au poste de commissaire depuis cinq mois, saisit le micro que lui tendait son protecteur.
"Effectivement, Yvan Ropiz a bien raison : nous avons retrouvé le pourquoi du comment, et il se trouve juste ici, parmi nous."
Aaaaah fit la foule.
On appela Emilie. Elle se sentit dévisagée et manqua de s'évanouir. D'autant qu'elle n'avait rien fait, en plus. Le maire et le commissaire semblaient sûrs d'eux, mais dans leurs convictions ils devaient se tromper : où, là était la question.
C'était sans compter sur l'arrivée du loup, qui manqua de dévorer le bras gauche de Franck Priston. Il avait jailli des ruines, caché là depuis le début, qui pouvait le savoir ?
AAAAAAAaaaah fit la foule en hurlant et en fuyant la queue entre les jambes.
Emilie n'avait à nouveau pas bougé. Ca commençait à faire beaucoup. Ce fut peut-être le signal que le loup attendait. Il grogna une dernière fois à l'attention du maire et de son commissaire, puis s'éloigna. Elle comprit, et le suivit.
Les deux hommes restèrent longtemps avachis sur les restes du magasin du défunt Ted, les yeux remplis d'effrois, ridicules pour quiconque n'aurait pas compris la scène. Puis le maire sembla comprendre que son image était toujours en jeu, que le présent n'avait pas changé, et il se redressa.
"Franck, murmura-t-il dans un souffle, Franck, veux-tu bien ne jamais parler de ça à personne ?"
Franck se demanda pourquoi Yvan lui demandait de garder un secret que tout le monde connaissait. Il se posa la question très longtemps, pendant des années, jusqu'après la mort même de celui qui était devenu son ami, et qu'il remplaça au poste de dirigeant. Vingt ans avaient passé, sans nouvelles de la fille et du loup, et sans nouvelles, jamais. Elle avait fui la Ville, fuit la nuit et ses réverbères, partie nulle part, peut-être, et peut-être toujours ici, cachée sous son blouson. L'animal ne l'avait pas enlevée, parce qu'il n'avait jamais obéi à lui-même. Le loup venait d'ailleurs, mais surtout, il venait de quelqu'un. Lorsque Franck comprit cela, il comprit également ce que Yvan avait voulu dire.
Le loup n'était pas venu que pour Emilie. Et Emilie n'était pas partie que pour le loup. Car ce jour-là, tout le monde avait compris, inconsciemment, qu'il y avait dans cette suite de grosses choses, une logique protectrice qui était en action. Il suffisait d'écouter et d'aider, mais il suffisait aussi de ne pas écouter et de ne pas aider.
Yvan et Franck avaient profité de cette logique, en contournant des règles, mais surtout en essayant de se servir des autres pour cela. En tout cas, ils ne l'avaient pas fait assez bien, ou pas assez honnêtement. Ted avait également dû s'enticher d'une bonne part de crime. Sa femme n'avait pleuré que les sous qui brûlaient.
Emilie... c'était là le mystère.
Alors la Ville, la nuit, tremblait de ce mystère, s'en régalait, se laissait enivrer par lui. Il n'y avait plus vraiment de nuit, désormais. Le jour apparaissait sous les lueurs des étoiles, et cela suffisait. On ne demandait pas plus. On avait bien assez. On avait même trop.
Alors on commença à sortir et à laisser le froid et le vent fatiguer les blousons.
On en fabriquerait d'autres, et on le ferait mieux, voilà tout.
Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration
25 juin 2012
19 juin 2012
L'effet "boule de neige" commence par la boule et finit par la neige
La chaleur était à crever dans le bureau de Murielle. Il n'y avait pas de thermostat, mais l'employée était en nage, et cela suffisait à son biologisme pour déduire qu'il faisait chaud, à crever. La porte s'ouvrit, et son responsable entra. Il gérait une équipe de sténographes qui travaillaient ponctuellement pour les plus grandes entreprises du monde. Il était lui-même géré par le docteur Frederic Kodriés, un ancien médecin hongrois qui était depuis quelques années, immensément riche.
Son projet aurait pu voir le jour, fugacement, puis mourir dans l'oubli, si ses sténographes avaient dû concurrencer des dispositifs d'enregistrement audio ou vidéo. Qui aurait eu besoin de pseudo-dactylographes, à l'heure du numérique et de la technologie ? Evidemment, personne. Mais Frederic Kodriés n'était pas seulement médecin, il était aussi observateur : au bout de quinze ans de pratique, il avait trouvé un donc. Kodriés avait l'oeil parfait pour repérer la maladie d'un patient en jugeant simplement de son comportement. Lorsqu'il se plongea dans plusieurs ouvrages relatifs, il comprit qu'il possédait un regard bien plus développé que ceux qui étudiaient le sens de la gestuelle, et décida de consacrer le restant de ses jours à cette pratique. Il compila des archives phénoménales, pendant cinq ans, puis mit près de cinq autres années à les relire, créer des corrélations, établir une logique de lecture. Lorsqu'il eut terminé cette étape, il eut besoin de cinq autres années supplémentaires pour donner une forme définitive à son projet. Il avait établi des critères parfaits pour attester d'un mal ou d'un autre, et prouvait par là que tout était purement somatique.
A soixante-sept ans, Frederic Kodriés donna vie à une agence de sténographie des gestes. Il forma personnellement les deux premiers employés, dont le responsable de Murielle, qui lui transmit par la suite son savoir. Tout consistait en un jeu d'analyse et d'attention : dès qu'un geste, une intonation de voix, par exemple, entraient dans le registre de la "gestuelle maladive" établie par Kodriés, il fallait accorder une attention nouvelle à chacun des prochains mouvements de l'individu. Des répétitions, espacées ou non, des gestes défaillants, et leur type, étaient autant d'éléments qui conduisaient à un premier diagnostic.
Kodriés avait contacté trois prestigieux hommes d'affaire, leur proposant un bilan de santé basé sur une méthode qui détecterait le moindre mal. Puis, lorsque ceux-ci lui proposèrent, chacun de leur côté, un rendez-vous, il refusa, et demanda à ce que tous soient présents en même temps. L'affaire fut extrêmement délicate à mener, mais le vieil homme avait acquis, des relations avec ses patients, un talent insolent pour le mensonge et la ruse. Lorsque les trois hommes se tinrent devant lui, Kodriés leur offrit cigares et boissons, puis prétexta une absence. Les observant à travers une vitre teintée, il établit rapidement des premiers diagnostics.
Quelques jours plus tard, un cancer et des calculs biliaires furent décelés. Seul un des trois hommes était sain. Kodriés constitua alors un carnet d'adresse phénoménal, et devint en quelques mois plus riche qu'il ne l'aurait jamais été en cumulant tous ses avoirs de médecin. Parce que sa méthode pouvait même, parfois, anticiper des maladies, il parvint, finalement, à faire valoir ses théories ailleurs que dans le simple univers financier.
Murielle, si elle était au courant de toute cette affaire, n'en avait cure. Son patron était son patron, point. Seulement, ce qu'il lui avait appris, ça, oui, c'était important. Depuis qu'elle faisait attention à tous ces gestes, elle s'était mise, elle aussi, à établir ses diagnostics, en dehors de son travail. Elle pouvait aider, sans réfléchir, sans se tromper, et tout le temps. Sans se douter une seconde que c'était de cette manière que Kodriés souhaitât qu'elle agisse. Ainsi, en peu de temps, la méthode se répandit aux travers du globe, et des premières écoles vinrent à en être créée. De son côté, Kodriés proposait les services de son équipe à des businessmen, des dirigeants politique, ou de riches particuliers.
Un an plus tard, alors que la profession de Médecin Liseur venait d'être officiellement reconnue au niveau international, les premiers symptômes commencèrent à apparaître. Un peu partout dans le monde, le guide de lecture de Kodriés cessa d'être opérationnel : les gestes révélateurs n'étaient plus effectués, et s'ils l'étaient, aucune maladie n'était en corrélation. Il fallut plusieurs mois au vieil homme pour comprendre que son oeuvre ne pouvait, évidemment, qu'être éphémère : il semblait que l'espèce humaine, dévisagée dans son intimité reptilienne, avait pris le parti, dans un pied-de-nez à celui qui avait consacré toute sa vie à sa thèse, de modifier ses comportements et d'empêcher quiconque de lire en elle. Mais peu importait alors pour Kodriés : les gestes étaient nouveaux, mais ils étaient identiques partout. C'étaient de nouvelles séquences, qu'il était possible de décoder encore une fois. Et plus que tout, c'était la preuve de l'existence d'un inconscient collectif, qui avait guidé l'humanité toute entière, dans un seul geste, à se fermer à un voyeurisme pourtant accepté par toutes les consciences.
L'Homme n'avait jamais été le maître dans sa propre maison. Les Médecins Liseurs furent démis de leur diplôme, invités à suivre un autre charlatan. Kodriés, malgré ses convictions, fut renié et honni. Il n'eut jamais le temps de s'attacher à sa nouvelle découverte, puisqu'il fut assassiné deux mois plus tard.
Son projet aurait pu voir le jour, fugacement, puis mourir dans l'oubli, si ses sténographes avaient dû concurrencer des dispositifs d'enregistrement audio ou vidéo. Qui aurait eu besoin de pseudo-dactylographes, à l'heure du numérique et de la technologie ? Evidemment, personne. Mais Frederic Kodriés n'était pas seulement médecin, il était aussi observateur : au bout de quinze ans de pratique, il avait trouvé un donc. Kodriés avait l'oeil parfait pour repérer la maladie d'un patient en jugeant simplement de son comportement. Lorsqu'il se plongea dans plusieurs ouvrages relatifs, il comprit qu'il possédait un regard bien plus développé que ceux qui étudiaient le sens de la gestuelle, et décida de consacrer le restant de ses jours à cette pratique. Il compila des archives phénoménales, pendant cinq ans, puis mit près de cinq autres années à les relire, créer des corrélations, établir une logique de lecture. Lorsqu'il eut terminé cette étape, il eut besoin de cinq autres années supplémentaires pour donner une forme définitive à son projet. Il avait établi des critères parfaits pour attester d'un mal ou d'un autre, et prouvait par là que tout était purement somatique.
A soixante-sept ans, Frederic Kodriés donna vie à une agence de sténographie des gestes. Il forma personnellement les deux premiers employés, dont le responsable de Murielle, qui lui transmit par la suite son savoir. Tout consistait en un jeu d'analyse et d'attention : dès qu'un geste, une intonation de voix, par exemple, entraient dans le registre de la "gestuelle maladive" établie par Kodriés, il fallait accorder une attention nouvelle à chacun des prochains mouvements de l'individu. Des répétitions, espacées ou non, des gestes défaillants, et leur type, étaient autant d'éléments qui conduisaient à un premier diagnostic.
Kodriés avait contacté trois prestigieux hommes d'affaire, leur proposant un bilan de santé basé sur une méthode qui détecterait le moindre mal. Puis, lorsque ceux-ci lui proposèrent, chacun de leur côté, un rendez-vous, il refusa, et demanda à ce que tous soient présents en même temps. L'affaire fut extrêmement délicate à mener, mais le vieil homme avait acquis, des relations avec ses patients, un talent insolent pour le mensonge et la ruse. Lorsque les trois hommes se tinrent devant lui, Kodriés leur offrit cigares et boissons, puis prétexta une absence. Les observant à travers une vitre teintée, il établit rapidement des premiers diagnostics.
Quelques jours plus tard, un cancer et des calculs biliaires furent décelés. Seul un des trois hommes était sain. Kodriés constitua alors un carnet d'adresse phénoménal, et devint en quelques mois plus riche qu'il ne l'aurait jamais été en cumulant tous ses avoirs de médecin. Parce que sa méthode pouvait même, parfois, anticiper des maladies, il parvint, finalement, à faire valoir ses théories ailleurs que dans le simple univers financier.
Murielle, si elle était au courant de toute cette affaire, n'en avait cure. Son patron était son patron, point. Seulement, ce qu'il lui avait appris, ça, oui, c'était important. Depuis qu'elle faisait attention à tous ces gestes, elle s'était mise, elle aussi, à établir ses diagnostics, en dehors de son travail. Elle pouvait aider, sans réfléchir, sans se tromper, et tout le temps. Sans se douter une seconde que c'était de cette manière que Kodriés souhaitât qu'elle agisse. Ainsi, en peu de temps, la méthode se répandit aux travers du globe, et des premières écoles vinrent à en être créée. De son côté, Kodriés proposait les services de son équipe à des businessmen, des dirigeants politique, ou de riches particuliers.
Un an plus tard, alors que la profession de Médecin Liseur venait d'être officiellement reconnue au niveau international, les premiers symptômes commencèrent à apparaître. Un peu partout dans le monde, le guide de lecture de Kodriés cessa d'être opérationnel : les gestes révélateurs n'étaient plus effectués, et s'ils l'étaient, aucune maladie n'était en corrélation. Il fallut plusieurs mois au vieil homme pour comprendre que son oeuvre ne pouvait, évidemment, qu'être éphémère : il semblait que l'espèce humaine, dévisagée dans son intimité reptilienne, avait pris le parti, dans un pied-de-nez à celui qui avait consacré toute sa vie à sa thèse, de modifier ses comportements et d'empêcher quiconque de lire en elle. Mais peu importait alors pour Kodriés : les gestes étaient nouveaux, mais ils étaient identiques partout. C'étaient de nouvelles séquences, qu'il était possible de décoder encore une fois. Et plus que tout, c'était la preuve de l'existence d'un inconscient collectif, qui avait guidé l'humanité toute entière, dans un seul geste, à se fermer à un voyeurisme pourtant accepté par toutes les consciences.
L'Homme n'avait jamais été le maître dans sa propre maison. Les Médecins Liseurs furent démis de leur diplôme, invités à suivre un autre charlatan. Kodriés, malgré ses convictions, fut renié et honni. Il n'eut jamais le temps de s'attacher à sa nouvelle découverte, puisqu'il fut assassiné deux mois plus tard.
16 juin 2012
Tape en touche
Pourquoi faut-il que j'aie si mal au ventre ?
Ca m'arrive de manière différée : souvent, tout va bien. Des fois, ça va mal. De temps en temps, je ne le sens plus.
Tout ça a commencé il y a un an, à peu près, quand j'ai arrêté de travailler. Je sortais d'une décennie de boulot géré à la fordiste, la tayloriste, je me fous du terme : de l'exploitation. C'est normal, après tout, puisqu'il faut de tout pour faire un monde. Seulement, je ne pouvais plus être celui qui ramassait les restes. Ou tout du moins, pas de cette manière.
Voilà, j'ai pris rendez-vous avec mon responsable d'atelier, et je lui ai transmis ma lettre de démission. Le licenciement à l'amiable a bien entendu été évincé. Il m'aurait fallu beaucoup plus de connaissances et de volonté pour tenter d'extorquer quelques sous de plus à ma boîte.
Au bout de ma dernière journée, j'ai salué mes collègues, que je ne voyais jamais en dehors du travail. Et je suis parti.
En fait, je me disais qu'il me fallait juste une idée. Une idée, un projet, une motivation, une envie, et le reste suivrait. Evidemment, j'avais des idées, des projets, des motivations, des envies, et, plus que ça, l'ambition de mélanger tout ça.
Je me disais qu'il n'y aurait pas de peine. L'argent menait au bonheur, d'une manière ou d'une autre, et si ça n'était pas le cas, il contribuait à mes besoins, me permettait d'être inséré dans la société.
A l'heure actuelle, alors que cinq ans se sont écoulés, je dois dire que ma vision des choses n'a pas réellement changée. Un compte en banque est une vitrine merveilleuse, non ? Tout y est beau à partir du moment où l'on y croit ; l'argent illumine ! Il rayonne, il est une preuve de réussite, d'accession au pouvoir, de volonté, de force, de puissance. D'intelligence, de ruse, de finesse. De mensonges, de pièges, de violences.
Oui, voilà, je ne suis pas altermondialiste, je ne suis pas militant, je ne suis pas intéressé par vos opinions à proprement parler. Après avoir quitté mon boulot, j'ai connu la rue, j'ai connu le voyage, j'ai oublié des centaines de fois qui j'étais, et je m'en suis souvenu. J'ai rencontré des gens, qui ne m'ont jamais regardé plus que de raison, certains parfois liant des pactes avec moi ; et moi acceptant. Puis les brisant. Et moi acceptant. J'ai acheté, j'ai dépensé, j'ai vendu et j'ai brassé de cet argent. J'ai accepté de devoir le faire.
Quand je suis revenu sur les ateliers, à ce moment-là, je me suis posé une seule et unique question, qui a flotté dans l'air pendant que je revoyais mes collègues et que je faisais rapidement demi-tour, à cause des réminiscences.
Qu'est-ce qui les pousse à venir se tuer ici, pour quelque chose qui ne fait que passer ?
J'ai brassé de cet argent : j'ai brassé.
Je n'ai jamais pris exemple sur ce modèle quant à mes autres implications sociales, pour le dire de la façon la plus neutre et large possible. Je n'ai jamais pensé qu'il fallait donner pour recevoir, qu'il fallait acheter des sentiments, ou que je devais me comparer à l'autre grâce à des critères reconnus par la norme.
Enfin, merde ! qu'est-ce qui les pousse à venir se tuer ici ? Ils occupent leur vie grâce au travail. Ils trouvent un équilibre grâce à cela : ils sont heureux, plus ou moins. Ils ne se posent pas vraiment la question, ils agissent.
Je ne comprends pas. S'il est nécessaire d'accepter une telle situation, si nous avons tous le choix de le faire comme nous le voulons, s'il existe réellement un système qui englobe les individus, alors pourquoi laisser un modèle imposer une rémunération ? Ce que je veux dire, c'est que rien ne dit que tout ce que nous faisons ait un sens. A grande échelle nous ne savons pas où nous allons, nous sommes perdus au milieu de rien, et nous explorons ce rien. Nous visons peut-être le ciel... mais après ?
Tout se vaut. A plus petite échelle, quelques barreaux au-dessous, voilà pourtant que cette incertitude se fond en confiance : nous ne savons ni à quoi notre espèce peut servir, ni à quoi elle peut mener, ni à quoi elle aspire ; mais, fébriles, nous invoquons les dieux, face aux autres, pour tenter d'acquérir des parts de ce pouvoir, de cette domination... celle qui les pousse, chaque jour, à venir se tuer ici, pour quelque chose qui ne fait que passer.
Je trouve ça purement amoral, dépourvu de logique, presque stupide. Et pourtant, la voilà partout, dans ses formes les plus discrètes, qui se glisse, s'installe, et à chaque fois finit par rester.
Elle, c'est la preuve, la reconnaissance, l'estimation, le jugement, l'analyse, la critique, le geste, le verbe. Mais pas de ce Verbe sacré qui doit éduquer et instruire, ou plutôt : aider ; non, nous avons affaire aux mots, dans leur forme agressive.
Nous passons notre temps à nous battre, à jouer, et pourquoi pas, après tout ? Seulement, ne venez pas me faire croire qu'il existe une seule manière intéressante de s'amuser, qu'elle s'inscrit dans une logique collective et identitaire, et que chacun choisit son rôle honnêtement.
Dans la vraie logique collective, nous sommes tous les pions. Bien les premiers à agir, oui ; mais les derniers à jouer. Je pense aux cordes qui nous saisissent et nous déplacent sur le plateau, aux stratégies qui se profilent et se peaufinent.
Voilà pourquoi j'ai arrêté de travailler, et j'ai rompu l'équilibre. Mais je ne l'ai fait que pour pouvoir me donner le choix d'en élaborer un autre. Est-ce que j'ai réussi ?
J'ai compris que nous travaillions tout le temps. C'est un effort de chaque seconde, vraiment. Voilà pourquoi le rythme de vie, le respect de l'horloge biologique, comme on l'appelle ; le respect des normes et des valeurs, sont autant de formes d'hygiène intellectuel : le cerveau prend ses marques grâce à des repères, c'est facile.
C'est surtout très ennuyeux. Il n'y a rien de plus ennuyeux que la santé. Parce qu'elle se lie à d'autres choses qui n'ont rien à voir avec elle. Les bons sentiments sont bien le cadet des soucis de la santé : elle s'en fout, elle est en bonne santé.
La santé n'a jamais connu la maladie. Ou plutôt : la santé ne peut vraiment pas piffrer la maladie. La santé est Bien, la maladie est Mal.
Bon, alors, quand j'ai eu mes premiers troubles musculo-squelettiques, à cause du travail, je me suis demandé : tiens, j'ai mal. Ca veut dire que je suis mal ?
J'étais comme la santé ! J'avais eu des années de labeur, mais je me pensais en bonne santé. Puisque je pensais être quelqu'un de bien. Cette logique est absurde, soit dit en passant. Il m'a donc fallu comprendre que la maladie et la santé étaient liées, quoiqu'on en dise, et qu'elles respiraient l'une de l'autre.
Etre en bonne santé, c'est, par contraire, être toujours sur le point d'être malade. Un malade n'a peur de rien, puisqu'il n'aspire qu'à la santé.
Qu'est-ce qui me rendait malade ? L'argent.
La boucle était bouclée. Et comme il n'y avait pas d'échappatoires, je me suis résigné. J'ai laissé tomber ma part d'individualité, et je me suis jeté à bras le corps dans la mêlée, pitoyable par mon aversion et ma cupidité. Je suis devenu riche et puissant. Puis je vais mourir.
Je sers à beaucoup de choses, à beaucoup de gens, comme tous ceux qui ont choisi d'être totalement avec les autres. Je sers beaucoup d'actions et d'actes, très discrètement. Je n'aime plus être vu.
Dans ma quête folle, je ne me sers plus. Je ne suis plus totalement avec moi ; je laisse entrer les idées. Et, souvent, lorsque je repasse près de la mer, je me demande si j'aurais pu mener ma barque et faire aboutir le Rêve que j'avais dans la tête, qui s'est transformé, au bout de vingt-cinq ans d'oubli et d'inattention, en une tumeur qui me poussera bientôt dans la tombe.
Je vous ai tout donné, j'ai construit ma vie à partir de rien, parce qu'il fallait le faire, oh, vous savez, parce que c'est la jungle. Je n'en veux à personne, j'ai appris à pardonner, puisque j'ai été le premier à commettre beaucoup d'erreurs. Je suis serein, ce n'est pas ça. Seulement, je sais que j'avais autre chose dans le coeur, une promesse qui brillait, pour moi, comme rien d'autre au monde. Aujourd'hui, elle n'est plus rien qu'une maladie.
Je n'y ai pas fait attention. Je n'y ai pas donné d'importance. J'en ai été dissuadé. J'ai accepté.
Où est la révolte ? Quand faut-il se battre, alors ? Prendre les choses en main, agir concrètement ?
Je ne suis qu'un pion, et c'est bien la seule certitude que j'emmène avec moi.
Stove Jebs
Ca m'arrive de manière différée : souvent, tout va bien. Des fois, ça va mal. De temps en temps, je ne le sens plus.
Tout ça a commencé il y a un an, à peu près, quand j'ai arrêté de travailler. Je sortais d'une décennie de boulot géré à la fordiste, la tayloriste, je me fous du terme : de l'exploitation. C'est normal, après tout, puisqu'il faut de tout pour faire un monde. Seulement, je ne pouvais plus être celui qui ramassait les restes. Ou tout du moins, pas de cette manière.
Voilà, j'ai pris rendez-vous avec mon responsable d'atelier, et je lui ai transmis ma lettre de démission. Le licenciement à l'amiable a bien entendu été évincé. Il m'aurait fallu beaucoup plus de connaissances et de volonté pour tenter d'extorquer quelques sous de plus à ma boîte.
Au bout de ma dernière journée, j'ai salué mes collègues, que je ne voyais jamais en dehors du travail. Et je suis parti.
En fait, je me disais qu'il me fallait juste une idée. Une idée, un projet, une motivation, une envie, et le reste suivrait. Evidemment, j'avais des idées, des projets, des motivations, des envies, et, plus que ça, l'ambition de mélanger tout ça.
Je me disais qu'il n'y aurait pas de peine. L'argent menait au bonheur, d'une manière ou d'une autre, et si ça n'était pas le cas, il contribuait à mes besoins, me permettait d'être inséré dans la société.
A l'heure actuelle, alors que cinq ans se sont écoulés, je dois dire que ma vision des choses n'a pas réellement changée. Un compte en banque est une vitrine merveilleuse, non ? Tout y est beau à partir du moment où l'on y croit ; l'argent illumine ! Il rayonne, il est une preuve de réussite, d'accession au pouvoir, de volonté, de force, de puissance. D'intelligence, de ruse, de finesse. De mensonges, de pièges, de violences.
Oui, voilà, je ne suis pas altermondialiste, je ne suis pas militant, je ne suis pas intéressé par vos opinions à proprement parler. Après avoir quitté mon boulot, j'ai connu la rue, j'ai connu le voyage, j'ai oublié des centaines de fois qui j'étais, et je m'en suis souvenu. J'ai rencontré des gens, qui ne m'ont jamais regardé plus que de raison, certains parfois liant des pactes avec moi ; et moi acceptant. Puis les brisant. Et moi acceptant. J'ai acheté, j'ai dépensé, j'ai vendu et j'ai brassé de cet argent. J'ai accepté de devoir le faire.
Quand je suis revenu sur les ateliers, à ce moment-là, je me suis posé une seule et unique question, qui a flotté dans l'air pendant que je revoyais mes collègues et que je faisais rapidement demi-tour, à cause des réminiscences.
Qu'est-ce qui les pousse à venir se tuer ici, pour quelque chose qui ne fait que passer ?
J'ai brassé de cet argent : j'ai brassé.
Je n'ai jamais pris exemple sur ce modèle quant à mes autres implications sociales, pour le dire de la façon la plus neutre et large possible. Je n'ai jamais pensé qu'il fallait donner pour recevoir, qu'il fallait acheter des sentiments, ou que je devais me comparer à l'autre grâce à des critères reconnus par la norme.
Enfin, merde ! qu'est-ce qui les pousse à venir se tuer ici ? Ils occupent leur vie grâce au travail. Ils trouvent un équilibre grâce à cela : ils sont heureux, plus ou moins. Ils ne se posent pas vraiment la question, ils agissent.
Je ne comprends pas. S'il est nécessaire d'accepter une telle situation, si nous avons tous le choix de le faire comme nous le voulons, s'il existe réellement un système qui englobe les individus, alors pourquoi laisser un modèle imposer une rémunération ? Ce que je veux dire, c'est que rien ne dit que tout ce que nous faisons ait un sens. A grande échelle nous ne savons pas où nous allons, nous sommes perdus au milieu de rien, et nous explorons ce rien. Nous visons peut-être le ciel... mais après ?
Tout se vaut. A plus petite échelle, quelques barreaux au-dessous, voilà pourtant que cette incertitude se fond en confiance : nous ne savons ni à quoi notre espèce peut servir, ni à quoi elle peut mener, ni à quoi elle aspire ; mais, fébriles, nous invoquons les dieux, face aux autres, pour tenter d'acquérir des parts de ce pouvoir, de cette domination... celle qui les pousse, chaque jour, à venir se tuer ici, pour quelque chose qui ne fait que passer.
Je trouve ça purement amoral, dépourvu de logique, presque stupide. Et pourtant, la voilà partout, dans ses formes les plus discrètes, qui se glisse, s'installe, et à chaque fois finit par rester.
Elle, c'est la preuve, la reconnaissance, l'estimation, le jugement, l'analyse, la critique, le geste, le verbe. Mais pas de ce Verbe sacré qui doit éduquer et instruire, ou plutôt : aider ; non, nous avons affaire aux mots, dans leur forme agressive.
Nous passons notre temps à nous battre, à jouer, et pourquoi pas, après tout ? Seulement, ne venez pas me faire croire qu'il existe une seule manière intéressante de s'amuser, qu'elle s'inscrit dans une logique collective et identitaire, et que chacun choisit son rôle honnêtement.
Dans la vraie logique collective, nous sommes tous les pions. Bien les premiers à agir, oui ; mais les derniers à jouer. Je pense aux cordes qui nous saisissent et nous déplacent sur le plateau, aux stratégies qui se profilent et se peaufinent.
Voilà pourquoi j'ai arrêté de travailler, et j'ai rompu l'équilibre. Mais je ne l'ai fait que pour pouvoir me donner le choix d'en élaborer un autre. Est-ce que j'ai réussi ?
J'ai compris que nous travaillions tout le temps. C'est un effort de chaque seconde, vraiment. Voilà pourquoi le rythme de vie, le respect de l'horloge biologique, comme on l'appelle ; le respect des normes et des valeurs, sont autant de formes d'hygiène intellectuel : le cerveau prend ses marques grâce à des repères, c'est facile.
C'est surtout très ennuyeux. Il n'y a rien de plus ennuyeux que la santé. Parce qu'elle se lie à d'autres choses qui n'ont rien à voir avec elle. Les bons sentiments sont bien le cadet des soucis de la santé : elle s'en fout, elle est en bonne santé.
La santé n'a jamais connu la maladie. Ou plutôt : la santé ne peut vraiment pas piffrer la maladie. La santé est Bien, la maladie est Mal.
Bon, alors, quand j'ai eu mes premiers troubles musculo-squelettiques, à cause du travail, je me suis demandé : tiens, j'ai mal. Ca veut dire que je suis mal ?
J'étais comme la santé ! J'avais eu des années de labeur, mais je me pensais en bonne santé. Puisque je pensais être quelqu'un de bien. Cette logique est absurde, soit dit en passant. Il m'a donc fallu comprendre que la maladie et la santé étaient liées, quoiqu'on en dise, et qu'elles respiraient l'une de l'autre.
Etre en bonne santé, c'est, par contraire, être toujours sur le point d'être malade. Un malade n'a peur de rien, puisqu'il n'aspire qu'à la santé.
Qu'est-ce qui me rendait malade ? L'argent.
La boucle était bouclée. Et comme il n'y avait pas d'échappatoires, je me suis résigné. J'ai laissé tomber ma part d'individualité, et je me suis jeté à bras le corps dans la mêlée, pitoyable par mon aversion et ma cupidité. Je suis devenu riche et puissant. Puis je vais mourir.
Je sers à beaucoup de choses, à beaucoup de gens, comme tous ceux qui ont choisi d'être totalement avec les autres. Je sers beaucoup d'actions et d'actes, très discrètement. Je n'aime plus être vu.
Dans ma quête folle, je ne me sers plus. Je ne suis plus totalement avec moi ; je laisse entrer les idées. Et, souvent, lorsque je repasse près de la mer, je me demande si j'aurais pu mener ma barque et faire aboutir le Rêve que j'avais dans la tête, qui s'est transformé, au bout de vingt-cinq ans d'oubli et d'inattention, en une tumeur qui me poussera bientôt dans la tombe.
Je vous ai tout donné, j'ai construit ma vie à partir de rien, parce qu'il fallait le faire, oh, vous savez, parce que c'est la jungle. Je n'en veux à personne, j'ai appris à pardonner, puisque j'ai été le premier à commettre beaucoup d'erreurs. Je suis serein, ce n'est pas ça. Seulement, je sais que j'avais autre chose dans le coeur, une promesse qui brillait, pour moi, comme rien d'autre au monde. Aujourd'hui, elle n'est plus rien qu'une maladie.
Je n'y ai pas fait attention. Je n'y ai pas donné d'importance. J'en ai été dissuadé. J'ai accepté.
Où est la révolte ? Quand faut-il se battre, alors ? Prendre les choses en main, agir concrètement ?
Je ne suis qu'un pion, et c'est bien la seule certitude que j'emmène avec moi.
Stove Jebs
12 juin 2012
Om mani padme hung
Alors que je ne faisais que sortir mes papiers, le flic eut comme une poussée d'angoisse et hurla.
Lâchez votre arme ! LEVEZ LES MAINS ! Pas un geste !
Ce à quoi je répondis par un sourire qui devait être extrêmement nerveux.
Ce ne sont que mes papiers, c'est vous qui me les avez demandé. Pourquoi j'aurais une arme ?
Calmez-vous.
Mais rien n'y fit. Même fouillé, on m'emmena au poste et je dus passer la nuit là-bas. A mon réveil, ils étaient trois, penchés sur moi, avec de grands yeux ronds.
"C'est lui ? Ce type ?
- Oui, faut croire. On l'emmène."
Le troisième me saisit par les épaules, tandis que celui qui avait pris la parole en premier, et qui semblait être le meneur, attrapa mon sac et le cala en bandouillère en sortant de la cellule où j'avais été enfermé. Les vitres en plexiglass ne laissant pas d'intimité, j'avais dès mon arrivée pris le parti de me taire, que ce soit par les mots ou par les gestes. Je ne leur dirai rien, puisque je n'avais rien fait. Et même s'ils ne m'entendraient pas forcément par la suite, je savais, déjà, que je les maudirai longtemps en mon for intérieur.
Deux agents restèrent devant la porte du couloir où nous avions finalement abouti, après avoir traversé un hall rempli de policiers, et monté un escalier de bois sur vingt mètres, au moins. Tout ici sentait le renfermé, le papier entassé, les archives moisies qui pourrissent en attendant qu'une instance étatique souhaite pencher le nez sur la puanteur et, ce faisant, y passe un grand coup de balai en jetant tout ce qui a été entreposé depuis des années. Puis l'on recommence.
La porte grinça, s'ouvrit, et dévoila une énorme pièce, à haut plafond. De longues colonnes, faites de bois, s'étendait du parquet jusqu'à deux voutes, de tailles égales, ornées de peintures abîmées par le temps. Un long tapis vert couvrait les trois quarts du sol, et sur le bord de la partie qui était le plus éloignée de l'entrée, un bureau appuyait l'autorité de l'homme qui se tenait prostré derrière. Le chef de ceux qui m'avaient amené jusqu'ici me poussa de la paume de la main, puis referma la porte.
Il y eut évidemment un silence. La lumière filtrait par deux fenêtres, sur le mur opposé à l'entrée, et dans la lumière rayonnaient poussière et corps planants. Un moustique ou une petite mouche passait parfois. L'air était chaud.
"Je ne vous expliquerai pas pourquoi je vous ai fait venir, cela n'a aucune importance. Sachez simplement que vous allez prendre un avion, d'ici deux jours, pour parcourir la moitié du globe. Arrivé sur votre lieu de travail, vous n'aurez qu'à suivre les instructions. Vous n'êtes pas choisi pour rien, vous n'êtes rien sans être choisi. Bonne journée M. Oltras."
L'homme baissa les yeux, et reprit le silence. Il ne dit plus rien jusqu'à ce que la porte s'ouvre de nouveau, et qu'on revienne me chercher. En m'éloignant, je lui lançais :
"La politesse est la meilleure des vertus. Quel est votre nom ?"
Et comme il ne répondait rien :
"Alors, vieil inconnu, sache que je n'obéis qu'à une logique : la mienne. Peu importe ce que tu souhaites de moi, je n'obéirai toujours qu'à une logique : la mienne. Tes plans peuvent croupir en enfer que j'y trouverai rien à redire. Tout simplement : je t'emmerde."
Il n'en fallut pas plus pour qu'enfin, celui qui m'avait convoqué relève la tête. Mais, à ma grande surprise, son regard était neutre et paisible. Il prononça, doucement :
"C'est justement ce que nous souhaitons : que vous n'obéissiez qu'à votre logique. Bonne journée, à nouveau, M. Oltras."
Sans voix, je le fus pendant plusieurs jours. Qu'aurais-je pu trouver à répondre à ce maudit vieillard, tassé derrière son bureau, secondé par sa clique de policiers vendus ? Que voulaient-ils de moi ?
Dans ces cas-là, le nombre de questions qui affluent au cerveau est tel qu'on se l'imagine sur le point d'éclater, de vous emporter avec lui dans ce suicide, contre votre gré, sans que vous ne puissiez manifester aucun refus.
Dans ces cas-là, on apprend à se maîtriser. Et quand on y arrive, on peut à peu près tout faire. Que reste-t-il, face à l'inconnu, qui soit encore impossible ?
J'ai donc fermé les yeux sur mes doutes, et j'ai pris le parti de me préparer du mieux possible à la tâche qui m'attendait. Je savais plus ou moins me battre, parce que j'avais eu une enfance assez difficile, et que la rue m'avait appris ce genre de dangers. Mais je n'avais aucune idée des armes qu'on utiliserait peut-être contre moi, ou de ce qu'on tenterait de me faire croire pour mieux me manipuler.
Voilà : je vais entrer dans un univers - je suis dans un univers de manipulation. Tout le monde va essayer de me mentir, et tout le monde sait qui je suis. Je ne connaitrais personne, j'aurais toujours une longueur de retard. Il faut que j'accepte ça : peu importe qu'ils sachent qui je suis. Par contre, il faut que moi, j'arrive à cerner les gens plus rapidement, que je sois attentif à tout ce qui se passe, mais de manière extrêmement discrète. Il va falloir que je me sorte de là sans que personne ne se doute que je puisse avoir les tripes pour le faire.
Le jour où j'ai pris l'avion, ce serment était encore à peu près ancré en moi. Une semaine plus tard, tout avait changé.
J'ai débarqué le 24 mai 1978 sur une plage chaude, d'été, 40° au moins. A droite de la piste, une forêt équatoriale, et la longeant, un fleuve d'une dizaine de mètres. J'apprendrais plus tard qu'il était en crue souvent, et que les avions ne pouvaient plus se poser pendant parfois plusieurs semaines. Face aux dangers de la quasi jungle qui nous entourait, il nous fallut apprendre les rudiments du coin.
Car je n'eus pas affaire à des manipulateurs, des menteurs, ou de quelconques tarés au service d'une cause stupide. Ce furent des gens comme moi qui devinrent mes coéquipiers. Nous étions douze, tous choisis dans les mêmes conditions, sans savoir ce qui s'était passé.
Je n'établirais pas une liste détaillée de ces gens, puisqu'ils sont morts aujourd'hui.
Six mois après notre arrivée, nous n'en savions toujours pas plus sur ce qui nous avait amené là. Nous ne faisions rien de nos journées, à part nous aventurer dehors pour apprendre sur la faune et la flore. La nuit, des bruits étranges parvenaient de la forêt, mais à part des oiseaux, nous n'y avons jamais rien vu.
Il nous restait donc à nous connaître, à échanger ; c'est ce que nous avons fait. Puis nous nous sommes lassé, et chacun a entrepris une tâche personnelle qui lui tenait à coeur depuis longtemps : écrire un livre, écrire une biographie, écrire à sa femme, écrire à ses enfants. Il n'y avait pas grand chose d'autre à faire, dans cette maison de bois, établie à l'orée de la forêt, faite d'un dortoir, d'une cuisine et d'une salle de bain.
Personne n'avait songé à s'échapper, parce que cela relevait tellement de l'irréel et du grandiose que nous étions bien trop petits pour tenter de déjouer le système. Et la civilisation pouvait se trouver à n'importe quelle distance. Et la civilisation pouvait être hostile. Il valait mieux rester là, et attendre. Et si nous avions su...
Au début de l'année suivante, aux alentours de février, je crois, une boule de feu est descendue du ciel et s'est écrasée à une centaine de mètres de la maison, réveillant tout le monde dans une secousse de taille.
Nous sommes sortis, en pyjamas, des bottes aux pieds, pour assister à la mort d'un étrange extraterrestre, qui tenait dans sa main une sphère violette.
Il murmura quelques mots, émit des cliquetis étranges, et rendit l'âme. Des muscles, il devait en avoir, puisque son bras se détendit lentement, et laissa échapper la sphère, qui se nicha dans le sable.
Je la ramassais : elle n'était pas plus grande qu'une pomme, et sa lueur violette irradiait lentement.
Deux jours plus tard, un avion se posa, et une dizaine d'hommes armés de mitraillettes jaillirent dans la cabane, ajoutant à la chair et aux os de mes compagnons la force sacrée de l'acier et du feu, les consumant ainsi jusqu'après la mort.
Ce n'est pas moi qui avais eu un pressentiment : c'était la sphère que je gardais qui s'était mise, quelques minutes plus tôt, à briller d'un éclat plus grand, qui m'avait éloigné de là. Si je l'avais fait, c'est parce que cet éclat grandissait quand je me déplaçais. Et il semblait le faire dans une direction bien précise.
Depuis, j'ai marché des journées entières, dormant au petit bonheur la chance, sans croiser ni homme, ni animal, ni habitation. La forêt est dense, chaude, semble devenir presque tropicale. Mais il n'y a que des arbres, que des plantes, que de l'eau, de la roche, rien de vivant, de pensant.
La sphère brille tellement que, la nuit, elle éclaire jusqu'à la cime des arbres. Je la cache sous mes vêtements pour que l'on ne me repère pas.
Je suis finalement arrivé, au bout d'un mois, au terme de cette étrange aventure. Derrière le tissu de liane qui grimpait sur un pan de roche d'une cinquantaine de mètres, j'ai trouvé l'entrée d'une petite grotte. Au fond de cette dernière, je n'ai trouvé qu'un cairn. Par réflexe, dessus, j'ai posé la sphère.
Il y eut alors un flash, et je tombais en arrière. Puis un être sortit de la sphère, similaire à l'extraterrestre qui s'était écrasé quelques jours plus tôt.
Il parla dans ma langue, dans une sonorité métallique, comme trafiquée :
Je te remercie de ton action, terrien. Ceux qui lisent les astres ne sont pas toujours bons, et lorsqu'ils pressentent notre venue, les Hommes cherchent parfois à nous empêcher d'agir.
Or nous avons sur Terre des messagers, qui portent nos flambeaux, nos histoires, nos valeurs, qui nous aident à vous construire ; peut-être à vous coloniser, diront certains. Mais qu'importe : vous ne saurez jamais ce qui vient de nous, et ce qui est réellement à vous. Ce que je peux néanmoins te dire, c'est que tu es l'un des nôtres, par ce biais, comme tes onze compagnons morts aujourd'hui. Pressentir les choses est un fait : mais les sentir en est une autre. Ils en avaient le pouvoir, tu le portes toujours, comme bien d'autres. Et les autres le savaient. La sphère nous permet de stocker d'immenses quantités de données, ce qui nous permet de ne faire que très peu de voyages ; les moyens mis en place pour nous arrêter sont de plus en plus conséquents.
A nouveau, et si tu l'acceptes, j'aurais un message pour toi : en rentrant, tu gagneras beaucoup d'argent. Sers-t-en pour défendre nos valeurs et trouver ceux qui nous chassent. Nous t'aiderons. Suis nos instructions.
Puis il disparut.
Je l'aurais bien aidé, cet extraterrestre, mais il aurait dû me prévenir que nous n'étions pas dans une forêt naturelle, mais dans un centre immense, trafiqué, basé dans un désert inconnu, où son pote s'était écrasé sans même y avoir fait attention, et où, sous la pierre de cairn, le réseau de transfert de données, établi sur des procédés décryptés au terme, probablement, de dizaines d'années d'investigation, avait été depuis longtemps piraté.
L'on sut alors ce que les extraterrestres projetaient dans l'inconscient collectif et dans notre culture.
On me supprima, à ma sortie de la grotte, en deux rafales de mitraillette. Je tombais mort sans comprendre.
L'on supprima ce que les extraterrestres projetaient dans l'inconscient collectif et dans notre culture.
On supprima tout le monde, puisqu'il y eut en un mois à peine trois déclarations de guerre, et un nombre incalculable de suicides.
Lâchez votre arme ! LEVEZ LES MAINS ! Pas un geste !
Ce à quoi je répondis par un sourire qui devait être extrêmement nerveux.
Ce ne sont que mes papiers, c'est vous qui me les avez demandé. Pourquoi j'aurais une arme ?
Calmez-vous.
Mais rien n'y fit. Même fouillé, on m'emmena au poste et je dus passer la nuit là-bas. A mon réveil, ils étaient trois, penchés sur moi, avec de grands yeux ronds.
"C'est lui ? Ce type ?
- Oui, faut croire. On l'emmène."
Le troisième me saisit par les épaules, tandis que celui qui avait pris la parole en premier, et qui semblait être le meneur, attrapa mon sac et le cala en bandouillère en sortant de la cellule où j'avais été enfermé. Les vitres en plexiglass ne laissant pas d'intimité, j'avais dès mon arrivée pris le parti de me taire, que ce soit par les mots ou par les gestes. Je ne leur dirai rien, puisque je n'avais rien fait. Et même s'ils ne m'entendraient pas forcément par la suite, je savais, déjà, que je les maudirai longtemps en mon for intérieur.
Deux agents restèrent devant la porte du couloir où nous avions finalement abouti, après avoir traversé un hall rempli de policiers, et monté un escalier de bois sur vingt mètres, au moins. Tout ici sentait le renfermé, le papier entassé, les archives moisies qui pourrissent en attendant qu'une instance étatique souhaite pencher le nez sur la puanteur et, ce faisant, y passe un grand coup de balai en jetant tout ce qui a été entreposé depuis des années. Puis l'on recommence.
La porte grinça, s'ouvrit, et dévoila une énorme pièce, à haut plafond. De longues colonnes, faites de bois, s'étendait du parquet jusqu'à deux voutes, de tailles égales, ornées de peintures abîmées par le temps. Un long tapis vert couvrait les trois quarts du sol, et sur le bord de la partie qui était le plus éloignée de l'entrée, un bureau appuyait l'autorité de l'homme qui se tenait prostré derrière. Le chef de ceux qui m'avaient amené jusqu'ici me poussa de la paume de la main, puis referma la porte.
Il y eut évidemment un silence. La lumière filtrait par deux fenêtres, sur le mur opposé à l'entrée, et dans la lumière rayonnaient poussière et corps planants. Un moustique ou une petite mouche passait parfois. L'air était chaud.
"Je ne vous expliquerai pas pourquoi je vous ai fait venir, cela n'a aucune importance. Sachez simplement que vous allez prendre un avion, d'ici deux jours, pour parcourir la moitié du globe. Arrivé sur votre lieu de travail, vous n'aurez qu'à suivre les instructions. Vous n'êtes pas choisi pour rien, vous n'êtes rien sans être choisi. Bonne journée M. Oltras."
L'homme baissa les yeux, et reprit le silence. Il ne dit plus rien jusqu'à ce que la porte s'ouvre de nouveau, et qu'on revienne me chercher. En m'éloignant, je lui lançais :
"La politesse est la meilleure des vertus. Quel est votre nom ?"
Et comme il ne répondait rien :
"Alors, vieil inconnu, sache que je n'obéis qu'à une logique : la mienne. Peu importe ce que tu souhaites de moi, je n'obéirai toujours qu'à une logique : la mienne. Tes plans peuvent croupir en enfer que j'y trouverai rien à redire. Tout simplement : je t'emmerde."
Il n'en fallut pas plus pour qu'enfin, celui qui m'avait convoqué relève la tête. Mais, à ma grande surprise, son regard était neutre et paisible. Il prononça, doucement :
"C'est justement ce que nous souhaitons : que vous n'obéissiez qu'à votre logique. Bonne journée, à nouveau, M. Oltras."
Sans voix, je le fus pendant plusieurs jours. Qu'aurais-je pu trouver à répondre à ce maudit vieillard, tassé derrière son bureau, secondé par sa clique de policiers vendus ? Que voulaient-ils de moi ?
Dans ces cas-là, le nombre de questions qui affluent au cerveau est tel qu'on se l'imagine sur le point d'éclater, de vous emporter avec lui dans ce suicide, contre votre gré, sans que vous ne puissiez manifester aucun refus.
Dans ces cas-là, on apprend à se maîtriser. Et quand on y arrive, on peut à peu près tout faire. Que reste-t-il, face à l'inconnu, qui soit encore impossible ?
J'ai donc fermé les yeux sur mes doutes, et j'ai pris le parti de me préparer du mieux possible à la tâche qui m'attendait. Je savais plus ou moins me battre, parce que j'avais eu une enfance assez difficile, et que la rue m'avait appris ce genre de dangers. Mais je n'avais aucune idée des armes qu'on utiliserait peut-être contre moi, ou de ce qu'on tenterait de me faire croire pour mieux me manipuler.
Voilà : je vais entrer dans un univers - je suis dans un univers de manipulation. Tout le monde va essayer de me mentir, et tout le monde sait qui je suis. Je ne connaitrais personne, j'aurais toujours une longueur de retard. Il faut que j'accepte ça : peu importe qu'ils sachent qui je suis. Par contre, il faut que moi, j'arrive à cerner les gens plus rapidement, que je sois attentif à tout ce qui se passe, mais de manière extrêmement discrète. Il va falloir que je me sorte de là sans que personne ne se doute que je puisse avoir les tripes pour le faire.
Le jour où j'ai pris l'avion, ce serment était encore à peu près ancré en moi. Une semaine plus tard, tout avait changé.
J'ai débarqué le 24 mai 1978 sur une plage chaude, d'été, 40° au moins. A droite de la piste, une forêt équatoriale, et la longeant, un fleuve d'une dizaine de mètres. J'apprendrais plus tard qu'il était en crue souvent, et que les avions ne pouvaient plus se poser pendant parfois plusieurs semaines. Face aux dangers de la quasi jungle qui nous entourait, il nous fallut apprendre les rudiments du coin.
Car je n'eus pas affaire à des manipulateurs, des menteurs, ou de quelconques tarés au service d'une cause stupide. Ce furent des gens comme moi qui devinrent mes coéquipiers. Nous étions douze, tous choisis dans les mêmes conditions, sans savoir ce qui s'était passé.
Je n'établirais pas une liste détaillée de ces gens, puisqu'ils sont morts aujourd'hui.
Six mois après notre arrivée, nous n'en savions toujours pas plus sur ce qui nous avait amené là. Nous ne faisions rien de nos journées, à part nous aventurer dehors pour apprendre sur la faune et la flore. La nuit, des bruits étranges parvenaient de la forêt, mais à part des oiseaux, nous n'y avons jamais rien vu.
Il nous restait donc à nous connaître, à échanger ; c'est ce que nous avons fait. Puis nous nous sommes lassé, et chacun a entrepris une tâche personnelle qui lui tenait à coeur depuis longtemps : écrire un livre, écrire une biographie, écrire à sa femme, écrire à ses enfants. Il n'y avait pas grand chose d'autre à faire, dans cette maison de bois, établie à l'orée de la forêt, faite d'un dortoir, d'une cuisine et d'une salle de bain.
Personne n'avait songé à s'échapper, parce que cela relevait tellement de l'irréel et du grandiose que nous étions bien trop petits pour tenter de déjouer le système. Et la civilisation pouvait se trouver à n'importe quelle distance. Et la civilisation pouvait être hostile. Il valait mieux rester là, et attendre. Et si nous avions su...
Au début de l'année suivante, aux alentours de février, je crois, une boule de feu est descendue du ciel et s'est écrasée à une centaine de mètres de la maison, réveillant tout le monde dans une secousse de taille.
Nous sommes sortis, en pyjamas, des bottes aux pieds, pour assister à la mort d'un étrange extraterrestre, qui tenait dans sa main une sphère violette.
Il murmura quelques mots, émit des cliquetis étranges, et rendit l'âme. Des muscles, il devait en avoir, puisque son bras se détendit lentement, et laissa échapper la sphère, qui se nicha dans le sable.
Je la ramassais : elle n'était pas plus grande qu'une pomme, et sa lueur violette irradiait lentement.
Deux jours plus tard, un avion se posa, et une dizaine d'hommes armés de mitraillettes jaillirent dans la cabane, ajoutant à la chair et aux os de mes compagnons la force sacrée de l'acier et du feu, les consumant ainsi jusqu'après la mort.
Ce n'est pas moi qui avais eu un pressentiment : c'était la sphère que je gardais qui s'était mise, quelques minutes plus tôt, à briller d'un éclat plus grand, qui m'avait éloigné de là. Si je l'avais fait, c'est parce que cet éclat grandissait quand je me déplaçais. Et il semblait le faire dans une direction bien précise.
Depuis, j'ai marché des journées entières, dormant au petit bonheur la chance, sans croiser ni homme, ni animal, ni habitation. La forêt est dense, chaude, semble devenir presque tropicale. Mais il n'y a que des arbres, que des plantes, que de l'eau, de la roche, rien de vivant, de pensant.
La sphère brille tellement que, la nuit, elle éclaire jusqu'à la cime des arbres. Je la cache sous mes vêtements pour que l'on ne me repère pas.
Je suis finalement arrivé, au bout d'un mois, au terme de cette étrange aventure. Derrière le tissu de liane qui grimpait sur un pan de roche d'une cinquantaine de mètres, j'ai trouvé l'entrée d'une petite grotte. Au fond de cette dernière, je n'ai trouvé qu'un cairn. Par réflexe, dessus, j'ai posé la sphère.
Il y eut alors un flash, et je tombais en arrière. Puis un être sortit de la sphère, similaire à l'extraterrestre qui s'était écrasé quelques jours plus tôt.
Il parla dans ma langue, dans une sonorité métallique, comme trafiquée :
Je te remercie de ton action, terrien. Ceux qui lisent les astres ne sont pas toujours bons, et lorsqu'ils pressentent notre venue, les Hommes cherchent parfois à nous empêcher d'agir.
Or nous avons sur Terre des messagers, qui portent nos flambeaux, nos histoires, nos valeurs, qui nous aident à vous construire ; peut-être à vous coloniser, diront certains. Mais qu'importe : vous ne saurez jamais ce qui vient de nous, et ce qui est réellement à vous. Ce que je peux néanmoins te dire, c'est que tu es l'un des nôtres, par ce biais, comme tes onze compagnons morts aujourd'hui. Pressentir les choses est un fait : mais les sentir en est une autre. Ils en avaient le pouvoir, tu le portes toujours, comme bien d'autres. Et les autres le savaient. La sphère nous permet de stocker d'immenses quantités de données, ce qui nous permet de ne faire que très peu de voyages ; les moyens mis en place pour nous arrêter sont de plus en plus conséquents.
A nouveau, et si tu l'acceptes, j'aurais un message pour toi : en rentrant, tu gagneras beaucoup d'argent. Sers-t-en pour défendre nos valeurs et trouver ceux qui nous chassent. Nous t'aiderons. Suis nos instructions.
Puis il disparut.
Je l'aurais bien aidé, cet extraterrestre, mais il aurait dû me prévenir que nous n'étions pas dans une forêt naturelle, mais dans un centre immense, trafiqué, basé dans un désert inconnu, où son pote s'était écrasé sans même y avoir fait attention, et où, sous la pierre de cairn, le réseau de transfert de données, établi sur des procédés décryptés au terme, probablement, de dizaines d'années d'investigation, avait été depuis longtemps piraté.
L'on sut alors ce que les extraterrestres projetaient dans l'inconscient collectif et dans notre culture.
On me supprima, à ma sortie de la grotte, en deux rafales de mitraillette. Je tombais mort sans comprendre.
L'on supprima ce que les extraterrestres projetaient dans l'inconscient collectif et dans notre culture.
On supprima tout le monde, puisqu'il y eut en un mois à peine trois déclarations de guerre, et un nombre incalculable de suicides.
10 juin 2012
Le Jour Exact
Je ne me souviens plus du jour exact où j'ai compris que tout avait un sens. Ca devait être au lendemain d'une mauvaise journée, puisque c'est souvent dans les mauvais moments que l'on comprend les grandes choses.
Il faisait beau, c'était en fin de journée, et quelques traits rouges tapissaient le ciel bleu, comme prêts à le déchirer s'il tentait de virer à l'orage.
Il y avait de la circulation sur la branche de l'autoroute sur laquelle je roulais. Beaucoup de monde, peu de vent, et la paisible lueur du soleil couchant qui donnait réellement une teinte féérique à la scène. La vie dans ses aspects les plus agréables, pour un habitant du monde du 21ème siècle.
Alors, je prenais en compte des problématiques telles que l'argent, la sécurité, le confort, comme essentielles et profitables au bien-être. Alors, j'appréciais ce qu'on m'avait appris à apprécier : les choses simples, les choses complexes, les choses entre les deux.
Je n'avais jamais vu de signes. Cela, de un, parce que je trouvais l'idée totalement idiote, et de deux, parce que je n'avais pas que ça à faire de courir après des signes.
Puis, quand je m'étais rendu qu'en réalité, je n'avais rien à faire du tout, j'ai commencé à m'ennuyer sacrément, et à me dire qu'il était temps de trouver quelque chose à faire, mais quelque chose qui vienne de moi, pour lequel j'aurais un intérêt profond et marqué, une tâche pour laquelle je serais prêt à mourir, presque !
Quand j'ai compris que rien, ici, ne me proposait une manière concrète de trouver et d'appliquer cette doctrine, j'ai cru devenir fou, inutile, sûrement re-fou, et encore plus inutile. Parce que, voyez-vous, quand on ne vit qu'avec le coeur, on a besoin qu'il batte pour la tête aussi.
Et s'il s'ennuie, il n'a plus envie de battre que pour que la tête apprenne à le faire toute seule, et cherche avec lui une solution à l'ennui. Oui, à ce moment-là, je venais de comprendre que mon coeur était marqué d'un profond individualisme ; je l'en remercie encore à ce jour, puisqu'il ne battra jamais que pour moi, et moi, grâce à lui, pour les autres. Mais passons.
Face à l'incapacité d'exprimer ce que je souhaitais exprimer - que je ne connaissais pas moi-même, et que personne ne semblait connaître mieux que moi - j'ai pris le parti d'accélérer, donc. Il me fallait aller plus vite, plus stratégiquement, plus efficacement ; en somme : mieux.
Ceci par simple souci d'adaptation. Eh ! figurez-vous qu'il m'aurait suffi d'apprendre à pêcher, de m'isoler, et de vivre dans la forêt. Regardez les hypersensibles électromagnétiques, ils campent bien au milieu des animaux... parce qu'ils le souhaitent.
Non, moi, je voulais relever le défi, me battre, vous voyez. Sortir mes poings à un moment crucial et, paf ! prouver au monde que je n'étais pas celui qu'il pensait.
Bon, évidemment, je n'étais pas non plus celui que je pensais. D'ailleurs, finalement, je ne me suis jamais réellement battu. De petites castognades, quoi.
Toujours est-il qu'à un moment donné, j'ai arrêté de vouloir me battre. J'en avais marre, je m'ennuyais trop, et puis le temps virait au moche, il n'y avait de toute façon rien à faire, et puis, vous comprenez, je n'étais plus assez bon pour seulement relever le moindre défi.
Ce n'était plus stimulant, l'adaptation. Je connaissais. Il me fallait trouver autre chose, quelque chose qui soit vraiment personnel.
J'en revenais à mon point de départ.
Mais sous un jour nouveau.
Parce que maintenant, la tête savait parler sans le coeur. Simple apprentissage, un peu long, certes, mais nécessaire.
J'ai donc réfléchi à ce à quoi je pouvais réfléchir, compliquant par là-même une situation basique : mais c'était le point de départ d'une complexification gratuite et acharnée, n'ayant pour seul but que de me permettre de voir la réalité sous un nouvel angle.
J'étais donc parti chercher la Vérité.
Certains l'ont peut-être vue... moi j'ai erré longtemps dans des boyaux humides, des grottes immenses, survolé seulement des champs de blé, et me suis arrêté, une ou deux fois, dans des temples qui n'abritaient rien d'autre que le souffle de ceux qui étaient passé par là avant moi. J'ai couru après le Vide, mais je n'y ai pas trouvé les abysses.
Et me voilà donc, sur cette route, sous ce ciel rouge et bleu, à rêver à presque rien, devenu imperturbable, silencieux, agité, et non pas, comme on le croirait, perdu, mais en recherche. Il y a des Hommes qui attendent, d'autres qui agissent, et certains qui cherchent. Mais je pense, au fond de moi, que nous faisons tous, tout ça en même temps. A force d'attendre, nous voilà forcément d'agir pour chercher, sans jamais savoir ce que nous trouverons.
Je me suis remis à croire aux signes simplement : parce que je l'avais toujours fait. Pourquoi ? Parce qu'il valait mieux se fier à une doctrine absurde, née d'illusions d'enfant, plutôt qu'à une autre doctrine, tout aussi absurde, mais partagée par la majorité. Et ce faisant, je n'étais pas sûr d'agir pour trouver ce que je cherchais, mais je savais que je le faisais pour chercher ce que je souhaitais trouver.
La nuance n'est pas si flagrante ; elle rentre un peu dans le registre "jolie phrase sans sens ni portée réels". J'en suis désolé, moi je la trouve jolie cette phrase.
Oui, c'est vrai : aujourd'hui, donner son avis sans chercher à persuader passe pour absurde.
Bon, alors je peux convoquer des arguments, peut-être même un Dieu ! moui, tiens, je vais faire ça.
Pour terminer mon histoire, je vous dirai juste que, là, dans ma voiture, j'ai vu derrière le ciel toute cette Vérité que je cherchais depuis plusieurs années. Il n'y en avait pas d'autre que celle qui m'avait toujours habité.
Chacun sa Vérité, et les moutons seront bien gardés. écrivais-je alors, d'une main, par message téléphonique à un ami, par jeu. C'était sans compter sur la voiture qui me précédait, et que, apercevant, je parvins à éviter de justesse, en virant à gauche - et je l'aurais sans doute percutée si son conducteur, dans un réflexe opportun, ne s'était déporté à droite.
Fuyant les klaxons hostiles qui me rappelaient qu'on n'a qu'une vie, je me promis de ne plus jamais parler de ce que je pourrais découvrir par la suite. Dire la vérité amène toujours des ennuis, parce que le faire s'apparente au mensonge.
Il vaut mieux convaincre.
Il faisait beau, c'était en fin de journée, et quelques traits rouges tapissaient le ciel bleu, comme prêts à le déchirer s'il tentait de virer à l'orage.
Il y avait de la circulation sur la branche de l'autoroute sur laquelle je roulais. Beaucoup de monde, peu de vent, et la paisible lueur du soleil couchant qui donnait réellement une teinte féérique à la scène. La vie dans ses aspects les plus agréables, pour un habitant du monde du 21ème siècle.
Alors, je prenais en compte des problématiques telles que l'argent, la sécurité, le confort, comme essentielles et profitables au bien-être. Alors, j'appréciais ce qu'on m'avait appris à apprécier : les choses simples, les choses complexes, les choses entre les deux.
Je n'avais jamais vu de signes. Cela, de un, parce que je trouvais l'idée totalement idiote, et de deux, parce que je n'avais pas que ça à faire de courir après des signes.
Puis, quand je m'étais rendu qu'en réalité, je n'avais rien à faire du tout, j'ai commencé à m'ennuyer sacrément, et à me dire qu'il était temps de trouver quelque chose à faire, mais quelque chose qui vienne de moi, pour lequel j'aurais un intérêt profond et marqué, une tâche pour laquelle je serais prêt à mourir, presque !
Quand j'ai compris que rien, ici, ne me proposait une manière concrète de trouver et d'appliquer cette doctrine, j'ai cru devenir fou, inutile, sûrement re-fou, et encore plus inutile. Parce que, voyez-vous, quand on ne vit qu'avec le coeur, on a besoin qu'il batte pour la tête aussi.
Et s'il s'ennuie, il n'a plus envie de battre que pour que la tête apprenne à le faire toute seule, et cherche avec lui une solution à l'ennui. Oui, à ce moment-là, je venais de comprendre que mon coeur était marqué d'un profond individualisme ; je l'en remercie encore à ce jour, puisqu'il ne battra jamais que pour moi, et moi, grâce à lui, pour les autres. Mais passons.
Face à l'incapacité d'exprimer ce que je souhaitais exprimer - que je ne connaissais pas moi-même, et que personne ne semblait connaître mieux que moi - j'ai pris le parti d'accélérer, donc. Il me fallait aller plus vite, plus stratégiquement, plus efficacement ; en somme : mieux.
Ceci par simple souci d'adaptation. Eh ! figurez-vous qu'il m'aurait suffi d'apprendre à pêcher, de m'isoler, et de vivre dans la forêt. Regardez les hypersensibles électromagnétiques, ils campent bien au milieu des animaux... parce qu'ils le souhaitent.
Non, moi, je voulais relever le défi, me battre, vous voyez. Sortir mes poings à un moment crucial et, paf ! prouver au monde que je n'étais pas celui qu'il pensait.
Bon, évidemment, je n'étais pas non plus celui que je pensais. D'ailleurs, finalement, je ne me suis jamais réellement battu. De petites castognades, quoi.
Toujours est-il qu'à un moment donné, j'ai arrêté de vouloir me battre. J'en avais marre, je m'ennuyais trop, et puis le temps virait au moche, il n'y avait de toute façon rien à faire, et puis, vous comprenez, je n'étais plus assez bon pour seulement relever le moindre défi.
Ce n'était plus stimulant, l'adaptation. Je connaissais. Il me fallait trouver autre chose, quelque chose qui soit vraiment personnel.
J'en revenais à mon point de départ.
Mais sous un jour nouveau.
Parce que maintenant, la tête savait parler sans le coeur. Simple apprentissage, un peu long, certes, mais nécessaire.
J'ai donc réfléchi à ce à quoi je pouvais réfléchir, compliquant par là-même une situation basique : mais c'était le point de départ d'une complexification gratuite et acharnée, n'ayant pour seul but que de me permettre de voir la réalité sous un nouvel angle.
J'étais donc parti chercher la Vérité.
Certains l'ont peut-être vue... moi j'ai erré longtemps dans des boyaux humides, des grottes immenses, survolé seulement des champs de blé, et me suis arrêté, une ou deux fois, dans des temples qui n'abritaient rien d'autre que le souffle de ceux qui étaient passé par là avant moi. J'ai couru après le Vide, mais je n'y ai pas trouvé les abysses.
Et me voilà donc, sur cette route, sous ce ciel rouge et bleu, à rêver à presque rien, devenu imperturbable, silencieux, agité, et non pas, comme on le croirait, perdu, mais en recherche. Il y a des Hommes qui attendent, d'autres qui agissent, et certains qui cherchent. Mais je pense, au fond de moi, que nous faisons tous, tout ça en même temps. A force d'attendre, nous voilà forcément d'agir pour chercher, sans jamais savoir ce que nous trouverons.
Je me suis remis à croire aux signes simplement : parce que je l'avais toujours fait. Pourquoi ? Parce qu'il valait mieux se fier à une doctrine absurde, née d'illusions d'enfant, plutôt qu'à une autre doctrine, tout aussi absurde, mais partagée par la majorité. Et ce faisant, je n'étais pas sûr d'agir pour trouver ce que je cherchais, mais je savais que je le faisais pour chercher ce que je souhaitais trouver.
La nuance n'est pas si flagrante ; elle rentre un peu dans le registre "jolie phrase sans sens ni portée réels". J'en suis désolé, moi je la trouve jolie cette phrase.
Oui, c'est vrai : aujourd'hui, donner son avis sans chercher à persuader passe pour absurde.
Bon, alors je peux convoquer des arguments, peut-être même un Dieu ! moui, tiens, je vais faire ça.
Pour terminer mon histoire, je vous dirai juste que, là, dans ma voiture, j'ai vu derrière le ciel toute cette Vérité que je cherchais depuis plusieurs années. Il n'y en avait pas d'autre que celle qui m'avait toujours habité.
Chacun sa Vérité, et les moutons seront bien gardés. écrivais-je alors, d'une main, par message téléphonique à un ami, par jeu. C'était sans compter sur la voiture qui me précédait, et que, apercevant, je parvins à éviter de justesse, en virant à gauche - et je l'aurais sans doute percutée si son conducteur, dans un réflexe opportun, ne s'était déporté à droite.
Fuyant les klaxons hostiles qui me rappelaient qu'on n'a qu'une vie, je me promis de ne plus jamais parler de ce que je pourrais découvrir par la suite. Dire la vérité amène toujours des ennuis, parce que le faire s'apparente au mensonge.
Il vaut mieux convaincre.
07 juin 2012
J'ai la Réponse #1 : "à quoi se vouer ?"
Si j'ai la réponse, c'est parce que je l'ai cherché,
A toujours vouloir poser des questions sans sens.
Si je sais à quel saint me fier, ce n'est pas parce que je les ai tous essayés, mais parce que je les ai tous vus.
Il n'y a là rien de plus qu'une logique. Je pense que vous êtes dans le même cas.
D'où vient la question "à quoi se vouer" ? Comment je vois ça, moi ?
Je la vois comme une question, là encore, logique. Si je me demande à quoi me vouer, c'est :
1. que j'ai déjà douté de moi,
2. que j'ai peur que cela arrive, que je prend les devants quant au futur,
3. par curiosité.
On peut donc se fier à soi, aux autres, à un autre, à quelque chose d'autre, au Tout - disons ça comme ça. Ou à une partie de ces choses.
Par corrélation, je peux ne pas me fier à moi, aux autres, à un autre, à quelque chose d'autre, au Tout ; et, ou, à une partie de ces choses.
Je peux aussi choisir de ne pas me vouer du tout, de ne croire en rien. Ces gens-là existent ? Faites-moi signe : personne ne croit en rien. Donc tout le monde croit.
Si tout le monde croît - vous remarquerez l'accent - c'est grâce (là, pas besoin) aux croyances. Je grandis parce que je crois. C'est là ma force : presque mon essence même, parce que ne pas croire m'amène à être mort... mais alors, il faudrait se poser des questions similaires par rapport à la mort, et on n'aurait jamais fini.
Pour revenir à nos croyances, à qui, à quoi, en qui, en quoi, donc, croire ?
...
Hm, vous m'arrêterez, mais "croire" ne colle plus à cet article. "Croire", c'est du conte de fée, de l'enfantin, du joyeux, du romanesque. Stop : de un, nous savons tous les deux que tu ne crois plus ou presque plus à tout ce royaume illusoire qui te rendait heureux ; de deux, tu détestes qu'on te sermonne, à coup de citations à la Ben, de "crois en tes rêves", "la vie, quand on la rêve, c'est le pied", ou "croire pour exister". Non, on a dépassé le seuil du mielleux, du gras, du mou, de la bêtise dite amoureuse, ramenée à ses aspects les plus sommaires - non pas langoureux, mais lourds, écrasés, branques, tièdes ; cette vague de romantisme qui submerge le présent quand l'inconscient collectif est en mal d'aimer (et surtout d'être aimé), qui agresse les individus pour tenter de leur inculquer une logique culturelle qui devrait animer l'expression des sentiments. En somme, les belles phrases d'enfant, on en a plein le cul. Réveille-toi ! plus personne ne veut de ces refrains-là, qu'on se serait cru dans Emilie Jolie. Tu comprends tout ça ?
Bon. Alors, tu crois au moins en l'amour.
C'est déjà ça, quelle que soit la manière dont tu y crois. Ca signifie que tu veux croire, et c'est le bon début (c'est le seul, je pense).
Mais tu peux très bien aussi croire en tes rêves d'enfant, tes projets d'adulte, croire en toi au présent, ou croire en un Dieu ou en des amis. Croire en des objets. Des animaux. Des idées. Surtout des idées.
Le problème avec les idées, c'est que, comme tout le reste, on ne voit pas quand elle arrive. Et, à l'inverse de tout le reste, on ne sait pas quand elles sont passées, ou à quel point elles peuvent brûler. Parfois, on le perçoit, de loin : une idée trop ostensible, une idée trop extrémiste : on zappe.
Parfois, le coeur se mêle à l'idée ; on appelle ça l'émotion. Et l'émotion fausse l'idée, telle qu'est conçue par le cerveau, au départ. Pourquoi ? Parce qu'elle s'y mêle ; elle se mélange avec elle. Tout devient plus flou, tout l'a toujours été. Le coeur parle. Il protège, d'un côté.
Il protège des mauvaises idées, des mauvais engouements, des mauvaises ondes. Mais que se passe-t-il quand le coeur lui-même ne perçoit plus son propre flot, trop occupé à parler avec la tête ?
Simplement : tu n'écoutes plus, tu écoutes à moitié, tu mélanges ce qu'on te dit, tu l'interprètes, et tu ne prends plus le temps de chercher, derrière la personne que tu as en face de toi, ce qu'il y a de faux, de caché, de menti, de secret.
Tu penses trop à toi ; et non pas à toi, mais aux idées qui te viennent.
Je n'ai jamais compris comment tu faisais pour avoir instantanément des idées en tête, quelque chose à dire, ou une compréhension totale de ce qu'il te fallait faire. Moi je pense : ça veut dire que je réfléchis, j'agence, j'extrais, je comprends, je lis et j'essaie de trouver. Le temps de faire tout ça, tu as déjà dix phrases d'avance. Je ne te suis plus ; ma tête est un puits.
Bon, alors, je t'écoute parler, et je me demande : De qui parle-t-il ? En quel nom ? Parle-t-il de lui ? De quelqu'un d'autre ? Ses gestes, sa posture, sa logique ? Tout ça a du sens : lequel ? Qui est la personne qui se cache derrière cette image que j'ai en face de moi ?
C'est comme ça que j'ai trouvé la Réponse.
Toi et moi parlons au nom de courants : ceux que nous avons traversés depuis notre enfance, ceux que nous imaginons avoir à traverser, les courants de pensées que nous recevons au jour le jour, celui qui nous porte, celui que nous sommes, et enfin celui que nous représentons en face d'un autre.
Nos idées nous sont inoculées à chaque seconde. Par le corps, l'environnement, mais pas seulement.
L'idée s'échange par la parole, l'on dira. Mais quel est l'impact d'une rencontre réelle sur moi ? Je vois, je sens, je perçois d'autres choses ; j'apprends, sans vraiment le savoir. La parole, la discussion, ne sont là que pour masquer ce travail.
A quoi me vouer ?
A moi-même, uniquement ? Puisque je prends soin de moi sans le savoir, je n'ai d'autre choix que de me faire confiance ?
Oui ; et non. Parce qu'il y a autre chose.
Quiconque écoute, regarde bien, le sait. Il y a une logique qui s'exprime, au-dessus du seul individu, qui régule l'Univers, d'une certaine manière. Que ce soit chaotique ou non, peu importe le terme : il y aurait quelque chose. Alors, quelque chose qui attend ?
Et voilà pourquoi nous courons, et pourquoi moi je nous regarde courir, en me demandant sans cesse : Comment font-ils pour que ça ait l'air si naturel ?
A toujours vouloir poser des questions sans sens.
Si je sais à quel saint me fier, ce n'est pas parce que je les ai tous essayés, mais parce que je les ai tous vus.
Il n'y a là rien de plus qu'une logique. Je pense que vous êtes dans le même cas.
D'où vient la question "à quoi se vouer" ? Comment je vois ça, moi ?
Je la vois comme une question, là encore, logique. Si je me demande à quoi me vouer, c'est :
1. que j'ai déjà douté de moi,
2. que j'ai peur que cela arrive, que je prend les devants quant au futur,
3. par curiosité.
On peut donc se fier à soi, aux autres, à un autre, à quelque chose d'autre, au Tout - disons ça comme ça. Ou à une partie de ces choses.
Par corrélation, je peux ne pas me fier à moi, aux autres, à un autre, à quelque chose d'autre, au Tout ; et, ou, à une partie de ces choses.
Je peux aussi choisir de ne pas me vouer du tout, de ne croire en rien. Ces gens-là existent ? Faites-moi signe : personne ne croit en rien. Donc tout le monde croit.
Si tout le monde croît - vous remarquerez l'accent - c'est grâce (là, pas besoin) aux croyances. Je grandis parce que je crois. C'est là ma force : presque mon essence même, parce que ne pas croire m'amène à être mort... mais alors, il faudrait se poser des questions similaires par rapport à la mort, et on n'aurait jamais fini.
Pour revenir à nos croyances, à qui, à quoi, en qui, en quoi, donc, croire ?
...
Hm, vous m'arrêterez, mais "croire" ne colle plus à cet article. "Croire", c'est du conte de fée, de l'enfantin, du joyeux, du romanesque. Stop : de un, nous savons tous les deux que tu ne crois plus ou presque plus à tout ce royaume illusoire qui te rendait heureux ; de deux, tu détestes qu'on te sermonne, à coup de citations à la Ben, de "crois en tes rêves", "la vie, quand on la rêve, c'est le pied", ou "croire pour exister". Non, on a dépassé le seuil du mielleux, du gras, du mou, de la bêtise dite amoureuse, ramenée à ses aspects les plus sommaires - non pas langoureux, mais lourds, écrasés, branques, tièdes ; cette vague de romantisme qui submerge le présent quand l'inconscient collectif est en mal d'aimer (et surtout d'être aimé), qui agresse les individus pour tenter de leur inculquer une logique culturelle qui devrait animer l'expression des sentiments. En somme, les belles phrases d'enfant, on en a plein le cul. Réveille-toi ! plus personne ne veut de ces refrains-là, qu'on se serait cru dans Emilie Jolie. Tu comprends tout ça ?
Bon. Alors, tu crois au moins en l'amour.
C'est déjà ça, quelle que soit la manière dont tu y crois. Ca signifie que tu veux croire, et c'est le bon début (c'est le seul, je pense).
Mais tu peux très bien aussi croire en tes rêves d'enfant, tes projets d'adulte, croire en toi au présent, ou croire en un Dieu ou en des amis. Croire en des objets. Des animaux. Des idées. Surtout des idées.
Le problème avec les idées, c'est que, comme tout le reste, on ne voit pas quand elle arrive. Et, à l'inverse de tout le reste, on ne sait pas quand elles sont passées, ou à quel point elles peuvent brûler. Parfois, on le perçoit, de loin : une idée trop ostensible, une idée trop extrémiste : on zappe.
Parfois, le coeur se mêle à l'idée ; on appelle ça l'émotion. Et l'émotion fausse l'idée, telle qu'est conçue par le cerveau, au départ. Pourquoi ? Parce qu'elle s'y mêle ; elle se mélange avec elle. Tout devient plus flou, tout l'a toujours été. Le coeur parle. Il protège, d'un côté.
Il protège des mauvaises idées, des mauvais engouements, des mauvaises ondes. Mais que se passe-t-il quand le coeur lui-même ne perçoit plus son propre flot, trop occupé à parler avec la tête ?
Simplement : tu n'écoutes plus, tu écoutes à moitié, tu mélanges ce qu'on te dit, tu l'interprètes, et tu ne prends plus le temps de chercher, derrière la personne que tu as en face de toi, ce qu'il y a de faux, de caché, de menti, de secret.
Tu penses trop à toi ; et non pas à toi, mais aux idées qui te viennent.
Je n'ai jamais compris comment tu faisais pour avoir instantanément des idées en tête, quelque chose à dire, ou une compréhension totale de ce qu'il te fallait faire. Moi je pense : ça veut dire que je réfléchis, j'agence, j'extrais, je comprends, je lis et j'essaie de trouver. Le temps de faire tout ça, tu as déjà dix phrases d'avance. Je ne te suis plus ; ma tête est un puits.
Bon, alors, je t'écoute parler, et je me demande : De qui parle-t-il ? En quel nom ? Parle-t-il de lui ? De quelqu'un d'autre ? Ses gestes, sa posture, sa logique ? Tout ça a du sens : lequel ? Qui est la personne qui se cache derrière cette image que j'ai en face de moi ?
C'est comme ça que j'ai trouvé la Réponse.
Toi et moi parlons au nom de courants : ceux que nous avons traversés depuis notre enfance, ceux que nous imaginons avoir à traverser, les courants de pensées que nous recevons au jour le jour, celui qui nous porte, celui que nous sommes, et enfin celui que nous représentons en face d'un autre.
Nos idées nous sont inoculées à chaque seconde. Par le corps, l'environnement, mais pas seulement.
L'idée s'échange par la parole, l'on dira. Mais quel est l'impact d'une rencontre réelle sur moi ? Je vois, je sens, je perçois d'autres choses ; j'apprends, sans vraiment le savoir. La parole, la discussion, ne sont là que pour masquer ce travail.
A quoi me vouer ?
A moi-même, uniquement ? Puisque je prends soin de moi sans le savoir, je n'ai d'autre choix que de me faire confiance ?
Oui ; et non. Parce qu'il y a autre chose.
Quiconque écoute, regarde bien, le sait. Il y a une logique qui s'exprime, au-dessus du seul individu, qui régule l'Univers, d'une certaine manière. Que ce soit chaotique ou non, peu importe le terme : il y aurait quelque chose. Alors, quelque chose qui attend ?
Et voilà pourquoi nous courons, et pourquoi moi je nous regarde courir, en me demandant sans cesse : Comment font-ils pour que ça ait l'air si naturel ?
06 juin 2012
La clé ... euh, non, on dit : "la clef". "Ah, vous me pardonnerez, mais on peut écrire les deux. Pour la peine, je copie vos guillemets."
C'est l'effervescence.
Quelqu'un a trouvé la clé.
Trois semaines qu'ils campent là, dans cette pièce, comme des cons. Trois putains de mois pense Etienne en son for intérieur. C'est le fils de Louis, un cadre d'une cinquantaine d'années plutôt imbu de sa personne. Le jeune Etienne, 17 ans, estime qu'il n'y a rien de plus évident que cette vérité simple : il est le plus fort.
Etant donné qu'il ne mesure pas la réelle portée de ses actes, Etienne ne perçoit pas non plus la froideur qui pèse dans l'air, ce mouvement agressif qui dévore les chairs, pénètre les os, se délecte de la noirceur que contient le coeur.
Ils ont installé des lits, grâce à des bottes de paille entassées dans un coin. Derrière, dans une malle, ils ont trouvé nourriture et eau pour tenir longtemps. Ils sont six.
Il y a Etienne et son père, mais aussi Aloé. Elle vient d'ailleurs, passait pour un voyage d'affaires, et se retrouve ici avec eux.
Puis Anne-Françoise, plus qu'âgée, mais dont personne ne connaît réellement l'année de naissance. Elle est silencieuse, reste souvent prostrée, mais parle quand elle mange et quand elle rumine. Personne ne s'en approche vraiment.
Enfin, William est un homme d'une quarantaine d'années, qui ressort tout juste d'un hôpital après un accident de voiture.
Voilà la situation.
Ah, si vous avez compté, vous remarquerez qu'il n'y a que cinq personnages ; c'est normal : je suis le sixième. Et je suis l'esprit de groupe.
C'est donc moi qui parle au nom de tous : et tout le monde en a marre. Alors quand ils ont trouvé la clé, on a prié pour sortir d'ici rapidement. Ca s'est fait facilement, en fait. L'un a botté les fesses de l'autre, qui s'est dit que, non, ça se faisait vraiment pas : et ils ont trouvé la clé.
Les cinq se sont donc engueulés, tandis que la porte restait fermée, et moi muet. Ils ont détonné comme ça pendant plusieurs minutes, puis se sont calmés. Louis a pris la parole :
Il faut que nous restions soudés.
Evidemment, c'était une réplique classique de meneur tirée d'un film de série B, à tel point pitoyable que même le père Louis tremblait en prononçant ces mots, qu'il savait lui-même tirer d'autre part ; d'un imaginaire collectif, au niveau zéro à l'heure actuelle.
Louis, je crois que tu comprends pas : on en a marre.
C'est vrai papa. Plein le cul.
Ah ! toi, ne commence pas !
Et bien évidemment, l'affrontement reprit de plus belle, verbalement. Personne ne vit la porte s'ouvrir, et la vieille Anne-Françoise disparaître derrière elle. Personne ne vit la porte se refermer, et personne ne vit d'ailleurs qu'Anne-Françoise avait disparu avant que le jeune Etienne, parti se vider la vessie dans le coin de la pièce réservé aux garçons - organisation primaire, mais je n'ai pas eu mon mot à dire - revienne, le visage marqué d'un doute qui l'amenait à jeter d'innombrables regards compulsifs tout autour de lui, la bouche contractée dans une posture interrogative ; le tout révélant l'incrédulité d'un incrédule qui a du mal à croire à la crédulité.
Mais je m'égare.
La vieille Anne-Françoise signalée comme disparue, on a fait une petite battue aux quatre coins de la pièce, pour voir si elle ne s'était pas cachée quelque part. Aloé, qu'on avait pas tellement entendue jusqu'ici, lança soudain :
Anne-François nous a menti, je me trompe ?
La remarque allait d'elle-même, mais il semblait que c'était à la jeune fille de la prononcer.
Oui, probablement, enchaîna William, lui aussi songeur depuis le début de cette étrange affaire.
Que pouvons-nous faire ? demanda Louis.
Il faut ouvrir cette porte ! conclua dans un souffle William.
...
Ainsi, la boucle était bouclée, on était revenu au point de départ, on pouvait recommencer.
On essaya donc d'ouvrir la porte. A coups de poings, de pieds, de vivres. Comme rien n'y faisait, et que rien ne blessait dans la pièce, on essaya d'enfoncer le solide mur de bois et de métal.
L'on réussit à créer quelque chose qui blessait dans la pièce : soi-même. Après s'être suffisamment esquintés, les quatre individus restants s'assirent et se mirent à réfléchir. On appelait plus communément ça "attendre" ou "se distraire".
En vinrent les premières discussions, les premiers échanges, les premiers aveux. La peur, bla bla bla, le quotidien, l'amour, le travail, la passion, le remord, les progrès, les échecs, je t'en remets une couche, et patati, etc, etc, etc.
Ne le prenez pas mal. Je suis l'esprit de groupe : je sais déjà tout ça. Quand vous regardez un film qui vous plaît, vous y prenez ce qui vous intéresse le plus. Eh bien, je fais la même chose.
D'ailleurs, vous savez quoi ? Cette histoire finit bien : tant et si bien assis qu'ils finirent par en oublier la porte, cette dernière s'ouvrit et tous purent sortir, rentrer chez eux, profiter des choses simples et oublier leur infortune.
Oui, vous m'avez énervé alors j'ai bâclé. Vendez ça à une série B.
Steven Sgrillberg
Scénariste, réalisateur, oscarisé
ET : tel est aphone mon son (le film muet d'extraterrestres qui a inspiré The Marstist)
Quelqu'un a trouvé la clé.
Trois semaines qu'ils campent là, dans cette pièce, comme des cons. Trois putains de mois pense Etienne en son for intérieur. C'est le fils de Louis, un cadre d'une cinquantaine d'années plutôt imbu de sa personne. Le jeune Etienne, 17 ans, estime qu'il n'y a rien de plus évident que cette vérité simple : il est le plus fort.
Etant donné qu'il ne mesure pas la réelle portée de ses actes, Etienne ne perçoit pas non plus la froideur qui pèse dans l'air, ce mouvement agressif qui dévore les chairs, pénètre les os, se délecte de la noirceur que contient le coeur.
Ils ont installé des lits, grâce à des bottes de paille entassées dans un coin. Derrière, dans une malle, ils ont trouvé nourriture et eau pour tenir longtemps. Ils sont six.
Il y a Etienne et son père, mais aussi Aloé. Elle vient d'ailleurs, passait pour un voyage d'affaires, et se retrouve ici avec eux.
Puis Anne-Françoise, plus qu'âgée, mais dont personne ne connaît réellement l'année de naissance. Elle est silencieuse, reste souvent prostrée, mais parle quand elle mange et quand elle rumine. Personne ne s'en approche vraiment.
Enfin, William est un homme d'une quarantaine d'années, qui ressort tout juste d'un hôpital après un accident de voiture.
Voilà la situation.
Ah, si vous avez compté, vous remarquerez qu'il n'y a que cinq personnages ; c'est normal : je suis le sixième. Et je suis l'esprit de groupe.
C'est donc moi qui parle au nom de tous : et tout le monde en a marre. Alors quand ils ont trouvé la clé, on a prié pour sortir d'ici rapidement. Ca s'est fait facilement, en fait. L'un a botté les fesses de l'autre, qui s'est dit que, non, ça se faisait vraiment pas : et ils ont trouvé la clé.
Les cinq se sont donc engueulés, tandis que la porte restait fermée, et moi muet. Ils ont détonné comme ça pendant plusieurs minutes, puis se sont calmés. Louis a pris la parole :
Il faut que nous restions soudés.
Evidemment, c'était une réplique classique de meneur tirée d'un film de série B, à tel point pitoyable que même le père Louis tremblait en prononçant ces mots, qu'il savait lui-même tirer d'autre part ; d'un imaginaire collectif, au niveau zéro à l'heure actuelle.
Louis, je crois que tu comprends pas : on en a marre.
C'est vrai papa. Plein le cul.
Ah ! toi, ne commence pas !
Et bien évidemment, l'affrontement reprit de plus belle, verbalement. Personne ne vit la porte s'ouvrir, et la vieille Anne-Françoise disparaître derrière elle. Personne ne vit la porte se refermer, et personne ne vit d'ailleurs qu'Anne-Françoise avait disparu avant que le jeune Etienne, parti se vider la vessie dans le coin de la pièce réservé aux garçons - organisation primaire, mais je n'ai pas eu mon mot à dire - revienne, le visage marqué d'un doute qui l'amenait à jeter d'innombrables regards compulsifs tout autour de lui, la bouche contractée dans une posture interrogative ; le tout révélant l'incrédulité d'un incrédule qui a du mal à croire à la crédulité.
Mais je m'égare.
La vieille Anne-Françoise signalée comme disparue, on a fait une petite battue aux quatre coins de la pièce, pour voir si elle ne s'était pas cachée quelque part. Aloé, qu'on avait pas tellement entendue jusqu'ici, lança soudain :
Anne-François nous a menti, je me trompe ?
La remarque allait d'elle-même, mais il semblait que c'était à la jeune fille de la prononcer.
Oui, probablement, enchaîna William, lui aussi songeur depuis le début de cette étrange affaire.
Que pouvons-nous faire ? demanda Louis.
Il faut ouvrir cette porte ! conclua dans un souffle William.
...
Ainsi, la boucle était bouclée, on était revenu au point de départ, on pouvait recommencer.
On essaya donc d'ouvrir la porte. A coups de poings, de pieds, de vivres. Comme rien n'y faisait, et que rien ne blessait dans la pièce, on essaya d'enfoncer le solide mur de bois et de métal.
L'on réussit à créer quelque chose qui blessait dans la pièce : soi-même. Après s'être suffisamment esquintés, les quatre individus restants s'assirent et se mirent à réfléchir. On appelait plus communément ça "attendre" ou "se distraire".
En vinrent les premières discussions, les premiers échanges, les premiers aveux. La peur, bla bla bla, le quotidien, l'amour, le travail, la passion, le remord, les progrès, les échecs, je t'en remets une couche, et patati, etc, etc, etc.
Ne le prenez pas mal. Je suis l'esprit de groupe : je sais déjà tout ça. Quand vous regardez un film qui vous plaît, vous y prenez ce qui vous intéresse le plus. Eh bien, je fais la même chose.
D'ailleurs, vous savez quoi ? Cette histoire finit bien : tant et si bien assis qu'ils finirent par en oublier la porte, cette dernière s'ouvrit et tous purent sortir, rentrer chez eux, profiter des choses simples et oublier leur infortune.
Oui, vous m'avez énervé alors j'ai bâclé. Vendez ça à une série B.
Steven Sgrillberg
Scénariste, réalisateur, oscarisé
ET : tel est aphone mon son (le film muet d'extraterrestres qui a inspiré The Marstist)
05 juin 2012
Le parterre de la vieillesse
Vous ne restez pas en place ?
Très bien, vous êtes encore un peu des enfants : disons que ceci est pour vous.
Il serait de mauvais ton de ma part de débuter cet article en revenant à l'origine, à la naissance, en commençant par "Dès le début nous avons été (...)" ; alors je vais tout simplement en venir directement aux faits.
L'Adulte n'est pas celui qu'on croit.
Eh oui, messieurs dames : vous implosez, vous explosez, vous convoquez vos Dieux et autres certitudes, mais c'est une voie de fait.
Considéré comme l'image de sainteté, "celui qui a fini de grandir", ou "celui qui est parvenu aux termes de l'enfance" - appelez-le comme vous voulez, ce grand zozo - serait donc le résultat d'un long processus biologique et spirituel, imbibé d'un peu de social, vous rajoutez du culturel, touillez avec du sentiment, et voilà, pof, magie : un adulte.
Bon, évidemment, la réalité est on ne peut plus simple : l'adulte est celui qui a ses dents de sagesse.
Oui, MAIS, seulement, PAS seulement : rentrer dans l'âge adulte, c'est aussi être à la fois être le plus vieux des enfants, mais aussi le plus jeune des hommes. Vous me direz si je me trompe. En résumé, être adulte, c'est se situer pile dans la moyenne.
En résumé², il suffit qu'il n'y ait aucun adulte sur Terre pour que personne ne grandisse jamais.
CQFD.
Sigmund Fräd,
Psychanalyste Ambulant,
Mémoires d'un cocaïnomane
Très bien, vous êtes encore un peu des enfants : disons que ceci est pour vous.
Il serait de mauvais ton de ma part de débuter cet article en revenant à l'origine, à la naissance, en commençant par "Dès le début nous avons été (...)" ; alors je vais tout simplement en venir directement aux faits.
L'Adulte n'est pas celui qu'on croit.
Eh oui, messieurs dames : vous implosez, vous explosez, vous convoquez vos Dieux et autres certitudes, mais c'est une voie de fait.
Considéré comme l'image de sainteté, "celui qui a fini de grandir", ou "celui qui est parvenu aux termes de l'enfance" - appelez-le comme vous voulez, ce grand zozo - serait donc le résultat d'un long processus biologique et spirituel, imbibé d'un peu de social, vous rajoutez du culturel, touillez avec du sentiment, et voilà, pof, magie : un adulte.
Bon, évidemment, la réalité est on ne peut plus simple : l'adulte est celui qui a ses dents de sagesse.
Oui, MAIS, seulement, PAS seulement : rentrer dans l'âge adulte, c'est aussi être à la fois être le plus vieux des enfants, mais aussi le plus jeune des hommes. Vous me direz si je me trompe. En résumé, être adulte, c'est se situer pile dans la moyenne.
En résumé², il suffit qu'il n'y ait aucun adulte sur Terre pour que personne ne grandisse jamais.
CQFD.
Sigmund Fräd,
Psychanalyste Ambulant,
Mémoires d'un cocaïnomane
04 juin 2012
Pendant ce temps, dans le Ciel
Je crois qu'il est temps d'établir quelques vérités quant à des propositions infondées.
D'abord, qu'il ne sert à rien de résister à l'attraction terrestre. L'attraction se relâchera quand le Grand Temps sera venu. Le Gardien l'a annoncé.
Bien sûr, le 21 décembre 2012 n'est qu'une vanne prophétique destinée aux attardés mayas qui hantent, pour le malheur de tous, les rues et les squares - soit dit en passant, souvent armés de flûtasses pourries.
Etant donné les prochaines conjonctions astralo-théorico-spatialo-occulto-etsansfourchette, il semblerait que la Fin du Monde soit programmée pour le Jour d'Après, qui aura lieu, d'après le Livre de Zozzoï, juste après le Jour d'Aujourd'hui - qui lui n'est pas encore prononcé.
Si vous souhaitez vous pencher plus avant sur l'oeuvre de Zozzoï, il est conseillé de lire Mémoires d'un Zozzoï Des Bouts Sots et Laids, un recueil de quelques milliers de pages dans lequel l'auteur étudie le fil des Parques pour en tirer des "bouts de la Vie, du Grand Temps, de l'Ensemble Vivant, des Mots avec des Majuscules.". Voici quelques extraits, juste pour vous les copains :
" (...) et c'est pourqu[oi], d'après les astres, le 15 novembre 2004 sera marqué d'une opposition symbolique qui forcera le retour de Xalu, le Dieu des Casseroles. Il est certain que Xalu profitera de sa libération, en ce jour, pour s'amuser et jouer des tours. D'après les paroles du Gardien, l'atroce scène se jouera dans une forêt."
" Néanmoins, je rejette la théorie de Platon qui voudrait que Socrate soit amciguë dans ses rapports avec la philosophie. J'estime que ce dernier - dont le signe était par ailleurs, d'après le Fil des Parques, le Poison - a assez souffert de son art scénique."
"Je n'exclue pas le principe de légitimité temporelle : je fixe les mailles du Grand Temps. D'après ce dernier, qui m'a d'ailleurs payé un verre la dernière fois, le 17 juillet 1979 marquera l'apparition d'une force puissante qui s'extériorisera le 15 novembre 2004. Il semble que cette prophétie ait un lien avec une autre de mes prophétie : voir Tome 4 de mes Aventures : Zozzoï face au Méga-Grand Danger, éd. Zozzoï and co. "
Pour vous servir,
Jacqueline-Françoise,
Astrologue de référence de Ménage Magazine
D'abord, qu'il ne sert à rien de résister à l'attraction terrestre. L'attraction se relâchera quand le Grand Temps sera venu. Le Gardien l'a annoncé.
Bien sûr, le 21 décembre 2012 n'est qu'une vanne prophétique destinée aux attardés mayas qui hantent, pour le malheur de tous, les rues et les squares - soit dit en passant, souvent armés de flûtasses pourries.
Etant donné les prochaines conjonctions astralo-théorico-spatialo-occulto-etsansfourchette, il semblerait que la Fin du Monde soit programmée pour le Jour d'Après, qui aura lieu, d'après le Livre de Zozzoï, juste après le Jour d'Aujourd'hui - qui lui n'est pas encore prononcé.
Si vous souhaitez vous pencher plus avant sur l'oeuvre de Zozzoï, il est conseillé de lire Mémoires d'un Zozzoï Des Bouts Sots et Laids, un recueil de quelques milliers de pages dans lequel l'auteur étudie le fil des Parques pour en tirer des "bouts de la Vie, du Grand Temps, de l'Ensemble Vivant, des Mots avec des Majuscules.". Voici quelques extraits, juste pour vous les copains :
" (...) et c'est pourqu[oi], d'après les astres, le 15 novembre 2004 sera marqué d'une opposition symbolique qui forcera le retour de Xalu, le Dieu des Casseroles. Il est certain que Xalu profitera de sa libération, en ce jour, pour s'amuser et jouer des tours. D'après les paroles du Gardien, l'atroce scène se jouera dans une forêt."
" Néanmoins, je rejette la théorie de Platon qui voudrait que Socrate soit amciguë dans ses rapports avec la philosophie. J'estime que ce dernier - dont le signe était par ailleurs, d'après le Fil des Parques, le Poison - a assez souffert de son art scénique."
"Je n'exclue pas le principe de légitimité temporelle : je fixe les mailles du Grand Temps. D'après ce dernier, qui m'a d'ailleurs payé un verre la dernière fois, le 17 juillet 1979 marquera l'apparition d'une force puissante qui s'extériorisera le 15 novembre 2004. Il semble que cette prophétie ait un lien avec une autre de mes prophétie : voir Tome 4 de mes Aventures : Zozzoï face au Méga-Grand Danger, éd. Zozzoï and co. "
Pour vous servir,
Jacqueline-Françoise,
Astrologue de référence de Ménage Magazine
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