Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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16 juin 2012

Tape en touche

Pourquoi faut-il que j'aie si mal au ventre ?

Ca m'arrive de manière différée : souvent, tout va bien. Des fois, ça va mal. De temps en temps, je ne le sens plus.

Tout ça a commencé il y a un an, à peu près, quand j'ai arrêté de travailler. Je sortais d'une décennie de boulot géré à la fordiste, la tayloriste, je me fous du terme : de l'exploitation. C'est normal, après tout, puisqu'il faut de tout pour faire un monde. Seulement, je ne pouvais plus être celui qui ramassait les restes. Ou tout du moins, pas de cette manière.

Voilà, j'ai pris rendez-vous avec mon responsable d'atelier, et je lui ai transmis ma lettre de démission. Le licenciement à l'amiable a bien entendu été évincé. Il m'aurait fallu beaucoup plus de connaissances et de volonté pour tenter d'extorquer quelques sous de plus à ma boîte.

Au bout de ma dernière journée, j'ai salué mes collègues, que je ne voyais jamais en dehors du travail. Et je suis parti.

En fait, je me disais qu'il me fallait juste une idée. Une idée, un projet, une motivation, une envie, et le reste suivrait. Evidemment, j'avais des idées, des projets, des motivations, des envies, et, plus que ça, l'ambition de mélanger tout ça.

Je me disais qu'il n'y aurait pas de peine. L'argent menait au bonheur, d'une manière ou d'une autre, et si ça n'était pas le cas, il contribuait à mes besoins, me permettait d'être inséré dans la société.

A l'heure actuelle, alors que cinq ans se sont écoulés, je dois dire que ma vision des choses n'a pas réellement changée. Un compte en banque est une vitrine merveilleuse, non ? Tout y est beau à partir du moment où l'on y croit ; l'argent illumine ! Il rayonne, il est une preuve de réussite, d'accession au pouvoir, de volonté, de force, de puissance. D'intelligence, de ruse, de finesse. De mensonges, de pièges, de violences.

Oui, voilà, je ne suis pas altermondialiste, je ne suis pas militant, je ne suis pas intéressé par vos opinions à proprement parler. Après avoir quitté mon boulot, j'ai connu la rue, j'ai connu le voyage, j'ai oublié des centaines de fois qui j'étais, et je m'en suis souvenu. J'ai rencontré des gens, qui ne m'ont jamais regardé plus que de raison, certains parfois liant des pactes avec moi ; et moi acceptant. Puis les brisant. Et moi acceptant. J'ai acheté, j'ai dépensé, j'ai vendu et j'ai brassé de cet argent. J'ai accepté de devoir le faire.

Quand je suis revenu sur les ateliers, à ce moment-là, je me suis posé une seule et unique question, qui a flotté dans l'air pendant que je revoyais mes collègues et que je faisais rapidement demi-tour, à cause des réminiscences.

Qu'est-ce qui les pousse à venir se tuer ici, pour quelque chose qui ne fait que passer ?
J'ai brassé de cet argent : j'ai brassé.

Je n'ai jamais pris exemple sur ce modèle quant à mes autres implications sociales, pour le dire de la façon la plus neutre et large possible. Je n'ai jamais pensé qu'il fallait donner pour recevoir, qu'il fallait acheter des sentiments, ou que je devais me comparer à l'autre grâce à des critères reconnus par la norme.

Enfin, merde ! qu'est-ce qui les pousse à venir se tuer ici ? Ils occupent leur vie grâce au travail. Ils trouvent un équilibre grâce à cela : ils sont heureux, plus ou moins. Ils ne se posent pas vraiment la question, ils agissent.

Je ne comprends pas. S'il est nécessaire d'accepter une telle situation, si nous avons tous le choix de le faire comme nous le voulons, s'il existe réellement un système qui englobe les individus, alors pourquoi laisser un modèle imposer une rémunération ? Ce que je veux dire, c'est que rien ne dit que tout ce que nous faisons ait un sens. A grande échelle nous ne savons pas où nous allons, nous sommes perdus au milieu de rien, et nous explorons ce rien. Nous visons peut-être le ciel... mais après ?

Tout se vaut. A plus petite échelle, quelques barreaux au-dessous, voilà pourtant que cette incertitude se fond en confiance : nous ne savons ni à quoi notre espèce peut servir, ni à quoi elle peut mener, ni à quoi elle aspire ; mais, fébriles, nous invoquons les dieux, face aux autres, pour tenter d'acquérir des parts de ce pouvoir, de cette domination... celle qui les pousse, chaque jour, à venir se tuer ici, pour quelque chose qui ne fait que passer.

Je trouve ça purement amoral, dépourvu de logique, presque stupide. Et pourtant, la voilà partout, dans ses formes les plus discrètes, qui se glisse, s'installe, et à chaque fois finit par rester.

Elle, c'est la preuve, la reconnaissance, l'estimation, le jugement, l'analyse, la critique, le geste, le verbe. Mais pas de ce Verbe sacré qui doit éduquer et instruire, ou plutôt : aider ; non, nous avons affaire aux mots, dans leur forme agressive.

Nous passons notre temps à nous battre, à jouer, et pourquoi pas, après tout ? Seulement, ne venez pas me faire croire qu'il existe une seule manière intéressante de s'amuser, qu'elle s'inscrit dans une logique collective et identitaire, et que chacun choisit son rôle honnêtement.

Dans la vraie logique collective, nous sommes tous les pions. Bien les premiers à agir, oui ; mais les derniers à jouer. Je pense aux cordes qui nous saisissent et nous déplacent sur le plateau, aux stratégies qui se profilent et se peaufinent.

Voilà pourquoi j'ai arrêté de travailler, et j'ai rompu l'équilibre. Mais je ne l'ai fait que pour pouvoir me donner le choix d'en élaborer un autre. Est-ce que j'ai réussi ?

J'ai compris que nous travaillions tout le temps. C'est un effort de chaque seconde, vraiment. Voilà pourquoi le rythme de vie, le respect de l'horloge biologique, comme on l'appelle ; le respect des normes et des valeurs, sont autant de formes d'hygiène intellectuel : le cerveau prend ses marques grâce à des repères, c'est facile.

C'est surtout très ennuyeux. Il n'y a rien de plus ennuyeux que la santé. Parce qu'elle se lie à d'autres choses qui n'ont rien à voir avec elle. Les bons sentiments sont bien le cadet des soucis de la santé : elle s'en fout, elle est en bonne santé.

La santé n'a jamais connu la maladie. Ou plutôt : la santé ne peut vraiment pas piffrer la maladie. La santé est Bien, la maladie est Mal.

Bon, alors, quand j'ai eu mes premiers troubles musculo-squelettiques, à cause du travail, je me suis demandé : tiens, j'ai mal. Ca veut dire que je suis mal ?
J'étais comme la santé ! J'avais eu des années de labeur, mais je me pensais en bonne santé. Puisque je pensais être quelqu'un de bien. Cette logique est absurde, soit dit en passant. Il m'a donc fallu comprendre que la maladie et la santé étaient liées, quoiqu'on en dise, et qu'elles respiraient l'une de l'autre.

Etre en bonne santé, c'est, par contraire, être toujours sur le point d'être malade. Un malade n'a peur de rien, puisqu'il n'aspire qu'à la santé.
Qu'est-ce qui me rendait malade ? L'argent.

La boucle était bouclée. Et comme il n'y avait pas d'échappatoires, je me suis résigné. J'ai laissé tomber ma part d'individualité, et je me suis jeté à bras le corps dans la mêlée, pitoyable par mon aversion et ma cupidité. Je suis devenu riche et puissant. Puis je vais mourir.

Je sers à beaucoup de choses, à beaucoup de gens, comme tous ceux qui ont choisi d'être totalement avec les autres. Je sers beaucoup d'actions et d'actes, très discrètement. Je n'aime plus être vu.

Dans ma quête folle, je ne me sers plus. Je ne suis plus totalement avec moi ; je laisse entrer les idées. Et, souvent, lorsque je repasse près de la mer, je me demande si j'aurais pu mener ma barque et faire aboutir le Rêve que j'avais dans la tête, qui s'est transformé, au bout de vingt-cinq ans d'oubli et d'inattention, en une tumeur qui me poussera bientôt dans la tombe.

Je vous ai tout donné, j'ai construit ma vie à partir de rien, parce qu'il fallait le faire, oh, vous savez, parce que c'est la jungle. Je n'en veux à personne, j'ai appris à pardonner, puisque j'ai été le premier à commettre beaucoup d'erreurs. Je suis serein, ce n'est pas ça. Seulement, je sais que j'avais autre chose dans le coeur, une promesse qui brillait, pour moi, comme rien d'autre au monde. Aujourd'hui, elle n'est plus rien qu'une maladie.

Je n'y ai pas fait attention. Je n'y ai pas donné d'importance. J'en ai été dissuadé. J'ai accepté.

Où est la révolte ? Quand faut-il se battre, alors ? Prendre les choses en main, agir concrètement ?

Je ne suis qu'un pion, et c'est bien la seule certitude que j'emmène avec moi.

Stove Jebs

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