Alors que je ne faisais que sortir mes papiers, le flic eut comme une poussée d'angoisse et hurla.
Lâchez votre arme ! LEVEZ LES MAINS ! Pas un geste !
Ce à quoi je répondis par un sourire qui devait être extrêmement nerveux.
Ce ne sont que mes papiers, c'est vous qui me les avez demandé. Pourquoi j'aurais une arme ?
Calmez-vous.
Mais rien n'y fit. Même fouillé, on m'emmena au poste et je dus passer la nuit là-bas. A mon réveil, ils étaient trois, penchés sur moi, avec de grands yeux ronds.
"C'est lui ? Ce type ?
- Oui, faut croire. On l'emmène."
Le troisième me saisit par les épaules, tandis que celui qui avait pris la parole en premier, et qui semblait être le meneur, attrapa mon sac et le cala en bandouillère en sortant de la cellule où j'avais été enfermé. Les vitres en plexiglass ne laissant pas d'intimité, j'avais dès mon arrivée pris le parti de me taire, que ce soit par les mots ou par les gestes. Je ne leur dirai rien, puisque je n'avais rien fait. Et même s'ils ne m'entendraient pas forcément par la suite, je savais, déjà, que je les maudirai longtemps en mon for intérieur.
Deux agents restèrent devant la porte du couloir où nous avions finalement abouti, après avoir traversé un hall rempli de policiers, et monté un escalier de bois sur vingt mètres, au moins. Tout ici sentait le renfermé, le papier entassé, les archives moisies qui pourrissent en attendant qu'une instance étatique souhaite pencher le nez sur la puanteur et, ce faisant, y passe un grand coup de balai en jetant tout ce qui a été entreposé depuis des années. Puis l'on recommence.
La porte grinça, s'ouvrit, et dévoila une énorme pièce, à haut plafond. De longues colonnes, faites de bois, s'étendait du parquet jusqu'à deux voutes, de tailles égales, ornées de peintures abîmées par le temps. Un long tapis vert couvrait les trois quarts du sol, et sur le bord de la partie qui était le plus éloignée de l'entrée, un bureau appuyait l'autorité de l'homme qui se tenait prostré derrière. Le chef de ceux qui m'avaient amené jusqu'ici me poussa de la paume de la main, puis referma la porte.
Il y eut évidemment un silence. La lumière filtrait par deux fenêtres, sur le mur opposé à l'entrée, et dans la lumière rayonnaient poussière et corps planants. Un moustique ou une petite mouche passait parfois. L'air était chaud.
"Je ne vous expliquerai pas pourquoi je vous ai fait venir, cela n'a aucune importance. Sachez simplement que vous allez prendre un avion, d'ici deux jours, pour parcourir la moitié du globe. Arrivé sur votre lieu de travail, vous n'aurez qu'à suivre les instructions. Vous n'êtes pas choisi pour rien, vous n'êtes rien sans être choisi. Bonne journée M. Oltras."
L'homme baissa les yeux, et reprit le silence. Il ne dit plus rien jusqu'à ce que la porte s'ouvre de nouveau, et qu'on revienne me chercher. En m'éloignant, je lui lançais :
"La politesse est la meilleure des vertus. Quel est votre nom ?"
Et comme il ne répondait rien :
"Alors, vieil inconnu, sache que je n'obéis qu'à une logique : la mienne. Peu importe ce que tu souhaites de moi, je n'obéirai toujours qu'à une logique : la mienne. Tes plans peuvent croupir en enfer que j'y trouverai rien à redire. Tout simplement : je t'emmerde."
Il n'en fallut pas plus pour qu'enfin, celui qui m'avait convoqué relève la tête. Mais, à ma grande surprise, son regard était neutre et paisible. Il prononça, doucement :
"C'est justement ce que nous souhaitons : que vous n'obéissiez qu'à votre logique. Bonne journée, à nouveau, M. Oltras."
Sans voix, je le fus pendant plusieurs jours. Qu'aurais-je pu trouver à répondre à ce maudit vieillard, tassé derrière son bureau, secondé par sa clique de policiers vendus ? Que voulaient-ils de moi ?
Dans ces cas-là, le nombre de questions qui affluent au cerveau est tel qu'on se l'imagine sur le point d'éclater, de vous emporter avec lui dans ce suicide, contre votre gré, sans que vous ne puissiez manifester aucun refus.
Dans ces cas-là, on apprend à se maîtriser. Et quand on y arrive, on peut à peu près tout faire. Que reste-t-il, face à l'inconnu, qui soit encore impossible ?
J'ai donc fermé les yeux sur mes doutes, et j'ai pris le parti de me préparer du mieux possible à la tâche qui m'attendait. Je savais plus ou moins me battre, parce que j'avais eu une enfance assez difficile, et que la rue m'avait appris ce genre de dangers. Mais je n'avais aucune idée des armes qu'on utiliserait peut-être contre moi, ou de ce qu'on tenterait de me faire croire pour mieux me manipuler.
Voilà : je vais entrer dans un univers - je suis dans un univers de manipulation. Tout le monde va essayer de me mentir, et tout le monde sait qui je suis. Je ne connaitrais personne, j'aurais toujours une longueur de retard. Il faut que j'accepte ça : peu importe qu'ils sachent qui je suis. Par contre, il faut que moi, j'arrive à cerner les gens plus rapidement, que je sois attentif à tout ce qui se passe, mais de manière extrêmement discrète. Il va falloir que je me sorte de là sans que personne ne se doute que je puisse avoir les tripes pour le faire.
Le jour où j'ai pris l'avion, ce serment était encore à peu près ancré en moi. Une semaine plus tard, tout avait changé.
J'ai débarqué le 24 mai 1978 sur une plage chaude, d'été, 40° au moins. A droite de la piste, une forêt équatoriale, et la longeant, un fleuve d'une dizaine de mètres. J'apprendrais plus tard qu'il était en crue souvent, et que les avions ne pouvaient plus se poser pendant parfois plusieurs semaines. Face aux dangers de la quasi jungle qui nous entourait, il nous fallut apprendre les rudiments du coin.
Car je n'eus pas affaire à des manipulateurs, des menteurs, ou de quelconques tarés au service d'une cause stupide. Ce furent des gens comme moi qui devinrent mes coéquipiers. Nous étions douze, tous choisis dans les mêmes conditions, sans savoir ce qui s'était passé.
Je n'établirais pas une liste détaillée de ces gens, puisqu'ils sont morts aujourd'hui.
Six mois après notre arrivée, nous n'en savions toujours pas plus sur ce qui nous avait amené là. Nous ne faisions rien de nos journées, à part nous aventurer dehors pour apprendre sur la faune et la flore. La nuit, des bruits étranges parvenaient de la forêt, mais à part des oiseaux, nous n'y avons jamais rien vu.
Il nous restait donc à nous connaître, à échanger ; c'est ce que nous avons fait. Puis nous nous sommes lassé, et chacun a entrepris une tâche personnelle qui lui tenait à coeur depuis longtemps : écrire un livre, écrire une biographie, écrire à sa femme, écrire à ses enfants. Il n'y avait pas grand chose d'autre à faire, dans cette maison de bois, établie à l'orée de la forêt, faite d'un dortoir, d'une cuisine et d'une salle de bain.
Personne n'avait songé à s'échapper, parce que cela relevait tellement de l'irréel et du grandiose que nous étions bien trop petits pour tenter de déjouer le système. Et la civilisation pouvait se trouver à n'importe quelle distance. Et la civilisation pouvait être hostile. Il valait mieux rester là, et attendre. Et si nous avions su...
Au début de l'année suivante, aux alentours de février, je crois, une boule de feu est descendue du ciel et s'est écrasée à une centaine de mètres de la maison, réveillant tout le monde dans une secousse de taille.
Nous sommes sortis, en pyjamas, des bottes aux pieds, pour assister à la mort d'un étrange extraterrestre, qui tenait dans sa main une sphère violette.
Il murmura quelques mots, émit des cliquetis étranges, et rendit l'âme. Des muscles, il devait en avoir, puisque son bras se détendit lentement, et laissa échapper la sphère, qui se nicha dans le sable.
Je la ramassais : elle n'était pas plus grande qu'une pomme, et sa lueur violette irradiait lentement.
Deux jours plus tard, un avion se posa, et une dizaine d'hommes armés de mitraillettes jaillirent dans la cabane, ajoutant à la chair et aux os de mes compagnons la force sacrée de l'acier et du feu, les consumant ainsi jusqu'après la mort.
Ce n'est pas moi qui avais eu un pressentiment : c'était la sphère que je gardais qui s'était mise, quelques minutes plus tôt, à briller d'un éclat plus grand, qui m'avait éloigné de là. Si je l'avais fait, c'est parce que cet éclat grandissait quand je me déplaçais. Et il semblait le faire dans une direction bien précise.
Depuis, j'ai marché des journées entières, dormant au petit bonheur la chance, sans croiser ni homme, ni animal, ni habitation. La forêt est dense, chaude, semble devenir presque tropicale. Mais il n'y a que des arbres, que des plantes, que de l'eau, de la roche, rien de vivant, de pensant.
La sphère brille tellement que, la nuit, elle éclaire jusqu'à la cime des arbres. Je la cache sous mes vêtements pour que l'on ne me repère pas.
Je suis finalement arrivé, au bout d'un mois, au terme de cette étrange aventure. Derrière le tissu de liane qui grimpait sur un pan de roche d'une cinquantaine de mètres, j'ai trouvé l'entrée d'une petite grotte. Au fond de cette dernière, je n'ai trouvé qu'un cairn. Par réflexe, dessus, j'ai posé la sphère.
Il y eut alors un flash, et je tombais en arrière. Puis un être sortit de la sphère, similaire à l'extraterrestre qui s'était écrasé quelques jours plus tôt.
Il parla dans ma langue, dans une sonorité métallique, comme trafiquée :
Je te remercie de ton action, terrien. Ceux qui lisent les astres ne sont pas toujours bons, et lorsqu'ils pressentent notre venue, les Hommes cherchent parfois à nous empêcher d'agir.
Or nous avons sur Terre des messagers, qui portent nos flambeaux, nos histoires, nos valeurs, qui nous aident à vous construire ; peut-être à vous coloniser, diront certains. Mais qu'importe : vous ne saurez jamais ce qui vient de nous, et ce qui est réellement à vous. Ce que je peux néanmoins te dire, c'est que tu es l'un des nôtres, par ce biais, comme tes onze compagnons morts aujourd'hui. Pressentir les choses est un fait : mais les sentir en est une autre. Ils en avaient le pouvoir, tu le portes toujours, comme bien d'autres. Et les autres le savaient. La sphère nous permet de stocker d'immenses quantités de données, ce qui nous permet de ne faire que très peu de voyages ; les moyens mis en place pour nous arrêter sont de plus en plus conséquents.
A nouveau, et si tu l'acceptes, j'aurais un message pour toi : en rentrant, tu gagneras beaucoup d'argent. Sers-t-en pour défendre nos valeurs et trouver ceux qui nous chassent. Nous t'aiderons. Suis nos instructions.
Puis il disparut.
Je l'aurais bien aidé, cet extraterrestre, mais il aurait dû me prévenir que nous n'étions pas dans une forêt naturelle, mais dans un centre immense, trafiqué, basé dans un désert inconnu, où son pote s'était écrasé sans même y avoir fait attention, et où, sous la pierre de cairn, le réseau de transfert de données, établi sur des procédés décryptés au terme, probablement, de dizaines d'années d'investigation, avait été depuis longtemps piraté.
L'on sut alors ce que les extraterrestres projetaient dans l'inconscient collectif et dans notre culture.
On me supprima, à ma sortie de la grotte, en deux rafales de mitraillette. Je tombais mort sans comprendre.
L'on supprima ce que les extraterrestres projetaient dans l'inconscient collectif et dans notre culture.
On supprima tout le monde, puisqu'il y eut en un mois à peine trois déclarations de guerre, et un nombre incalculable de suicides.
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