Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

13 février 2016

X. le Paon d'or

L'animal, croupe charnue, s'expose aux prédateurs en exhibant sa fieffée proue au milieu de la savane. Les rues alentours rugiraient presque si elles le pouvaient face à tant de décadence humaine. Un instant, on entend au loin un vague murmure qui a de la puissance du lion au moins l'intensité. Certains s'échappent du point d'eau. Les autres demandent aux hémisphères qui ceignent leur cerveau de parler moins fort, et continuent de boire en ne se demandant même pas si les crocs qui risquent de mordre la chair éveilleraient au coeur de leur être le point de rupture névralgique marqueur de la douleur, marquant la fin, lorsque les bouts de peaux déchirés laisseraient entrevoir les os ; lorsqu'une partie de leur être même se détacherait d'eux ; lorsque l'ennemi emporterait au loin ce trophée, cette nourriture acquise. Lorsqu'ils abandonneraient un bout de leur corps pour le simple plaisir de ne pas avoir à y penser.

Le Paon d'Or vole sur trois nuages, remonte au-delà de l'Afrique et surmonte les pôles. Ce n'est ni un paon, ni de l'or ; c'est un Paon d'Or. Ca veut dire qu'il n'est ni le premier, ni le second. Il n'a de Paon que le nom, et d'Or que la couleur. C'est un fleuve ostraciste, indépendant et souverain, maître des clefs et des joyaux, qui a vu la guerre et la chaleur, le froid et l'amour, qui a conquis les fins fonds du monde, rêvé au milieu des seins de femme, aimé les hommes et leurs épaules glissantes, glissé le long des courbes sinueuses de la folie, et croisé la destinée et les Parques.

Au milieu, la brebis sirote son jus, posée sur le canapé. Son verre de limonade lui file presque entre les pattes, mais, tondue, elle arrive toujours à retrousser le bas de son corps en abruptes collines blanches pour le faire rebondir et remonter au creux de ses côtes. Le soleil brille en saccades au travers des volets baissés, elle ne pense à rien, sinon au goût du sucre, substance subtilement appréhensible qui coule entre ses lèvres.

Pandore ouvre les yeux. Elle n'a pas dormi depuis mille ans. Juste une seconde, ses paupières ont couvert ses yeux. Chaque jour, le pêché l'habite, et, chaque nuit, elle souffle dans ses paumes pour faire naître l'espoir.

"Bonjour ?"

La brebis tourne vite la tête, retourne à son verre. La bête morte de cuir sur laquelle elle est assise a deux places. Pandore s'invite et s'assoit à ses côtés.

"Bonjour ?"

La brebis boit une nouvelle fois, longuement. Puis elle penche le crâne en arrière et dit :

"Bééééééééééééééééééh !"

Pandore, effrayée, se relève et quitte l'endroit. Autour d'elle, le ciel violet aux reflets gris et bleus tourne à une vitesse folle. Au loin, elle l'aperçoit : le Paon d'Or. Il passe de droite à gauche, de gauche à droite, puis sous ses pieds. Elle se rend compte que, au-dessous d'elle, au sol, en bas, il y a le même ciel. Saigné d'étoiles blanches qui brillent à des intensités différentes. Tout autour, c'est pareil : il n'y a plus que son corps au coeur de ce flou incompréhensible, incohérent, cette matière flasque et visqueuse, ce Grand Tout qui lui parle presque, voudrait lui dire quelque chose, mais elle ne comprend pas, ne comprend pas ; ne fait que tendre l'oreille et saisit comme un bruissement au bout du son, mais n'arrive pas à le saisir. Et soudain :

"On est là tous les deux ! enfin !"

La brebis a lâché son jus, et se tient debout sur le canapé, droite sur ses pattes arrières. Elle balance celles qu'elle a en avant, des cornes lui poussent sur la tête et une queue apparaît. Ses pupilles se dilatent et un rouge noir s'encre à l'intérieur. Elle la fixe et lui lance en douze chants :

"ON EST LA TOUS LES DEUX !! ENFIN !!!!"

Le liquide du verre qu'elle tenait plus tôt coule sur le sol invisible et noie quelques étoiles. Pandore ne s'arrête pas, et, regardant à nouveau devant elle, aperçoit trop tard le mur invisible qu'elle percute et contre lequel elle s'effondre et tombe inconsciente.

Le Paon d'Or repasse dans le ciel, puis crache quelques gerbes de feu qui brûlent instantanément les animaux restés trop près du point d'eau ; puis repasse, des milliards de kilomètres plus loin, et attrape le lion entre ses pieds d'oiseau ; puis repasse, et le lance auprès de Pandore. Il s'écrase au sol, mais, pas mort, lance un ultime chant bestial. Et puis tout s'étiole, le bas devient le sol, le rouge le blanc, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et sous les toiles revient la vie.

Pandore ouvre les yeux.

En face, une boîte fermée.

Pandore ouvre-t-elle la boîte ?


06 février 2016

IX. j'ai donné l'adresse

J'ai donné l'adresse.

Ca y est, cet endroit n'est plus un sacro-saint, mais la plaque tournante du commerce ininterrompu qui secoue le monde et fait chavirer nos âmes à coeurs ouverts. Le militantisme secret qui m'habitait est désormais placé au premier ordre des frasques opportunistes des contemporains sadiques et voluptueux qui partagent ma vie. La brise triste de mon être est au devant de la scène, et mon corps fatigué trouve au fond de lui-même la force de taper quelques lignes de plus. Plus de mystères.


Alors que le temps passe, et que la mort m'observe de plus près, je voudrais juste dire que je n'ai jamais menti, ici. Je n'ai jamais parlé de moi, femme impotente, mais à chaque fois des histoires que j'avais devant les yeux. Non, vous ne trouverez pas trace de moi ici, même pas toi, le bonheur incendiaire qui me donna la vie. Tout ici n'est que récits et inventions. Un melting-pot incohérent qui ne révèle, à chaque fois, que le douloureux mensonge de l'humanité qui s'ignore.

Tandis que je ferme les yeux et que je tourne la page, mon coeur sourd raconte encore à ma tête, inéluctablement, que tout ça n'est qu'une erreur. 


VIII. Les tirettes

"Arrêtez-vous !"

Le type lève la main ; l'autre type s'arrête.

"Quoi ?"

Le moteur refroidit. Il brandit sa torche et allume l'intérieur du véhicule avec la lueur blême de l'objet.

"Levez les mains. Il y a quelque chose ici qui n'a aucune place en nos lieux."

L'autre gars se renforgne :

"Nous sommez-vous de baisser nos braguettes et de nous laisser sucer ? ou bien avez-vous quelques vues sur le chargement marchand que nous pourrions transporter ?"

Le gars freeze.

"..."

"?"

"... comment ça, "vous laisser sucer ?", oh, hé ! vous n'avez pas compris la portée de la teneur de vos actes ! franchir une frontière ne se fait pas les yeux fermés, imbéciles ! vous devez répondre de vos ac...

- Imbéciles ?! répond le type. Imbéciles, quoi ? tu nous appelles imbéciles ?!"

Il sort un calibre et le pointe sur le type. La fenêtre arrière s'ouvre. Une femme voilée sort la tête, et parle en syrien. Coup de chance, le policier à la lampe parle ce même langage. Pour simplifier la chose, la discussion suivante sera d'ailleurs mise sur papier à l'aide des doux mots que manipulait Molière quelques siècles plus tôt.

"Je suis désolée." dit-elle.

L'autre le regarde avec la lueur malsaine, au creux de l'oeil, de l'avorton affolé qui, ayant trouvé un nouveau jouet, ne cherche que la bête idiote qui sera sa première victime. Ses synapses fatiguées font deux fois le tour de ses hémisphères, puis il comprend :

"Désolée, pourquoi mademoiselle ?"

Tout ça en arabe.

"Désolée, parce que mes Hommes vous veulent des encombres que je ne défends pas. Ils sont las et polis, mais tristes et énervés. Et vous êtes sur leur chemin. Je ne renie pas ma foi en vous disant ouvertement que, par vos voies de fait, vous avez insulté leur passé et leur futur ; au contraire ! je suis en accord avec eux. Je ne suis qu'une femme. Néanmoins, la chance m'est donnée, par la connaissance aiguë que j'ai des miens, de vous laisser une seconde chance ; vous ne viendrez pas avec nous, non ; mais vous pouvez tendre la main et embrasser celle de mon frère. Alors, peut-être, seulement, non seulement, son arme ne détruira pas votre cerveau et votre vie avec lui, mais ! - elle marqua une pause, et respira profondément, comme trouvant au fond d'elle la cause d'un mal que nul européen ne connaît - mais ! en plus, vous en retirerez une glorieuse fierté qu'aucun de vos voisins ne touche encore du doigt."

Tout ça en arabe. Le type comprend.

Il réfléchit quelques secondes seulement. Tourne la tête, regarde derrière lui.

Inch' allah.

D'un geste brusque, il agrippe l'arme, la retourne contre le conducteur, tire trois fois, la tête, le genou droit, l'abdomen, se braque en arrière et sent le métal glisser contre son dos tandis que, ses jambes relâchant la pression, il tire encore deux fois, un coup dans le vent, le deuxième dans la tête du gars assis à la place du mort.

La fille à l'arrière crie subitement, sort à son tour un magnum. Il l'abat d'une balle entre les yeux.

C'est terminé.

De la poche de son blouson, il sort le vieux Coran que lui a donné son père.

Les sirènes sonnent en échos au loin.

Il se rappelle de Marie, sa première femme, la chrétienne qu'il a épousée et qui est morte sur les terres d'Iran dix ans plus tôt.

Il embrasse le Livre Saint puis ferme les yeux.

Il n'a pas menti.

Elle, en un sursaut soudain, ouvre les siens dans l'au-delà. "Mahmoud ? dit-elle. Mahmoud ? tu es là ? je ne t'ai pas oublié. J'ai couru le long des ports et affronté des hommes aux visages pâles et effrayants. Mahmoud ? mon amour, m'entends-tu ? j'ai défié les religions et osé. J'ai trahi et failli. J'ai tout jeté dans la balance du Grand Pan. Mahmoud ? m'entends-tu, amour ? verrai-je bientôt le bleu de tes yeux saints trembler ? m'embrasseras-tu ?"