Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

31 janvier 2015

La Métaphore du Clochard #7

Phars baisse les bras. Ses veines pulsant au travers de la chair, qu'il observe nonchalamment à quarante centimètres de distance, lui rappellent qu'il est musclé, mais, surtout, en vie. Devant ses yeux, la rue ne désemplit pas. Jeunes bourrés, jeunes, drogués, jeunes fous, alcooliques et clochards, vieux et vendeurs de cyber-roses ; tous se croisent sur les slims, ces équivalents d'escalators, ces trottoirs movibles, qui transportent à une vitesse allant jusqu'à 50km/h la population au coeur du Tout Paris.

Phars voit passer une bande de jeunes, environ quinze ans, casquettes sur la tête, bières et boissons sociodosées à la main, l'un d'eux - Phars le remarque - ayant apparemment l'intention de camer l'une de ses copines [traduction d'Inouf : "camer" est l'équivalent actuel de l'ancien "choper" ; "essayer de se faire" ; voire : "niquer"]. Phars ne s'étonne plus de rien ici. Que ce soit la jeunesse bourgeoise, trop édulcorée dès le berceau pour se confronter aux réalités du monde extérieur, ou l'amas glorieux des trentenaires déchus qui pensent retrouver au sein du joyau de la capitale un peu de vitalité ; tous veulent puiser dans des produits violents pour s'adoucir. Phars, depuis qu'il tient les portes du Kétabar, a vu passer tous les types de gens. Mais, à l'inverse de ses cousins les vigiles, il n'est pas idiot. C'est la seule raison pour laquelle son CV a failli être refusé.

Phars soupire, cligne des yeux. Puis voit dérouler [traduction d'Inouf : "dérouler" ; passer sur la ON, la Slim] de droite à gauche un groupe de jeunes filles, totalement soûles, mais pas agressives, dragueuses, simplement entre elles, et, au milieu, un garçon, presque bênet, qui tient dans sa main une bouteille de vodka, qui manque de chuter, et se rattrape au blouson de cuir de l'une d'entre elles ; elle qui rit à nouveau, à dents blanches pleines, et qui embrasse à pleine bouche une autre ; et Phars voit tout ça, dans un laps de temps d'à peine trois secondes : et Phars a une furieuse envie d'inviter ici ces jeunes gens qui semblent s'amuser plus que tous les clients qu'il surveille à l'intérieur ; et Phars a le sentiment incohérent que ces gens s'amusent plus que tout le Tout Paris.

Et Phars se dit soudain qu'il a en face de lui ce qui amène tant de gens ici. Il voit ceux qui ont connu la bêtise, l'horreur, qui ont cherché le bonheur ; ont cru le trouver dans le Rassemblement ; dans l'Unité ; puis, faute d'y arriver, se sont tournés vers l'Unanimité, la Solitude, l'Ascétisme ; mais, n'y étant toujours pas, ont rampé péniblement vers l'Amour, le Quiproquo, la Compréhension... et ont enfin croisé au fond d'eux-même le Renoncement, l'Antipathie, l'Arnaque... et y ont trouvé, là, le bonheur. Et l'amour, vrai, celui dont le "A" n'a pas besoin de capitale.

Phars repense à ses anciennes années, il y a de cela trente ans, presque, lorsqu'il aimait la jeune Sylvette, la jeune Sylvette qu'il quitta, pour l'honneur et les richesses, et...

... et, tandis que Phars poursuit ses tristes pensées, le Phénomène a déjà quitté la place, et voilà qu'un groupe de trois jeunots, quatorze ans à peine grillés, veut rentrer au Kétabar. Phars reprend ses esprits d'un coup ; arrête le premier de son bras nu et poilu, et dit, de sa voix grave et brutale :

"Papiers, s'vous'plé."

Le second des trois, un blond dont la mèche apparaît sous la cagoule de son blouson noir, passe sa main à la gauche de l'épaule gauche du premier, qu'il écarte doucement. De la main droite, il tend deux pièces violettes à Phars. "Les habitants du Tout Paris ont le droit de se rendre où ils le veulent... Article I, alinéa 1, verset .RF."

Phars tremble, ne touche pas les pièces, s'écarte. Les trois gamins pénètrent à l'intérieur, le dernier, le plus jeune - douze ans à tout casser - lui donne une tape sur l'arrière du crâne. Phars sait très bien ce que les lois du Tout Paris valent. Et il sait très bien qu'à l'extérieur, elles ne valent rien.

"Une pièce violette équivaut à un mort. Si l'on vous montre une de ces pièces, et que vous n'appartenez pas, législativement, au Tout Paris, le détenteur de cette pièce aura droit de vie ou de mort sur le membre de votre famille qu'il choisira, à partir du moment où vous prenez la pièce. Plus de pièces vous voyez, plus de membres de votre famille vous condamnez... alors, si vous n'en êtes pas, ne prenez pas les pièces. Article I, alinéa 4, verset .45."

Phars avait serré les poings. Son visage d'ébène, noir, disparaissait dans l'embrasure du bar dont il gérait l'entrée. Il était là depuis... quoi... dix ans ? vingt ans ? oui, peut-être même plus. Francko Mizüller, le gérant, l'avait pris sous son aile il y avait longtemps. Et Phars se souvenait aussi de la dernière partie de la sentence :

"Mais quiconque montre une pièce violette à l'un des membres du Tout Paris devra répondre de crime contre sa propre communauté. Si le concerné prend la pièce, d'un commun accord, il s'ensuivra un combat à mort, dont l'arme sera choisie par un tiers qui maniera le Dé, dans un délai choisi par les deux partis. Article IV, alinéa 8, verset .CF."

Phars, étrangement, alors qu'il avait vécu cette situation des dizaines, des centaines, voire des milliers de fois depuis qu'il travaillait ici, fit demi-tour, laissa la porte d'entrée sans surveillance - ce qui ne lui était jamais arrivé - et rentra à l'intérieur du Kétabar. Il allait retrouver ces types et leur foutre une raclée.

                              # METAPHORE DU CLOCHARD - 11 H #

                "Ah ! ouais, mais non, les escargots c'est carrément différent !

- Bastien, ta gueule ! va nous chercher des bières !

- Toi ta gueule ! t'es moche !"

Laura sourit, tandis que le NOME [traduction d'Inouf : comprenez : "homme"] manque de se casser la gueule sur Emeline ; Emeline qui le rattrape dans la foulée, rit comme une abrutie avec lui, puis le repousse, se retourne vers elle, et l'embrasse à pleine bouche. Sur sa gauche, elle croise du regard un vigile, les jambes comme glacées dans le sol de béton, le regard vide, les bras enfoncés dans sa veste, qui les voit passer, la regarde presque dans les yeux, puis ne leur prête plus aucune attention.

"Il est censé faire peur, nan ?"

Emeline, qui s'était à nouveau tournée vers Bastien pour rire avec lui sans raison, saisit la bouteille de vodka qu'il lance en l'air, alors que les muscles de ses cuisses, dont le sang est trop soûl pour gérer la situation, se rejettent vers l'arrière, pour le faire glisser tel un skieur, sur l'escalator de la slim ; et, se tournant vers Laura :

"Quoi ?"

Laura attrape la bouteille qui poursuivait un cheminement presque inconsciemment dirigé vers elle, en fait sauter le bouchon, qu'elle réceptionne par chance dans sa main gauche, boit une longue, longue gorgée, en ajoute à ses trois comprimés de sociodose, ses six bières, ses deux mojipinha [traduction d'Inouf : à la fin des années 2060, le mojito fut mélangé sans regrets à la caïpirinha, et comme la majorité des foules trouvait ça bon, il fut décrété que cela était bon], et, tout en évitant un groupe de jeunes qui manque de la frapper de plein fouet alors que leur slim les porte dans la direction inverse, répond :

"Le vigile, là, le mec... il est censé faire flipper les gens. Pourtant lui il avait l'air cool... laisse tomber on a passé le bar y a bien cent mètres."

Emeline récupéra la bouteille sans réfléchir, reprit le bouchon. Une lueur fiévreuse brillait dans ses yeux. Elle se retourna et, tandis que la slim continuait de les porter à une vitesse d'environ 8km/h au travers de la rue de la Passivité, elle cria au reste du Phénomène :

"LES GARS ! LEGION ! LEEEEEGION ! DEMI-TOUR !"

A cet appel, le reste du groupe, Bastien compris, ne se fit pas prier.

Quelques minutes plus tard, le Phénomène ouvrait les portes du Kétabar. Et venait y sceller son destin.


CHAPITRE 3 - TOUT CE QUI A UN BEDU A UNE FIN...
... EUH NON C'EST PAS CA ! HIC !


                "Une caissière est demandée en caisse deux."

                Tuuuut..... tuuuuuut.... 

                "Une caissière est demandée en caisse deux."

                Ben... il attent. Quoi, il attent ? oué, il attent ke élle vinné, la claéisiERr. il sont dit que iul allé l'amené. e pui l aboiuétile de whjisku elle va pas se payé tout seule. alors éattnesq je compte les pièces 1 2 4 5 centimen ouppspppppps pardon tombé la pièce oui alors vingt centimes dix eursos ec'est combien lw hisu kdéjà????

                "Bonsoir."
                 
                QUOOOOI déjààààà ,?!m! mai jé pas fini lé picéééé

                "Bonsoir madame. Une bouteille si-vous-plé."

                "Huit euros et quatre-vingt dix-neuf centimes s'il vous plaît."

                bon alor éatten je sé que j'éi la sous alods la le pillé de dix eurso é puis c'é bon

                "Merci."

                oué meé& rend les pièce madame je veux les cous 

                "Et un euro qui nous fait dix. Et voilà bonne soirée. Monsieur, bonsoir."


*****

                Le clochard reste là. Il ne bouge pas. Sa bouteille de whisky de premier prix, posée au bout du comptoir métallique, semble le regarder. Sur l'étiquette, un pirate, l'oeil gauche masqué par un bandeau noir, lui sourit, tendant la même bouteille sur laquelle il se présente au client - mise en écho sans fin. La caissière le jauge d'un oeil distrait, sourit doucement au client suivant, un trentenaire anonyme, puis regarde en face d'elle. Dans l'inconscient collectif, il est admis que ce type de comportement finira, finalement, par rejeter ce type de détritus en dehors de nos sociétés. Regarder en face de soi, d'un air innocent, revient à dire : 

                Je suis le plus ignoble des hommes, puisque je sais ce que tu veux, mais je ne te le donnerai pas.

                Finalement, puisqu'il ne bouge pas, la caissière passe un premier article, qui émet un "tiiit" strident en croisant le lecteur ; et, comme il ne bouge toujours pas, le trentenaire avance, lui tourne le dos, et commence à rassembler les articles qu'il vient d'acheter. Il en prend un, puis deux, puis la caissière dit : 

                "Excusez-moi... tout va bien, monsieur ?"

                Silence.

                "Monsieur ?"

                Le trentenaire lui donne une légère tape sur l'épaule droite.

                ... de kilavé di que jété le premié mais héin ? kj<uoiu ? qodeu quoi ?  ouia ? ah oui la boutreilllelleeeee la boutiezmlieeee !!! pardon messieurs dames ! je men v é ecusmé moi j'é payé de toute façon alors bon.

                Le clodo prend la bouteille et s'en va. Le trentenaire fait les yeux ronds, se retourne, tandis que la caissière continue à passer ses articles ; il se retourne, lui sourit, d'un air qui veut dire que les hommes sont fous, hein, oui, n'est-ce pas, et elle lui répond d'un hochement de tête à comprendre comme certes, oui, oui, 2€99, 1€04, 0€65, oui oui.

                Deux ans plus tard, Robert I. et Marlène F., respectivement entraîneur de taekwondo et caissière, se mariaient et baptisait le premier de leur six enfants, Jason I..

                   # METAPHORE DU CLOCHARD - 11 H #

                "Papaaaa !

- Non Ranny, non ! tu n'iras pas !

- Mais toutes les copines y vont ! c'est le truc du siècle ! allez !

- Trop risqué. Je sais ce que tes amis font le soir, je sais que tu es sage, jeune fille, mais tu n'iras pas.

- Papa ! j'ai jamais rien pris ! je touche à rien ! tu le sais ! Inouf te l'aurait dit de toute façon !

- Inouf est ton patrimoine. Je t'arrête Ranny : je n'interrogerai jamais Inouf sur ce qui te concerne toi. Sur ce qui concerne ta personnalité, ton être, ta vie, tes passions, ton histoire."

Raoul posa sa menthe à l'eau assaisonnée de quelques gouttes d'extrait issu des plus puissants champignons hallucinogènes que le monde avait enfantés - mais ça, jamais ni Inouf, ni Ranny ne le surent. Il vint jusqu'à sa fille, et saisit ses épaules :

"Ranny, ma chérie, tu es ce que tu es, sans que j'ai besoin de te le rappeler."

Il marqua un temps, son regard dériva étrangement sur la droite, vers le plafond, puis vers le sol ; puis il regarda à nouveau sa fille dans les yeux :

"Ranny, si tu veux y aller, vas-y, mais promets-moi que tu analyseras chaque fragment de cette soirée afin d'en ramener le meilleur."

Ranny acquiesca. Ranny sourit. Raoul sourit. Ranny s'échappa de l'étreinte que lui imprimait son père, et ce dernier retourna à ses montages mécaniques.

Quelques minutes plus tard, l'on vit filer une fillette habillée d'un voile et portant à son côté un sac de toile. Il n'y avait pas de mère dans les environs.

                   # METAPHORE DU CLOCHARD - 10 H #

               Bastien ne savait pas trop pourquoi il avait directement accroché sur les doux yeux bâtards d'Emeline, ou sur la facile rhétorique de Laura. Il se souvient qu'après l'incident, sur la plage anglo-saxonne, de nuit, ils avaient passé le reste de leur séjour à boire, à fumer, à se droguer, et à partager d'innocentes perspectives sur les façons dont la société allaient pour eux évoluer. 

                En 2079, la jeunesse avait perdu tellement qu'elle n'espérait plus rien perdre. Lorsque Emeline, Laura, ou Bastien, se promenaient, les écrans géants flottant au-dessus de la rue leur rappelaient toujours que, presque soixante-dix ans plus tôt, des générations d'étudiants du même âge avaient vécu la douleur, le chômage, la honte et la peur.

                Bastien riait toujours lorsque l'une des lesbiennes lui jetait sa situation à la gueule. Comme quoi qu'il était un homme, devait s'en prévaloir, montrer ses couilles au public et fermer la gueule du premier qui oserait essayer de les lui toucher. Bastien riait, mais c'était plus parce que chacune de celles qui le critiquait faisait exactement ce qu'elle lui reprochait. 

Chacune d'elle tentait de se montrer maîtresse d'elle-même. Chacune d'entre elle refusait de se taire lorsqu'on la contredisait. Toutes voulaient gouverner le monde. Aucune n'était capable de le faire, même pour elle-même. Et quand on les mettait au milieu d'hommes... c'était pire. Elles se disaient oppressées, tout le temps. La masculinité les rongeait, elles, dépravées, perdues et pourtant inconsciemment sauvées depuis le début, plongeant aux confins des océans qui regorgeaient d'âmes bien plus en peine qu'elles ; mais elles avaient le cran ! ah ! ça oui ! Elles avaient le cran de parler, de crier, de dire des choses... inutiles, la plupart du temps. Non, les femmes n'étaient, n'avaient jamais été, et ne seraient jamais différentes des hommes par leur intellectualité : elles étaient tout aussi stupides que leurs confrères. Et ça, Laura, Emeline, et Bastien, furent les seuls à le comprendre. Le reste du Phénomène se borda à être un regroupement amer et désespéré de solitaires vengeurs et abrutis. Mais il n'y avait aucun mot pour leur dire... aucune raison non plus de leur jeter ce soliloque à la figure, et aucun besoin, aucune nécessité de les amener vers cette plus-value spirituelle qui leur aurait paru mensongère. 

                Laura avait connu bien des hommes, bien des situations désagréables, et si elle s'était toujours considérée comme bisexuelle, elle n'avais jamais omis la possibilité qu'elle puisse être capable de communiquer pleinement avec des êtres des deux sexes. Voire avec l'humanité en sa puissance brute même. 

Comprenez bien que les homosexuels, les bisexuels, et les transexuels aujourd'hui, ont une propension futile à se mettre sur le devant de la scène, à faire valoir des droits que personne ne leur refuse, pour autant qu'il s'en portent garants et en soit responsables ; mais ces gens-là viennent jusqu'à vous dire que vous êtes avec eux au milieu de leur peine ; Laura n'était pas de ce bord. Et elle espérait qu'Emeline ne le serait pas non plus.

                Diriez-vous non à Dame Nature ? seriez-vous assez prétentieux pour vous penser hors du monde naturel ? assez glorieux et impudents pour estimer que la mort qui vous touche n'est qu'un reflet de mode ? mes chers amis, voyez la réalité en face : il y a au-delà de nos bords des Styx dont l'énergie ne décroît pas, et des Enfers pluramentaux qui auraient vite fait de redonner la raison, telle que nous l'entendons, à un trisomique.

               Laura, Emeline, et Bastien, étaient de ceux qui estimaient que la sexualité, quelle qu'elle soit vécue, n'est avant tout qu'un flambeau de l'âme, et que le premier qui se targue ou se prévaut d'en être représentant, si tant est qu'il soit sain d'esprit, cet homme, cette femme, cette... chose ; bref ! se doit d'en avoir tous les attraits et tous les pendants ; et, à défaut, d'en taire les punaises et les crochets, de savoir se faire tout petit au sein du grand Tout, du grand Pan. 

*****
 
               Au sein du Tout Paris, ces effets de logique n'avaient pas d'alliés. Chaque être y vibrait comme un atome esseulé, libéré de toute énergie contradictoire. Depuis que le Complot Territorial avait été révélé, il n'y avait plus de Société.

               En janvier 2046, chacun des êtres de ce monde portait sur lui une Puce d'Isodon, fabriquée à partir d'un matériau qui était apparu à la surface du globe au début du siècle, et dont l'histoire n'est pas liée à celle-ci.

[Ranny hoquette ; pulsations à 70]

#{Inouf=sentiment externalisation / dispersion contenu mémoire]##

               Le peuple avait cru un instant tenir le pouvoir en place, mais cette domination illusoire fut de courte durée : dès 2039, plusieurs espions envoyés par le mouvement PRA (Pro-Russe Ascendant, association d'extrême-droite issue de l'ancienne Russie du début du siècle) révélèrent aux citoyens de l'UPE (Union Post-Européenne, voir plus haut) que leurs représentants politiques étaient corrompus, violés, violents et mauvais. Il fallut encore cinq bonnes années à la population pour y croire ; c'est-à-dire non pas envisager le fait, mais bien : se mettre d'accord sur. Comprenez : tout le monde savait déjà tout cela, mais les gens ne s'étaient pas encore assez concertés pour se dire que oui, finalement, il fallait être d'accord avec ça, et que bon, allez, on arrêterait de tuer ceux qui pensaient ça, mais qu'on tuerait ceux qui pensaient le contraire, c'est à dire ce que tout le monde pensait avant, mais en secret. La concertation était simple, mais elle nécessitait l'alignement de millions de têtes, et celles-ci eurent bien du mal à se dire que rien ne leur serait fait si elles décidaient de changer de camp. Il n'est pas ici question de la stupidité humaine : c'est une valeur aussi incongrue que ce que l'algèbre est au mathématiques.

[Ranny vomit ; tourner la tête]

# {crâne pos. 90.§398 enclench. 308 action 102 / dispersion contenu mémoire]##

                Pour comprendre comment la notion de "Complot Territorial" vit le jour, il est nécessaire de comprendre comment l'humanité, à cette période, était coupable et revêche, comment chaque être humain pouvait en poursuivre un autre, pour une raison une autre, et comment chaque innocent, qui se pensait en sa flagrance même inconnu, se révélait finalement vu et ausculté par tout un parterre de médecins en folie. Commençons par le commencement.

                Lorsque la vie eut plus d'importance en ligne que dans les rues, il y eut une désertion des quartiers, une montée en flèche des violences, et un développement effréné de la technologie immersive. L'important était de ne plus sortir, surtout pas : il n'y avait personne dehors, hormis des malfrats, des forcenés, des fous. Il fallait pouvoir se payer les dernières innovations pour se payer sa dose, et ces gens n'en avaient pas les moyens. Ou alors, ils les avaient, mais n'étaient pas comblés. Ils étaient, d'après ce que mes archives suggèrent, l'équivalent de ces fumeurs de haschich, ces assassins, qui, bien des siècles plus tôt, avaient fait front aux forces européennes ; et, quelques dizaines d'années plus tôt, hanté les quartiers dangereux et négligé les bonnes manières à la française.

                Lorsque la vie eut plus d'importance en ligne que dans les rues, il y eut une désertion des coeurs et des responsabilités, et chacun ne se sentit plus que maître de lui-même. L'important était de ne plus penser, surtout pas : il n'y avait personne dehors, qui était capable de comprendre les mêmes choses, personne qui n'était aussi haut, dans le débat, dans l'idéal. Et, puisque la vie en ligne était si belle et si douce, il n'était plus question de négocier. On avait raconté, vaguement, que quelques ancêtres tenaient salon, quelques siècles plus tôt, mais salon pour quoi faire ? Pfouah !

                Le Complot Territorial fut une réaction gangrénée, lente, cent fois abordée, mais qui finalement sut retentir et réagir : l'on considéra le pouvoir démocratique comme un équivalent du pouvoir monarchique, et il y eut une nouvelle révolution. Une énième revendication. Le peuple monta au créneau et dit :

                "Je ne suis pas très content."

                Puis le peuple gagna à nouveau, le pouvoir fut démis, et il fut décidé que Paris deviendrait le Tout Paris, qui serait composé uniquement de ceux qui avaient participé à ces révoltes contre le pouvoir en place, puis de leurs enfants ; et, en dehors, serait figé le reste du monde. La France, déjà, avait le beau rôle, et la plupart des intellectuels de l'époque, conscients que le Pays serait bientôt au coeur des idylles, faisaient tout pour obtenir la nationalité. Ceux qui, donc, avaient été de la bataille, furent couronnés sur place. Ce n'était plus une démocratie. Ce n'était plus une monarchie. Ca ne pouvait pas être une oligarchie : ils avaient été trop nombreux.

Cela fut le début de ce qui a été une conarnarchie. Le pouvoir par les cons, pour les cons ; c'est-à-dire : pour eux-mêmes, du début à la fin.

                   # METAPHORE DU CLOCHARD - 10 H #

                "BOIS BOIS BOIS !"

                La salle principale du Kétabar n'était pas une salle. C'était un enchevêtrement surréaliste et quasi-chaotique de corps et d'objets, mêlés dans des arrangements fugaces et louvoyants. Emeline émergea du trop plein, alors qu'au même moment Bastien, la tête penchée en arrière, sentait filer le cocktail bien trop chargé que Laura venait de lui composer, couler contre sa trachée directement vers son estomac. Les mains d'Emeline refusaient de lâcher deux filles du Phénomène, qui voulaient à l'heure actuelle plus que tout retourner vers les toilettes, pour s'enfiler un double Tarot par la narine. Mais Emeline les voulait vivantes pour plus tard. Un Tarot, maintenant, par le nez, sociodose, LSD, ça voulait dire s'avouer déjà vaincu. Il fallait boire avant. Emeline voulait des femmes à ses pieds, ce soir.

                "Quoi ? naaaan il a raconté des cracks ! moi je vais te dire, je sais pourquoi elle se...

- JE DIS : OU EST BARBARA ?

- C'est bon, pas la peine de gueuler, elle est par là. Dis-moi si ça va pas, toi, ma cocotte."

                 Laura déposa un baiser sur le front de Jenny, puis reposa son shooter vide sur le bar, tandis que Bastien semblait agoniser au-dessus du verre qu'il venait de boire, le regard lancé juste en face de lui.

Le Kétabar s'était fait un nom dans le quartier pour la qualité de ses alcools, qu'on disait importés tout droit d'Italie, et surtout pour la propension de drogues qui venaient à y circuler à certaines heures de la nuit. Les locaux, en eux-mêmes, n'avaient rien de très surprenants : dès que vous franchissiez la porte, vous étiez plongés dans une atmosphère sombre mais pas oppressive, festive mais pas versatile, joyeuse sans trop de débordements à l'anglaise, comme auraient dit nos ancêtres. Sous vos pieds, un plancher ; sur votre droite, un mur de briques, que vous pouviez toucher du bout des doigts, pour peu que vous tendiez la main, sur lequel avait été fixée une plinthe de bois, qui courait tout au long de la surface, et sous laquelle s'alignaient des tabourets, qui permettaient aux soûlards de passage de vider une pinte puis de repartir sans chercher à s'installer réellement. A votre gauche, le bar démarrait presque dès l'entrée, bien qu'un interstice eut permis l'installation d'une table tout contre la fenêtre qui donnait sur la rue, et qui permettait aux chanceux assis à cet endroit de parfois assister à des collisions stupides entre utilisateurs de la slim, lesquelles donnaient lieu à des échanges vigoureux pour savoir qui le premier avait assez perdu conscience pour en arriver à percuter l'autre. Le bar était également fait de bois, un long zinc qui filait en face de votre regard jusqu'à environ dix mètres, et, si vous teniez toujours à regarder en face de vous, une ampoule fixée au-dessus de quatre marches vous avertissait que vous vous dirigiez vers les toilettes. Le Kétabar ne contenait rien d'autre en apparence : c'était, dès l'entrée, un défilé vers ces quelques marches, ou une retraite sage vers l'un ou l'autre des pans, où il était possible de boire et de digérer à foison. Mais parfois - et cela avait été le cas ce soir - lorsque cet étroit passage (deux mètres entre les zincs) était plein, les gérants ouvraient une salle, à laquelle on accédait à droite des toilettes pour homme, qui était de dix mètres sur dix, et où l'on pouvait s'asseoir par groupe de cinq, ou plus, si nécessité, sur quatre tables de bois, rarement nettoyées.

                Lorsque le Phénomène entra dans le Kétabar, lorsque Emeline en poussa la porte, il fut rejeté en arrière, par quatre individus, dont un adulte et trois adolescents, et Laura reconnut, non sans peine, au regard de ce que l'alcool avait déjà jeté dans son sang, le videur qu'ils avaient croisé un peu plus tôt. Qu'ils ? Non : que le Phénomène avait croisé plus tôt.

                "BOIS BOIS BOIS BOIS BOIS BOIS !!!"

Emeline vida son quatrième verre. La plupart des filles avaient réussi à s'asseoir dans l'arrière-salle, mais Bastien refusait de la laisser partir. Il avait déjà picolé, le con, mais là, il semblait prêt à se faire la Terre entière. Putain, les mecs plaqués... pires que des meufs en rut.

"Garçon ! gaaaaarçon ! Ouais, toi, là, le mignon, p'tit cul, viens ! c'est quoi ton prénom déjà ?

- Richard.

- Ah ouais Richard."

Emeline dessinait dans le ciel des motifs et des directives sans queues ni têtes, avec le verre qu'elle refusait de lâcher. Bastien la regardait en souriant, et, parce qu'elle était assise à sa droite, il s'accoudait sur le zinc de bois et se frottait parfois l'oeil gauche en riant presque, ouvrant la bouche pour dévoiler ses dents encore à peu près blanches.

"Bon, Richard, tu vois, nous on vient de province, avec mon pote, là. Eh, ça va gars. Ouais mais bon me pousse pas, y a de la place pour tout le bond... monde sur le bar bordel !"

Comme Emeline engueulait le type qui se tenait juste à côté d'elle, et qui n'était pas moins frais, ledit Richard commençait à s'impatienter. Il était le barman classique du Tout Paris, un mélange entre la tendresse plantureuse et les méthodes d'assassinat corse, capable de gérer les pires ivrognes et les pires revirements de situations, mais tout aussi disposé à choisir qui serait sa tête de turque et qui serait sa bien-aimée sur un simple lancer de dés. Déjà, une jeune fille s'avançait discrètement entre Bastien et Emeline pour commander son verre, et tout adulte qui s'est déjà rendu dans un bar où l'alcool coule à flot sait que le barman n'aura qu'une seule envie : faire attendre le plus possible celui qu'il estime être le plus à même de croire que le bus ne passe en retard que parce qu'il l'attend à l'heure. Ô, homme, cruel jouet de l'homme !

Emeline revint à la charge au moment où Richard allait écouter la demoiselle, et Bastien avança son tabouret du même coup, lui coupant la route. Pour un verre, ils étaient maintenant prêts à tout :

"Bon, Richard. Voilà, mon pote et moi on veut se la couler tranquille, mais on veut des machins meilleurs que ça. T'as du whisky je crois.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- T'as quoi ?

- Reperds' 2059 Swanson 2067, du Ballantines et du Jack."

Emeline regard Bastien et sourit. Puis, extirpant un billet de 100 de sa poche :

"Deux Reperds', et deux sociodoses bien fournies l'ami."

Richard acquiesça, sans dire un mot, comme s'il avait autant à dire sur les boissons de ses clients que sur les noms de ses enfants, et leur prépara leurs verres.

                Laura, au même moment, terminait une triple vodka dans l'arrière salle, à la table que le Phénomène avait réussi à s'octroyer à leur arrivée. Elle s'était faite entraîner quelques minutes plus tôt par l'une des nanas que Emeline avait ramenée vers Bastien et elle. Le bar était plein à craquer, et elle se demanda à nouveau comment ces huit chaises avaient pu être laissées libres. Puis elle se dit qu'un groupe était sûrement parti lorsqu'elles étaient arrivées, qu'un autre avait sûrement tenté de s'asseoir, puis que Jenny et Francine avaient haussé le ton, clamant qu'elles étaient là avant, et que c'était pour elle ; peut-être que les types avaient eu envie de frapper, mais que, en voyant des femmes, ils n'avaient pas osé. Ils avaient été trop cons pour... maintenant, elle était assise, là, alors que tout autour d'elle, chacun tentait de séduire tout un chacun sans avoir ni confort, ni emprise sur le monde. Juste un demi-mètre carré - et encore, tant que l'on ne vous bousculait pas - à crier autour de soi des bouts d'axiomes censés prouver votre intelligence ; mais qui finiraient par disparaître, tels des missives lancées dans l'air... Jenny remplit son verre de vodka, grâce à une bouteille qu'elle avait dissimulée à l'entrée ; et Laura se surprit à ne plus vouloir penser.

29 janvier 2015

De celui qui avait peur que le ciel lui tombe sur la tête

A la fin, tout avait été clair pour moi.

Je n'avais été projeté ici que pour servir une cause, un dessein ; et s'il m'échappait encore, je n'avais pas cessé d'imaginer qu'il me serait bientôt servi sous les yeux, tel un tonneau danaïdesque amené au regard du plus cupide des hommes.

A l'heure où j'écris ces lignes, j'oublie le fond de ma pensée, et de mon histoire même - non pas parce que je ne peux pas m'en rappeler, mais parce que le flot d'adrénaline qui pulse mes veines m'en empêche. Je sais que plusieurs femmes sont impliquées dans l'affaire, mais que je ne peux leur rendre grâce sans leur ôter quelques vertus : et s'il fallait comptabiliser toutes celles qui prennent part dans ce récit, j'aurais vite fait de les faire passer pour des démons - les femmes, s'entend - aux vues de ce que mes autres protagonistes amenèrent comme péripéties facétieuses, amusantes, ou tout simplement nécessaires à la poursuite de l'action.

Je parle simplement des femmes parce que je sais bien qu'à l'heure actuelle, toute oeuvre se défendant de leur emprise se verrait dénuée de sens ; qu'aucun homme censé ne voudrait les lire. Et pourtant, je porte haut vers le ciel ce trophée qu'exhibaient jadis mes ancêtres, et qui rappelle à mon coeur la pureté de la loi sacrée qui gouverne mes actes, cette même loi qui, dans tout Paris, bon nombres de décennies passées, fit de nos rues des citadelles intouchables, divines, et dépourvues de paradigmes incohérents. Qui amena nos frères glorieux à la sage conciliation qui voulait que rien d'autre qu'une simple coudée franche ne puisse résoudre les heurts. Et qui dictait encore à leurs pas les tracées immémoriaux et maintenant oubliés menant aux fleuves antiques.


Lorsqu'il braqua son revolver, j'avais déjà compris que je n'avais plus rien à perdre. Je n'avais été projeté ici que pour servir de cause, de dessin. Un brouillon immature que l'on présenterait plus tard au brouhaha immonde qu'on appelle plèbe ou foule, et que certains croient encore diriger. D'où certains pensent pouvoir émaner. Ce bouillon infâme et curieux, brouillard solitaire, qui se targue toujours d'être le père de tout, ou d'être enfant du rien ; alors que parmi lui, et en son coeur coquin, se cachent troubadours, poètes esseulés, trop bêtes pour parler, ou bien devenir fous - et qui en prose vile, vantent nos verts blés, nos solides basses cours, entourées d'être fermés, ouverts voire voyous, qui protègent les forts, et haïssent les damnés... et qui ne s'aventurent jamais au-delà de ce que leur esprit leur suggère.

La balle avait rebondi au milieu des renforts caoutchouteux de ma cervelle, brisant les montants d'isodon qui constituaient la PI, cette puce industrielle faite de ce matériau découvert il y a quelques années ; qui, disait-on dans les pubs, "reliait l'Homme à la machine", et qui, finalement, ne relia que l'Homme à ses propres démons. La balle avait rebondi, avortais-je, et elle disparût aux confins de l'espace, dans un trou qu'elle creusa dans ma boîte crânienne, lorsqu'elle ressortit.

Ceux qui ont vu Fight Club ont cru au coup de génie : il avait pris une balle, mais il était vivant.

Fight Club est un attrape-nigaud, ou, si j'avais le droit de le dire en mots vrais sans passer pour un dégénéré dépressif à la recherche de la sensation : une grosse merde.

La balle qui a traversé ma tête était bien réelle, et tout ce que l'Homme créa avant, ou après, n'en fût que le résultat. J'estime donc être compétent - et assez pénitent - pour voir les juges (sic) s'effondrer devant tant de logique objective. J'avais imaginé ce que pouvait être la créature humaine, et le choc qui suivit le coup me donna la pleine mesure pour lui donner naissance.

Je créai l'Homme.

L'univers.

Je créai votre Terre.

Un merci, ça ne serait pas de trop.


2. 
 
      Jacky avait été reçu avec tous les honneurs au concours des Ouvriers Itinérants. Il n'avait que 19 ans. Lui étaient maintenant ouvertes des portes comme la Ligue du Savoir ; la Société des Oublieux ; le Paradigme Mimétique - ou encore, et c'était son préféré : le Réseau Social.

      Jacky était un génie, au sens où le monde moderne l'entend. Il savait tout faire : lacer ses chaussures, regarder un film et en restituer le scénario, se lever à l'heure, acheter le bon détergent, et encore : se servir de son téléphone portable.

      Jacky avait beaucoup d'amis, aimait sortir, se comportait toujours correctement ; on disait de lui que c'était "un fameux bougre, ah ah ! sacré Jacky !" - dixit Robert, son ami d'enfance. Il n'avait pas d'ennemis : il s'entendait avec tout le monde.

      Ce matin là, le 24 octobre 2023, Jacky ouvrit la porte du couloir d'internement 2903X, auquel il avait été affecté quelques mois plus tôt, malgré sa demande pour rejoindre l'équipe de gestion du fameux réseau social, Fussbak, qui rassemblait alors plus de deux fois la totalité du globe sur le net.

       Il poussa le levier de mesure, et le chariot itinérant tomba du ciel. Puis Jacky actionna la commande AUI, et le chariot avança. Jacky avait appris la mesure AUI en troisième année, il en était très fier, mais comme ses amis l'avaient gentiment chahuté à ce sujet, il n'en avait plus parlé. Aujourd'hui, il se surprenait encore à regarder l'établi d'isodon bouger tout seul, en lévitation au-dessus du sol, alors que la puce implantée dans sa main droite parvenait à le guider entre les cellules des prisonniers.

      Jacky s'arrêta, comme d'habitude, devant celle de Rex, comme l'avaient appelé les autres - Nelson avait dit qu'il était le "chien de garde" : il était le plus bête et le moins con à la fois. Jacky avait rit sans trop comprendre, pendant que son superviseur finissait de scanner son contrat de stage en le regardant, du fond de la pièce, un sourire étrange sur les lèvres.

      Jacky tourna la tête, lentement, tandis que, grâce à la puce, il commandait au chariot de délivrer, au travers des grilles métalliques, inviolables, la maigre pitance que ce dégénéré mental aurait le droit d'ingurgiter aujourd'hui.

      En le voyant marmonner, Jacky se pris une nouvelle fois à vouloir l'écouter.

      Et, une nouvelle fois, en l'écoutant, Jacky eut le sentiment que quelque chose n'allait pas rond.


      Et l'on aurait été surpris d'apprendre qui était le fou des deux...

24 janvier 2015

"Et tu leur diras : "ceci est fait en mon nom.""

Puisque les ombres bougent, je me doute qu'il y a quelque chose, au-delà d'elles, qui les motive. Une puissance quelconque, un narrateur abruti, ou bien mes yeux même ; stupides...

Il reste la lueur glauque du réverbère sur les pavés, sur les briques, sur les visages et les corps de ceux que je croise. 6h du mat', j'ai la tête pleine de cendres, le cul plein de nouilles, le coeur plein de solitude. Je prie pour mes frères laissés plus bas, au sein de bars, de boîtes de nuit, ou bien de voitures déchirées en deux sur le bas côté d'une nationale.

Je pèse le pour et le contre, tant que cela m'est permis, entre l'acharnement stupide et la pseudo-délivrance pacifique illuminée. Je pèse le pour et le conte, le tour et le contre, et, quand enfin je réalise que tout n'est qu'illusions, je vomis mes mots sur le pavé. Je repense à ma mère, qui m'avait porté là avec toute la force de ses intérieurs blanchis par les pulsations de mon coeur égaré ; à mon père qui était forme terrestre bien avant que je ne sois capable de comprendre la raison même de mon être ; puis à mes soeurs, gadoues putrides jetées sur le devant de la scène pour détourner les plus avenants.

Je jette l'égout et ses combles, tandis que le monde me rejette en son sein même.

Il y avait, hier, un je-ne-sais-quoi de vraisemblable : j'avais une raison d'espérer que tout trouverait peut-être un sens - aujourd'hui, je sais que tout n'est que néant. Et plus je regarde les bribes de moi-même s'aligner au fond de l'étang, plus je suis surpris de m'entendre dire que je ne m'en veux pas.

L'Homme qui se regardait hier jette son dévolu sur d'autres insoumis. Je ne suis plus l'enfant triste qui errait à la recherche de son frère : je suis le frère qui se regarde, et qui pleure l'Autre.

Bien entendu, les sentiments portent un lot que je ne suis pas prêt à gérer.

J'écrirai ma haine sur un mur, et vous projeterez la vôtre contre moi !



1.

             Tu plisses les yeux une centième fois sur le papier. Oui, il te secoue l'épaule ; ça veut tout dire : ça y est ! enfin ! le chez-soi ! on n'y croyait plus... quelques trucs à signer, et ça y est, ça y est ! la maison, puis les enfants, le bonheur, quoi ; peut-être même que tu songes soudainement qu'il te sera possible d'inviter tes parents à ton mariage, avant qu'ils ne meurent...

             Il fait le tour de la cuisine, se verse une tasse de café chaud, revient se poser devant toi. Il ne sucre pas son café. Il n'en a pas besoin. Il n'est accro à rien, à part à l'amour.

             Ton amie, qui est sa collègue, t'a raconté sa journée type : il arrive, il travaille, il repart. Il est doux, savoureux, excitant, et, si elle n'était pas jalouse, elle serait déjà sur lui, pour sûr.


2.

              Tu relèves le stylo une centième fois du papier, puis par un habile tour de passe-passe tu le fais passer de la main gauche à la droite, pour qu'il atterrisse quelques secondes plus tard dans la poche intérieure droite de ton veston. Tu te relèves, très serrée dans ton costume deux-pièces, tandis qu'au fin fond de ton crâne les quelques remords se mêlent à l'enchevêtrement de souvenirs impalpables et presque inconnus....

             Quelques images qui dansent devant tes yeux, puis qui disparaissent instantanément. Celle d'un simple tribunal. Neuf jurés, un juge, deux avocats, un coupable.

             Toujours un seul coupable. Imaginez un seul instant qu'il y en ait deux.


3.

             "Alors vous dites que tout cela était préparé."

             L'Homme s'agrippe le genou gauche, tourne la tête vers son partenaire, alors qu'un autre mâle avec lequel il dissertait alors se tourne lui vers sa droite, tout en retenant son monocle d'une paire de doigts.

             L'Homme sourit. Il a entendu la question.

             "Bien sûr. Il fallait que les deux sujets en présence soient persuadés que rien ne pouvait leur échapper pour que l'expérience se révèle concluante. Et de concluante à commercialisable, il n... enfin, vous savez ce qu'on dit."

             Il baissa à nouveau les yeux, nettoyant les verres de sa monture de lunettes sur sa chemise.

             "Bref. D'autres questions ?"

             - Oui. Quels projets pour cette machine ?"

             L'Homme redevint sérieux.

             "Ecoutez bien, mon cher, si vous voulez poursuivre cette discussion, je vous prierais de me suivre dans le petit salon. J'y ai quelques cigares ukrainiens ma foi fort savoureux."


             L'Homme émigra donc en compagnie de l'autre Homme. Une fois dans le salon, le plus petit des deux, cigare en main, demanda simplement :

            "Mais croyez-vous que l'une d'entre elles se rendra compte du stratagème, un jour ou l'autre ?"


            L'Homme rit. Vraiment. Rit à s'en étouffer. Un peu comme si on venait de lui poser le postulat suivant

             "Mais... si les dinosaures existaient toujours, qu'est-ce qui aurait détruit le World Trade Center, selon vous ?"                         


            On raconte que, dans certaines cultures post-contemporaines, ce trait d'humour reste aux yeux des spécialistes un marqueur de la relation Homme / Génitrice. D'après Pilsberg, tout ce qui fut dit après l'année 2015 ne fut qu'écho de cette parole, et l'humanité aurait, toujours d'après lui, saisi dans le féminisme poussé - et passéiste - autant de raisons de reléguer la Génitrice à ce qu'elle considérait comme le "second plan."

            Et ce groupe de rock diffus de chanter, en juillet 2018 : 
             
                         "Tu veux que j'fasse la sel-vé ,
                         Mais tu ne peux pas sécher,
                        Nos couverts et nos enfants,
                        Et tu me dis bon parent.
 
                        Tu n'es qu'une incastratrice,
                        Blessée par trop de souffrances,
                        Agite ta tête et récite
                        Mes vers comme une sentence."

10 janvier 2015

BÛCHER !

Bûcher ! bûcher : ce qui ne me ressemble pas m'effraie tellement que j'en arrive à croire que je suis raisonnable en renvoyant les autres à l'état de semences. De toute façon, LUI / ELLE ; et MOI ; on était d'accord : DEUX, c'est PLUS QU'UN, alors on a raison. 

Ils le brûlent.

Ils brûlent Ghandi.

Je crois qu'ils ne réalisent pas vraiment ce qu'ils font.

Comme une idée

"Hé...

- Quoi ?"

Il se retournent vers lui, alors qu'il parle du haut du rocher de la grotte, doucement éclairé par la lumière de la Lune.

"Et si on butait l'intellectuel ?"

04 janvier 2015

Laissez-moi... tombez.



Plus les surfaces s'effacent, plus les structures se déchaînent, plus je me sens vivant. Il y a dans ces séismes un je-ne-sais-quoi d'humain, de fou, de MOI, au final. Je suis vivant : j'en suis sûr, c'est un fait. Je penche les yeux au-dessus de la rambarde improvisée, pour croiser du regard les vagues qui se débattent quelques dizaines de mètres plus bas. Elles ont beau être immenses, tout ce qui me permet de les distinguer, d'ici, c'est la singulière ligne blanche qui marque la présence de l'écume.

Elle crie une première fois.

Help!

La fille qui se noie.

Help! Help! I'm from the Hunger Games! The actress! Save me! Dollars! Dollars!

 Je comprends bien ce qu'elle me dit : cette fille est une actrice, elle a joué dans bon nombre de métrages dits "longs" ; ces interprétations ont remporté bon nombre de ces dollars qu'elle invoque à grand renfort de gesticulations. Je me souviens de son visage. Mais... mais... je me souviens du visage de bien plus de gens que ça. Je me souviens de visages que personne n'a jamais vu à la télévision. Je me souviens du visage du clochard du métro, ce matin ; du dealer de cocaïne, qui vit dans un squatt depuis deux ans ; du type en costard qui rentre chez lui retrouver sa femme et son gosse ; de ceux de ces bandes de jeunes qui croient encore en la puissance de l'amitié ; de moi-même, dans mon miroir.

Je me penche plus avant sur la rambarde. Je vois sa corde qui, au-dessus des nuages, se dresse jusqu'au ciel, et, si je relève les yeux, je sais que je la verrais osciller jusqu'au-dessus du ciel lui-même ; de là-même où l'Homme qui m'intéresse tire ses lumières mystiques ; d'où là-même ce génie provoque ; et, finalement, d'où là-même il parvient à me maintenir en arrêt, depuis de nombreuses années.

Je me penche plus avant sur la rambarde, et je crie :

"Salope ! Ne vole pas à tes pères ce que tu ne seras jamais capable même d'imaginer !"

Et en moi, je me félicite pour ma lucidité.

Traité du Communautarisme

Traité du Communautarisme

Article 1. toute espèce étant considérable comme étant représentante de la propre espèce, il ne pourra être admis aucune rémission à l'espèce dite de naissance.

Article 2. à partir de l'instant où un membre d'une espèce quelconque souhaitera renier sa race, il sera convenu que quiconque osera s'opposer à ce refus sera qualifié de raciste.

Article 3. abandonner son espèce équivaut à basculer du côté du déni ; aucune rançon monétaire ne pourrait être accordée à un être ayant foncièrement pris le parti d'adopter une posture négationniste vis-à-vis de sa propre espèce.

Article 4. il est interdit d'estimer que les juifs sont d'une manière ou d'une autre liés au contrôle des fonds financiers.

Article 5. toute prise de pouvoir incontrôlée ou incontrôlable sera punie d'une sanction adaptée à la malhonnêteté de l'action commise ; toute espèce s'y refusant se verra punie d'une sanction dite de "contre-injure", qui équivaut à une révocation totale des droits établis par ledit traité.

Article 6. il est strictement interdit de chercher à remettre en cause l'un des articles de ce traité, en dehors des Heures de Convention.

Article 7. l'article 7 est le fondement même des six premiers. Il instaure la création d'un conseil dit de Sept Sages qui seront remplacés tous les dix jours, et qui devront faire respecter la loi. Ces sept sages seront choisis sur des critères préférentiels tels que : la gentillesse ; l'honnêteté ; la compassion ; l'indulgence ; la singularité ; l'humanité ; la capacité à distinguer ; l'honneur ; le renom.

Article 8. toute espèce dédiée au rôle de Sage et refusant ce statut sera condamnée à l'errance sans fin.

El mirror

Petit, tu n'as jamais su pourquoi tu étais là.

Petit, tu n'as jamais su pour quoi tu étais là.

- dit le cowboy dans les "filmes" estampillés américains que tu te tapes à gros coups de pop-corn.


Tu ne sais tellement pas pourquoi tu es là que, dès deux mois, tu te mets à chialer dans les bras de ta mère, puis qu'à six mois, tu demandes à ce qu'on te torche le cul plus gentiment, puisque, allez, tu es un roi, après tout, non, hein, mais c'est bien l'impression que tu en as, quelqu'un s'occupe de toi ; tu ne sais pas du tout pourquoi tu es là.

Quand tu as quatre ans, tu n'es pas plus avancé. Tu es con, c'est tout, c'est une VERITE fondamentale, pas besoin d'aller plus loin, tous ceux qui, autour de toi, ont la capacité de le voir, le savent : tu es con.

Mais, quoi, non, on ne peut pas ôter la vie à une créature débile comme toi : il faut que tu survives, tu es l'homme évolué, et point.

A ce moment-là, le lecteur se dit intérieurement : "quoi ? ce mec-là se la pète, nan ? attends... ah, il écrit sans fautes, ou presque, donc ça veut dire que c'est commandité par les Services Secrets qui mènent nos vies ; ah, ouais, j'ai pigé, ce mec là est à prendre au second degré."

A six ans, sept ans, huit ans, tu commences à fréquenter plus de tes pairs, à l'école, au sport, tu vois des gens, en dehors de ta famille, tu dois apprendre à te tenir, mais... mais... tu ne sais pas comment faire... tu ne sais pas comment ça marche...


... et quand on sait pas comment faire, on a plus tendance à taper sur ceux qui savent qu'à se remettre en question.

C'est pour cette raison, et pour cette raison seule, que la connerie est un virus perpétré au travers des sociétés depuis des âges ancestraux, et pour cette raison seule, que la démocratie est à prendre avec des pincettes altérées - elles ne sont que créations de ces mêmes cons qui vont venir vous dire que vous avez tort de les utiliser.


La solitude est un mal.

Le miroir est un mâle.

Ma bite en puissance vous renverrait aux ères païennes.

Et ce que j'attends de vous, c'est simplement que vous disiez :

"Je ne suis qu'un animal (...)"

" (...) mais en animal en hibernation (...)"

Seulement, tout ce qui vous vient en tête, c'est :

"lol, t'as un fb ?"

... et là, moi, honnête, je me sens très con itou.

Berlin brûle-t-elle ?

Tant de passions et de folies transmutées involontairement en ce 1er de l'an ; tant de désagréments partagés que ça en devient presque incohérent...

Berlin brûle-t-elle ? ou la Ville n'est-elle en train que de nous faire revivre les prismes incompris de l'après-chute ?

Un reportage de M. Guewen Lesnuda

*****

Ici Guewen, il est 23h43, la foule autour de moi se presse d'une manière neuve, nouvelle ; les gens ont l'air déjà chamboulés par les périples qui animeront Shanghaï d'ici peu... sans pour autant le savoir.

Je me tourne vers la gauche, je suis très près de la région est de la Ville ; la foule est ici très compacte, difficile à saisir, les gens n'ont pas le temps, pas l'envie de parler, ils ont l'air comme emportés aill... oh, mais je vois un passant qui se dirige vers moi, je vais le prendre à partie.

[...]

"Bonjour, alors comment-vous appelez-vous ?"

"Et quel est votre meilleur souvenir de 2014 ?"


 Guewen pose le micro sur la boîte électrogène grise.

"C'est bon, t'as tout ?"

Marion lâche l'objectif de la caméra de ses yeux marrons.

"Ouais, c'est bon."

Un homme, 1m80, la bouscule, une bouteille de whisky à la main. Sur sa tête, un chapeau conique. Il hurle :

"Heil Berlin !! HEIL BERLIN !! SCHNELL !!"

Marion et Guewen se regardent. Ils sourient, se mettent à rire. La réalité de l'après Reich est bien moins violente que ce que les occidentaux peuvent imaginer. Pour être journalistes depuis des années aux alentours des capitales du Caucase, ils le savent. Mais ce qu'ils ne savent pas, c'est que...

...


L'explosion qui secoue le centre de la ville finit de calmer les esprits. Quelques minutes plus tôt, la milice armée, masquée et inconnaissable, a déjà pris en otage la foule, aux quatre coins de la capitale. Plus personne ne dit rien. Plus personne n'ose rien dire.

Du nord au sud, de l'ouest à l'est, on compte quatre, cinq, peut-être six ou sept corps, criblés de balles, qui gisent dans les caniveaux. Ceux des fêtards trop alcoolisés pour arriver à ne pas croire que le flingue qui était bringuebalé sur leur tempe contenait des balles réelles. Il y aura eu quelques femmes pour crier, puis, décidées, elles auront compris que le silence leur vaudrait mieux que de piètres mots.

Les allemands sont comme ça, ils ont ce sens du détail, qui leur vient parfois en défaut lorsqu'il s'agit de ne plus y prêter attention - aux défauts. Lorsque quelques personnes courent en armes dans la foule, l'allemand moyen dira [traduction] : "hey, ces gars là foutent la merde, mais ils font la fête, oui, parce que, sinon, ils ne seraient pas là, hein, n'est-ce pas..."

Vous-même en tant que français [si vous voulez comprendre un peu l'état d'esprit dont il s'agit, vous diriez plutôt] : "lol, des gars en armes, ils font une blague, c'est une blague, hein, tu sais pourquoi ? parce que si c'était vrai, on serait déjà tous morts."

Qui entre nos deux nations a la meilleure façon de voir les choses ; le meilleur regard ; je ne le sais pas. Ce que je sais, c'est que notre narrateur est toujours présent, et qu'il en a plein la tête.

Le black braque toujours son arme sur la tête de Marion. La caméra gît à ses pieds, réduite en morceaux. Elle tremble, les épaules détraquées, les paumes levées, les doigts gigotants comme des carambars qu'on offrirait au premier clochard en souffrance passant par là. Quelques larmes coulent encore sur ses joues, mais la plupart ont déjà quitté la surface épidermique pour, après un bref frisson dans l'air, toucher le sol, et disparaître.

Guewen tremble aussi, mais de rage. Il ne peut rien dire, il ne peut rien faire.  

HAPPY NEW YEAR, GUEWEN.


L'homme ne s'était déplacé que pour un reportage, le voilà, lui aussi, pris au coeur de la plus grande prise d'otage que le monde connaîtra jamais. "Pris" au coeur... "pris au coeur"... prix aux coeurs... Guewen soupire.

Guewen rêve.

Il se rappelle des films qu'il voyait autrefois.

Berlin brûle-t-elle ?