Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

10 octobre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #7 - finale

Chapitre V
Voyager, en soi ou au dehors,
n'est toujours qu'introspectif

« Voyez-vous, mon cher Grant, nous avons relevé il y a quelques jours des données extrêmement – il insiste sur « extrêmement », comme si le mot lui conférait un quelconque pouvoir – intéressantes à votre sujet, relatives aux opérations que nous menons actuellement. »

Johnson et sa chaise sont au sol, il meugle misérablement, et s'arrête une petite minute à chaque fois que l'un des gardes lui colle son pied dans le ventre ou dans le dos.

Stevenson jette de temps en temps un regard sceptique au corps au sol, comme si, malgré tout, il ne cautionnait pas ce qui se passe, mais se ressaisit à chaque fois et reprend, en me regardant.

Ils ne nous ont pas emmenés dans le bureau du docteur Stevenson, lorsqu'ils sont venus nous libérer de nos liens, Johnson et moi, mais dans une autre pièce adjacente, aux murs couvert d'un étrange matériau que j'ai estimé, lorsque la porte s'est refermée dans notre dos, être insonore. Il n'y avait plus d'autres patients soumis aux Envolées dans les couloirs, il n'y avait plus personne. Mais aux sons qui filtraient au travers des murs des chambres, j'avais très vite compris, malgré mon état physique déplorable, que tout un chacun avait été assigné à résidence, forcé de rester dans sa chambre. Plus je comptais les pas qui nous séparaient de Stevenson, alors que le garde qui me tenait n'avait cure de la transpiration qui suintait de l'aisselle par laquelle il m'obligeait à avancer, plus je comprenais que c'était un jour très important pour moi, un jour au cours duquel ma vie allait se jouer, au cours duquel ma destinée prendrait un sens nouveau. Et j'avais conscience du fait que Johnson, pitoyable, à mon côté, ne serait qu'un jouet dans toute cette affaire.

J'avais été choisi pour mon rhésus, mais, au fil des Envolées, les médecins se rendirent compte que mon sang avait quelque chose de tout à fait spécial : il s'imprégnait des voyages pour leur donner une réalité. Il y eut une fille, je m'en souviens, qu'on installait souvent près de moi les premières semaines, elle était là avant mon arrivée ; et un jour, je ne la vis plus jamais, malgré le fait que j'ai beau essayer de la chercher partout et de scinder chaque participant au programme pour retrouver ses traits. Je suis sûr qu'elle a été la première à passer par la Piaule, comme Franz' finit par l'appeler, empêtrée dans cette camisole qui vous interdit de pisser ou de chier tranquille, et je suis sûr qu'elle était morte quand j'y suis moi-même rentré.


Rajah repose le joint sur le cendrier posé au bord de la fenêtre, et donne une tape amicale dans le dos de Mahmoud.

« Eh ouais, ce type est mon frère. Hein, Pipero ?

- Donc adopté. C'est bien. Et toi, qui es-tu ? »

Mahmoud me lançait un discret signe de tête. J'étais adossé contre le mur, la fenêtre à ma gauche, Rajah en face de moi, et Pierre à ma droite. Le maître de soirée avait daigné se joindre à nous quelques instants, apparemment pas tant que ça parce que Rajah avait vraiment insisté, mais plutôt parce que ça avait l'air d'être dans son naturel de chercher à sonder les gens. Une jolie fille, incorporée au groupe, entre Pierre et Mahmoud, en face de la fenêtre, souriait à nos traits d'humour en buvant un verre de champagne. Elle devait être très jeune, peut-être vingt ans, maghrébine, et portait une belle robe noire qui mettait sa taille élancée et fine en valeur.

« Grant, dis-je. Mohamed Grant. Ouais, je sais, c'est une association bizarre. Mon père était américain et ma mère espagnole. Elle avait du sang maure dans les veines et elle a à tout prix voulu que je porte ce nom. Ca m'a pas valu que des amis ou des facilités. »

Mahmoud rit sincèrement, puis claqua des doigts pour héler un serveur. Il portait un deux pièces très chic, avait le teint très noir et de courts cheveux de la même couleur. Nous avions fait deux fois le tour du château avant de le rencontrer, ouvert toutes les portes et même surpris un couple en train de faire l'amour bestialement. Johnson avait rit de bon cœur en refermant la porte, alors qu'un autre quelconque majordome menaçait d'appeler le maître des lieux. Sous le joug de l'alcool, ingéré en trop grandes quantités, et de la cocaïne, Johnson avait marmonné un fais-le, si tu l'oses, et le type avait reculé de deux pas et sorti un talkie-walkie, imperturbable. Ce ne fut que quelques secondes plus tard que Rajah apparut à l'autre bout du premier étage, et nous rejoignit en laissant à sa gauche les grands escaliers qui menaient vers le rez-de-chaussé, accompagné du fameux Mahmoud.

Alors que ce dernier nous tournait toujours le dos pour récupérer son verre d'un champagne renommé, et que les convives, par dizaines pressés autour de nous, la plupart dans de beaux habits, discutaient ou dansaient placidement sur la musique, je sentis une main se glisser discrètement dans la mienne, et Rajah me sourit en laissant tomber l'ecstasy au cœur de ma paume. Je n'en avais jamais pris, mais je savais ce que c'était, et alors que je l'ingérais discrètement, en faisant mine de frotter ma main gauche sur ma bouche, j'espérais que le reste du récit de ma soirée ne finirait pas comme dans les films, alors que le héros frénétiquement accroché par la drogue voit tout en haut et en couleurs, et se sent ami avec tout le monde.


Quarante-cinq minutes plus tard, alors que je parlais au pied d'une table en bois d'une bibliothèque reculée, et que Pierre me filmait avec le téléphone portable de Rajah, tous les deux pliés en quatre, une voix spectrale monta des profondeurs et répéta plusieurs fois la même phrase en boucle avant que le DJ n'arrête la musique et que nous puissions tous entendre distinctement :

« Police ! Arrêtez la musique ! Arrêtez tout ! Nous recherchons deux criminels qui sont ici. Pierre Johnson, Mohamed Grant, sortez ! Tout de suite ! »

Au cœur de mon cerveau, j'étais sourd à tout ce que je venais d'entendre, bien que je vus les deux frères Johnson se regarder les yeux ronds, éclater une nouvelle fois de rire, puis misérablement s'écrouler au sol alors que des types du GIGN venaient de briser les belles fenêtres du plafond pour descendre à l'aide de cordes jusqu'à nous et tomber sur eux. Ils furent mis en joue avec de vrais armes, mais je n'en tins pas cure. J'entendais distinctement depuis que la drogue était montée de vraie phrases dans ma tête, et je parlais avec des personnages imaginaires, qui ne l'étaient pas tant que ça puisque Franz' était parmi eux. Et si je voyais Franz' clean, alors cela voulait dire que l'ecstasy n'avait été qu'un pont soudainement établi entre mon être et ce que le Studio avait fait naître en moi.


« Salut, Franz'.

- Grant, mo-ra-mèd Grant, mais on dit Mohamed en Europe. Avec un H.

- Wallanardinmabrouk frère.

- Ca veut rien dire ce que tu dis.

- Bon les gars, commencez pas à vous la foutre à l'envers. Un petit rail ? » disait Gawns


J'eus le temps de voir Mahmoud surgir dans la pièce, attiré par le bruit, suivi par deux de ses gardes du corps. Le premier rejeta Mahmoud en arrière, se positionna devant lui, et le second, sortant son arme, reçut une impulsion électrique en plein cœur et tomba lui aussi au sol, inanimé mais pas mort, tout comme moi, alors que l'un des types du GIGN me passait les menottes. Lorsque les types nous emmenèrent au dehors, après que la situation se fut calmée, j'aperçus Mahmoud et Rajah Johnson, restés libres, qui me regardaient particulièrement alors que tous les autres invités n'osaient pas le faire.

Et, dans les yeux de Mahmoud, je crus lire quelque chose qui ressemblait à du respect. 


#9 – les frasques de la nuit dernière

« Si vous vous souvenez bien, M. Grant, vous m'aviez parlé il y a quelques temps de « voyages temporels ». Je vous avais rétorqué que les Envolées n'étaient pas de l'ordre du temporel, mais du spatial. Eh bien figurez-vous qu'un collègue ukrainien m'a, il y a quelques jours, envoyé une note au sujet de vos résultats préfigurant le contraire. Messieurs, débarrassez-nous de ça, voulez-vous. »

Stevenson désigna le corps de Johnson du doigt, corps qui fut vite emmené par l'un des deux gorilles. Il avait pris une balle de revolver entre les deux yeux quelques secondes plus tôt, malgré le fait que j'eus supplié pour qu'on lui laissa la vie sauve. Il n'eut pas de phrase forte avant sa mort, et ne commit aucun haut-fait. Il murmurait à haute voix et intelligiblement « Maman, Maman », alors que son corps sur le sol se mêlait à son sang, et que les gardiens n'avaient de cesse de le frapper, et il pleurait en regardant dans ma direction puis disait parfois : « Grant... aide-moi...s'il vous plaît, laissez-moi tranquille », et je n'ai jamais compris pourquoi, depuis, dans mes souvenirs, tout ce qui me revient est le fait qu'il zozotait, parce qu'on lui avait pété trop de dents. « Gzwant, aide-moi... s'il vous svlfé, laissez-moi tanquille ».
 
 Je voyais Franz' passer régulièrement dans la pièce, une main vissée sous le menton, l'autre sous le coude de son opposée, me jaugeant comme l'aurait fait le metteur en scène d'une troupe de théâtre, puis un autre personnage, une femme, qui marchait au plafond en criant

« Mij ! Mij ! »

Elle avait le teint doux, et à chaque fois que je la voyais, je nous imaginais faisant l'amour dans une belle maison au bord de la plage.

« Monsieur Grant, reprit Stevenson, vous êtes un sujet unique. Votre rhésus et nos machines vous confèrent un pouvoir incroyable : vous avez plusieurs vies. Et la plupart d'entre elles s'étendent dans le futur. C'est confirmé. J'ai eu du mal à digérer la nouvelle au départ, mais c'est bien vrai : vous avez la possibilité de voir dans le temps et d'intégrer le cerveau d'êtres qui ne sont pas encore nés. Voici une liste de nom. »

 Stevenson saisissait à ce moment-là un calepin, duquel il relevait la tête en me regardant à chaque nouvelle identité qu'il daignait énumérer. Et chacun de ces noms me vrillait le cœur, donnait à ma bouche un arrière-goût de bile, comme si mon corps les avait tous connus, comme si ma mémoire récitait en même temps que lui :


«Fax. »


« Franz'. »


« Jim. »


« Grant. »


« Lucie. »


La femme au plafond tomba au sol, et je sus que je ne fus que le seul à la voir dire :

« Qui a dit ça ? Jim, c'est toi ? »

Puis elle explosa en mille formes spectrales, et Stevenson reprit comme si de rien n'était :


« A partir d'aujourd'hui, monsieur le renégat, vous allez passer vos nuits et vos jours dans une délicieuse cellule qui, j'espère, vous inspirera. Vous aurez tout le loisir de repenser à vos actes de cette nuit et à la mort atroce de votre camarade. Personne ne vous pleurera, personne ne pensera à vous. D'aujourd'hui à votre mort, votre sang servira à créer ce que nous appelons déjà Pilule d'Immortalité. Sans vous, cela n'aurait pas été possible. Sans vous, je n'aurais jamais compris. J'espère que vous goûterez chaque jour comme une nouvelle chanson. Pensez à saluer ce Franz' de ma part, si vous le croisez. »

Et, alors que les deux gardiens m'emmenaient et que j'insultais Stevenson, il reprit, en reposant le calepin sur la table :

« Dites-vous que ce Franz' que vous voyez n'est qu'un produit du futur : il n'est pas encore né. Vous êtes la porte vers l'avenir, Monsieur Grant. Vous êtes, à votre manière, un joyau de l'architecture du monde post-moderne. »

 

Epilogue


Les gens vous disent :


« Je n'ai pas peur : je n'ai peur de rien. Connaître un sortilège quelconque qui me délivrerait de l'emprise des gens malheureux qui crachent sur la peur, ça, oui, je paie pour. Mais, moi ! MOI ! non, je n'ai pas peur. »

Et moi j'entends :

« Sauve-moi. Je meurs. Chaque pas est une caresse fugueuse. Je crève ici. Je n'ai d'âme que pour prolonger mon corps, et d'ailleurs je n'y comprends rien. Repêche-moi, s'il te plaît. Je suis prêt(e) à t'accorder tous les plaisirs voluptueux que le monde a mis en nos mains. Ne me laisse pas... «

24 ans, un travail, deux belles femmes à mes pieds ; que voulez-vous ? que moi aussi je laisse tomber la routine gargantuesquement bandante pour dire :
« oui, allez, je t'épouse, nous quittons la sphère dantesque pour des enfants et le tralala ! ».


Moi, oui, vraiment ?
Ce coup de fil du gouvernement, je me suis dit que ça n'était qu'une blague. Intégrer un projet secret ? Tester mon sang pour en tirer un fluide censé guérir le cancer ?

Mon père est mort du cancer. Ca m'avait tué de l'apprendre, ça m'a démoli de le voir là, sur son lit de mort, pâle copie de l'être qui m'avait donné la vie et porté en mille endroits. J'ai accepté. Ce Francis Stevenson m'a promis une intégration au Studio, contre une belle rémunération, et a sous-entendu que mes deux ex-femmes pourraient en profiter. Elles et nos enfants. J'ai fait des enfants trop jeune, quand j'y repense. Mais ça n'était pas une raison pour leur éviter d'avoir à être heureux.


Je parle, je le fais pour un but ; je ne suis pas là pour remplir des cases ou castagner des quinquagénaires, analement parlant s'entend. J'ai passé l'âge pour ces conneries.

D'aucuns diront :
« mais pour quoi est-il là, alors ? »

… eh bien... poser la question était déjà un vice en soi... mais je suis là pour tout simplement répondre aux plus profondes espérances. Savoir qui vous êtes par exemple. Ou bien tenter de comprendre comment une machine à voyager dans le temps a pu me faire atterrir aussi près de l'époque depuis laquelle je vous parle maintenant.

Bien entendu, eh oui mais bien sûr, ce genre de considérations, vous ne pourrez leur accorder d'importance que lorsque vous serez sobres – un peu moins soûls.

A partir de là... nous arriverons à soudoyer la part innocente de notre être qui veut que le récit ne soit que fiction.



***

« Laissez-le ! »

Les types armés ont enfoncé la porte de la camisole. Franz', appuyé sur le mur d'en face, les regarde en souriant, les bras croisés. Ils sont quatre, voire plus, j'en vois d'autres derrière, mais je ne sais plus compter. Je suis allongé sur le sol, je me redresse, et l'un des types fait sauter les liens qui retiennent ma jambe au sol de la cellule à l'aide d'un couteau.Celui qui me braquait un flingue sur la tempe recule alors que le leader répète :

« Laissez-le ! »

Puis, se penchant sur moi :

« Comment tu t'appelles ? »

La drogue qu'ils m'injectent reflue une nouvelle fois au fond de mes veines, mais j'arrive à dire :

« Grant. Mohamed Grant. »

Le leader se relève, fait un pas de côté, jette un œil en arrière, intime à ses hommes de sortir. C'est pour ça que je sais que c'est lui, le leader, depuis qu'ils sont entrés. Ils ont tous un certain respect à son égard.

« Et, Grant... »

Il pèse ses mots.

« … tu es musulman ? »

Il y a un silence, un instant. Je lui dis la vérité, je n'ai plus la force de mentir. Derrière le dos du type armé jusqu'aux dents, Franz', maintenant le dos à la vitre sans tain, est mort de rire, il n'arrête pas de se gausser, parfois son corps plonge contre sa main droite alors que, toujours debout, il rit aux larmes.

« Non. Mon père est américain, ma mère est espagnole, mais nous sommes catholiques.

-Très bien. »

Je ne sais pas s'il a l'air soulagé, je ne vois pas son visage, caché par un casque militaire qui l'embrasse tout entier. Il dit :

« Nous sommes des NPD, des Nouveaux Partisans de Dieu. Nous sommes catholiques, tu n'as pas à t'en faire. »

Il m'aide à me relever.

« Ce complexe était tenu depuis plusieurs années par des juifs et des musulmans. Notre quête spirituelle nous intimait de te libérer. »

Un peu plus tard, ma camisole enlevée, il braque ses yeux sur mon corps nu alors que deux de ses sbires se tiennent en retrait. Je sens l'odeur du feu : le Studio brûle.

« Où est Stevenson ? » ai-je la force de murmurer.

Il ne peut que répondre, en me jaugeant du regard :

« Mon Dieu... mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? »

Et, lorsqu'il m'emmène face à un miroir, je voudrais avoir un sursaut, mais je ne peux pas, car mon corps n'est pour l'instant pas en mesure de réagir, mais je vois, je vois, je vois, ces innombrables tâches violettes qui me ceignent du haut au bas, des coudes aux épaules, et même sous les yeux et sur mon sexe. Je balbutie :

« Ce n'é-é-est que l'immortalité qu'ils m'ont injecté-té-té dans le sang, pour se servir du mien pour en produire à plus hautes do-do-doses. Ce n'est que l'im-im-itormalité. »

Et, dans un souffle, je lâche, alors que l'image de Pierre mort me revient en mémoire :

« Ce ne sont que les frasques de la nuit dernière. »

02 octobre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #6

#8– Mohamed et Grant

« Alors ? »

Franz' fait les cent pas, je ne l'ai pas vu si nerveux depuis qu'il a mordu ma camisole avec ses dents fantomatiques et tenté d'arracher le tuyau planté dans ma jambe gauche, elle maintenue par trois solides liens de cuir. Je ne l'ai pas bougée depuis qu'ils m'ont enfermé, si j'avais un couteau et la possibilité de m'évader, je la trancherais volontiers. Et je sens le tuyau qui pulse au-dessous de ma cuisse, y prélève régulièrement de ce sang tant désiré par ces barbares, et disparaît avec lui derrière le mur, je ne sais où.

Ma tête penche à gauche ; un réflexe nerveux la fait basculer à droite. Mes yeux sont presque révulsés, sous l'effet de la dope, et je bave notoirement. Je distingue encore la vitre, en face de moi, et j'ai la force d'imaginer les types qui me regardent derrière, et peut-être le docteur Stevenson. Et je me dis que j'aurai le fin mot de cette histoire, alors que je ne l'air que d'un zombie. Un zombie immortel.

« Alors ils m'ont baisé. » réponds-je intérieurement au Franz' imaginaire qui navigue de l'hémisphère gauche à l'hémisphère droit.

Et, dans le réel, ma bouche fait : « Gslsdvsl » alors que ma salive fait claquer silencieusement quelques bulles dans l'air en s'échappant entre mes lèvres.

« Et tu sais pourquoi, ils t'ont baisé ? dit Franz', qui a fait apparaître son fusil à pompe de nul part et tire sur les murs capitonnés au hasard.

- Parce que j'ai désobéi. »

Franz' disparaît d'un coup et réapparaît juste en face de mon visage. Au sol, une tâche rosâtre née de l'incessante chute de son cerveau en miettes attire mon attention quelques secondes. Il me crie :

« NON ! ILS T'ONT BAISE PARCE QU'ILS N'AVAIENT PAS D'AUTRE CHOIX !! BORDEL !! »

Il se relève.

« Ca va, crie pas, je dis, j'ai entendu.

- Il faut que tu sortes d'ici. Je te dois bien une dernière faveur, petit pédé. »


« Jim ? »

Elle s'étire lentement, sous la couette, essaie de ne pas trop tendre les bras pour ne pas heurter le corps de son amant. Il a l'air de dormir silencieusement, aussi elle prend le temps de se retourner sur le flanc, laisse la lumière de l'extérieur embraser doucement ses pupilles, puis bascule sur le côté et sort du lit. Cela fait trois jours qu'il ne parle plus, ne dit plus un mot, et laisse Morrison prendre soin des boulots du cartel. Cela fait trois semaines au moins qu'il ne l'a pas touchée, et elle n'en peut plus. Elle regarde ses vêtements de la veille jetés au pied du lit, sa belle robe noire, et maudit l'alcool pour le mal de crâne qu'il lui fait subir. Elle était sûre que faire boire Jim le plus possible finirait par lui rendre une partie de sa virilité, un bout de son désir. Soit elle ne se souvient pas du fait qu'ils aient couché ensemble, soit cela ne s'est pas passé, et d'après elle c'est l'hypothèse la plus probable. Elle ramasse doucement la robe, et l'enfile au-dessus de la petite culotte blanche à motifs qu'elle porte encore. Elle sent son vagin humide et devrait en changer, d'autant qu'il est humide depuis la veille, mais elle n'a pas la force. Tout ce qu'elle veut, maintenant, c'est s'éloigner le plus possible de lui, descendre dans la cuisine, boire un café, aller marcher le long de la plage, le plus loin possible.

Au dehors, elle aperçoit l'âne qu'elle lui a tant demandé et qu'il lui a offert pour son dernier anniversaire. Au fond d'elle-même, elle se dit qu'inconsciemment ce souhait avait peut-être trait à son fameux rêve ; qu'elle pourrait par-là expier la honte que lui évoque ce produit indésiré qui la traque depuis maintenant plusieurs mois : elle en rêve encore plusieurs fois par semaine. Patricia, la femme du meilleur ami de Morrison, avec qui elle dîne souvent et qui est sa seule confidente, lui a suggéré que le LSD qu'elle prennent de temps en temps en soit à l'origine, mais elle n'y croit pas. Elle ne croit plus en rien. Elle ne croît plus.

Elle a du mal à saisir la pensée qui la prend lorsqu'elle descend l'escalier, mais elle balade en échos aux quatre coins de son être : il est peut-être temps de changer de vie. Elle la chasse en promenant sa main gauche sur son visage, sur son front clair et lisse, la laisse redescendre sur ses sourcils épilés, et finalement frotter doucement ses yeux puis sa bouche. Tout ça n'est que passager ; ce n'est qu'une sensation. Pourtant... pourtant Jim n'est plus le même.

Est-ce la criminalité ou bien la drogue qui l'ont rendu comme ça ? Non... la drogue, il n'y a jamais touché plus que de raison. Y a-t-il une autre femme ? Elle arrête cette pensée vivement, car elle sait très bien que toutes les femmes y pensent, et elle n'est pas n'importe laquelle. A ses yeux, seules les frustrées ou les inquiètes en arrivent à vivre avec cette idée. Jim n'est pas un menteur, c'est un super-menteur : il est aussi bon qu'elle. L'intelligence de son âme ravive son corps abîmé, et elle se sent mieux en entendant le son du café qui coule au travers de la machine, alors qu'elle prononce quelques mots en latin et que l'hologramme télévisuel s'allume.

L'image flotte dans l'air en face d'elle, et lorsqu'elle déporte le regard dans son dos pour voir si le breuvage est près, il se soustrait dans son champ de vision, affichant toujours les images du dernier attentat qui a touché Bangkok. Depuis que les NPD – Nouveaux Partisans de Dieux – ont atterri là-bas, les musulmans et les juifs meurent par milliers. Les Nouveaux Partisans de Dieux, ce mouvement catholique extrémiste qui a répandu son bras d'acier partout, depuis que les adorateurs de Jésus ont été supplantés par l'union entre musulmans et juifs, et que toutes les villes d'Europe ont démis leur ancienne culture et rejeté à terre ceux qui occupaient les postes les plus importants, dans l'administration comme dans la politique. Elle ne se dit pas musulmane, mais apprécierait l'idée, si Jim n'était pas athée. Aujourd'hui, ce statut pourrait leur valoir la mort, mais Morrison défend toujours l'idée, en société, que Jim est le petit-fils d'un ancien combattant juif aryen. Ils s'échangent à chaque fois des regards complices lorsqu'il répète : juif aryen à la demande d'un membre du banquet, puisqu'il ne savent plus ce qu'était un aryen, ces endoctrinés d'une ère aujourd'hui tellement révolue que même les nouveaux livres d'histoires destinés aux enfants ne l'évoquent pas.

Toujours est-il que certains, parmi ces chrétiens, soit disant adorateurs d'un dieu pacifique – mais terriblement meurtrier – n'ont de cesse de perpétrer ici et là quelque affreux attentat, tuant, selon l'opinion publique, « pour le plaisir, gratuitement ». Elle se rappelle de Michaël, un catholique qu'elle avait rencontré quelques années plus tôt. Il n'avait pas l'air méchant du tout.

Peut-être veulent-ils le monde à leurs pieds, peut-être sont-ils fatigués de n'être que des étrangers au sein de communauté fermées et composées d'initiés qui ne partagent par leur opinion. Peut-être sont-ils, finalement, bons en eux-mêmes. Pourquoi alors tant de morts ?

« Chérie ? »

Elle retourne la tête, sort de ses rêveries, prononce à voix haute « Paolo Majora Canamus » pour éteindre l'hologramme télévisuel.

Jim descend les escaliers. Son marcel blanc est mouillé de sang sur tout le flanc gauche.

Elle hurle.

« Chérie, connecte-moi au Studio, il faut que je parle à Stevenson. »

Elle ne connaît ni ce « Studio », ni ce « Stevenson ».

Jim vacille, s'écroule, son corps dévale les quelques marches restantes, sa nuque se brise contre le mur.


Johnson a la gueule démolie, il lui manque deux dents et sous son œil gauche, la contusion énorme est incrustée à deux endroits de méchantes croûtes marron. Il lui ont pas changé son froc, ça sent franchement la pisse, et certains doigts de sa main droite sont brisés. Stevenson se tient derrière lui, et recule en souriant énigmatiquement alors que l'un des gardiens colle une nouvelle droite au pauvre type. L'abcès sous son œil explose, et un mélange de sang et de pus en jaillit. Il essaie de brailler quelques mots, mais un autre gardien frappe à son tour, et il tombe dans les vapes.

Je n'ai pas eu le temps de dormir, pas eu le temps de laisser redescendre tout ce que j'avais ingéré quelques heures plus tôt. Les matons – je ne vois pas quel autre nom leur donner – nous ont collés sur nos lits, à notre retour, et nous ont attachés. Les lits n'étaient plus les mêmes, la chambre était différente, tout était différent, même la lumière du soleil qui pulsait du dehors. Est-ce qu'on nous avait vraiment ramené au même endroit ? Ce ne fut qu'en quittant le Studio que je me rendis compte que oui.

« Mec, mais mec, attends, c'est quoi ça ?! »

Johnson paniquait, sanglé sur son lit comme un malade mental. Les deux types avaient quitté la pièce, pas très grande, d'une dizaine de mètres carrés, et, alors que les souvenirs de mes autres vies remontaient en moi, je trouvais en eux la capacité de me calmer et d'analyser le plus sainement possible la situation. Stevenson avait profité de notre escapade pour trouver une excuse : il n'avait pas pu installer toutes ces machines, ces lits, ces câblages, en si peu de temps. En face de nous, derrière une vitre, j'apercevais une cellule capitonnée. Il y avait une porte, à gauche, qui devait y conduire, et deux camisoles de force suspendues à côté. C'était un message clair, évident : ce fils de pute avait tout prévu depuis le début. Il avait sûrement déjà anticipé le coup de fil de Rajah, notre fugue impromptue : il voulait juste qu'on franchisse le pas.

« Calme-toi Pierre. On va trouver une solution. 

- Nan attends, moi je voulais pas que ça arrive jusqu'à ça ! »

Sur le coup, je n'ai pas relevé la faute de langage due à son état. Il avait l'air de quelqu'un de tout à fait différent du Pierre qui roulait du mur d'enceinte en quelques secondes. Peut-être avais-je moi-même voulu imaginer qu'il serait un allié, un ami de taille. Il fallait que je me reprenne, que je me concentre. A l'arrière de mon crâne, je sentais le sang battre à toute vitesse, et je savais que je n'étais pas clean. Me souvenir de la soirée n'était pas prioritaire, mais je n'avais pas le choix, ça refluait continuellement au sein de mes veines.


Gawns expliqua à Ahmed Tubir, le chef du cartel tunisien établi dans la capitale, que des taupes les pistaient depuis quelques mois déjà, et que, après le Fueblo, c'était à son tour de plonger. Ils étaient sur ses basques, ils étaient des flics, il en était sûr, tout ça n'était pas clair.

Ahmed frappa par deux fois. Le premier coup heurta violemment la base du nez, et tandis que la chair se fendait, un minuscule éclat de cartilage rebondit mollement contre la pommette et vint s'arrêter, pris dans son flot de sang et de morve, sur le carrelage blanc, piqueté ci et là des minuscules tâches d'hémoglobines.

« Donne-moi les noms et Allah épargnera ton âme. »

Il voudrait crier, sa bouche s'ouvre, et c'est à ce moment-là que la crosse du fusil percute l'émail des dents et les brise en un millier de morceaux, incandescents, presque comme la cire d'une bougie, qui sont aussitôt avalés par un liquide rouge, qui fuite bientôt de nombreux autres pores.

« Fax. Et Jacques Atourssin. »

Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.

Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour.

Ahmed saisit le pistolet que lui tend son second, et tire trois balles.

Gawns retombe sans un bruit.