Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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02 octobre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #6

#8– Mohamed et Grant

« Alors ? »

Franz' fait les cent pas, je ne l'ai pas vu si nerveux depuis qu'il a mordu ma camisole avec ses dents fantomatiques et tenté d'arracher le tuyau planté dans ma jambe gauche, elle maintenue par trois solides liens de cuir. Je ne l'ai pas bougée depuis qu'ils m'ont enfermé, si j'avais un couteau et la possibilité de m'évader, je la trancherais volontiers. Et je sens le tuyau qui pulse au-dessous de ma cuisse, y prélève régulièrement de ce sang tant désiré par ces barbares, et disparaît avec lui derrière le mur, je ne sais où.

Ma tête penche à gauche ; un réflexe nerveux la fait basculer à droite. Mes yeux sont presque révulsés, sous l'effet de la dope, et je bave notoirement. Je distingue encore la vitre, en face de moi, et j'ai la force d'imaginer les types qui me regardent derrière, et peut-être le docteur Stevenson. Et je me dis que j'aurai le fin mot de cette histoire, alors que je ne l'air que d'un zombie. Un zombie immortel.

« Alors ils m'ont baisé. » réponds-je intérieurement au Franz' imaginaire qui navigue de l'hémisphère gauche à l'hémisphère droit.

Et, dans le réel, ma bouche fait : « Gslsdvsl » alors que ma salive fait claquer silencieusement quelques bulles dans l'air en s'échappant entre mes lèvres.

« Et tu sais pourquoi, ils t'ont baisé ? dit Franz', qui a fait apparaître son fusil à pompe de nul part et tire sur les murs capitonnés au hasard.

- Parce que j'ai désobéi. »

Franz' disparaît d'un coup et réapparaît juste en face de mon visage. Au sol, une tâche rosâtre née de l'incessante chute de son cerveau en miettes attire mon attention quelques secondes. Il me crie :

« NON ! ILS T'ONT BAISE PARCE QU'ILS N'AVAIENT PAS D'AUTRE CHOIX !! BORDEL !! »

Il se relève.

« Ca va, crie pas, je dis, j'ai entendu.

- Il faut que tu sortes d'ici. Je te dois bien une dernière faveur, petit pédé. »


« Jim ? »

Elle s'étire lentement, sous la couette, essaie de ne pas trop tendre les bras pour ne pas heurter le corps de son amant. Il a l'air de dormir silencieusement, aussi elle prend le temps de se retourner sur le flanc, laisse la lumière de l'extérieur embraser doucement ses pupilles, puis bascule sur le côté et sort du lit. Cela fait trois jours qu'il ne parle plus, ne dit plus un mot, et laisse Morrison prendre soin des boulots du cartel. Cela fait trois semaines au moins qu'il ne l'a pas touchée, et elle n'en peut plus. Elle regarde ses vêtements de la veille jetés au pied du lit, sa belle robe noire, et maudit l'alcool pour le mal de crâne qu'il lui fait subir. Elle était sûre que faire boire Jim le plus possible finirait par lui rendre une partie de sa virilité, un bout de son désir. Soit elle ne se souvient pas du fait qu'ils aient couché ensemble, soit cela ne s'est pas passé, et d'après elle c'est l'hypothèse la plus probable. Elle ramasse doucement la robe, et l'enfile au-dessus de la petite culotte blanche à motifs qu'elle porte encore. Elle sent son vagin humide et devrait en changer, d'autant qu'il est humide depuis la veille, mais elle n'a pas la force. Tout ce qu'elle veut, maintenant, c'est s'éloigner le plus possible de lui, descendre dans la cuisine, boire un café, aller marcher le long de la plage, le plus loin possible.

Au dehors, elle aperçoit l'âne qu'elle lui a tant demandé et qu'il lui a offert pour son dernier anniversaire. Au fond d'elle-même, elle se dit qu'inconsciemment ce souhait avait peut-être trait à son fameux rêve ; qu'elle pourrait par-là expier la honte que lui évoque ce produit indésiré qui la traque depuis maintenant plusieurs mois : elle en rêve encore plusieurs fois par semaine. Patricia, la femme du meilleur ami de Morrison, avec qui elle dîne souvent et qui est sa seule confidente, lui a suggéré que le LSD qu'elle prennent de temps en temps en soit à l'origine, mais elle n'y croit pas. Elle ne croit plus en rien. Elle ne croît plus.

Elle a du mal à saisir la pensée qui la prend lorsqu'elle descend l'escalier, mais elle balade en échos aux quatre coins de son être : il est peut-être temps de changer de vie. Elle la chasse en promenant sa main gauche sur son visage, sur son front clair et lisse, la laisse redescendre sur ses sourcils épilés, et finalement frotter doucement ses yeux puis sa bouche. Tout ça n'est que passager ; ce n'est qu'une sensation. Pourtant... pourtant Jim n'est plus le même.

Est-ce la criminalité ou bien la drogue qui l'ont rendu comme ça ? Non... la drogue, il n'y a jamais touché plus que de raison. Y a-t-il une autre femme ? Elle arrête cette pensée vivement, car elle sait très bien que toutes les femmes y pensent, et elle n'est pas n'importe laquelle. A ses yeux, seules les frustrées ou les inquiètes en arrivent à vivre avec cette idée. Jim n'est pas un menteur, c'est un super-menteur : il est aussi bon qu'elle. L'intelligence de son âme ravive son corps abîmé, et elle se sent mieux en entendant le son du café qui coule au travers de la machine, alors qu'elle prononce quelques mots en latin et que l'hologramme télévisuel s'allume.

L'image flotte dans l'air en face d'elle, et lorsqu'elle déporte le regard dans son dos pour voir si le breuvage est près, il se soustrait dans son champ de vision, affichant toujours les images du dernier attentat qui a touché Bangkok. Depuis que les NPD – Nouveaux Partisans de Dieux – ont atterri là-bas, les musulmans et les juifs meurent par milliers. Les Nouveaux Partisans de Dieux, ce mouvement catholique extrémiste qui a répandu son bras d'acier partout, depuis que les adorateurs de Jésus ont été supplantés par l'union entre musulmans et juifs, et que toutes les villes d'Europe ont démis leur ancienne culture et rejeté à terre ceux qui occupaient les postes les plus importants, dans l'administration comme dans la politique. Elle ne se dit pas musulmane, mais apprécierait l'idée, si Jim n'était pas athée. Aujourd'hui, ce statut pourrait leur valoir la mort, mais Morrison défend toujours l'idée, en société, que Jim est le petit-fils d'un ancien combattant juif aryen. Ils s'échangent à chaque fois des regards complices lorsqu'il répète : juif aryen à la demande d'un membre du banquet, puisqu'il ne savent plus ce qu'était un aryen, ces endoctrinés d'une ère aujourd'hui tellement révolue que même les nouveaux livres d'histoires destinés aux enfants ne l'évoquent pas.

Toujours est-il que certains, parmi ces chrétiens, soit disant adorateurs d'un dieu pacifique – mais terriblement meurtrier – n'ont de cesse de perpétrer ici et là quelque affreux attentat, tuant, selon l'opinion publique, « pour le plaisir, gratuitement ». Elle se rappelle de Michaël, un catholique qu'elle avait rencontré quelques années plus tôt. Il n'avait pas l'air méchant du tout.

Peut-être veulent-ils le monde à leurs pieds, peut-être sont-ils fatigués de n'être que des étrangers au sein de communauté fermées et composées d'initiés qui ne partagent par leur opinion. Peut-être sont-ils, finalement, bons en eux-mêmes. Pourquoi alors tant de morts ?

« Chérie ? »

Elle retourne la tête, sort de ses rêveries, prononce à voix haute « Paolo Majora Canamus » pour éteindre l'hologramme télévisuel.

Jim descend les escaliers. Son marcel blanc est mouillé de sang sur tout le flanc gauche.

Elle hurle.

« Chérie, connecte-moi au Studio, il faut que je parle à Stevenson. »

Elle ne connaît ni ce « Studio », ni ce « Stevenson ».

Jim vacille, s'écroule, son corps dévale les quelques marches restantes, sa nuque se brise contre le mur.


Johnson a la gueule démolie, il lui manque deux dents et sous son œil gauche, la contusion énorme est incrustée à deux endroits de méchantes croûtes marron. Il lui ont pas changé son froc, ça sent franchement la pisse, et certains doigts de sa main droite sont brisés. Stevenson se tient derrière lui, et recule en souriant énigmatiquement alors que l'un des gardiens colle une nouvelle droite au pauvre type. L'abcès sous son œil explose, et un mélange de sang et de pus en jaillit. Il essaie de brailler quelques mots, mais un autre gardien frappe à son tour, et il tombe dans les vapes.

Je n'ai pas eu le temps de dormir, pas eu le temps de laisser redescendre tout ce que j'avais ingéré quelques heures plus tôt. Les matons – je ne vois pas quel autre nom leur donner – nous ont collés sur nos lits, à notre retour, et nous ont attachés. Les lits n'étaient plus les mêmes, la chambre était différente, tout était différent, même la lumière du soleil qui pulsait du dehors. Est-ce qu'on nous avait vraiment ramené au même endroit ? Ce ne fut qu'en quittant le Studio que je me rendis compte que oui.

« Mec, mais mec, attends, c'est quoi ça ?! »

Johnson paniquait, sanglé sur son lit comme un malade mental. Les deux types avaient quitté la pièce, pas très grande, d'une dizaine de mètres carrés, et, alors que les souvenirs de mes autres vies remontaient en moi, je trouvais en eux la capacité de me calmer et d'analyser le plus sainement possible la situation. Stevenson avait profité de notre escapade pour trouver une excuse : il n'avait pas pu installer toutes ces machines, ces lits, ces câblages, en si peu de temps. En face de nous, derrière une vitre, j'apercevais une cellule capitonnée. Il y avait une porte, à gauche, qui devait y conduire, et deux camisoles de force suspendues à côté. C'était un message clair, évident : ce fils de pute avait tout prévu depuis le début. Il avait sûrement déjà anticipé le coup de fil de Rajah, notre fugue impromptue : il voulait juste qu'on franchisse le pas.

« Calme-toi Pierre. On va trouver une solution. 

- Nan attends, moi je voulais pas que ça arrive jusqu'à ça ! »

Sur le coup, je n'ai pas relevé la faute de langage due à son état. Il avait l'air de quelqu'un de tout à fait différent du Pierre qui roulait du mur d'enceinte en quelques secondes. Peut-être avais-je moi-même voulu imaginer qu'il serait un allié, un ami de taille. Il fallait que je me reprenne, que je me concentre. A l'arrière de mon crâne, je sentais le sang battre à toute vitesse, et je savais que je n'étais pas clean. Me souvenir de la soirée n'était pas prioritaire, mais je n'avais pas le choix, ça refluait continuellement au sein de mes veines.


Gawns expliqua à Ahmed Tubir, le chef du cartel tunisien établi dans la capitale, que des taupes les pistaient depuis quelques mois déjà, et que, après le Fueblo, c'était à son tour de plonger. Ils étaient sur ses basques, ils étaient des flics, il en était sûr, tout ça n'était pas clair.

Ahmed frappa par deux fois. Le premier coup heurta violemment la base du nez, et tandis que la chair se fendait, un minuscule éclat de cartilage rebondit mollement contre la pommette et vint s'arrêter, pris dans son flot de sang et de morve, sur le carrelage blanc, piqueté ci et là des minuscules tâches d'hémoglobines.

« Donne-moi les noms et Allah épargnera ton âme. »

Il voudrait crier, sa bouche s'ouvre, et c'est à ce moment-là que la crosse du fusil percute l'émail des dents et les brise en un millier de morceaux, incandescents, presque comme la cire d'une bougie, qui sont aussitôt avalés par un liquide rouge, qui fuite bientôt de nombreux autres pores.

« Fax. Et Jacques Atourssin. »

Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.

Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour.

Ahmed saisit le pistolet que lui tend son second, et tire trois balles.

Gawns retombe sans un bruit.

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