#8– Mohamed et Grant
« Alors ? »
Franz'
fait les cent pas, je ne l'ai pas vu si nerveux depuis qu'il a mordu
ma camisole avec ses dents fantomatiques et tenté d'arracher le
tuyau planté dans ma jambe gauche, elle maintenue par trois solides
liens de cuir. Je ne l'ai pas bougée depuis qu'ils m'ont
enfermé, si j'avais un couteau et la possibilité de m'évader, je
la trancherais volontiers. Et je sens le tuyau qui pulse au-dessous de
ma cuisse, y prélève régulièrement de ce sang tant désiré par
ces barbares, et disparaît avec lui derrière le mur, je ne sais où.
Ma
tête penche à gauche ; un réflexe nerveux la fait basculer à
droite. Mes yeux sont presque révulsés, sous l'effet de la dope, et
je bave notoirement. Je distingue encore la vitre, en face de moi, et
j'ai la force d'imaginer les types qui me regardent derrière, et
peut-être le docteur Stevenson. Et je me dis que j'aurai le fin mot
de cette histoire, alors que je ne l'air que d'un zombie. Un zombie
immortel.
« Alors
ils m'ont baisé. » réponds-je intérieurement au Franz'
imaginaire qui navigue de l'hémisphère gauche à l'hémisphère
droit.
Et,
dans le réel, ma bouche fait : « Gslsdvsl » alors
que ma salive fait claquer silencieusement quelques bulles dans l'air
en s'échappant entre mes lèvres.
« Et
tu sais pourquoi, ils t'ont baisé ? dit Franz', qui a fait
apparaître son fusil à pompe de nul part et tire sur les murs
capitonnés au hasard.
-
Parce que j'ai désobéi. »
Franz'
disparaît d'un coup et réapparaît juste en face de mon visage. Au
sol, une tâche rosâtre née de l'incessante chute de son cerveau en
miettes attire mon attention quelques secondes. Il me crie :
« NON !
ILS T'ONT BAISE PARCE QU'ILS N'AVAIENT PAS D'AUTRE CHOIX !!
BORDEL !! »
Il
se relève.
« Ca
va, crie pas, je dis, j'ai entendu.
-
Il faut que tu sortes d'ici. Je te dois bien une dernière faveur,
petit pédé. »
« Jim ? »
Elle s'étire lentement, sous la couette, essaie de ne pas trop
tendre les bras pour ne pas heurter le corps de son amant. Il a l'air
de dormir silencieusement, aussi elle prend le temps de se retourner
sur le flanc, laisse la lumière de l'extérieur embraser doucement
ses pupilles, puis bascule sur le côté et sort du lit. Cela fait
trois jours qu'il ne parle plus, ne dit plus un mot, et laisse
Morrison prendre soin des boulots du cartel. Cela fait trois semaines
au moins qu'il ne l'a pas touchée, et elle n'en peut plus. Elle
regarde ses vêtements de la veille jetés au pied du lit, sa belle
robe noire, et maudit l'alcool pour le mal de crâne qu'il lui fait
subir. Elle était sûre que faire boire Jim le plus possible finirait
par lui rendre une partie de sa virilité, un bout de son désir.
Soit elle ne se souvient pas du fait qu'ils aient couché ensemble,
soit cela ne s'est pas passé, et d'après elle c'est l'hypothèse la
plus probable. Elle ramasse doucement la robe, et l'enfile au-dessus
de la petite culotte blanche à motifs qu'elle porte encore. Elle
sent son vagin humide et devrait en changer, d'autant qu'il est
humide depuis la veille, mais elle n'a pas la force. Tout ce qu'elle
veut, maintenant, c'est s'éloigner le plus possible de lui,
descendre dans la cuisine, boire un café, aller marcher le long de
la plage, le plus loin possible.
Au dehors, elle aperçoit l'âne qu'elle lui a tant demandé et
qu'il lui a offert pour son dernier anniversaire. Au fond
d'elle-même, elle se dit qu'inconsciemment ce souhait avait
peut-être trait à son fameux rêve ; qu'elle pourrait par-là
expier la honte que lui évoque ce produit indésiré
qui la traque depuis maintenant plusieurs mois : elle en rêve
encore plusieurs fois par semaine. Patricia, la femme du meilleur ami
de Morrison, avec qui elle dîne souvent et qui est sa seule
confidente, lui a suggéré que le LSD qu'elle prennent de temps en
temps en soit à l'origine, mais elle n'y croit pas. Elle ne croit
plus en rien. Elle ne croît plus.
Elle
a du mal à saisir la pensée qui la prend lorsqu'elle descend
l'escalier, mais elle balade en échos aux quatre coins de son
être : il
est peut-être temps de changer de vie. Elle
la chasse en promenant sa main gauche sur son visage, sur son front
clair et lisse, la laisse redescendre sur ses sourcils épilés, et
finalement frotter doucement ses yeux puis sa bouche. Tout ça n'est
que passager ; ce n'est qu'une sensation. Pourtant... pourtant
Jim n'est plus le même.
Est-ce
la criminalité ou bien la drogue qui l'ont rendu comme ça ?
Non...
la drogue, il n'y a jamais touché plus que de raison. Y a-t-il une
autre femme ? Elle arrête cette pensée vivement, car elle sait
très bien que toutes les femmes y pensent, et elle n'est pas
n'importe laquelle. A ses yeux, seules les frustrées ou les
inquiètes en arrivent à vivre avec cette idée. Jim n'est pas un
menteur, c'est un super-menteur :
il est aussi bon qu'elle. L'intelligence de son âme ravive son corps
abîmé, et elle se sent mieux en entendant le son du café qui coule
au travers de la machine, alors qu'elle prononce quelques mots en
latin et que l'hologramme télévisuel s'allume.
L'image
flotte dans l'air en face d'elle, et lorsqu'elle déporte le regard
dans son dos pour voir si le breuvage est près, il se soustrait dans
son champ de vision, affichant toujours les images du dernier
attentat qui a touché Bangkok. Depuis que les NPD – Nouveaux
Partisans de Dieux – ont atterri là-bas, les musulmans et les
juifs meurent par milliers. Les Nouveaux Partisans de Dieux, ce
mouvement catholique extrémiste qui a répandu son bras d'acier
partout, depuis que les adorateurs de Jésus ont été supplantés
par l'union entre musulmans et juifs, et que toutes les villes
d'Europe ont démis leur ancienne culture et rejeté à terre ceux
qui occupaient les postes les plus importants, dans l'administration
comme dans la politique. Elle ne se dit pas musulmane, mais
apprécierait l'idée, si Jim n'était pas athée. Aujourd'hui, ce
statut pourrait leur valoir la mort, mais Morrison défend toujours
l'idée, en société, que Jim est le petit-fils d'un ancien
combattant juif aryen. Ils s'échangent à chaque fois des regards
complices lorsqu'il répète : juif
aryen
à la demande d'un membre du banquet, puisqu'il ne savent plus ce
qu'était un aryen,
ces endoctrinés d'une ère aujourd'hui tellement révolue que même
les nouveaux livres d'histoires destinés aux enfants ne l'évoquent
pas.
Toujours
est-il que certains, parmi ces chrétiens, soit disant adorateurs
d'un dieu pacifique – mais
terriblement meurtrier –
n'ont de cesse de perpétrer ici et là quelque affreux attentat,
tuant, selon l'opinion publique, « pour
le plaisir, gratuitement ».
Elle se rappelle de Michaël, un catholique qu'elle avait rencontré
quelques années plus tôt. Il n'avait pas l'air méchant du tout.
Peut-être
veulent-ils le monde à leurs pieds, peut-être sont-ils fatigués de
n'être que des étrangers au sein de communauté fermées et
composées d'initiés qui ne partagent par leur opinion. Peut-être
sont-ils, finalement, bons en eux-mêmes. Pourquoi alors tant de
morts ?
« Chérie ? »
Elle
retourne la tête, sort de ses rêveries, prononce à voix
haute « Paolo
Majora Canamus » pour
éteindre l'hologramme télévisuel.
Jim descend les escaliers. Son marcel blanc est mouillé de sang sur
tout le flanc gauche.
Elle hurle.
« Chérie, connecte-moi au Studio, il faut que je parle à
Stevenson. »
Elle
ne connaît ni ce « Studio », ni ce « Stevenson ».
Jim
vacille, s'écroule, son corps dévale les quelques marches
restantes, sa nuque se brise contre le mur.
Johnson a la gueule démolie, il lui manque deux dents et sous son
œil gauche, la contusion énorme est incrustée à deux endroits de
méchantes croûtes marron. Il lui ont pas changé son froc, ça sent
franchement la pisse, et certains doigts de sa main droite sont
brisés. Stevenson se tient derrière lui, et recule en souriant
énigmatiquement alors que l'un des gardiens colle une nouvelle
droite au pauvre type. L'abcès sous son œil explose, et un mélange
de sang et de pus en jaillit. Il essaie de brailler quelques mots,
mais un autre gardien frappe à son tour, et il tombe dans les
vapes.
Je
n'ai pas eu le temps de dormir, pas eu le temps de laisser
redescendre tout ce que j'avais ingéré quelques heures plus tôt.
Les matons – je
ne vois pas quel autre nom leur donner – nous
ont collés sur nos lits, à notre retour, et nous ont attachés. Les
lits n'étaient plus les mêmes, la chambre était différente, tout
était différent, même la lumière du soleil qui pulsait du dehors.
Est-ce qu'on nous avait vraiment ramené au même endroit ? Ce
ne fut qu'en quittant le Studio que je me rendis compte que oui.
« Mec, mais mec, attends, c'est quoi ça ?! »
Johnson paniquait, sanglé sur son lit comme un malade mental. Les
deux types avaient quitté la pièce, pas très grande, d'une dizaine
de mètres carrés, et, alors que les souvenirs de mes autres vies
remontaient en moi, je trouvais en eux la capacité de me calmer et
d'analyser le plus sainement possible la situation. Stevenson avait
profité de notre escapade pour trouver une excuse : il n'avait
pas pu installer toutes ces machines, ces lits, ces câblages, en si
peu de temps. En face de nous, derrière une vitre, j'apercevais une
cellule capitonnée. Il y avait une porte, à gauche, qui devait y
conduire, et deux camisoles de force suspendues à côté. C'était
un message clair, évident : ce fils de pute avait tout prévu
depuis le début. Il avait sûrement déjà anticipé le coup de fil
de Rajah, notre fugue impromptue : il voulait juste qu'on
franchisse le pas.
« Calme-toi Pierre. On va trouver une solution.
-
Nan attends, moi je voulais pas que ça arrive jusqu'à
ça ! »
Sur le coup, je n'ai pas relevé la faute de langage due à son
état. Il avait l'air de quelqu'un de tout à fait différent du
Pierre qui roulait du mur d'enceinte en quelques secondes. Peut-être
avais-je moi-même voulu imaginer qu'il serait un allié, un ami de
taille. Il fallait que je me reprenne, que je me concentre. A
l'arrière de mon crâne, je sentais le sang battre à toute vitesse,
et je savais que je n'étais pas clean. Me souvenir de la soirée
n'était pas prioritaire, mais je n'avais pas le choix, ça refluait
continuellement au sein de mes veines.
Gawns
expliqua à Ahmed Tubir, le chef du cartel tunisien établi dans la
capitale, que des taupes les pistaient depuis quelques mois déjà,
et que, après le Fueblo, c'était à son tour de plonger. Ils
étaient sur ses basques, ils étaient des flics, il en était sûr,
tout ça n'était pas clair.
Ahmed
frappa par deux fois. Le premier coup heurta violemment la base du
nez, et tandis que la chair se fendait, un minuscule éclat de
cartilage rebondit mollement contre la pommette et vint s'arrêter,
pris dans son flot de sang et de morve, sur le carrelage blanc,
piqueté ci et là des minuscules tâches d'hémoglobines.
«
Donne-moi les noms et Allah épargnera ton âme. »
Il
voudrait crier, sa bouche s'ouvre, et c'est à ce moment-là que la
crosse du fusil percute l'émail des dents et les brise en un millier
de morceaux, incandescents, presque comme la cire d'une bougie, qui
sont aussitôt avalés par un liquide rouge, qui fuite bientôt de
nombreux autres pores.
« Fax.
Et Jacques Atourssin. »
Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.
Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour.
Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.
Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour.
Ahmed
saisit le pistolet que lui tend son second, et tire trois balles.
Gawns
retombe sans un bruit.
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