Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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15 juin 2014

La Clope au Bec #14

Il avait semblé comme naturel à Paul d'arriver jusque là. L'appel qu'il avait reçu lui avait explicitement fait comprendre que l'heure de son jugement était arrivée, et qu'il n'y avait avait aucune autre issue possible à sa destinée.

Il est nécessaire pour le lecteur d'incorporer le fait que, avant même qu'il ait ouvert les yeux, aussi âgé qu'il soit, nos héros avaient déjà compris ce qu'il leur arriverait, même s'ils n'étaient encore qu'imageries de foetus. Autrement dit : le lecteur n'aura eu, dans ce récit, que la part que le néant a dans l'univers.


Il apparaît nécessaire au narrateur de préciser ce fait en italique, puisque que, finalement, il n'y aura toujours qu'un seul acte qui prévaudra : celui qui voudra que "comprenne qui pourra".

 
          ***

          Guaspinzi relâcha l'index droit, qui se reposa à nouveau sur la gâchette métallique du fusil à compression isodonique qu'il tenait tout près de son oreille droite, droitier qu'il était, de son état. Il n'avait pas abandonné la contraction musculaire qui le tenait dans l'instant par intérêt, mais bien par incapacité. Il lui était foutrement impossible de comprendre comment le message que ses yeux transmettaient à son cerveau arrivait à se frayer un chemin vers son cerveau sans se faire tirer deux ou trois balles par son système neuronal entre temps.

          Depuis les deux portes entre lesquelles la tête du fusil de Guaspinsi pointait, il suffisait d'avancer d'une dizaine de pas dans une semi-obscurité pour se confronter à ce personnage affreux, sans nom, qui portait un troisième oeil sur le front. Une machine monstrueuse pour l'ex-prisonnier, une horreur consanguine qui l'avait fait frisonner dès qu'il avait eu le malheur de laisser tomber son regard sur elle.

          Grant, arrivé peu après, avait également laissé courir sa pensée au travers de l'embrasure, et n'avait eu d'autre choix que d'affronter, comme son adversaire - pourtant allié - cette aberration : il était face à une créature du démon, cela allait sans dire. Et cette même création maléfique causait aux hommes qu'il avait pensé, un instant, vouloir sauver du Mal.

Ce même démon qu'il sentait, sous ses yeux, tressaillir de peur face à l'horreur qui renvoyait sa conception du monde à un simple jeu de construction pour enfants.

          ***

" Attendez, Paul, je veux être sûr de comprendre... vous dites que ce type vous a appelé par téléphone alors qu'il était emprisonné ici. Ca, oui, allons-y, je veux bien. Mais le reste... quoi ? "

Paul Desna se frotta l'intérieur des yeux entre le pouce et le majeur, comme plongé dans une profonde contemplation de lui-même. Il resta ainsi une dizaine de secondes, puis releva la tête. En face de lui, le mystérieux Rainer restait impassible, un étrange sourire sur les lèvres.

" C'est très simple Gary, bien plus que vous ne l'imaginez. Laissez-moi vous expliquer ça un peu plus clairement que jusqu'ici. "

Paul Desna se retourna vers l'Homme Aux Trois Orbites, qui acquiesca. Puis, à nouveau vers Gary, il ordonna un sourire et débuta :

" Il y a quelques années... Gary, vous vous souvenez apparemment des Grandes Révoltes de '31, n'est-ce pas ? "

Desna n'attendit pas la réponse de l'avocat pour poursuivre.

" Eh bien... eh bien... j'avais déjà plus de cinquante ans à cette époque. Je vous laisse deviner mon âge actuel, et l'incohérence qui s'y mêle, vu mon état physique actuel. Toujours est-il que, lors de cette altercation entre peuple et gouvernance, j'étais prédestiné à jouer un rôle d'observateur. C'était voulu, prévu, impossible à empêcher : je devais perdre là-bas la majorité de ceux que j'avais fréquenté sur le terrain lors de mes années de journalisme. Et vous savez pourquoi ? "

A nouveau, silence de l'avocat, botté en touche contre son gré, alors que son client mourait derrière lui.

" C'était un contrat. Il m'avait payé pour. Ils m'avaient mandaté pour ça. L'objectif avait été écrit, et tout avait été prévu. Je n'étais pas là par hasard. Il ne vous choisissent jamais par hasard. J'étais utile à la Machine, en temps et en heure. "

Desna marqua une pause, se dirigea lentement vers la porte de la geôle de l'Homme aux trois yeux.

" La première fois que j'ai rencontré Rainer, c'était par erreur, presque. On s'est bousculés, dans la rue. Il avait la même tête qu'aujourd'hui, hein, mon ami ?

- Oui... à peu de chose près. "

Dès que Rainer ouvrit la bouche, Gary remarqua cette façon qu'il avait de séparer les phonèmes :

'" Ou-i-a-p-eu-d-eu-ch-oz-pr-ai."

Cette façon mécanique de concevoir le langage.

" Et donc - reprenait Desna -, nous avions sympathisé, dans un café, pas très loin, autour d'une bière. Jusqu'à ce qu'il m'apprenne qu'il n'était pas humain. "

A ce moment-là, Gary était prêt à tout entendre. A l'exception du bruit perçant de la rafale de fusil qui l'amena à rencontrer le béton froid, à cause de l'impact qui venait de se creuser entre sa tempe et le monde.

Gary avait pris une balle dans la tête.

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           NDLR -

          Je viens de trouver ça sur le Youtube-mondial-qui-dicte-ce-qui-se-regarde-ou-non (dixit : YMQDCQSRON - c'est un peu long), et je me dis que, pourquoi pas, mêler une Clope au Bec à une autre.

Prochain épisode, #15, épisode final.



07 juin 2014

INCARTADE

Bonjour à toi, c'est gentil d'avoir fait l'effort de venir me voir.

Tu sais, d'habitude, les gens passent, jettent un oeil furtif, et quand ils s'attardent, s'ils s'attardent... ils ont tellement peur qu'ils fuient rapidement.

Ils sont effrayés depuis tellement longtemps que ça me fait de la peine. Mais je n'ai rien à faire pour eux. Ils ont au moins la chance de ne pas être seuls.

J'aime quand quelqu'un passe la tête par l'oeillère et dit bonjour. Il y a dix ans, tout le monde le faisait. J'en avais quatorze. Maintenant, il n'y a plus personne.

Est-ce la technologie ? Est-ce l'amour de soi ? Ou est-ce moi qui dérive simplement vers des continents que je ne verrai jamais ?

Est-ce la question en soi ?

Ou est-ce celle que tu te poses ?

D'aucun sait. Beaucoup ont un aperçu. Moi j'ai mon avis.

***

C'était il y a un an, et c'est tellement important pour moi que je tiens à te dire bonjour. Je sais que là où tu es, tu m'entendras certainement. Si tu n'es pas déjà revenu sur notre Terre, sous forme d'escargot, cloporte, ou peut-être lapin.

J'espère simplement que tu vas bien et que tu me reviendras bientôt. J'ai pensé à toi chaque jour de notre année. Je t'embrasse.

PGPA535


***

Le mec arrive, me crie :

" LE LANGAGE DE L'ETOILE, CA SE COMPREND OU CA FERME SA GUEULE !"

Je crie plus fort à son oreille :

" IL DRACHE A MORT, JE COMPRENDS RIEN A CE QUE TU DIS. PASSE SOUS LE PORCHE ! "

Ce faisant, je lui désigne du doigt un ravalement de tôle qui coule le long du toit sur même pas un mètre, à deux de hauteur, en plastique blanc diaphane aux tâches sombres incoercibles. Il me regarde, me sourit, s'avance sous la flotte. Je crois bien qu'il a compris, je le suis, on arrive là-bas. Il baisse les yeux, fouille dans la poche gauche de son long manteau noir. Derrière nous, au-dessus, les gouttes clapotent comme des putes en furie. Il ouvre la bouche :

" Le langage de l'étoile, ça se comprend....

- ... ou ça ferme sa gueule, oui j'ai compris. Comment ça va ? "

De sa poche, il sort un paquet de Camel, en extirpe une, de sa poche droite tire un Zippo année 98, craque la pierre et allume le tout, fume une latte ou deux, puis, reportant ses yeux vers moi :

" Et toi ? Toujours mort il y a un an ? "

Je garde le silence. Je sais bien qu'il me teste. Il cherche la petite bête, comme dirait l'autre. Lui-même qui était à ma place quelques temps plus tôt. Mais il m'avait dit tout ce qu'il y avait à savoir concernant ce type. Tout le nécessaire pour garder la tête froide, l'impressionner, le minimum, quoi. Ensuite, c'est moi qui aurait à relever la barre.

" Oui... chacun se cherche, d'après ce que je sais, non ? "

Il se tait aussi, cinq secondes, claque le bout rouge, expire, presque sur ma gueule, puis susurre, comme si se détruire les poumons lui accordait un je-ne-sais-quoi de sexuellement attirant :

" C'est ce qu'on dit, oui. Mais tu m'as pas répondu. Comment ça va ? "

... comme si on posait ce genre de question. Je sortirai bien mon dernier modèle, pas encore vendu au grand public, un EM.535, pour lui coller une bonne décharge d'isodon entre les deux et voir ses neurones lui sortir par les oreilles, mais je crois qu'il ne serait pas de bon ton d'évoquer l'armement pacifiste dans ce récit...

... alors je lui sors juste une petite phrase bidon, et j'attends qu'il s'éloigne.

Comme toi, lecteur, si lecteur tu es, en lisant ces lignes.

Devrais-je poser une question pour clore l'affaire ?

Ou te laisser seul avec tes propres démons ?

A bientôt, du schnecke !

G.P.R., intermittent à ses heures.