" On descend là ?
- Ouais.
- Et puis ? Après... on fait quoi ? "
Guaspinzi gardait les yeux rivés vers le sol tandis qu'il abordait l'atterrissage de l'autoplaneur.
" On fait le tour, tu vas à la tour 3 et moi à la 8. Le type qui s'est fait les gardiens a pas ramassé les guns. Personne est venu. Ils y sont encore. "
Le sable alentour se soulevait dans des tourbillons aux allures de spasmes musculaires. Guaspinzi poursuivit :
" Ensuite, t'as vu comme moi, ces bâtards de putains sont rentrés direct par le trou. On les course, on les trouve, on les braque. Mais on les tue pas... "
Grant savait très bien ce qui allait suivre.
Il baissa les yeux sur le tableau de bord de l'appareil, encore tâché par endroit par ce qui aurait pu ressembler à une bruine cérébrale, si tant est que la substance eut correspondu encore un tant soit peu au liquide encéphale, après être passée sous les doigts de Guaspinzi et avoir séché durant leur trajet. Cela faisait moins d'une heure que la tête de leur ancien compagnon de cellule avait explosé sous l'effet de la balle qu'avait arbitrairement tirée le colosse. Moins d'une heure, mais les projections n'avaient plus rien à voir avec un cerveau. C'étaient des gouttes diaphanes qu'on aurait tout aussi bien pu assimiler à de l'eau.
Grant savait très bien ce qui allait suivre, oui, c'était un fait ; mais Grant savait tout autant ce qu'il n'oublierait pas.
Et plus les minutes passaient, plus s'insinuait la douloureuse pensée :
" Et peut-être faudra-t-il que je sois à nouveau emprisonné pour que cet individu ait la chance de perdre la vie. Sa liberté contre la mienne ; en tous les cas, la liberté de respirer d'un peuple pour celle que l'on me reprendra. "
***
" On le laisse là ? "
Paul se retourna.
Gary baissait à l'instant les yeux sur une cigarette qu'il allumait d'une main, l'autre vissée sur la première pour protéger son zippo d'un éventuel coup de vent. Du vent dans le désert ? Gary savait très bien que son geste tenait du réflexe. Tout le monde savait qu'utiliser ses deux mains pour allumer une cigarette tenait du réflexe. A l'heure précise, le seul à l'ignorer était peut-être Paul Tandoin, dont le pouls ralentissait doucement au fil des secondes.
" Vous avez raison. Je vais le porter. "
Gary releva les yeux, semblant suivre la fumée qui naissait à l'instant de la blonde qui venait de s'enflammer, puis, d'un geste brusque du poignet, referma le zippo qu'il glissa dans la poche droite de son jean.
" Je vais vous aider.
- Vous embêtez pas, ça ira. "
Desna s'approcha du véhicule, la portière disparut, lui-même sembla faire de même en se glissant à l'intérieur, mais il recula pourtant avec toute la prudence possible alors qu'il tenait Tandoin dans ses bras. A nouveau droit, il ajusta ses prises sur le corps inanimé dont la tête tanguait bizarrement, fit quelques pas vers l'éboulis qui glissaient déjà à leurs pieds alors même qu'ils se posaient, puis s'arrêta brutalement et se retourna vers Gary, qui tirait une énième latte sur sa clope :
" Vous êtes sûr de vouloir venir ? "
Il marqua une pause.
" Je veux dire... je l'emmène là-bas, Ils s'en occupent. Mais vous... vous pouvez encore éviter tout ça. Prendre l'autoplaneur, vous tirer, vous voyez... "
Une légère brise souffla au moment même ou Paul Desna terminait sa phrase. Un vent si léger qu'il agita à peine les cheveux de Gary lorsque celui-ci fit doucement claquer sa cigarette entre ses doigts pour en faire tomber les cendres qui polarisaient son extrémité.
" Ce type-là est mon client, Paul. Où il se rend, je me rends. Allons-y. "
Paul émit un imperceptible sourire, fit volte-face, puis entreprit d'escalader l'amas rocheux par lequel nos compagnons prisonniers avaient réussi à fuir quelques jours plus tôt.
Alors que les trois hommes disparaissaient à l'intérieur de l'ancienne prison, le soleil, sur la ligne d'horizon, fut masqué un quart de seconde par un objet volant.
Il n'est évidemment pas nécessaire d'en préciser la nature.
Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration
31 mars 2014
29 mars 2014
Johnson & Stevenson
Au-delà des brumes, au-delà des songes.
Il y avait toujours quelque chose qui bougeait.
Quand Stevenson ouvrit les yeux, il remarqua d'abord le chandail noir, couleur d'ébène, qu'il avait croisé du regard tant de fois dans sa vie. Puis le mur de briques rouge, derrière lui - le chandail ; de ceux qu'on ne fabriquait plus.
Puis il avait vu les yeux privés de vie de sa femme, blanchis dans un dernier éclat alors qu'ils avaient déjà - et probablement depuis longtemps - bravé les fleuves de l'enfer.
Stevenson, se relevant, n'eut qu'une pensée en tête :
" Fuck off, où est Chuck Norris ? "
Il y avait toujours quelque chose qui bougeait.
Quand Stevenson ouvrit les yeux, il remarqua d'abord le chandail noir, couleur d'ébène, qu'il avait croisé du regard tant de fois dans sa vie. Puis le mur de briques rouge, derrière lui - le chandail ; de ceux qu'on ne fabriquait plus.
Puis il avait vu les yeux privés de vie de sa femme, blanchis dans un dernier éclat alors qu'ils avaient déjà - et probablement depuis longtemps - bravé les fleuves de l'enfer.
Stevenson, se relevant, n'eut qu'une pensée en tête :
" Fuck off, où est Chuck Norris ? "
27 mars 2014
A deux poings vaudront :
Bon, allez.
Je crois qu'il est temps. Temps de vous avouer que je ne viens pas vraiment de l'espace. L'espace est... euh, non, M. Diatribe, je ne répéterai pas chaque mot en début de phrase pour faire joli à tes yeux. Te voilà honni.
Ca fait deux mots que vous comprenez pas. Raaaah. Alors, s'il vous plaît, je serai poli :
Diatribe : tapez diatribe sur un moteur de recherche et...
... comprenez... que je suis vachement assez en colère pour pondre un pavé rédhibitoire sur un sujet quelconque.
Rédhibitoire : tapez rédhibitoire sur un moteur de recherche et...
... comprenez... que ça me casse les noix. Ca m'énerve. C'est rédhibitoire. C'est dégueulasse. Ca pue la merde, quoi.
Honni : tapez honn... bon, ça va, c'est assez dit, vous me cassez les noi... PUTAIN ! CA VA MAINNANT !
... comprenez... que c'est foutu à la porte ; honni, c'est un peu comme ta sensation en lisant ces lignes : tu sais pas si tu fais partie du lectorat ou non. Voilà.
Donc, non, je ne viens pas de l'espace. Enfin ; je suis pas né là-bas.
Pour autant, j'ai une seule passion sexuelle : celle du mot. Et non pas celle de l'homo - comprenez bien la différence, c'est important : moi je suis le premier ":" , vous, vous êtes après le second (et si vous comprenez le jeu de mot - ils disent pun en anglais - alors vous pouvez prétendre à intégrer la classe d'avant le premier ":" mais s'il vous plaît, éveillez vos neurones, passque là ça craint).
Je crois qu'il est temps. Temps de vous avouer que je ne viens pas vraiment de l'espace. L'espace est... euh, non, M. Diatribe, je ne répéterai pas chaque mot en début de phrase pour faire joli à tes yeux. Te voilà honni.
Ca fait deux mots que vous comprenez pas. Raaaah. Alors, s'il vous plaît, je serai poli :
Diatribe : tapez diatribe sur un moteur de recherche et...
... comprenez... que je suis vachement assez en colère pour pondre un pavé rédhibitoire sur un sujet quelconque.
Rédhibitoire : tapez rédhibitoire sur un moteur de recherche et...
... comprenez... que ça me casse les noix. Ca m'énerve. C'est rédhibitoire. C'est dégueulasse. Ca pue la merde, quoi.
Honni : tapez honn... bon, ça va, c'est assez dit, vous me cassez les noi... PUTAIN ! CA VA MAINNANT !
... comprenez... que c'est foutu à la porte ; honni, c'est un peu comme ta sensation en lisant ces lignes : tu sais pas si tu fais partie du lectorat ou non. Voilà.
Donc, non, je ne viens pas de l'espace. Enfin ; je suis pas né là-bas.
Pour autant, j'ai une seule passion sexuelle : celle du mot. Et non pas celle de l'homo - comprenez bien la différence, c'est important : moi je suis le premier ":" , vous, vous êtes après le second (et si vous comprenez le jeu de mot - ils disent pun en anglais - alors vous pouvez prétendre à intégrer la classe d'avant le premier ":" mais s'il vous plaît, éveillez vos neurones, passque là ça craint).
13 mars 2014
La Clope au Bec #10
L'autoplaneur conduit par Paul Desna poursuivait sa route au-dessus de l'étendue désertique alors que le soleil atteignait son zénith et promenait du même coup un rayon lumineux sur la rue principale de Bierge, où les premières troupes citoyennes commençaient à peine à arriver. Sur place, un carnage. Aux cadavres habillés de jaunes, et la plupart criblés de balles, des prisonniers qui avaient - sans que personne ne soit en mesure de saisir la détermination et l'effort qu'il avait fallu fournir - traversé plus de 400 kilomètres à pied, se mêlaient ceux des habitants de la commune qui avaient tenté d'endiguer ce flot meurtrier arrivé du sud sans un avertissement.
A leur tête s'était dressé le terrible André Guaspinzi ; André Guaspinzi qui les avait menés jusqu'ici, jusqu'à la civilisation et la mort - lui qui avait tué de ses propres mains et d'un sang froid sans pareil plusieurs de ses compagnons ; André Guaspinzi, mû par la folie et par la rage, de celles qui vous élève, mais vers les niveaux d'une bâtisse qu'il aurait mieux valu éviter depuis le début : ce même André Guaspinzi qui pilotait maintenant l'autoplaneur lancé à la poursuite de ceux qu'il considérait comme les responsables de ses souffrances - et, soyons clairs : de ses échecs, de ses peurs, de ses faillites amoureuses ; et bien entendu, de la totale misère du monde. A ses côtés, Fabricio Grant, encore presque éploré lorsqu'il essaie de se souvenir de tout ce qui vient de se dérouler sous ses yeux : à la fois ce qui est récent (c'est à dire, l'entrée en ville, les tirs, les coups, l'autoplaneur et la cervelle du chauffeur qui explose, l'autoplaneur qui rebondit sur un mur en métal, puis s'écrase dans un nuage de poussière ; le type qui sort d'un bâtiment voisin, que Guaspinzi saisit au vol, lance au sol, et roue de coup ; l'autre autoplaneur qui arrive de nul part, à tel point qu'il pensait que le type n'était pas vraiment crevé, ou alors, s'il l'était, il revenait du royaume des morts pour prendre sa revanche, et puis qui s'éloigne, Guaspinzi qui tue leur dernier compagnon, qui le hèle, qui l'entraine, mais bordel, il n'avait rien demandé, merde) et ce qui commence à prendre de l'âge (l'explosion du mur d'enceinte, ses premiers réflexes, la mort de François, la marche dans le désert, solitaire, longue marche, les hallucinations, les mirages, puis les compagnons retrouvés, puis la ville qui se dessine, enfin Guaspinzi qui écrase la tête d'un type à coups de pierre, et puis, surtout, surtout, tous les morts qu'ils ont laissés derrière eux, tombés parce qu'à court d'eau et d'énergie - surtout, à court de détermination, de volonté, de courage).
Sous ses pieds, le sable défile tellement vite qu'il ne distingue même plus les dunes : il voit un nombre infini de traits d'un marron très clairs qui s'alignent sous le joug de la vitesse, et, une fois, ou deux, une tâche jaune ; il finit par comprendre que ces tâches, sur le sol, sont les corps d'autres prisonniers, puis relève la tête. Guaspinzi, le regard empreint d'une ardente colère, d'une rage sans équivoque, fixe l'horizon. Grant se revoit alors, quelques jours plus tôt, dans le désert.
Il se rappelle avoir rêvé de ce moment : celui où ses espoirs se dessineraient à l'horizon. Celui où une tâche jaune apparaîtrait. Guaspinzi n'envisage rien d'autre.
Grant se sent soudain pris d'une haine monstrueuse contre ce colosse aux pieds d'argile. Non pas tant vis à vis du fait qu'il ait tué, sans remords ni vergogne, et qu'il l'ait fait bien des années durant, sans jamais avoir à souffrir lui-même de ce qu'il infligeait à ses victimes ; non plus vis à vis de la promesse qu'il s'est faite : celle de le tuer ; mais bien parce que ce pauvre con est en train de provoquer, à petit feu, sa mort à lui aussi.
Et Grant n'a pas marché dix jours dans le désert, menti quant à ses hauts faits, pour se faire mener la barque par un branleur incompétent et idiot, qui n'a probablement jamais lu de sa vie ; un type qui disait diriger une troupe mais qui n'a fait que mener chacun de ses membres vers une mort idiote ; un type qui ne sait sûrement pas penser plus loin que son nez.
Grant accable Guaspinzi tout comme Guaspinzi accable Paul Desna. Et Paul Desna, qui accable-t-il ?
***
Gary retombe sur son siège, estomaqué. Ce qu'il vient d'entendre lui a si profondément remué l'estomac qu'il se demande s'il ne va pas vomir dans quelques secondes sur Paul, assis à côté de lui, et qui s'est endormi il y a déjà quelques minutes.
" Vous vous foutez de moi ? Un coup de fil ? C'est une blague ? "
Paul Desna s'agite, sur son siège, devant son homonyme.
Gary aperçoit sa main droite qui s'approche de l'écran noir, effectue quelques pressions des doigts qui correspondent à une commande paramétrée manuellement - la femme de Gary conduit un modèle équipé des nouvelles fonctions depuis déjà quelques mois, et Gary a fini par identifier cette gestuelle un peu complexe qui indique que l'utilisateur de l'autoplaneur a modifié la commande originelle pour la remplacer par une de son cru, lui permettant ainsi d'être seul maître à bord (à moins qu'un fusil à tir somatique soit braqué sur sa tempe et que son agresseur lui force à l'effectuer, mais Gary sait que c'est une autre histoire, à partir du moment où habiter dans son lotissement revient à fréquenter le gratin de la capitale - gratin qu'il a choisi de ne plus croiser pendant quelques temps jusqu'à ce que son client lui fournisse son dernier paiement).
... il faut savoir que, en tant qu'avocat, Gary a le goût de la disgression.
Une voix féminine se fait entendre :
" Vol automatique activé en direction des coordonnées choisies. Coordonnées choisises : destination inconnue. Veuillez lâcher le volant ainsi que la pédale d'accélération. Bon voyage. "
Gary sourit. Une voix de femme, ça le fait toujours sourire. Paul Desna se retourne dans sa direction, lui jette un regard un tant soit peu dédaigneux, impose à sa colonne de poursuivre la rotation qu'il a entamée dans le sens horaire, puis pose les yeux sur Paul Tandoin.
" Il va bien, votre ami ? "
Puis, revenant vers Gary, assit derrière la place du mort, qui rebouchonne tout juste un flash de whisky :
" Vous savez ce qui s'est passé là-bas ? "
Gary s'essuie la bouche, tend la bouteille au conducteur, qui semble réaliser qu'il est en présence d'alcool, fait d'abord " non " de la main, tourne à nouveau la tête vers Paul Tandoin, semble pris dans des réminiscences peu agréables, puis accepte après un " vous êtes sûr ? " de la part de Gary, qui a appris depuis longtemps à saisir sa chance au coeur des vices de tout un chacun.
Ce qu'il ignore, c'est que le seul vice de Paul Desna est d'être conciliant ; c'est l'un des traits de sa profession de journaliste. Quitte à boire pour arracher certains secrets. Et le fait que deux français au teint peu basané, et plutôt âgés pour être des touristes, se retrouvent au milieu d'un massacre incluant les évadés d'une prison au sujet de laquelle il a lui-même présenté un reportage à la quasi-totalité du monde entier, ce fait-là, Paul Desna estime qu'il mérite la consommation d'un peu d'alcool de qualité médiocre.
Gary récupère sa bouteille, puis répond :
" J'en sais rien. Ces mecs-là ont déboulé de nulle part, y en a un qui a commencé à taper sur tout le monde, évidemment les habitants ont riposté, et c'est parti en cacahuète."
Gary débouchonne le flash, à moitié vide :
" Vous me pardonnerez l'expression.
- Pas de soucis. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là ? "
Gary boit à nouveau.
" Je crois que ça a peu d'importance quand on sait ce que vous, vous faites-là. J'en reviens pas. Comment je pourrais vous croire ? Pourquoi je vous demanderais pas de nous ramener là-bas ? "
Paul sourit. L'alcool ingéré commence à se mélanger à son sang. Une sensation douce et chaude lui saisit les épaules alors que de l'arrière de son crâne remonte un léger bourdonnement. Il se sent bien. Il commence :
" Je pourrais, Gary, je pourrais, mais je crois que les troupes citoyennes qui sont déjà sur place auront beaucoup de questions à nous poser, et j'ai évidemment pas le temps pour ça. Je pourrais aussi vous laisser dans le désert, et vous dire que je viendrai vous récupérer plus tard, mais... je ne suis pas sûr de revenir. "
Gary émet un hoquet, mélange d'un retour et de l'expression de son étonnement. Paul Desna semble ne pas y prêter attention. Il tend le bras et saisit la bouteille que l'avocat tient entre ses genoux, en achève le contenu, la jette sur le siège à son côté, puis tourne la tête vers Paul Tandoin, et dit :
" Enfin, la principale raison, c'est que votre ami est tombé dans le coma il n'y a pas très longtemps. Vu les coups qu'il a pris, je crois qu'il ne tiendra pas le transport jusqu'à un hôpital, aussi proche celui-ci serait-il. "
Gary, par réflexe, tourne la tête autour de lui. Au travers de la coque transparente de l'autoplaneur, il ne voit que le sable, à perte de vue. Il n'avait jamais vu les résultats des bombardements.
" Mais, surtout, reprend Paul Desna, surtout - ma principale raison de ne pas vous ramener là-bas, c'est que je suis quasi persuadé qu'Ils pourront le sauver. "
Alors que Paul achève sa phrase, une voix de femme se fait entendre :
" Votre destination est en vue. Vous avez la possibilité de reprendre les commandes. Si vous choisissez de rester en mode manuel... "
Et Paul Desna, parodiant l'ordinateur qui s'apprête à terminer sa phrase, reprend en même temps qu'elle :
" ... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées. "
" ... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées. "
A leur tête s'était dressé le terrible André Guaspinzi ; André Guaspinzi qui les avait menés jusqu'ici, jusqu'à la civilisation et la mort - lui qui avait tué de ses propres mains et d'un sang froid sans pareil plusieurs de ses compagnons ; André Guaspinzi, mû par la folie et par la rage, de celles qui vous élève, mais vers les niveaux d'une bâtisse qu'il aurait mieux valu éviter depuis le début : ce même André Guaspinzi qui pilotait maintenant l'autoplaneur lancé à la poursuite de ceux qu'il considérait comme les responsables de ses souffrances - et, soyons clairs : de ses échecs, de ses peurs, de ses faillites amoureuses ; et bien entendu, de la totale misère du monde. A ses côtés, Fabricio Grant, encore presque éploré lorsqu'il essaie de se souvenir de tout ce qui vient de se dérouler sous ses yeux : à la fois ce qui est récent (c'est à dire, l'entrée en ville, les tirs, les coups, l'autoplaneur et la cervelle du chauffeur qui explose, l'autoplaneur qui rebondit sur un mur en métal, puis s'écrase dans un nuage de poussière ; le type qui sort d'un bâtiment voisin, que Guaspinzi saisit au vol, lance au sol, et roue de coup ; l'autre autoplaneur qui arrive de nul part, à tel point qu'il pensait que le type n'était pas vraiment crevé, ou alors, s'il l'était, il revenait du royaume des morts pour prendre sa revanche, et puis qui s'éloigne, Guaspinzi qui tue leur dernier compagnon, qui le hèle, qui l'entraine, mais bordel, il n'avait rien demandé, merde) et ce qui commence à prendre de l'âge (l'explosion du mur d'enceinte, ses premiers réflexes, la mort de François, la marche dans le désert, solitaire, longue marche, les hallucinations, les mirages, puis les compagnons retrouvés, puis la ville qui se dessine, enfin Guaspinzi qui écrase la tête d'un type à coups de pierre, et puis, surtout, surtout, tous les morts qu'ils ont laissés derrière eux, tombés parce qu'à court d'eau et d'énergie - surtout, à court de détermination, de volonté, de courage).
Sous ses pieds, le sable défile tellement vite qu'il ne distingue même plus les dunes : il voit un nombre infini de traits d'un marron très clairs qui s'alignent sous le joug de la vitesse, et, une fois, ou deux, une tâche jaune ; il finit par comprendre que ces tâches, sur le sol, sont les corps d'autres prisonniers, puis relève la tête. Guaspinzi, le regard empreint d'une ardente colère, d'une rage sans équivoque, fixe l'horizon. Grant se revoit alors, quelques jours plus tôt, dans le désert.
Il se rappelle avoir rêvé de ce moment : celui où ses espoirs se dessineraient à l'horizon. Celui où une tâche jaune apparaîtrait. Guaspinzi n'envisage rien d'autre.
Grant se sent soudain pris d'une haine monstrueuse contre ce colosse aux pieds d'argile. Non pas tant vis à vis du fait qu'il ait tué, sans remords ni vergogne, et qu'il l'ait fait bien des années durant, sans jamais avoir à souffrir lui-même de ce qu'il infligeait à ses victimes ; non plus vis à vis de la promesse qu'il s'est faite : celle de le tuer ; mais bien parce que ce pauvre con est en train de provoquer, à petit feu, sa mort à lui aussi.
Et Grant n'a pas marché dix jours dans le désert, menti quant à ses hauts faits, pour se faire mener la barque par un branleur incompétent et idiot, qui n'a probablement jamais lu de sa vie ; un type qui disait diriger une troupe mais qui n'a fait que mener chacun de ses membres vers une mort idiote ; un type qui ne sait sûrement pas penser plus loin que son nez.
Grant accable Guaspinzi tout comme Guaspinzi accable Paul Desna. Et Paul Desna, qui accable-t-il ?
***
Gary retombe sur son siège, estomaqué. Ce qu'il vient d'entendre lui a si profondément remué l'estomac qu'il se demande s'il ne va pas vomir dans quelques secondes sur Paul, assis à côté de lui, et qui s'est endormi il y a déjà quelques minutes.
" Vous vous foutez de moi ? Un coup de fil ? C'est une blague ? "
Paul Desna s'agite, sur son siège, devant son homonyme.
Gary aperçoit sa main droite qui s'approche de l'écran noir, effectue quelques pressions des doigts qui correspondent à une commande paramétrée manuellement - la femme de Gary conduit un modèle équipé des nouvelles fonctions depuis déjà quelques mois, et Gary a fini par identifier cette gestuelle un peu complexe qui indique que l'utilisateur de l'autoplaneur a modifié la commande originelle pour la remplacer par une de son cru, lui permettant ainsi d'être seul maître à bord (à moins qu'un fusil à tir somatique soit braqué sur sa tempe et que son agresseur lui force à l'effectuer, mais Gary sait que c'est une autre histoire, à partir du moment où habiter dans son lotissement revient à fréquenter le gratin de la capitale - gratin qu'il a choisi de ne plus croiser pendant quelques temps jusqu'à ce que son client lui fournisse son dernier paiement).
... il faut savoir que, en tant qu'avocat, Gary a le goût de la disgression.
Une voix féminine se fait entendre :
" Vol automatique activé en direction des coordonnées choisies. Coordonnées choisises : destination inconnue. Veuillez lâcher le volant ainsi que la pédale d'accélération. Bon voyage. "
Gary sourit. Une voix de femme, ça le fait toujours sourire. Paul Desna se retourne dans sa direction, lui jette un regard un tant soit peu dédaigneux, impose à sa colonne de poursuivre la rotation qu'il a entamée dans le sens horaire, puis pose les yeux sur Paul Tandoin.
" Il va bien, votre ami ? "
Puis, revenant vers Gary, assit derrière la place du mort, qui rebouchonne tout juste un flash de whisky :
" Vous savez ce qui s'est passé là-bas ? "
Gary s'essuie la bouche, tend la bouteille au conducteur, qui semble réaliser qu'il est en présence d'alcool, fait d'abord " non " de la main, tourne à nouveau la tête vers Paul Tandoin, semble pris dans des réminiscences peu agréables, puis accepte après un " vous êtes sûr ? " de la part de Gary, qui a appris depuis longtemps à saisir sa chance au coeur des vices de tout un chacun.
Ce qu'il ignore, c'est que le seul vice de Paul Desna est d'être conciliant ; c'est l'un des traits de sa profession de journaliste. Quitte à boire pour arracher certains secrets. Et le fait que deux français au teint peu basané, et plutôt âgés pour être des touristes, se retrouvent au milieu d'un massacre incluant les évadés d'une prison au sujet de laquelle il a lui-même présenté un reportage à la quasi-totalité du monde entier, ce fait-là, Paul Desna estime qu'il mérite la consommation d'un peu d'alcool de qualité médiocre.
Gary récupère sa bouteille, puis répond :
" J'en sais rien. Ces mecs-là ont déboulé de nulle part, y en a un qui a commencé à taper sur tout le monde, évidemment les habitants ont riposté, et c'est parti en cacahuète."
Gary débouchonne le flash, à moitié vide :
" Vous me pardonnerez l'expression.
- Pas de soucis. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là ? "
Gary boit à nouveau.
" Je crois que ça a peu d'importance quand on sait ce que vous, vous faites-là. J'en reviens pas. Comment je pourrais vous croire ? Pourquoi je vous demanderais pas de nous ramener là-bas ? "
Paul sourit. L'alcool ingéré commence à se mélanger à son sang. Une sensation douce et chaude lui saisit les épaules alors que de l'arrière de son crâne remonte un léger bourdonnement. Il se sent bien. Il commence :
" Je pourrais, Gary, je pourrais, mais je crois que les troupes citoyennes qui sont déjà sur place auront beaucoup de questions à nous poser, et j'ai évidemment pas le temps pour ça. Je pourrais aussi vous laisser dans le désert, et vous dire que je viendrai vous récupérer plus tard, mais... je ne suis pas sûr de revenir. "
Gary émet un hoquet, mélange d'un retour et de l'expression de son étonnement. Paul Desna semble ne pas y prêter attention. Il tend le bras et saisit la bouteille que l'avocat tient entre ses genoux, en achève le contenu, la jette sur le siège à son côté, puis tourne la tête vers Paul Tandoin, et dit :
" Enfin, la principale raison, c'est que votre ami est tombé dans le coma il n'y a pas très longtemps. Vu les coups qu'il a pris, je crois qu'il ne tiendra pas le transport jusqu'à un hôpital, aussi proche celui-ci serait-il. "
Gary, par réflexe, tourne la tête autour de lui. Au travers de la coque transparente de l'autoplaneur, il ne voit que le sable, à perte de vue. Il n'avait jamais vu les résultats des bombardements.
" Mais, surtout, reprend Paul Desna, surtout - ma principale raison de ne pas vous ramener là-bas, c'est que je suis quasi persuadé qu'Ils pourront le sauver. "
Alors que Paul achève sa phrase, une voix de femme se fait entendre :
" Votre destination est en vue. Vous avez la possibilité de reprendre les commandes. Si vous choisissez de rester en mode manuel... "
Et Paul Desna, parodiant l'ordinateur qui s'apprête à terminer sa phrase, reprend en même temps qu'elle :
" ... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées. "
" ... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées. "
07 mars 2014
La Clope au Bec #9
Aparté -
A nouveau, il apparaît essentiel au narrateur de cette pluralité de récits d'apporter quelques précisions typologiques qui serviront, c'est une quasi-certitude, le lecteur dans ses tentatives de compréhension d'une histoire qui paraît n'avoir aucun fondement correct.
Tout d'abord, il est à noter que le temps du récit considère une refonte géopolitique de l'Europe. En 2045, l'Espagne, le Portugal, et le Maghreb appartiennent en effet à deux fédérations distinctes : celle de l'Espagne du Nord, et, assez logiquement, celle de l'Espagne du Sud.
La première englobe le nord de l'Espagne, au-dessus de Saragosse, et trace une bande horizontale vers l'ouest jusqu'au Portugal, lui-même partie de cette Fédération - ainsi que l'archipel des Açorres. Sa capitale est Barcelone, prisée par les jeunes touristes en quête d'alcool, de jolies filles, et de soirées tardives.
La Fédération de l'Espagne du Sud démarre à peu près au niveau de l'Andalousie, là où, paradoxalement, les Ottomans avaient tenté d'entrer en Europe - et avaient d'ailleurs plutôt bien réussi. A l'endroit du redouté détroit de Gibraltar ont été construit deux ponts : l'un, sur l'eau ; le second, au-dessous (au cas où le premier viendrait à s'effondrer - hypothèse évidemment impossible, étant donné la nature des matériau utilisés ; mais deux précautions valent mieux qu'une). De là, la Fédération s'étend à l'est jusqu'à Oran. La Fédération du Sud courait auparavant jusqu'à Constantine, mais plusieurs insurrections ont débutées en 2039, et ont repoussé les espagnols au-delà d'Alger. Sa capitale a été Séville jusqu'à cette date, puis il fut décidé que Tanger serait un meilleur centre de coordination des troupes face à ces révoltes.
Il est très important de noter que, suite à des affrontements nucléaires survenus dans les années 20, le centre de l'Espagne n'est plus qu'un désert, de Cordoue à Saragosse. Madrid n'est plus que poussière.
A quelques kilomètres au-dessus des ruines, la prison qui a été édifiée en 2033 était considérée, jusqu'en 2045, comme un centre de sécurité destiné aux violents récalcitrants, aux détraqués mentaux, et à d'autres, plus sains, dont on estimait que l'exposition à des radiations permettrait d'amener au monde scientifique de bons sujets d'étude. M. Grant, le prisonnier qui apparaît plus haut dans le récit, est l'un de ceux-là.
A l'inverse, M. Guaspinzi, décrit dans le récit comme une brute d'une violence infinie, était tout à fait indiqué pour appartenir à la première des catégories.
Si le narrateur se permet d'écrire que cette prison "était considérée, jusqu'en 2045", vous comprendrez qu'il évoque évidemment le lieu qui ouvre ce récit ; lieu qui ne pourra, au premier regard, plus être utilisé à des fins de confinement - nous reviendrons là-dessus plus tard.
Avant de poursuivre la narration de cette succession de récits qui commencent à devenir croisés, il apparaît également d'une importance fondamentale de revenir sur la manière dont M. Grant a réussi à retrouver le reste du groupe des prisonniers ; ainsi que sur les raisons qui ont amené M. Paul Desna, notre journaliste et présentateur des Journaux Européens, à quitter la capitale du Pays en autoplaneur pour rallier Bierge, où il aurait, il semblerait, sauvé la vie de MM. Paul Tandoin et Gary Vocra, respectivement ancien milliardaire grâce à de nombreuses fraudes fiscales, exilé du Pays pour tenter de considérer une portion infime de son pécule, et son avocat, bénéficiaire d'une récente avance extraite de ce pécule, qui l'amène à allouer ses services à M. Tandoin pour quelques mois encore.
M. Grant a ainsi réussi à rattraper la "meute", comme la définit M. Guaspinzi, à l'aube du sixième jour de marche. Si cela ne s'est pas exactement passé comme il l'espérait (voir plus haut), il lui a tout de même été posé cette fameuse question, qu'on pourra dactylographier et traduire, en français, par : "est-ce que c'est toi qui a descendu les tantes ?" - par "tantes", il faudra entendre "gardiens", puisque ce terme a commencé à être utilisé dans de nombreuses prisons du sud de l'Europe à partir de 2030 - ses origines restant inconnues. Fabricio Grant a évidemment répondu "non", du moins pour l'instant. Se sachant plus pondéré et réfléchi que ses comparses, il estime qu'il pourra tirer un avantage du fait que la plupart le considèrent comme l'un des détenus les moins dangereux. M. Grant est à présent embarqué dans un autoplaneur, en compagnie de M. Guaspinzi, à la poursuite de nos trois autres protagonistes.
Nous en venons donc à M. Desna, que nous avions quitté plus tôt alors que son téléphone sonnait, promettant un rebondissement qui était censé "tout changer". Quelle en était la nature ?
Eh bien, au risque de décevoir le lecteur, il sera malheureusement impossible au narrateur de répondre à cette question. M. Desna semble en effet être le seul au courant de l'identité de son correspondant, et il est encore, à l'heure actuelle, impossible à un écrivain de placer ses personnages sous écoute ; ce qui nous aurait permis, vous vous en doutez, d'en apprendre un peu plus long sur les raisons de ce voyage non prémédité et d'une importance incontestable dans le déroulement de notre trame scénaristique.
Le narrateur s'excuse par avance de ce manque d'informations. Des investigations sont en cours.
Dans l'attente, il vous est proposé de poursuivre votre lecture.
Cordialement,
M. Narrateur
A nouveau, il apparaît essentiel au narrateur de cette pluralité de récits d'apporter quelques précisions typologiques qui serviront, c'est une quasi-certitude, le lecteur dans ses tentatives de compréhension d'une histoire qui paraît n'avoir aucun fondement correct.
Tout d'abord, il est à noter que le temps du récit considère une refonte géopolitique de l'Europe. En 2045, l'Espagne, le Portugal, et le Maghreb appartiennent en effet à deux fédérations distinctes : celle de l'Espagne du Nord, et, assez logiquement, celle de l'Espagne du Sud.
La première englobe le nord de l'Espagne, au-dessus de Saragosse, et trace une bande horizontale vers l'ouest jusqu'au Portugal, lui-même partie de cette Fédération - ainsi que l'archipel des Açorres. Sa capitale est Barcelone, prisée par les jeunes touristes en quête d'alcool, de jolies filles, et de soirées tardives.
La Fédération de l'Espagne du Sud démarre à peu près au niveau de l'Andalousie, là où, paradoxalement, les Ottomans avaient tenté d'entrer en Europe - et avaient d'ailleurs plutôt bien réussi. A l'endroit du redouté détroit de Gibraltar ont été construit deux ponts : l'un, sur l'eau ; le second, au-dessous (au cas où le premier viendrait à s'effondrer - hypothèse évidemment impossible, étant donné la nature des matériau utilisés ; mais deux précautions valent mieux qu'une). De là, la Fédération s'étend à l'est jusqu'à Oran. La Fédération du Sud courait auparavant jusqu'à Constantine, mais plusieurs insurrections ont débutées en 2039, et ont repoussé les espagnols au-delà d'Alger. Sa capitale a été Séville jusqu'à cette date, puis il fut décidé que Tanger serait un meilleur centre de coordination des troupes face à ces révoltes.
Il est très important de noter que, suite à des affrontements nucléaires survenus dans les années 20, le centre de l'Espagne n'est plus qu'un désert, de Cordoue à Saragosse. Madrid n'est plus que poussière.
A quelques kilomètres au-dessus des ruines, la prison qui a été édifiée en 2033 était considérée, jusqu'en 2045, comme un centre de sécurité destiné aux violents récalcitrants, aux détraqués mentaux, et à d'autres, plus sains, dont on estimait que l'exposition à des radiations permettrait d'amener au monde scientifique de bons sujets d'étude. M. Grant, le prisonnier qui apparaît plus haut dans le récit, est l'un de ceux-là.
A l'inverse, M. Guaspinzi, décrit dans le récit comme une brute d'une violence infinie, était tout à fait indiqué pour appartenir à la première des catégories.
Si le narrateur se permet d'écrire que cette prison "était considérée, jusqu'en 2045", vous comprendrez qu'il évoque évidemment le lieu qui ouvre ce récit ; lieu qui ne pourra, au premier regard, plus être utilisé à des fins de confinement - nous reviendrons là-dessus plus tard.
Avant de poursuivre la narration de cette succession de récits qui commencent à devenir croisés, il apparaît également d'une importance fondamentale de revenir sur la manière dont M. Grant a réussi à retrouver le reste du groupe des prisonniers ; ainsi que sur les raisons qui ont amené M. Paul Desna, notre journaliste et présentateur des Journaux Européens, à quitter la capitale du Pays en autoplaneur pour rallier Bierge, où il aurait, il semblerait, sauvé la vie de MM. Paul Tandoin et Gary Vocra, respectivement ancien milliardaire grâce à de nombreuses fraudes fiscales, exilé du Pays pour tenter de considérer une portion infime de son pécule, et son avocat, bénéficiaire d'une récente avance extraite de ce pécule, qui l'amène à allouer ses services à M. Tandoin pour quelques mois encore.
M. Grant a ainsi réussi à rattraper la "meute", comme la définit M. Guaspinzi, à l'aube du sixième jour de marche. Si cela ne s'est pas exactement passé comme il l'espérait (voir plus haut), il lui a tout de même été posé cette fameuse question, qu'on pourra dactylographier et traduire, en français, par : "est-ce que c'est toi qui a descendu les tantes ?" - par "tantes", il faudra entendre "gardiens", puisque ce terme a commencé à être utilisé dans de nombreuses prisons du sud de l'Europe à partir de 2030 - ses origines restant inconnues. Fabricio Grant a évidemment répondu "non", du moins pour l'instant. Se sachant plus pondéré et réfléchi que ses comparses, il estime qu'il pourra tirer un avantage du fait que la plupart le considèrent comme l'un des détenus les moins dangereux. M. Grant est à présent embarqué dans un autoplaneur, en compagnie de M. Guaspinzi, à la poursuite de nos trois autres protagonistes.
Nous en venons donc à M. Desna, que nous avions quitté plus tôt alors que son téléphone sonnait, promettant un rebondissement qui était censé "tout changer". Quelle en était la nature ?
Eh bien, au risque de décevoir le lecteur, il sera malheureusement impossible au narrateur de répondre à cette question. M. Desna semble en effet être le seul au courant de l'identité de son correspondant, et il est encore, à l'heure actuelle, impossible à un écrivain de placer ses personnages sous écoute ; ce qui nous aurait permis, vous vous en doutez, d'en apprendre un peu plus long sur les raisons de ce voyage non prémédité et d'une importance incontestable dans le déroulement de notre trame scénaristique.
Le narrateur s'excuse par avance de ce manque d'informations. Des investigations sont en cours.
Dans l'attente, il vous est proposé de poursuivre votre lecture.
Cordialement,
M. Narrateur
05 mars 2014
La Clope au Bec #8
Au moment où l'autoplaneur croise le panneau "Bierge", Paul se rappelle qu'il y a quinze ans, cette ville était encore un village. Puis il aperçoit un nuage de fumée au loin, et se demande pourquoi les habitants viendraient brûler des déchets sur la rue principale.
Enfin, il peut distinguer un autre autoplaneur, posé - échoué - sur le sol, et l'homme qui s'en est à moitié extirpé, tandis que son crâne laissait échapper une matière oscillant entre gris et rose sur le sol. Paul a le temps d'avoir le réflexe inconscient et stupide de noter qu'un mégot de cigarette qui devait traîner là semble s'être négligemment collé à cet amas gluant ; puis le temps de se laisser imprégner par la vision d'un escargot ; puis il remarque le gorille, penché au sol sur un autre homme, qu'il tient par la chemise et secoue comme un paquetage récalcitrant.
Le premier est habillé tout de jaune, doit peser dans les cent kilos, a le visage buriné et est quasiment chauve. Le second porte une veste en feutre brun à moitié déchirée, de longs cheveux, et une légère barbe. Tandis que sa tête claque sur le sol, sa mâchoire s'ouvre et se referme : il essaie de parler.
Brrr... oxygène qui tombe du ciel. Cris et hurlements. Tiens, j'avais jamais vu qu'ils affichaient des publicités sur les masques, maintenant. Ah, si, loi du 3 juillet 2022, c'est vrai, Pascal en avait parlé au Journal du Soir.
C'est à peu près tout ce qui sillonne l'univers neuronal de Paul alors qu'il dirige la voiture sur le prisonnier et le projette à plus de dix mètres dans un souffle. Son véhicule s'arrête par la magie de l'anti-gravité, sans qu'il ne ressente le moindre choc. Il pose son index sur l'écran noir, la porte se soulève, il crie :
" Montez ! "
Puis a le temps d'apercevoir un autre homme, qui sort d'un bâtiment adjacent, soulève M. Veste en Feutre, le jette dans la voiture, se lance après lui, crie :
" Vite ! Ils arrivent ! Démarrez ! Démarrez bon Dieu ! "
Enfin, démarre, et manque de percuter un autre type, portant le même costume jaune, qui leur fait de grands signes des bras.
***
J'ai tenté de les arrêter, surtout parce que j'aurais vraiment aimé partir avec eux. Un peu aussi pour voir la tête de ce type de plus près. Faut en avoir de sacrées pour défier l'autre type. Apparemment, il a pensé que j'avais essayé de lui venir en aide, parce que ce n'est pas moi qu'il attrape par les épaules, jette au sol, et cogne jusqu'à ce que les secousses nerveuses qui agitent le corps ne soient plus volontaires. Il se relève, les poings en sang, comprend qu'il n'y a plus que nous deux - eh merde - et me gueule :
" Baltringue ! On y va ! On les chope ces putes ! ON VA LES DEMOLIR ! "
Je comprends pas pourquoi il passe son temps à gueuler comme ça. Il a vraiment dû avoir une vie de merde, ses parents ont vraiment dû avoir une vie de merde. Ou alors c'est juste son délire. Va vraiment falloir que je le grille.
***
L'autoplaneur survole maintenant une large étendue de sable. Gary se penche en avant, et pose sa main sur l'épaule de Paul.
" Merci, mec. C'est quoi ton nom ?
- Paul.
- Paul ? C'est pas vrai. T'entends ça, Paul, vous êtes... comment on dit déjà ? Quand on a le même prénom."
Paul retire le mouchoir ensanglanté que Gary lui a donné quelques minutes plus tôt :
" Hobonymes, Gary, on dit hobonymes. "
Il a au moins deux dents et le nez cassé, et n'arrive plus à parler normalement. Sa tête lui semble avoir doublé de volume. Il ne sait pas encore qu'il a une sévère hémorragie interne.
C'est le prix à payer, lorsque l'on veut jouer au bon samaritain.
D'autant qu'un second autoplaneur embarquant deux hommes à son bord vient de décoller et de se lancer à leur poursuite. Sur le bas de la portière, il reste traces d'une matière étrange penchant entre le rose et le gris.
Enfin, il peut distinguer un autre autoplaneur, posé - échoué - sur le sol, et l'homme qui s'en est à moitié extirpé, tandis que son crâne laissait échapper une matière oscillant entre gris et rose sur le sol. Paul a le temps d'avoir le réflexe inconscient et stupide de noter qu'un mégot de cigarette qui devait traîner là semble s'être négligemment collé à cet amas gluant ; puis le temps de se laisser imprégner par la vision d'un escargot ; puis il remarque le gorille, penché au sol sur un autre homme, qu'il tient par la chemise et secoue comme un paquetage récalcitrant.
Le premier est habillé tout de jaune, doit peser dans les cent kilos, a le visage buriné et est quasiment chauve. Le second porte une veste en feutre brun à moitié déchirée, de longs cheveux, et une légère barbe. Tandis que sa tête claque sur le sol, sa mâchoire s'ouvre et se referme : il essaie de parler.
Brrr... oxygène qui tombe du ciel. Cris et hurlements. Tiens, j'avais jamais vu qu'ils affichaient des publicités sur les masques, maintenant. Ah, si, loi du 3 juillet 2022, c'est vrai, Pascal en avait parlé au Journal du Soir.
C'est à peu près tout ce qui sillonne l'univers neuronal de Paul alors qu'il dirige la voiture sur le prisonnier et le projette à plus de dix mètres dans un souffle. Son véhicule s'arrête par la magie de l'anti-gravité, sans qu'il ne ressente le moindre choc. Il pose son index sur l'écran noir, la porte se soulève, il crie :
" Montez ! "
Puis a le temps d'apercevoir un autre homme, qui sort d'un bâtiment adjacent, soulève M. Veste en Feutre, le jette dans la voiture, se lance après lui, crie :
" Vite ! Ils arrivent ! Démarrez ! Démarrez bon Dieu ! "
Enfin, démarre, et manque de percuter un autre type, portant le même costume jaune, qui leur fait de grands signes des bras.
***
J'ai tenté de les arrêter, surtout parce que j'aurais vraiment aimé partir avec eux. Un peu aussi pour voir la tête de ce type de plus près. Faut en avoir de sacrées pour défier l'autre type. Apparemment, il a pensé que j'avais essayé de lui venir en aide, parce que ce n'est pas moi qu'il attrape par les épaules, jette au sol, et cogne jusqu'à ce que les secousses nerveuses qui agitent le corps ne soient plus volontaires. Il se relève, les poings en sang, comprend qu'il n'y a plus que nous deux - eh merde - et me gueule :
" Baltringue ! On y va ! On les chope ces putes ! ON VA LES DEMOLIR ! "
Je comprends pas pourquoi il passe son temps à gueuler comme ça. Il a vraiment dû avoir une vie de merde, ses parents ont vraiment dû avoir une vie de merde. Ou alors c'est juste son délire. Va vraiment falloir que je le grille.
***
L'autoplaneur survole maintenant une large étendue de sable. Gary se penche en avant, et pose sa main sur l'épaule de Paul.
" Merci, mec. C'est quoi ton nom ?
- Paul.
- Paul ? C'est pas vrai. T'entends ça, Paul, vous êtes... comment on dit déjà ? Quand on a le même prénom."
Paul retire le mouchoir ensanglanté que Gary lui a donné quelques minutes plus tôt :
" Hobonymes, Gary, on dit hobonymes. "
Il a au moins deux dents et le nez cassé, et n'arrive plus à parler normalement. Sa tête lui semble avoir doublé de volume. Il ne sait pas encore qu'il a une sévère hémorragie interne.
C'est le prix à payer, lorsque l'on veut jouer au bon samaritain.
D'autant qu'un second autoplaneur embarquant deux hommes à son bord vient de décoller et de se lancer à leur poursuite. Sur le bas de la portière, il reste traces d'une matière étrange penchant entre le rose et le gris.
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