Au moment où l'autoplaneur croise le panneau "Bierge", Paul se rappelle qu'il y a quinze ans, cette ville était encore un village. Puis il aperçoit un nuage de fumée au loin, et se demande pourquoi les habitants viendraient brûler des déchets sur la rue principale.
Enfin, il peut distinguer un autre autoplaneur, posé - échoué - sur le sol, et l'homme qui s'en est à moitié extirpé, tandis que son crâne laissait échapper une matière oscillant entre gris et rose sur le sol. Paul a le temps d'avoir le réflexe inconscient et stupide de noter qu'un mégot de cigarette qui devait traîner là semble s'être négligemment collé à cet amas gluant ; puis le temps de se laisser imprégner par la vision d'un escargot ; puis il remarque le gorille, penché au sol sur un autre homme, qu'il tient par la chemise et secoue comme un paquetage récalcitrant.
Le premier est habillé tout de jaune, doit peser dans les cent kilos, a le visage buriné et est quasiment chauve. Le second porte une veste en feutre brun à moitié déchirée, de longs cheveux, et une légère barbe. Tandis que sa tête claque sur le sol, sa mâchoire s'ouvre et se referme : il essaie de parler.
Brrr... oxygène qui tombe du ciel. Cris et hurlements. Tiens, j'avais jamais vu qu'ils affichaient des publicités sur les masques, maintenant. Ah, si, loi du 3 juillet 2022, c'est vrai, Pascal en avait parlé au Journal du Soir.
C'est à peu près tout ce qui sillonne l'univers neuronal de Paul alors qu'il dirige la voiture sur le prisonnier et le projette à plus de dix mètres dans un souffle. Son véhicule s'arrête par la magie de l'anti-gravité, sans qu'il ne ressente le moindre choc. Il pose son index sur l'écran noir, la porte se soulève, il crie :
" Montez ! "
Puis a le temps d'apercevoir un autre homme, qui sort d'un bâtiment adjacent, soulève M. Veste en Feutre, le jette dans la voiture, se lance après lui, crie :
" Vite ! Ils arrivent ! Démarrez ! Démarrez bon Dieu ! "
Enfin, démarre, et manque de percuter un autre type, portant le même costume jaune, qui leur fait de grands signes des bras.
***
J'ai tenté de les arrêter, surtout parce que j'aurais vraiment aimé partir avec eux. Un peu aussi pour voir la tête de ce type de plus près. Faut en avoir de sacrées pour défier l'autre type. Apparemment, il a pensé que j'avais essayé de lui venir en aide, parce que ce n'est pas moi qu'il attrape par les épaules, jette au sol, et cogne jusqu'à ce que les secousses nerveuses qui agitent le corps ne soient plus volontaires. Il se relève, les poings en sang, comprend qu'il n'y a plus que nous deux - eh merde - et me gueule :
" Baltringue ! On y va ! On les chope ces putes ! ON VA LES DEMOLIR ! "
Je comprends pas pourquoi il passe son temps à gueuler comme ça. Il a vraiment dû avoir une vie de merde, ses parents ont vraiment dû avoir une vie de merde. Ou alors c'est juste son délire. Va vraiment falloir que je le grille.
***
L'autoplaneur survole maintenant une large étendue de sable. Gary se penche en avant, et pose sa main sur l'épaule de Paul.
" Merci, mec. C'est quoi ton nom ?
- Paul.
- Paul ? C'est pas vrai. T'entends ça, Paul, vous êtes... comment on dit déjà ? Quand on a le même prénom."
Paul retire le mouchoir ensanglanté que Gary lui a donné quelques minutes plus tôt :
" Hobonymes, Gary, on dit hobonymes. "
Il a au moins deux dents et le nez cassé, et n'arrive plus à parler normalement. Sa tête lui semble avoir doublé de volume. Il ne sait pas encore qu'il a une sévère hémorragie interne.
C'est le prix à payer, lorsque l'on veut jouer au bon samaritain.
D'autant qu'un second autoplaneur embarquant deux hommes à son bord vient de décoller et de se lancer à leur poursuite. Sur le bas de la portière, il reste traces d'une matière étrange penchant entre le rose et le gris.
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