Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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13 mars 2014

La Clope au Bec #10

L'autoplaneur conduit par Paul Desna poursuivait sa route au-dessus de l'étendue désertique alors que le soleil atteignait son zénith et promenait du même coup un rayon lumineux sur la rue principale de Bierge, où les premières troupes citoyennes commençaient à peine à arriver. Sur place, un carnage. Aux cadavres habillés de jaunes, et la plupart criblés de balles, des prisonniers qui avaient - sans que personne ne soit en mesure de saisir la détermination et l'effort qu'il avait fallu fournir - traversé plus de 400 kilomètres à pied, se mêlaient ceux des habitants de la commune qui avaient tenté d'endiguer ce flot meurtrier arrivé du sud sans un avertissement.

A leur tête s'était dressé le terrible André Guaspinzi ; André Guaspinzi qui les avait menés jusqu'ici, jusqu'à la civilisation et la mort - lui qui avait tué de ses propres mains et d'un sang froid sans pareil plusieurs de ses compagnons ; André Guaspinzi, mû par la folie et par la rage, de celles qui vous élève, mais vers les niveaux d'une bâtisse qu'il aurait mieux valu éviter depuis le début : ce même André Guaspinzi qui pilotait maintenant l'autoplaneur lancé à la poursuite de ceux qu'il considérait comme les responsables de ses souffrances - et, soyons clairs : de ses échecs, de ses peurs, de ses faillites amoureuses ; et bien entendu, de la totale misère du monde. A ses côtés, Fabricio Grant, encore presque éploré lorsqu'il essaie de se souvenir de tout ce qui vient de se dérouler sous ses yeux : à la fois ce qui est récent (c'est à dire, l'entrée en ville, les tirs, les coups, l'autoplaneur et la cervelle du chauffeur qui explose, l'autoplaneur qui rebondit sur un mur en métal, puis s'écrase dans un nuage de poussière ; le type qui sort d'un bâtiment voisin, que Guaspinzi saisit au vol, lance au sol, et roue de coup ; l'autre autoplaneur qui arrive de nul part, à tel point qu'il pensait que le type n'était pas vraiment crevé, ou alors, s'il l'était, il revenait du royaume des morts pour prendre sa revanche, et puis qui s'éloigne, Guaspinzi qui tue leur dernier compagnon, qui le hèle, qui l'entraine, mais bordel, il n'avait rien demandé, merde) et ce qui commence à prendre de l'âge (l'explosion du mur d'enceinte, ses premiers réflexes, la mort de François, la marche dans le désert, solitaire, longue marche, les hallucinations, les mirages, puis les compagnons retrouvés, puis la ville qui se dessine, enfin Guaspinzi qui écrase la tête d'un type à coups de pierre, et puis, surtout, surtout, tous les morts qu'ils ont laissés derrière eux, tombés parce qu'à court d'eau et d'énergie - surtout, à court de détermination, de volonté, de courage).

Sous ses pieds, le sable défile tellement vite qu'il ne distingue même plus les dunes : il voit un nombre infini de traits d'un marron très clairs qui s'alignent sous le joug de la vitesse, et, une fois, ou deux, une tâche jaune ; il finit par comprendre que ces tâches, sur le sol, sont les corps d'autres prisonniers, puis relève la tête. Guaspinzi, le regard empreint d'une ardente colère, d'une rage sans équivoque, fixe l'horizon. Grant se revoit alors, quelques jours plus tôt, dans le désert.

Il se rappelle avoir rêvé de ce moment : celui où ses espoirs se dessineraient à l'horizon. Celui où une tâche jaune apparaîtrait. Guaspinzi n'envisage rien d'autre.

Grant se sent soudain pris d'une haine monstrueuse contre ce colosse aux pieds d'argile. Non pas tant vis à vis du fait qu'il ait tué, sans remords ni vergogne, et qu'il l'ait fait bien des années durant, sans jamais avoir à souffrir lui-même de ce qu'il infligeait à ses victimes ; non plus vis à vis de la promesse qu'il s'est faite : celle de le tuer ; mais bien parce que ce pauvre con est en train de provoquer, à petit feu, sa mort à lui aussi.

Et Grant n'a pas marché dix jours dans le désert, menti quant à ses hauts faits, pour se faire mener la barque par un branleur incompétent et idiot, qui n'a probablement jamais lu de sa vie ; un type qui disait diriger une troupe mais qui n'a fait que mener chacun de ses membres vers une mort idiote ; un type qui ne sait sûrement pas penser plus loin que son nez.

Grant accable Guaspinzi tout comme Guaspinzi accable Paul Desna. Et Paul Desna, qui accable-t-il ?



***



Gary retombe sur son siège, estomaqué. Ce qu'il vient d'entendre lui a si profondément remué l'estomac qu'il se demande s'il ne va pas vomir dans quelques secondes sur Paul, assis à côté de lui, et qui s'est endormi il y a déjà quelques minutes.

" Vous vous foutez de moi ? Un coup de fil ? C'est une blague ? "

Paul Desna s'agite, sur son siège, devant son homonyme.

Gary aperçoit sa main droite qui s'approche de l'écran noir, effectue quelques pressions des doigts qui correspondent à une commande paramétrée manuellement - la femme de Gary conduit un modèle équipé des nouvelles fonctions depuis déjà quelques mois, et Gary a fini par identifier cette gestuelle un peu complexe qui indique que l'utilisateur de l'autoplaneur a modifié la commande originelle pour la remplacer par une de son cru, lui permettant ainsi d'être seul maître à bord (à moins qu'un fusil à tir somatique soit braqué sur sa tempe et que son agresseur lui force à l'effectuer, mais Gary sait que c'est une autre histoire, à partir du moment où habiter dans son lotissement revient à fréquenter le gratin de la capitale - gratin qu'il a choisi de ne plus croiser pendant quelques temps jusqu'à ce que son client lui fournisse son dernier paiement).

... il faut savoir que, en tant qu'avocat, Gary a le goût de la disgression.

Une voix féminine se fait entendre :

" Vol automatique activé en direction des coordonnées choisies. Coordonnées choisises : destination inconnue. Veuillez lâcher le volant ainsi que la pédale d'accélération. Bon voyage. "

Gary sourit. Une voix de femme, ça le fait toujours sourire. Paul Desna se retourne dans sa direction, lui jette un regard un tant soit peu dédaigneux, impose à sa colonne de poursuivre la rotation qu'il a entamée dans le sens horaire, puis pose les yeux sur Paul Tandoin.

" Il va bien, votre ami ? "

Puis, revenant vers Gary, assit derrière la place du mort, qui rebouchonne tout juste un flash de whisky :

" Vous savez ce qui s'est passé là-bas ? "

Gary s'essuie la bouche, tend la bouteille au conducteur, qui semble réaliser qu'il est en présence d'alcool, fait d'abord " non " de la main, tourne à nouveau la tête vers Paul Tandoin, semble pris dans des réminiscences peu agréables, puis accepte après un " vous êtes sûr ? " de la part de Gary, qui a appris depuis longtemps à saisir sa chance au coeur des vices de tout un chacun.

Ce qu'il ignore, c'est que le seul vice de Paul Desna est d'être conciliant ; c'est l'un des traits de sa profession de journaliste. Quitte à boire pour arracher certains secrets. Et le fait que deux français au teint peu basané, et plutôt âgés pour être des touristes, se retrouvent au milieu d'un massacre incluant les évadés d'une prison au sujet de laquelle il a lui-même présenté un reportage à la quasi-totalité du monde entier, ce fait-là, Paul Desna estime qu'il mérite la consommation d'un peu d'alcool de qualité médiocre.

Gary récupère sa bouteille, puis répond :

" J'en sais rien. Ces mecs-là ont déboulé de nulle part, y en a un qui a commencé à taper sur tout le monde, évidemment les habitants ont riposté, et c'est parti en cacahuète."

Gary débouchonne le flash, à moitié vide :

" Vous me pardonnerez l'expression.

- Pas de soucis. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là ? "

Gary boit à nouveau.

" Je crois que ça a peu d'importance quand on sait ce que vous, vous faites-là. J'en reviens pas. Comment je pourrais vous croire ? Pourquoi je vous demanderais pas de nous ramener là-bas ? "

Paul sourit. L'alcool ingéré commence à se mélanger à son sang. Une sensation douce et chaude lui saisit les épaules alors que de l'arrière de son crâne remonte un léger bourdonnement. Il se sent bien. Il commence :

" Je pourrais, Gary, je pourrais, mais je crois que les troupes citoyennes qui sont déjà sur place auront beaucoup de questions à nous poser, et j'ai évidemment pas le temps pour ça. Je pourrais aussi vous laisser dans le désert, et vous dire que je viendrai vous récupérer plus tard, mais... je ne suis pas sûr de revenir. "

Gary émet un hoquet, mélange d'un retour et de l'expression de son étonnement. Paul Desna semble ne pas y prêter attention. Il tend le bras et saisit la bouteille que l'avocat tient entre ses genoux, en achève le contenu, la jette sur le siège à son côté, puis tourne la tête vers Paul Tandoin, et dit :

" Enfin, la principale raison, c'est que votre ami est tombé dans le coma il n'y a pas très longtemps. Vu les coups qu'il a pris, je crois qu'il ne tiendra pas le transport jusqu'à un hôpital, aussi proche celui-ci serait-il. "

Gary, par réflexe, tourne la tête autour de lui. Au travers de la coque transparente de l'autoplaneur, il ne voit que le sable, à perte de vue. Il n'avait jamais vu les résultats des bombardements.

" Mais, surtout, reprend Paul Desna, surtout - ma principale raison de ne pas vous ramener là-bas, c'est que je suis quasi persuadé qu'Ils pourront le sauver. "

Alors que Paul achève sa phrase, une voix de femme se fait entendre :

" Votre destination est en vue. Vous avez la possibilité de reprendre les commandes. Si vous choisissez de rester en mode manuel... "

Et Paul Desna, parodiant l'ordinateur qui s'apprête à terminer sa phrase, reprend en même temps qu'elle :

" ... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées. "
" ... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées. "

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