Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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30 mai 2012

Le sage et le sauvage

C'est sans espoir. Il y a trois jours que Damien marche, mais aucun signe de vie. Depuis hier soir, il est pris de rêveries involontaires. Le passé l'appelle, et il disparaît à moitié, ses jambes seules le portant au milieu des branches d'arbres, sur le tapis de feuilles de la forêt.

Il s'est réveillé là. Et s'il ne sait plus qui il est, il veut trouver des réponses, à commencer par la première : comment sortir d'ici. Comment éviter le regard vicieux et malin de ces corbeaux, qui rodent au sommet des arbres, pailletant la lumière de leurs mouvements d'ailes ?

L'angoisse fait place à la sérénité, à la paix. Il n'y a pas de doute chez Damien ; c'est ce qui le porte - c'est sa faiblesse. C'est sans espoir.


Soudain, un mouvement vif chatouille la rétine du jeune homme. Il lève la tête et aperçoit un cerf, qui s'arrête et hume l'air. De ce vis-à-vis, lui retient le même sentiment de paix noble, d'humilité ; l'animal perçoit la froideur et la mesquinerie, et se détourne. Lui n'y peut rien : c'est un animal. L'autre... est ainsi par nature.

28 mai 2012

Et...

Le corbeau, fatigué, se posa sur la cime du premier sapin qu'il aperçut. Il survolait une forêt, dense et étalée. Du haut de son perchoir, il composa, par une série de multiples regards rapides et pourtant vigilants, une cartographie des environs. Il y avait deux, trois, quatre clairières ; pour peu qu'il représente l'information de cette manière.

J'avais pris le parti de camper deux jours sur les vestiges de fondations gaéliques, à la fois pour me reposer, et puis parce que j'avais besoin d'aller nul part. En tout cas, à un endroit où personne n'aurait pensé venir me chercher. Donc un endroit que je ne connais pas moi-même.

Et le gaélique, c'est franchement pas ma tasse de thé.

Je ne sais donc pas pourquoi j'ai grimpé en haut de cet arbre, en ce début de vendredi, pour aller attraper et dévorer un corbeau.

Quand je suis rentré chez moi, ma femme m'a simplement conseillé d'aller voir un psychiatre. Ce faisant, il m'expliqua que j'avais subi une crise de folie passagère - il parla d'une Exmonellos Pulsis, et me rappela que les fleurs poussaient bien sur Terre ; ce que je savais, évidemment. Mais je ne lui en tins pas gré, puisqu'il était médecin.

Quand le corbeau apprit à marcher...

Quand il ouvrit la porte de l'immeuble, il ne s'attendait pas à voir autant de monde.

Il distinguait de vieilles femmes aux chapeaux usées, accompagnées parfois d'enfants ; des familles, chacune ayant son propre trait de caractère, sa propre spécificité.

Comme eux, il s'engagea dans le flot, et, sans réfléchir, se mit à réfléchir ; justement.

On disait, depuis longtemps, que penser était un moyen efficace d'organiser, de classer, d'ordonner. Et que tout ça résultait d'une logique naturelle ; je vous passe le topo.

C'était le début de l'été, et il commençait à faire chaud.

J'aurais dû laisser mon pull chez moi.

Enfin, il atteignit le tram, se frayant un passage discrètement au travers de la marée humaine qui envahissait le minuscule habitacle métallique, résultat technique né d'une parcelle de l'histoire du monde ; considéré comme le sacro-saint bénéfique prodigué par elle.

Evidemment, c'est ce qu'il pense. Qui pourrait penser le contraire ? C'est un révolté, et qu'il l'assume ou pas, l'importance n'est pas là. C'est son rôle qui est important.

Lui, dans le tram, au milieu des autres, qui pense, comme les autres, à des choses différentes des autres.

Ce qu'il ne sait pas, c'est que, tout révolté qu'il est, lui aussi ne fait que penser aux mêmes choses que quelqu'un d'autre. De plusieurs autres. Plein d'autres.

Y a-t-il une idée qui soit unique ? Une idée qui soit profitable ; meilleure ; plus intéressante ? L'utile situe le contexte ; le reste n'est action.

Evidemment, c'est ce que vous pensez. Qui veut être le héros ?

Bon, c'est vrai, il n'y a pas de choix vraiment intéressant. On peut être le héros, les autres (un autre en particulier, si ça vous dit), voire le conducteur du tram ou le type qui traverse la rue à cent mètres. Mais je m'égare, et nous perdons de vue notre révolté.

Le revoilà qui, arrivé à sa station, descend prestement et, toujours sans mot dire, maudit intérieurement cette foule qui, baaah, l'empoisonne. Quand on lui demande pourquoi, il répond

On m'oppresse, ça me presse, ça me stresse, c'est affreux, ça m'oppresse.


Ca ne sert à rien de lui dire le contraire ; lui il s'enferme dans son cercle vicieux, et se perd dans une révolte intérieure qui semble le bouffer à petit feu. C'est un peu comme refuser son sort.

Notre révolté - bon, on le coupera en quatre après - regarde le soleil. Il lui réchauffe la peau, son échine frissonne, il profite d'un peu de répit. En baissant les yeux, il croise le regard de quelqu'un et, sombre interrogation née de la dernière décennie, cherche à trouver le meilleur moyen de sonder son adversaire des cinq prochaines secondes. Alors il se remet à penser. Il vaut mieux ça que dire bonjour. On frôlerait le bonheur.

D'où vient cette hystérie collective ? Ah oui, c'est vrai : on a décidé de se battre. On a pris les devants, on s'est dit que tout serait défi, nouveauté, créativité. "On" est devenu la matrice universelle. C'est quand "on" se demande si "on" travaille que l'"on" se met à travailler. Et c'est quand ce même "on" propose la fête qu'"on" fait la fête.

D'après mes souvenirs, ON n'est pas un vocable mystique ; OM en est un.

Alors que ce pauvre révolté-soumis arrive tout juste devant le magasin de fleurs où il travaille (comble du sort), il comprend, par un jeu neurologique soumis à des lois qui nous échappe ; il comprend, d'un coup, tout.

Je ne suis ni révolté, ni soumis. D'ailleurs, je ne suis pas stressé par les gens qui m'entourent. Je leur suis indifférent, ils sont indifférents à mes yeux. Je suis exactement comme eux, créé à la même image, et, comme eux, j'ai un pouvoir, un seul, qui s'étend bien au-delà des attributions normalement acceptées par mon corps et la logique : le choix.

J'aurais pu comprendre avant ; je pense même l'avoir toujours su. Si je l'ai oublié, c'est parce que j'ai cru que je ne l'oublierai pas. Entraîné par l'élan d'orgueil général, je me suis jeté au fond du trou ; l'enfant qui ne demandait qu'à s'amuser, lui, le plus fort parmi tous les centres cognitifs présents en moi - celui qui me porte, par mon passé et mes actes présents, dictant à mon futur la conduite à tenir pour rester fidèle à ce qu'il voulait. Il est mon Dieu.


Dès lors qu'un révolté ou un soumis trouve Dieu, il trouve le bonheur. Etant donné qu'il admet, ainsi, n'être ni soumis ni révolté par rapport aux autres, mais bien par rapport à lui-même, il trouve là l'apaisement d'être toujours caché aux yeux des autres. Il s'enferme ; mais qui ne l'est pas ?

Alors je ne ferais plus tellement attention à tout ça. Qu'importe la domination à tout prix, si la seule qui compte tient de moi-même ? Et plus : il deviendra simple de dominer les autres, quand j'aurai réussi à me tenir en place.

Je comprends : il n'y a pas de Grandes Lois, à l'exception de celles que j'ai intégré
étant petit. Par mon propre travail, en observant les autres, mais toujours selon deux axes réflexifs : celui du corps, qui agit instantanément, et celui de la pensée, qui analyse et déduit. Si je ne contrôle pas totalement le premier, je peux agir sur le second et ainsi prendre soin de moi. Car qui me fera croire qu'un chasseur n'est jamais chassé ?

"On", peut-être.

Le tout est de le prendre comme un jeu : je suis l'enfant qui joue, sous la surveillance de l'enfant. L'adulte n'est qu'un produit égocentrique qui découle d'une mauvaise gestion de l'air inspiré par le Collectif, à cause d'aspérités malsaines qui lui tapissent la glotte. Et si la tête est bouchée, le corps n'entend plus rien.


Croire en sa logique, aux idées qui trainent dans ma tête ; croire en cette logique peut me rendre plus fort. Mais qu'est-ce que la force ? S'accompagne-t-elle de la ruse ? La révolte doit-elle être frontale, ou sinueuse, oblique, lente et fondatrice ? Que m'a-t-"on" appris ?


Bien entendu, c'est le silence à ce moment-là. Que m'a-t-on appris que je doive garder ? Qu'y a-t-il de nécessaire chez moi, à la fois pour avancer, à la fois pour apprendre, à la fois pour maintenir et préserver ?

Je ne sais pas si le révolté-soumis-philosophe peut trouver la réponse, mais j'ai dans la tête un petit indice intéressant : OM. Et si je devais lui expliquer, je le ferai comme ça :

Détourne-toi de la pensée commune, de celle qui englobe le monde et les grandes puissances. Oublie les enjeux mondiaux, auxquels tu ne prends part que pour les alimenter. Pour vivre heureux, vivons cachés. Tous les plats se mangent froids ; et parfois, chauds. C'est en conservant ton climat intérieur à son niveau de plaisir optimum que tu parviendras à transmettre le meilleur de toi-même aux autres. N'écoute pas les inconnus. Ne t'engage pas dans des tâches que tu ne souhaites pas assumer, ou nie tes responsabilités, et apprends le sens du mot "remords". Ce que tu exprimes dans le monde fait ce que tu es.

Je sais qu'il aura du mal à croire que les mots sont plus importants que les actes. Hé ! pourtant, si je dis : "je changerai le monde en bien", voilà que j'accepte de relever un défi qui semble impossible.

(Mal)heureusement, c'est ce que nous nous sommes tous dit en sortant du berceau.

Reste à cerner le bien, et les limites de ce bien. Voilà la seule question à laquelle il ne faille, probablement, jamais s'attaquer : et si ce révolté-soumis-philosophe-repenti ne s'était pas mis à s'interroger, il ne se se serait jamais mis à exprimer des pensées plus noires, à ses yeux. Rien ne peut être plus lumineux que l'enfance, aussi sombre soit-elle. Il convient de rester dans cette optique et de se fermer à ceux qui prônent, au nom de principes obscurs pour le commun des mortels - ceux du coeur - de changer, et de s'ouvrir aux sentiments négatifs. Mais je vais laisser notre héros poursuivre, voilà qu'il a compris et peut parler tout seul :

Car je n'ai pas besoin de colère pour dominer. Je n'ai pas besoin de sauvagerie. J'ai besoin d'un contrôle total et serein, d'une harmonie du corps, du coeur ; une harmonie générale qui me permet de me protéger tout en attaquant. Ainsi, je perpétue la tradition sacrée de l'histoire : je chasse, je me nourris, je me reproduis. Et jamais il ne me faudra croire le contraire. Le reste n'est que misère et accablement.

Le grand bonheur offert par la Vie, c'est de pouvoir la faire sienne.