Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

24 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #5

Chapitre IV
Un mal de chien

Alors que les deux gardes armés d'une matraque et d'un tazer nous ramenaient dans nos chambres – à ce moment, on pensait vraiment que c'était vers nos chambres qu'on allait - en nous tenant par les bras, Johnson vomissant sur le carrelage blanc, et ma tête bringuebalant de gauche à droite en spasmes incontrôlés à cause des remontées fugaces de l'ecstasy que j'avais ingérée deux heures plus tôt, le soleil dardait nonchalamment ses rayons sur le parc et la bâtisse, et ma mémoire réinjectait en mon cortex les bribes de la folle soirée que nous avions passée et qui valait – sur l'instant j'en étais sûr, mais peut-on être objectif sans être sobre ? - à 100% ce qui risquait de nous arriver lorsque le docteur Stevenson se réveillerait et viendrait nous trouver.

Je me souviens du frère de Pierre, un baba cool shooté à la beuh et, un peu plus tard, à la coke, qui nous ouvrit les bras en ouvrant sa porte, et qui nous proposa directement un cocktail de son cru à base de rhum et sûrement d'autres alcools dont il ne nous donna pas le nom. J'avalais le mien rapidement, après avoir trinqué à la liberté, et, pris dans les volutes naissantes de l'allégresse, allais me doucher puis me changer. Mes vêtements sales finirent à la poubelle. J'avais opté, sur les conseils de Pierre, pour un classique jean-chemise blanche et je saisis, je m'en rappelle, avant de quitter les lieux, un chapeau noir qui me donnait, je trouvais, un air jeune malgré mon âge. A aucun moment je n'ai pensé au fait que l'absence de mes anciennes frusques me trahirait, à notre retour au Studio. Je suis sûr que Johnson et moi savions que nous nous ferions piquer de toute manière. Je suis sûr aussi que ce sont les restes des mes Envolées et les souvenirs de ces autres vies que mon corps intégra malgré lui qui me donnèrent la force et l'élan pour tenter le coup, et à lui – mon corps - la capacité à résister si bien et si longtemps à tous ces produits auxquels je n'avais jamais touché avant.

Je me souviens que nous sommes restés là-bas deux heures ou trois, à parler du monde et de la politique avec Rajah Johnson, dont les idées étaient, comme son style vestimentaire, assez arrêtées. Néanmoins, je crois que j'ai passé les meilleurs moments à cet endroit depuis bien longtemps, puisque j'étais libre. J'étais libre et je faisais quelque chose de neuf, avec des gens neufs. Je n'avais jamais, par le passé, avant mon intégration au Studio, osé prendre de risque si insensé. A dire vrai, je n'avais jamais réellement fait la fête. Ou, tout du moins, je n'avais jamais laissé mon être plonger tout au-dedans de ce tourbillon insensé que ceux qui connaissent comparent à l'extase nourrie par l'euphorie de l'oubli de soi et de l'autre.
Nous avons mangé un poulet rôti préparé par Jeanne, la petite-ami de Rajah, puis avons commencé à sniffer de la cocaïne que Pierre promit de rembourser, d'une façon ou d'une autre. A la télé, les deux participants d'un talk-show s'ébattaient sur la manière raisonnable ou non de traiter les participants catholiques à l'attaque terroriste qui avait frappé la mairie musulmo-juive de Créteil. Je m'en souviens, parce qu'à mon entrée dans le Studio, elle venait à peine d'ouvrir et tout le monde s'étonnait que la ville ait insisté auprès de l'état pour que les chrétiens soient tenus à distance des autres populations, sous prétexte qu'ils n'étaient en majorité pas immigrés et ne représentaient pas la France.

Je me souviens que Rajah a saisi les clefs de sa bagnole en allumant un autre joint de cannabis, et s'est empressé d'ouvrir la porte en embrassant sa bien-aimée avant de détaler dans les escaliers, comme si cette soirée était aussi importante pour lui que pour nous. Je ne connaissais pas son ami, mais au fur et à mesure que je descendais les marches, je m'imaginais à son côté, avec chacun une africaine au bras, marchant fièrement dans les rues d'une ville dont l'aspect ne me revenait pas. Franz' apparut brièvement au-dessus de ma tête, dessiné en deux dimensions sur le mur de la cage d'escalier, puis Johnson se retourna et frotta le dessous de sa narine gauche de son l'index droit.

« Il t'en reste mec. »

Je crois qu'à ce moment-là, on était dans un tel état de confiance qu'on était sûr que rien ne pourrait ne nous empêcher de passer une soirée tranquille. On avait raison, à cela près que ça a été un bordel total.

Quand Rajah a éteint le contact, après avoir roulé presque une heure, j'ai vu le château planté derrière un mur d'enceinte et deux grilles, et deux gorilles en costume noir qui nous jaugeaient d'un air mauvais. Rajah est sorti, et je n'ai pas compris ce qu'il leur a dit, mais quand il a tendu un petit papier, ils se sont détendus tout de suite et ont appelé je-ne-sais-qui pour nous ouvrir la voie. Rajah est remonté dans la voiture et a dit :

« Ils ont beaucoup de gardes du corps, Mahmoud s'est fait des ennemis au Kenya et ils tiennent pas à ce qu'il y ait un problème. »

Ses yeux étaient rouges à cause du pétard, mais il avait l'air tout à fait conscient. Mahmoud, son ami, je l'ai rencontré très vite après notre arrivée, après que la Fiat de Rajah s'est garée à côté des Mercedes et autres BMW de luxe, et que les sons pétillants de musique et les rires sont arrivés à nos oreilles. La lumière suintait des dizaines de fenêtres du château, où parfois les corps des convives dessinaient des contours flous lorsqu'ils passaient où s'arrêtaient pour allumer une clope et discuter ou draguer. Certains étaient assis sur les marches d'entrée, mais un gus habillé en majordome sortait toutes les cinq minutes pour leur demander d'aller s'installer dans les chaises longues installées un peu plus loin ; et, dès qu'il refermait la grande portée d'entrée, ces cons revenaient à leur place en rigolant, comme des gosses jubilant grâce à une mauvaise blague.


Je me suis vite rendu compte de l'ampleur du truc. Il y avait tous types de publics, mais surtout des gens de la haute société parisienne, et malgré tout personne ne semblait étonné de nous voir débarquer au milieu de toute cette feinte prestance. Rajah nous expliqua rapidement pourquoi.

« Mahmoud est né à Paris et a grandi en cité, sa famille vient du Kenya. Son père a gagné au loto et il a réussi à monter des business entre ici et là-bas qui rapportent un max. Pas toujours légaux. Du coup, quand son père a pris sa retraite et qu'il lui a passé la main, il a continué à vivre comme avant. Un type cool, tu vas voir. »

Effectivement, Mahmoud était très cool. Il nous a présenté à plusieurs amis qu'il avait en France, mais nous avions décidé, d'un commun accord avec Pierre, de ne pas révéler d'où nous venions vraiment. On a prétexté être deux associés qui montaient une boîte en communication, ce qui nous avait fait rire quand le choix était naturellement venu chez Rajah, puisque d'après nous cela nous permettrait de serrer au moins une fille ou deux.

Malheureusement, les drogues et l'alcool ont frappé si fort et si vite qu'on a vite disparu au milieu du grand tourbillon festif pour n'être plus que les pions de la machine de ce soir, et ce sont d'autres garçons qui ont profité des femmes que nous aurions peut-être pu séduire si cela avait été notre priorité première. 


#7 – l'orage

Franz' éructe en enguelant Jacques :

« Putain mais bordel de merde ! Tu crois quoi, que ça va marcher ? »

Il remonte la main droite le long de son corps et pose le pompe sur la table en verre, qui se fissure.

« Putain calme-toi mec. »

Franz' se lève et crache par terre. Je reste assis mais j'ai envie de me lever aussi et de lui en coller une. Je sors un pochon de ma poche, je l'ouvre, j'y plonge mon petit doigt que je passe sous mes narines, et je renifle. Je sais plus combien de grammes ça fait depuis ce matin mais là, la tension est au max et j'en aurai besoin.

« Dis pas de conneries Jacques, il a raison. On a déjà les flics du Xème au cul, si l'indic' crache on est sûrs de prendre perpét'. »

Ce qui voulait dire, dans le langage codé que nous utilisions, que la putain que Jacques s'était farcie quelques heures plus tôt et à qui il avait posé un mouchard risquait de s'en rendre compte, et que Estobar, dit le Fueblo, le narco-trafiquant qu'on pistait depuis des semaines, pourrait griller notre couverture.

Franz' se retourna et ramassa le pompe. Je crois qu'il était assez clean à ce moment-là puisqu'il réussit à se tempérer :

« Faut qu'on y aille ce soir, c'est la seule possibilité.

- Moi je pourrai pas, je suis au bercail toute la semaine, je dois des grammes aux types d'en face. »

Ce qui voulait dire qu'il était chargé des écoutes pour le moment. On écoutait, ils écoutaient, et on savait très bien qu'ils pouvaient nous écouter tout le temps. Depuis deux mois qu'on bossait sur l'affaire, je crois qu'on avait pas échangé une seule parole qui n'ait pas de sens caché. J'en arrivais même à oublier les définitions du dictionnaire pour les remplacer par celles qu'on avait adjointes à des centaines de mots du lexique du monde des camés.

Ce fameux soir, c'est celui où on a attrapé le Fueblo et où Franz' est mort comme une merde. Je me souviens de ce qu'il a dit juste avant de quitter Jacques, j'avais trouvé ça drôle, maintenant j'ai un peu d'amertume quand j'y repense :

« Et la prochaine fois que tu mouilles le biscuit fils de pute, pense à mettre une capote. »


Par la suite, après que j'ai recontacté Jacques, le trafic a repris plus ou moins normalement, et les têtes des dealers ont continué à tomber sans qu'on soit mis en danger. Je crois qu'à cette époque, tout était tellement n'importe quoi, que personne n'avait le temps d'être lucide. Ca tapait de la came à tous les coins de rues, les putains s'affichaient le cul à chaque heure du jour et de la nuit, on frappait un type qui n'avait pas assez de billets de dix pour acheter de la dope, et on tuait le premier qui ouvrait un tant soit peu sa gueule sans connaître aucun des gros poissons du secteur. C'était un foutoir tel que la police même avait été obligée d'avoir sans cesse recours à des procédés illégaux pour être fonctionnelle.

Deux mois après la mort de Franz', Fax est venu taper à ma porte.

« Ouvre gros, j'ai un truc pour toi. »

J'ai ouvert, Fax était sur le seuil, entouré par deux arabes. Le premier avait un pistolet braqué sur sa tempe, le deuxième le sien sur ma poitrine. Ils ont crié deux trois trucs que je n'ai pas compris, Fax, au milieu, a eu le temps de dire : « C'est Gawns qui nous a bala... », puis la cervelle de Fax a explosée, et j'ai plongé en arrière alors que la balle ressortait dans mon dos après avoir fait imploser l'une des ventricules de mon cœur, et je suis mort là, sans comprendre pourquoi.

Quand je me suis réveillé, la fille sur la plage prenait mon pouls et me demandait mon nom.

« Jim », j'ai dit.

20 septembre 2016

Qui es-tu ?

Qui suis-je ?

Suis-je une ombre en pensées ?
Un corps dévasté ?
Ou bien une ombre dans un corps ?

Qui es-tu ?

Un sourire en flagrances ?
Des ornements ?
Ou bien les deux en même temps ?

Qui sommes-nous ?

Un corps dans une flagrance ?
Des pensées en flagrant délit d'ostracisme ?
Ou bien un amour en silence ?

Et l'autre ?
Et puis moi ?
Et puis demain ?

Tu n'es qu'une ombre en pensées, un violent souvenir qui me remonte le long de l'échine. Et je ne suis qu'une pute de bas étage prête à tous les remonter pour arriver au sommet, découvrir sur le toit du monde cette cave sordide. Une ombre en pensées.

Et l'autre, qui guette depuis les fenêtres du vingt-troisième, celui-là se pose la même question que l'autre, celui qui finit la bouteille de vodka dans la bagnole, avant de la balancer à l'autre, celui qui lui jette un regard cuit après avoir descendu les poubelles, puisqu'il sait très bien que son gamin attend le biberon ; et, remontant, il lance un dernier coup d'oeil à l'autre, celle qui cale le tapin comme on cale un PV.

Tout ça, je le sais très bien.

Une ombre en pensées

Je ne me pose pas de questions ; ce sont les questions qui m'opposent.

Et lui,

Et lui,

Et lui,

Et elle,

Et nous non plus.


Mais, toi, qui es-tu ?


19 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #4

Chapitre III
Les songes des rêves de la nuit
 
Johnson dit que la brise risque à terme de faire chavirer la barque. Je lui réponds qu'une simple brise ne vaut pas grand chose, et que nous souquerons jusqu'à bon port. Il me dit qu'il n'y croit plus, et que nous manquerons bientôt de poisson, dès que les lignes auront cédées à cause de l'usure. Je lui cale une manchette, il s'effondre sur le sol de bois instable, et je peux continuer à progresser tranquillement. Quelques secondes plus tard, la mer se dérobe sous nos pieds, et nous nous retrouvons dans l'espace, flottants, affublés de tenues de survie d'un siècle passé. Lui, toujours inconscient, tourne sur lui-même, en est stupide, et m'oblige à sourire bien que je mesure toute la gravité de notre situation. Près d'une étoile qui ressemble au soleil, à des milliers de kilomètres sur ma gauche, je distingue la silhouette de Franz', qui jongle avec des boules qui ne retombent pas dans ses mains, faute de gravité. Il sourit idiotement et tourne la tête. Je suis son regard, et ai à peine le temps d'apercevoir l'astéroïde qui fonce sur nous et percute Johnson de plein fouet, l'émiettant en une centaine de corps sanguinolants. L'instant d'après, je suis sur une plage, brûlé par le soleil californien. Une blonde à la poitrine démesurée se penche sur moi :

« Want some, honey ? »

Je saisis le plateau qu'elle me tend, et picore deux ou trois bouts de fromage, puis le plateau et la blonde disparaissent, et je me retrouve dans ma chambre d'hôpital. Johnson a posé sa main sur mon bras et me sourit.

« Ca va vieux ? »

Je me passe la main droite dans les cheveux, je m'assieds sur mon lit, et j'écarquille les yeux.

« … ouais. Disons ça comme ça. Ca pique un peu à force.

- T'inquiète pas, les médecins ont dit que c'était normal. D'après eux tu as dû me voir aussi.

- Ouais. »

Ca fait maintenant trois semaines que Johnson a commencé ses premières Envolées, et, fait troublant, je l'ai très vite retrouvé tout près de Franz'. J'ai reconnu ses traits dans ceux de Fax. On a fait deux ou trois coups ensemble, et, à chaque fois, on se réveillait en se souvenant de l'autre. Ils ont fini par nous soumettre à d'autres tests, à d'autres médications. Maintenant, je vois souvent Johnson après mes voyages. Lui, un peu moins, mais les médecins disent que c'est parce qu'il est nouveau. Son corps et sa globulation n'ont pas encore eu le temps de consacrer une part d'eux-mêmes au transit d'informations post-erratiques.

Les « Errances », les « Envolées », comme les appelle maintenant ce salaud de Stevenson, c'est le nom des voyages. Il aime bien le terme, je crois qu'il l'a employé dans un ou deux papiers, et les fils de pute avec qui il bosse ont dû se fendre de l'expression. Voilà qui sera inscrit dans les annales du savoir pour les siècles à venir. Un simple mot choisi par un simple con, pour désigner un terme qui les dépasse. Aucun d'eux ne veut voyager, mais tous semblent sûr de saisir réellement ce qui se passe, d'après ce que leur dictent leurs écrans, leurs Stabilisateurs, et toute la gamme numéro-électronicogicielle des outils qu'ils emploient. Il y a ces gros caissons, ces scanners, ces boîtes métalliques toujours à côté de nos lits, quand nous nous réveillons. Et puis ce leitmotiv :

« Si vous êtes AB+, ce n'est pas pour rien... vous voyez des choses que les autres ne peuvent pas concevoir. »
 
Plus le temps passe, plus je commence à comprendre que je suis foutrement bloqué dans un putain de cauchemar. Et le pire, ce que, lorsque je me réveille, c'est au sein du cauchemar. La réalité s'étiole. Voilà maintenant qu'ils me disent qu'il est tout à fait normal que j'aie des souvenirs de mes voyages. Et qu'en plus cela pourra influer sur mon psychisme. Je me suis mis à boire un verre de rouge, au repas du soir, de temps en temps. Il me semble que c'est Stevenson qui a demandé aux internes de mettre la bouteille à ma disposition pour voir comment je réagissais.


J'ai rencontré Jacques il y a déjà quelques années, à l'époque où il n'était qu'un maquereau discret. Il faisait du commerce de blanches en petite quantité, et tentait de s'adjoindre la compagnie de blacks des quartiers pauvres, mais ça marchait pas trop. Les arabes étaient entre les deux : ni surévaluées, ni bradées, ce qui fait qu'elles passaient un peu inaperçues ; mais Jacques n'aimait pas trop ce qui sortait des blanches et noires, indiennes, asiatiques, arabes... il préférait les choses simplement. Je le sais parce qu'il me l'a dit des centaines de fois, mais aussi parce que son comportement ne révélait rien du contraire. Je crois aussi que c'est pour ça qu'il était le type parfaitement désigné pour ce types d'opérations légal / illégal, gentils / méchants, policiers / voleurs.
Il m'a fallu le voir quelques fois, me renseigner sur sa famille, pour découvrir qu'ils avait déjà eu des heurts avec les mafias locales, et qu'il souhaitait juste monter son propre business, en dehors de tout. Les filles, ça restait encore possible, puisque ça ne rapportait pas trop, et ça donnait une relative bonne image de la boîte. J'ai insisté plusieurs mois, puis il a fini par accepter de jouer le double jeu. Il m'a présenté Fax quelques jours plus tard. Un mec bien le Fax.

Il était né dans un des quartiers nord d'une ville de l'est, entre les favelas et les résidences de luxe – le seul coin où cette cohabitation est possible, puisque les mafieux habitent dans l'un et leurs chiens dans les autres – et avait très vite compris comment fonctionnait le système: il n'aurait aucune chance d'évoluer s'il ne risquait pas sa peau. Et comme tout ça ne lui disait rien, il s'était barré, sans dire au revoir à sa vieille mère ou à son frère toxico, pour aller se bourlinguer la caillasse sur les chemins de campagne du Pays. Il avait bossé à la légale, fait des petits trafics, dormi sous des ponts et roulé des patins à des irlandaises dix ans plus âgées qui faisaient le tapin sur les routes de nationales, il avait nettoyé les chiottes et récuré des casseroles, gagné dix euros ou parfois mille dollars, s'était fait coffrer deux fois mais, sans papier, libéré presque aussitôt, assigné devant des juges pour mineurs, des juges pour majeurs, des juges pour auriculaires, puis était remonté dans sa bourgade native, le sourire aux lèvres, la fleur au fusil, en se disant qu'il pourrait, là, commencer à envisager de grimper dans la hiérarchie sans prendre trop de risques. Mais durant les quinze ans qu'avait duré son absence, tout avait changé. Les couteaux avaient laissé place aux flingues, les bouseux étaient devenus des créatures déviantes sodomites, on ne gagnait plus que dix euros pour un meurtre, et ceux qui étaient hier au sommet étaient six pieds sous terre. La Ville était devenu un terrain de chanvre, où l'on marchait dans la merde ou dans la boue sans trop les distinguer, et où le cannabis était fumé si régulièrement et à si forte dose que même la maladie mentale était considérée comme une forme saine de conscience.

Fax retrouva son frère sous un pont, grâce aux indications de sa mère qui, devenue pute de bas étage, lui avait juste laissé le temps de la contempler se faire un fix. Je crois me souvenir que c'est de là qu'est venu son surnom, quand il est vraiment parti en couille à la vue du merdier, et que « Fix » est un peu à la fois devenu « Fax ». Par la suite, on l'a assimilé à son réseau d'informateurs irréprochables, lui le type qui vous disait quoi dire quoi faire à la manière d'un fax, mais « Fax », avec le recul, venait bien de « fix ». Personne n'a jamais connu son vrai prénom. Je sais même pas si lui s'en souvenait encore, puisque lorsqu'il baisait sa nana, tout ce qu'elle arrivait à crier sous le feu de l'orgasme c'était : « Fax ».

Toujours est-il qu'à son retour, il a passé quinze jours en ville, et a descendu à la main la moitié des gangs de la moitié des cartels, juste pour extérioriser ce besoin de justice qui couvait en lui, ce besoin de savoir qu'il n'était pas parti pour rien, et qu'il avait tout de même progressé au fil des ans. Puis il a tué sa mère, et est venu vivre dans la capitale, encore un peu plus saine, encore un peu plus réglementée, même si la situation périclite d'année en année.


#6 – une armée de fidèles
 
Lorsque je descends la dune, de biais pour ne pas me casser la gueule, j'ai le temps d'embrasser le paysage tout d'un coup : la mer, l'étendue bleue face au sable, et les bâtiments, sur le lointain, qui se dressent comme de futurs émasculés face à la puissance souveraine du continent liquide. Je vois quelques fusils-mitrailleurs briller au loin, alors que les mecs qui les brandissent crient des absurdités sans queue ni tête, et, derrière eux, deux ou trois tanks qui remontent la digue de béton, dans ma direction. Ils sont tellement loin qu'ils ne me voient même pas, mais les reflets du soleil sur le métal allument des signaux lumineux dans ma direction qui me brûlent la rétine. Je fais encore quelques pas puis je m'assois sur le sable. Mon jean me sert les cuisses, mes chaussures sont trop serrées, je fais encore de la rétention d'eau. 
 
La mer bruisse et s'étire à chaque va-et-vient. J'ai de la chance d'habiter dans le coin. On raconte qu'au Nord les combats sont quotidiens, et qu'une femme ne peut être que pute ou morte. Jim se fout de moi à chaque fois que j'en parle, et parfois je le comprends : plus de télé, plus de radio, plus d'info, juste le bouche à oreille du début de l'histoire... et je ne crois pas que les gens aiment à voir le côté propre et réel des choses. Peut-être que, finalement, là-haut tout va bien. De toute manière, on n'ira pas plus bas...
 
Lorsque, deux cents ans plus tôt, la bombe G avait détruit le sud de l'Europe et une partie de l'Afrique, une mer gigantesque, un petit océan, s'était créé entre les deux continents. Ceux qui avaient pu rejoindre le rivage à la nage s'étaient installés provisoirement sur les côtés, puis y étaient restés. Et alors que le mal commençait à bouillonner au nord, faction contre faction toutes dirigées vers un même but de destruction, les rivages du sud étaient encore des coins où il était possible de se promener seul sans se faire tuer. Pour elle, c'était encore différent, puisqu'elle avait épousé l'un des voyous qui était devenu les plus influents sur la côte. Il n'était d'ailleurs plus un voyou : c'était un homme d'affaires, quelqu'un de respectable et de considéré, voire souvent craint. Même souvent, en fait. Elle, l'avait rencontré lorsqu'il était revenu du large, sur un radeau de bois, puis l'avait accueilli chez elle, alors que ses parents étaient toujours en vie. Il n'était rien à l'époque. Un peu à la fois, simplement, les choses s'étaient faites, puis ils avaient quitté le logis quelques jours, pour un voyage. Elle n'y revint jamais.

Alors qu'elle était plongée dans ses pensées, les dix hommes armés qui la protégeaient jour et nuit sillonnaient la plage en silence, dans leur costume noir, mitraillette à la main.

Aujourd'hui, la vie était pour une elle une succession de brises et de tempêtes auxquelles elle ne se mêlait jamais : elle entendait les coups de feu et les tirs de mortier, du haut de la propriété, mais savait que Jim dressait entre elle et le crime un mur de tranquillité. C'était à dire vrai la seule condition qui l'avait incitée à le laisser se lancer dans les trafics : la paix. Elle pouvait tout à fait vivre au milieu de vipères, si tant est qu'aucune d'elle ne se permettait de l'approcher. Et si, dans son comportement, on pouvait distinguer un tantinet d'égoïsme, elle estimait que cela n'était en réalité qu'un réflexe d'auto-défense primaire et féminin. Ruser pour rester en vie.

« Madame Lucie ? » lança l'un des gars.

« Oui ? »

Il s'inclina dans une marque de respect.

« Madame Lucie, il faut rentrer, la junte veut attaquer le centre-ville. »


« Pas par là, la deuxième chambre !

- Ok. Passe-moi la corde je vais préparer le nœud. Gaffe ! Gaffe ! »

Une ombre se profila au détour du couloir, projection morbide dont la naissance avait été favorisée par l'éclairage halogène du bâtiment. L'interne se matérialisa, puis pris le parti de se diriger dans notre direction. En face de moi, Johnson, plaqué dans l'embrasure d'une porte, retenait son souffle en lui jetant de brefs regards inquiets. Je n'avais jamais fait ce genre de chose dans ma vie, mais j'avais le sentiment étrange que tout cela m'était déjà arrivé, puis compris que j'avais très certainement l'une de ces réminiscences que le docteur Stevenson attribuait à une angoisse passagère. J'ai lancé mon bras derrière mon dos, attrapé la poignée de la porte de la chambre 8 – dont j'avais vu le numéro juste avant – puis fait vaciller lentement le montant de bois et de métal, qui a grincé légèrement ; assez pour attirer l'attention de Gégé – l'interne. C'était un type d'environ dix-neuf ans, qui avait dû sa place au Studio grâce à son père, un chirurgien du 16ème arrondissement, un truc du genre ; un richard fini aux dents longues. Il pressa le pas dans notre direction, tandis que je m'engouffrais dans la chambre et faisais signe à Johnson de patienter quelques secondes. Je n'étais pas préparé à ce que j'allais faire, mais je n'avais de toute manière plus aucun choix. J'eus le temps de voir Johnson rentrer lui aussi dans une autre chambre, puis le battant se referma, et je le verrouillais. Je n'avais que quelques secondes avant que Gégé n'utilise une pièce de monnaie ou une clef pour remettre le verrou en position verticale.

J'ai d'abord terminé le large double nœud de huit que j'avais commencé sur le brin, puis j'ai ouvert la fenêtre, qui n'a émis aucun bruit, et accroché un battant, dont j'ai testé la solidité. Le cube de bois, d'après moi, n'avait pas bougé lorsque je l'avais mis à l'épreuve. Puis j'ai jaugé le sol, à quelques quinze mètres plus bas, j'ai lancé la corde dans le vide, et me suis lancé après elle, les deux pieds sur le mur de brique. Quelques éclats se détachèrent dans un crissement et tombèrent en pluie sur l'herbe du parc qui entourait l'ancienne école qui abritait le studio, mais personne n'aurait pu les voir dans la nuit. En face de moi, dans la chambre éteinte, la voix de Gégé résonnait, comme molletonnée dans du coton :

« Je sais qu'il y a quelqu'un. Ouvrez, je ne dirai rien. Allez, ouvrez. »

Déjà, son trousseau de clefs tintait dans sa poche. En quelques secondes, je me suis retrouvé quelques mètres plus bas, au-dessus de la première fenêtre. J'ai pris une grande inspiration, suis allé cherché la corde bien plus bas de la main droite, puis j'ai sauté pour atterrir en-dessous. C'était sans compter sur le fait que, si le montant de la fenêtre que j'avais choisi était bien solide, le double nœud de huit que j'avais fait large pour pouvoir récupérer la corde une fois en bas en lui donnant du jeu l'était beaucoup trop. Je n'ai pas eu le temps de toucher le mur, et je suis tombé d'un bloc jusqu'au sol. Formé à l'escalade, j'ai inconsciemment pris le parti de me laisser couler en arrière, et avec le recul, je pense que ça a été ce qui me sauva la vie, puisque la terre, en pente, et recouverte d'une végétation dense, me permis de poursuivre ma roulade en arrière sur un parterre de buissons et de ronces qui amortirent le choc. La corde se coinça autour d'une branche plus solide que les autres, et m'arrêta sec dans mon mouvement. Le brin me brûla la paume, et une douleur lancinante me vrilla les reins, mais je n'avais pas crié. Seul le bruit des branches cassées aurait pu attirer l'attention des gardiens, et ils entamaient à ce moment précis leur troisième poker de la semaine dans la cahute située à l'autre bout des locaux. Néanmoins, je savais que Gégé passerait la tête par la fenêtre d'ici quelques secondes, et je relevais les yeux : j'étais en partie abrité de son regard par deux ou trois arbres, mais le brin de la corde, d'un blanc éclatant, ne lui échapperait pas. Oubliant la douleur, je me suis donc relevé, j'ai remonté la pente, fait glisser la corde le long de la branche sur laquelle elle s'était coincée, puis je me suis rejeté en arrière, en la couvrant de mon corps.

J'entendis au même moment la voix de l'interne :

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »

Puis un silence, puis le bruit d'une fenêtre que l'on ferme. Soit il n'avait pas compris, soit il avait préféré ne rien voir. En tous les cas, il restait une chance pour qu'il vienne par ici, et il fallait que je file illico presto. Je me rassis, et entrepris de lover la corde, lorsque la fenêtre s'ouvrit à nouveau. Dans un sursaut, je tentais de masquer à nouveau l'éclat blanc qu'il était possible de discerner au milieu des fourrés, mais la suite me rassura :

« Pssst ! Pssst ! Grant ! Johnson au comptoir ! Grant ! T'es là mec ?

- Ouais ! Chut ! Je te lance la corde, dépêche ! »

Il me fallut une dizaine d'essai pour réussir à l'atteindre, mais j'y parvins grâce à un coup de chance. La pente escarpée, et la présence de la végétation si près du mur m'empêcha d'avoir un angle assez large pour que la manœuvre passe totalement inaperçue, mais personne ne sembla nous entendre. Quelques minutes plus tard, Johnson était au sol, et nous détalions comme des lapins en prenant bien soin de contourner les grandes étendues découvertes du parc.
Le Studio avait choisi cet ancien lycée pour plusieurs raisons, dont notamment son emplacement, dans une campagne presque inhabitée, et la taille de ses locaux, qui seraient à même d'accueillir tout le matériel et le personnel nécessaire aux premières expérimentations. L'éloignement de tout milieu médicalisé permettait également à ses communicants de conserver un voile de mystère sur ce qui s'y déroulait. Et l'accès n'était pas autorisé à tout un chacun. Les créateurs du Studio avaient par là réussi à se fabriquer une petite forteresse en pleine France rurale, et les habitants du coin n'y prêtèrent même pas attention, d'autant que le maire leur avait promis bon nombre de gains grâce à son installation. Nous faisions partie, d'une certaine manière, d'un grand groupe financier qui avait décidé de fabriquer français, et je crois que c'est comme ça que nous étions perçus. Enfin, quand je dis nous, je veux dire : « eux ». Johnson et moi n'étions que les fruits de leur expérience, et, bien que mêlés d'une certaine manière à l'agencement des faits et au courant de leurs intrications au cœur de la société, nous n'avions ni notre mot à dire, ni notre blé à moudre. Nous étions passifs. Mais assez réactifs pour être au courant de certaines informations comme celle-ci.

Johnson m'avait dit que, une semaine avant son arrivée, il avait vu une poignée de journalistes brandir leurs micros face au docteur Stevenson, qui avait fourni des réponses précises, mais totalement fausses, et il riait presque en comparant ce qu'il savait avant à ce qu'il avait découvert. Moi, je ne pouvais que l'écouter : rien n'avait filtré avant que je n'arrive. J'avais été là avant le début même. Forcément, je ne pouvais rien savoir de ce qui se disait dehors.

Le parc que nous avons parcouru ce soir-là, je l'ai revu deux fois, par la suite : à notre retour, et lorsque j'ai définitivement quitté le Studio. C'était un parterre gigantesque, qui communiquait, il me semble, avec un petit bois sur l'un de ses côtés. Des arbres et des buissons avaient été plantés, probablement par des paysagistes, tant leurs emplacements revêtaient un aspect artistique – ou décoratif, en fonction du soin accordé à telle ou telle parcelle. Certains étaient encore taillés par Al Gonnets, le jardinier qui avait été embauché deux mois plus tôt, par souci de respecter les lieux, mais je compris vite que l'endroit était bien trop grand pour qu'un seul homme ne lui suffise. Johnson et moi nous sommes laissés glisser le long des fourrés, jusqu'à atteindre le mur sud.

« Mes fringues sont dégueulasses, ça marchera jamais.

- T'inquiète, on passe chez mon frère, il habite dans le XIIème. Tu vas voir, il a sa propre manière de faire la chouille. »

Je sentais, le long de mes jambes, la marque souterraine des futurs bleus en formation, et le tissu rêche de mon pantalon beige griffer par endroit les plaies et les éraflures dues à ma chute. Mes vertèbres me faisaient toujours mal, mais je savais que je n'avais rien de cassé. J'en avais vu d'autres. En revanche, une petite branche s'était plantée juste au-dessous du coude, le long de mon avant-bras, et avait creusé un trou d'environ un centimètre de profondeur dans ma peau, qui avait, selon moi, plus ou moins atteint le muscle. La corde, que je tenais de la même main gauche, me semblait plus difficile à porter. Je la laissais à Johnson, qui pris soin de l'accrocher autour d'un pilier du mur d'enceinte, d'une petite dizaine de mètres, surplombé de tessons de bouteille.

« C'est plus bas de l'autre côté : six mètres je dirais. On peut sauter. Allez grimpe !

- Mec, reste plaqué, ils peuvent encore te voir d'ici ! »

Je tournais la tête, puis me rendis compte que l'arbre qui nous abritait rendait en réalité notre fuite impossible à remarquer pour qui nous regarderait des étages les plus hauts du bâtiment, à quelques centaines de mètres, noyé dans la nuit comme un manoir abandonné. Lycée et internat catholique, il s'était vu doter lors de sa construction d'une petite église, dont on apercevait le clocher ici, et qui donnait au tout une allure moyennageuse. Tout ça me rappela soudain les romans d'aventure et d'espionnage que je lisais gamin, et un frisson sourd mais pétillant me remonta le long de la colonne vertébrale. On entendait quelques hiboux, au loin, et parfois un vol d'oiseaux faisait frémir les branches de la végétation alentour. En face de nous, au centre d'une petite plaine, une mare de quelques mètres de diamètre creusait un trou dans l'herbe. Quelques lumières étaient encore allumées à certains étages, mais je ne distinguais ni bruits ni signe d'alarme. Dans le meilleur des cas, nous pourrions rentrer sans que personne ne se rende compte de rien. Il fallait simplement espérer qu'aucune Envolée ne soit programmée cette nuit.

J'ai attrapé la corde et me suis hissé jusqu'au sommet, non sans difficultés, du fait de ma chute précédente. Johnson, un genou au sol, le dos voûté, jetait un œil sur le chemin de terre qui serpentait de l'autre côté, le long d'un massif d'arbres dont les branches bruissaient sous la brise chaude et légère de l'été.

« Des caméras ? demandais-je.

- Non, justement, c'est bizarre. Je vois rien à quelques mètres, mais il fait trop noir. Il vaut mieux sauter et se planquer direct dans les arbres. Je vois où est la route de toute façon. Le taxi devrait pas tarder à arriver. J'espère juste que pour revenir, on aura pas d'emmerdes.

- On verra bien. Allez go. J'y vais preum's. »

J'ai encore une fois pris une inspiration, puis me suis lancé sur la partie du sentier selon moi la moins cahoteuse, et me suis réceptionné par une roulade qui m'amena au pied des premiers fourrés. Je me suis laissé glisser sur le sol jusqu'à y disparaître, ai entendu le bruit sourd de la chute de Johnson, et, en relevant les yeux pour avoir un nouvel angle de vue sur le mur et y distinguer d'éventuelles caméras de sécurité, ai été surpris de le voir à mon côté. Il était plus rapide que ce que j'avais pu croire. Peut-être un allié qui réservait d'autres surprises.

« Tu vois quelque chose ?

- Non. Peut-être qu'ils se disent que personne passe ici.

- Ouais, c'est louche, ils sont trop tarés pour ça. Ca tombe c'est incrusté dans le mur.

- Laisse tomber on y va, on verra bien. »

Il était presque 22h à ma montre, et nous avions réussi la première partie de l'opération. Tout avait commencé la veille, lorsque Pierre Johnson était venu frapper à ma porte, en fin de matinée :

« Yo mec, ça va ?

- Ouais ça va, je me fais chier comme un rat crevé, mais ça va.

- Itou. C'est marrant que t'en parles, j'ai eu le droit d'appeler mon frère y a dix minutes, et il m'a dit un truc plutôt pas mal. »

Il avait suspendu sa phrase et j'avais vu un léger sourire se dessiner sur ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat nouveau.

« Ouais ? »

Evidemment, il avait fait durer le suspense un peu plus longtemps, puis, après que j'eus insisté quelques secondes :

« Eh ben ! demain, un de ses potes d'enfance revient du Kenya. Jusque là, normal. Mais le type est friqué jusqu'au cul et tu sais quoi ?... tu sais quoi ?... il organise une méga chouille ! Chez lui ! Un bordel de château ! À côté de Paname !

- Et quoi ? Tu veux y aller ? Tu te fous de moi ou quoi ? On peut déjà pas chier tranquille, tu veux te casser ? Et tu leur racontes quoi en revenant ?

- T'inquiète, j'ai déjà tout en tête... »

Il avait donc récupéré la corde à midi, en se faufilant jusqu'à la salle du gigantesque gymnase du rez-de-chaussée, puis avait minutieusement étudié un plan des lieux que j'avais trouvé, coincé et poussiéreux, sous des lattes du plancher de ma chambre. De là, il lui avait suffi d'emprunter le téléphone portable d'un des internes, bien trop sûrs de nous pour aller jusqu'à ce type de précautions, pour réserver un taxi pour le lendemain, en précisant bien que le paiement serait effectué à l'arrivée, au 78 chemin des Assises, Paris 12ème. Son frère nous fournirait les premières bières, puis ce serait à nous de jouer.

Au fur et à mesure que nous nous engagions au travers des fourrés, je me surprenais à sourire face à un manque de discipline et de maturité si flagrant. Puis je crus bon d'estimer que cela était probablement le propre de l'Homme que de contrevenir aux lois qui lui étaient fixées.

14 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #3

#4 – la piaule
 
Au début, j'ai juste vu les murs blancs devenir gris. Mes pupilles accusaient le choc, et j'ai eu besoin de trois minutes pour me rendre compte que tout devenait noir quand je clignais des yeux. Je ne sentais plus mes mains, et j'avais des fourmis dans les jambes et les hanches. Mon dos me faisait atrocement souffrir, comme si un type s'était amusé à me pilonner la colonne pour le plaisir.

 
Quand j'ai repris le contrôle de mes doigts, je les ai agités devant mes yeux, comme des carambars, pour m'assurer que tout était bien réel. J'aurais presque pu me masturber en pensant qu'une femme me donnait du plaisir. C'était sans compter les médecins.

« Monsieur Grant, vous avez un état de santé stable. Nous estimons que l'opération est un succès total. Prenez un peu de repos, puis, quand vous serez prêt, venez nous rendre visite au troisième bureau pour un check-up plus détaillé. »

J'ai refermé les yeux, et, esquissant un vague sourire, mélange de tristesse et de joie à la fois, j'ai repensé à Franz'.


Quand j'ai à nouveau ouvert les yeux, il faisait nuit. La fenêtre de ma chambre avait été laissée ouverte, et la douce brise du mois d'août agitait les stores qui s'entrechoquaient dans un murmure presque inaudible. L'arbre situé devant la fenêtre voyait ses feuilles danser sous le vent, et parfois quelques oiseaux voltigeaient d'une branche à l'autre, en pépiant discrètement. C'était le type de sons et d'ambiance que l'on ne ressentait pas habituellement, puisqu'elles font partie du décor de la vie, mais, cette fois-ci, je les ai vues. Vécues. Débarrassé de toute contrainte, de tout souci, de tout besoin de penser, j'avais accès à un nouveau monde : celui des petites choses. Je me suis assis sur mon lit, et j'ai baissé les yeux sur la chemise de nuit qui m'avait été donnée. Un drap blanc tacheté de points noir, qui descendait jusqu'aux fesses, mais pas plus bas. Mon sexe était recroquevillé sur lui-même, figé dans l'attente d'un désir qui n'avait pas été satisfait depuis de nombreux jours. Mes jambes avaient été rasées, et mes ongles de pieds et de mains coupés très court, presque mécaniquement, suivant l'arc de cercle de la peau. Mes cheveux était eux aussi très courts. Du dos de la main gauche, un tuyau me reliait au Stabilisateur de données, qui finissait de traiter les informations contenues dans mes globules rouges. D'ici demain, le Studio, comme on l'appelait, serait au courant de tout ce qui concernait mon dernier voyage.


J'avais faim. Le temps avait passé trop vite, et je ne savais plus si l'on était en mai ou en avril. Trois jours sans dormir, le crâne saccagé par des douleurs qui me vrillent les neurones, et voilà que j'étais prêt à tout céder. Les murs capitonnés de la cellule renvoyaient mon reflet, comme une vitre sans tain. Derrière, ces salauds m'observaient, attendaient le moindre mouvement qui m'aurait trahi. J'en étais sûr. Je le savais. Il n'y avait plus d'échappatoire ; tout avait glissé doucement, le monde avait changé, et moi j'étais prisonnier des souvenirs de l'ancien. Lucie m'avait quitté, Gawns était mort, et voilà que je n'aurais plus d'autre alternative à mon tour. 
 
J'aurais voulu crier, mais je savais très bien qu'ils pourraient s'en servir contre moi. Je n'ai rien dit. J'ai attendu. Je me suis assis dans un coin, et j'ai fermé les yeux. Je sentais le sang pulser dans mes veines, projetant au quatre coin de mon être ce concentré de cocaïne qui devait me rendre immortel. Leurs premiers tests avaient été concluants, mais le cobaye devait maintenant obéir, être soumis contre sa volonté. Je suppose, et j'ai continué à supposer depuis, que dès lors que la dope serait acceptée sans rejet par le volontaire involontaire, cela signifierait que la mise sur le marché pourrait débuter sans risque pour la ménagère. On fabriquerait de petites pilules, bien moins fortes, qui permettraient à tous les bourgeois de s'envoyer en l'air matins et soirs, au travers des rues blindées de bar et de clubs de leurs capitales régionales. Cet annihilateur de fatigue trouverait une place de choix sur les marchés européens. Et pour que tout ça continue, il fallait que des types comme moi soient conviés au suicide social, jusqu'à la fin de leur vie, à subir les expériences de tarés.

Franz' apparut une nouvelle fois contre la vitre. Comme toujours, j'entendais sa voix dans ma tête. Il avait le crâne à moitié brisé, et parfois un bout de cervelle tombait sur le sol illusoire de mon hallucination de cellule. Quand il souriait, je voyais parfois l'une de ses dents, brisée sous la force du choc, qui tanguait entre les autres, comme si elle voulait s'échapper ou danser la gigue.

Je m'en foutais un peu, maintenant, c'est vrai : ça ne me faisait plus peur. Parfois, il se mettait à hurler en pleine nuit, déformait son visage pour devenir l'incarnation d'une terreur sans nom, et puis il s'arrêtait d'un coup, et souriait doucement. Son buste se soulevait sous la force des muscles du thorax, et il rigolait. Après ça, il me frappait, puis, constatant qu'il n'était qu'un fantôme, finissait par s'asseoir dans un coin en bougonnant.


« Monsieur Grant, nous avons d'excellentes nouvelles. Grâce à votre implication dans le projet du Studio, nous allons pouvoir envoyer d'autres amis à vous dans d'autres mondes. Les recherches avancent, mais je ne rentrerai pas dans les détails : je suppose que vous ne comprendriez pas tout.

- Docteur Stevenson, vous me voyez obligé de vous poser une question. »

Il m'avait reçu dans son bureau, une pièce de dix mètres carrés, décorée de tous ses diplômes, et parée de meubles et d'armoires en bois de chêne. Le mec se la pétait grave.

« Je vous écoute. »

La brise dansait encore derrière sa fenêtre, et je pouvais voir, sur la droite, le même arbre que depuis ma chambre. La mienne, de fenêtre, était encore ouverte. Les stores continuaient à se balancer, s'envolant parfois à l'extérieur à l'horizontale.

« Les voyages temporels que nous avo...

- Je vous arrête tout de suite : on ne peut parler de voyages temporels, comme vous dites. Figurez vous le monde comme un espace replié sur lui-même, et imaginez les intrications qui le relient à d'autres. Là où nous vous envoyons, c'est au cœur de ces « tuyaux », si vous voulez. Il n'y a pas de notion de temps. Uniquement d'espace.

- Oui oui, disons, peu importe, si vous voulez mon avis, monsieur Stevenson. »

Il me regarda avec des grands yeux, sembla prêt à bondir sur sa chaise, puis, se rappelant qui j'étais, se ravisa subitement.

« La question est : ces endroits où vous m'envoyez, si j'y suis transporté physiquement, comment être sûr que mon corps ne garde pas de séquelles ? »

Il me jaugea cette fois-ci du coin de l'oeil, comme pour déceler un non-dit, puis répondit, presque du tac au tac :

« Il ne peut rien vous arriver. La reprogrammation de votre système nerveux et la copie de votre corps n'influent pas sur l'original. Nous créons une copie de vous-même, que nous transférons via le scanner dans ces autres endroits, puis, à votre retour, nous fusionnons votre corps et cette copie. Vous savez très bien que c'est ce qui explique l'utilisation du Stabilisateur. Une fois que les données sont extraites de vos globules rouges, nous vérifions que tout est en place, que vous êtes, disons... nettoyé. Vous ne pouvez avoir ni souvenirs physiques ou mémoriels, ni dommages. C'est totalement sans risque. Et, pour que cela soit le cas, il nous fallait un rhésus AB+.

- Je m'en souviens, docteur. C'est que, parfois, vous savez, moi j'ai l'impression d'avoir des bribes d'histoires, je vois des scènes qui ne me reviennent pas. Comme un rêve.

- Et ce ne sont que cela : des rêves. Ne laissez pas votre scepticisme vous faire douter de la science, monsieur Grant. Nous avons tout en main et tout en tête. Il ne vous arrivera rien. Dans votre intérêt, et dans le nôtre. Bien, je dois vous laisser, nous avons de nouveaux arrivants et je crois qu'ils souhaitent me rencontrer. Vous les verrez demain, comme convenu, pour la présentation du projet. Votre avis et vos expériences seront très utiles à leur propre préparation.

- Je vous remercie docteur.

- C'est moi. »

En quittant la pièce, je me demandais encore si ce type, ce « Franz », n'était qu'un produit de mon imagination, ou une défaillance dans leur système. J'avais terriblement envie de prendre de la cocaïne, moi qui ne marchait qu'au thé et à la salade. C'était un peu bizarre.


#5 – le cauchemar

Toutes les nuits, toutes les nuits je me réveille avec ce putain de rêve en blanc dans la tête, un truc qui me chope à la poitrine, et l'envie de vomir. Je penche la tête sur les côtés, je relève mes cheveux de la main droite, et je les cale derrière la nuque. Je reste là quelques minutes, en ne sachant pas si je rendrai mon dernier repas ou non... puis, à chaque fois, ça se calme, ça diminue, l'estomac se remet en place et je me remet de mes blessures imaginaires.

J'en avais déjà parlé à Jim plusieurs fois, mais il n'a jamais eu l'air de comprendre. Des fois, je me dis vraiment que son boulot le bouffe trop, qu'il s'épanche au travers de ces contacts humains qui ne sont qu'illusions, et qu'il oublie que je l'ai épousé parce nous pensions être les seuls qui pourraient jamais s'aimer vraiment jusqu'à la fin de leurs jours. Il m'arrive maintenant de me réveiller le matin, et de douter de ce fait là aussi. De toute manière, il m'arrive de douter de tellement de choses...


Elle se leva et referma les pans de sa robe de chambre sur une paire de seins bien équilibrés, un ventre presque plat, si l'on omettait un léger bourlet, et un vagin non épilé aux poils noirs rêches. Ses jambes étaient fines, mais ses cuisses plus rondes que la moyenne exigée auprès des mannequins standards, égéries de beauté de l'époque. Cela ne l'avait jamais empêchée de savoir se faire aimer des hommes, non pas pour son charisme, mais pour la portée qu'elle réussissait à lui donner en s'oubliant parfois dans les bras de tout un chacun. Elle n'était pas femme que Dieu veut, mais soulier que l'on porte à son pied ; et, gratuité obligeant, elle entraînait avec elle le flot de désir que donne la chose offerte. Ses yeux marrons - bien que la renvoyant vingt ans en arrière, puisqu'ils n'étaient plus qu'une centaine à posséder ce coloris – lui octroyaient, mêlés à sa puissance de séduction, les atouts d'une divinité qu'on aurait pu croire tombée d'un ciel ou d'un autre. Des femmes belles, comme il s'en rencontre pourtant des dizaines en une journée, dans les mégalopoles d'aujourd'hui. Mais des femmes belles qui s'écharpent au milieu de centaines d'autres, laides, inaptes à la vie sociale, ou tout simplement renfermées sur elle-même et craintives.

Lorsqu'elle ouvrit la porte de sa chambre, la lumière qui provenait de la fenêtre du bout du couloir la noya soudainement, et l'obligea à plisser les yeux. Elle se frotta le visage de la main gauche, marquant un temps, puis descendit l'escalier qui se trouvait à sa gauche. Il était à peu près midi.

Elle faisait depuis deux semaines un affreux cauchemar, au sein duquel se retrouvaient conjointement coordonnées des bribes de souvenirs et des pensées indécentes, melting-pot vulgaire et graveleux, tout aussi bien né de son propre subconscient, qu'implanté involontairement en lui par les connaissances qu'elle croisait tout au long de la journée. Elle retint un hoquet lorsqu'elle y repensa. Cela n'avait aucun sens : pourquoi courir après un cheval, pour finalement se faire sodomiser par une armée de dix hommes, dont le sexe se terminait en aiguille ? Elle repensa au psychanalyste dont Jim lui avait parlé quelques jours plus tôt, mais n'arriva pas à se rappeler son nom. Il avait été l'un des instigateurs de la science qui prétendait étudier les rêves, jusqu'à ce que cela se révèle trop personnel pour être étudié par quelqu'un d'autre que le rêveur lui-même. Mais lorsqu'elle y pensait... elle n'y voyait rien. Pourtant, cela la heurtait à chaque fois, comme si elle avait vraiment vécu la scène. Son anus lui faisait mal, et ses sphincters se contractaient brutalement. Elle se frotta à nouveau le visage, s'attarda sur les yeux, espérant se réveiller enfin totalement et démarrer sa journée. Son service commençait à 17h, elle aurait tout le temps pour profiter du soleil. Pourquoi pas sortir dans le parc et lire un livre. Le café brûlant dégoulina dans la tasse, dans un chuintement aigu, puis les deux sucres émirent un son plus grave en traversant le liquide. Elle saisit une cuillère, dans le deuxième tiroir, et, refusant de s'asseoir, continua de regarder le jardin de la propriété, toute endormie encore dans sa robe de chambre.

09 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #2

Chapitre II
Si ton estomac te crie « faim », c'est bon signe
 
Quand je redescends, je distingue la gueule de Franz'. Il me jauge du regard, les pupilles dilatées, sûrement par la dope. Le fond de mon pantalon colle, je comprends assez vite que je me suis chié dessus. Et, bizarrement, la première chose qui me casse les couilles, c'est que je m'étais toujours dit que je finirais jamais à la place du gars qui crève d'overdose, et jamais à la place du gars qui se chie dessus.

Quand je porte une main au cul, Franz' rigole doucement. Je relève la tête d'un coup. 

« Ca va, t'as rien. qu'il me balance.

- Quoi quoi j'ai rien, pourquoi tu me fais des airs de pute gars, je sais que j'ai rien. »

 
Je me relève, je regarde autour de moi : on est toujours dans la piaule. Rien n'a dû se passer. Enfin, non, c'est sûr : rien ne s'est passé... puisque je suis toujours là. Je relativise un peu, ouais, ça va, je suis clean : pas de caca au cucul. Mais je sais toujours pas comment Franz' a réussi à comprendre ça... ou alors, j'ai dit des trucs pendant mon trip.. ou alors... ou alors... peut-être qu'il se fout de moi. Ou alors il parlait d'autre chose. Qu'est-ce qu'il m'a dit déjà ? Putain... je me sens toujours tellement bien... ça fait combien de temps que j'ai pris la dose ? Dix heures ? Deux jours ?

Franz' se lève, fait le tour de la pièce, tape du pied dans un mur.

« Ils sont pas encore sortis. »


On a chopé le gars hier soir, fusil en main, de la poudre plein les narines. Il nous prenait pour des vendeurs de dope, depuis quelques mois, et était tellement habitué à ce que des blancs malingres viennent lui serrer la pince que, malgré nos airs un peu trop crispés, il a pas balancé un seul mot. Chef de cartel, mon cul. Au 22ème siècle, t'as autant besoin de couilles pour te serrer une black que pour arrêter un type de cette trempe. Franz' lui a collé son pompe sous le menton et lui a marmonné quelque chose du genre :

« (…) si tu bectes t'es crevé. Passe par derrière on se tire. 't'arrivera rien si tu causes pas. Viens. »

Je gardais la porte. Je commençais juste à entrevoir les quelques millions qui allaient nous taper sur les hanches d'ici quelques heures, quand on ouvrirait les mallettes noires promises par le gouvernement, que la poignée à commencer à tourner doucement. J'ai pas réfléchi, j'ai tiré. Au travers du trou dans la porte, j'ai entrevu la robe noire, puis, quand le pan de bois a vacillé, j'ai vu la blonde, les yeux bleus grands ouverts, tandis qu'elle croisait mon regard, tombait doucement sur le plancher ; comme au ralenti ; ses paumes ouvertes tendues vers le sol pour réceptionner sa chute, alors que, bordel, elle aurait jamais dû penser à ça en premier : elle venait de se faire exploser le flanc par un fusil à air comprimé.

Et puis, derrière, j'ai vu les deux gorilles, le premier, chauve, veste en cuir, qui, avant même que son regard ne transmette l'expression de sa haine, sortait son flingue et le pointait vers moi, et le deuxième, qui avait déjà tiré ; puis, à ma droite, la tempe de Franz' qui éclatait en une gerbe déliquescente d'os, de chair et de cervelle mêlés, et le Fueblo, comme on l'appelait alors, qui fermait les yeux en se prenant le tout dans la gueule.

J'ai pas eu besoin de réfléchir, je l'ai réceptionné, j'ai vrillé vers la droite, suis passé derrière la porte que Franz' venait d'ouvrir, et l'ai jeté du pied sur nos assaillants tout en lui collant un second pruneau dans la tête. Il était déjà mort quand j'ai tiré, je crois.


J'ai amené le type au poste deux heures après. Ma caisse était pleine d'impacts de balles. Voiture de location. Comment j'allais leur expliquer ça... j'en sais rien.

Franz' connaissait personne. Ca tombait bien, j'avais rien à déclarer à qui que ce soit.

Je ne sais pas pourquoi, ce matin, je l'ai vu dans ma cellule.

Je ne m'étais pas chié dessus. Puisque je n'étais pas réveillé à ce moment-là.


J'ai vraiment ouvert les yeux quelques heures plus tard.

La fille à ma droite a soupiré, s'est retournée de l'autre côté.


#3 – un parallèle vite tracé

La première chose que je me suis dite, après la mort de Franz', c'est que j'allais rester bien seul pour les jours à venir. Il avait été à mes côtés depuis pas mal d'années, et jamais seul, même si personne ne s'aventurait dans les eaux troubles de sa personnalité plus de quelques semaines. C'était un type bien, si on exclut le fait qu'il tuait pour vivre, qu'il se droguait, et qu'il cognait de temps en temps ses potes et les prostituées qui ne faisaient pas correctement leur travail.

Ce n'était pas un ami, puisque nous n'avions rien en commun et pas l'envie de partager, mais c'était une connaissance, comme une chaleur diffuse dans la nuit noire et sombre de l'existence individualiste humaine, régisseuse de nos sociétés et du règne animal. Il m'avait souvent raconté des histoires sans queue ni tête, au sujet de son passé, de ses motivations, ou de ses futures inspirations, et, si je l'écoutais souvent d'une oreille distraite, j'avais toujours gardé en mémoire les passages lancinants et violents, que je me plaisais parfois à évoquer le soir, en les comparant à mes propres bévues.

Quand j'ai repris le trafic de coke, la première chose que j'ai faite, ça a été de dessiner un « F »avec la poudre blanche, que j'ai sniffé en pensant à lui. Le genre de prière silencieuse qui, même si elle ne change pas le monde tangible, donne matière à créer d'autres axes de réflexion pour sortir du trou. Puis la coke est montée, et j'ai pensé à autre chose. Je me suis levé, j'ai sorti mon téléphone, et j'ai appelé Jacques. Il possédait encore ces vieux smartphones du début du siècle, du coup impossible de le joindre par voie virtuelle, ou par l'Hologramme de Section.

Jacques m'avait déjà suivi dans plusieurs opérations. On était plongés pour quelques jours dans un autre milieu, un autre monde, avec pour seul arme notre tact et notre dévouement à la cause. Plus tu souhaitais le bien, plus tu avais de chances de rester en vie. L'inverse amenait malheureusement souvent à la mort. Pas comme celle de Franz', puisque ce coup-là on avait merdé, mais plus comme ce qui était arrivé à Hiblerd, le fils de la voisine du troisième, qui s'était fait arracher les mains à la tronçonneuse avant d'être obligé de les bouffer. Je crois me souvenir que les mecs du gang l'avaient grillé parce qu'elles tremblaient un peu trop. Ses mains.

Jacques n'a d'abord pas compris pourquoi je le contactais si vite, puis, en m'entendant sniffer :

« T'as repris, alors. Passe me voir d'ici une heure, on organisera le nouveau cours. Va falloir qu'on change de quartier pour les activités intra muros, je crois que les scolaires finissent la récré plus tôt.

- Je croyais que les 5ème ne travaillaient pas le mercredi.

- Si, depuis deux semaines, ils ont repris en matinée, et en cours du soir. Je sais pas si tu aimes le français, mais leur prof est plutôt mignonne. »

Je raccrochais. J'étais surpris d'apprendre que les cartels s'étaient remis à nous écouter. Je savais que ma piaule était bourrée de micros, je ne m'étonnais pas d'être suivi par une ou deux voitures noires lors de mes déplacements, mais j'imaginais que tout ça fluctuait en fonction de mes activités illicites. Pas qu'on me pistait même si l'on n'avait rien à me reprocher. La situation devenait plus tendue. Plus les mois passaient, plus les prix montaient, plus la violence se développait, et plus, fatalement, tout le monde s'épiait pour avoir quelque chose à dire en cas d'accusations.

Si Jacques et moi passions, aux yeux des hispaniques et des italiens du quartier sud, pour des professeurs qui revendaient de la dope sous le manteau, je n'aurais jamais cru, quand j'ai signé les papiers d'adoption du clebs de Franz', qu'il se prétendait flic. Le comble. Etre un vrai flic qui se fait passer pour un flic, et qui se dit ripou ; et les gars tombaient dans le panneau. Tout le monde gobait le truc, sans même réfléchir. Ca leur semblait normal. A ce rythme-là, je me surprenais à envisager l'avenir sous un angle plus agréable : il ne serait même plus nécessaire d'avoir de couverture, puisque tout un chacun serait capable d'être tout et son contraire.

« Mais vous savez, c'était un homme bien. » me dit sa voisine.

Je souriais poliment et je fis demi-tour.

04 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #1

Les Frasques
de la
Nuit Dernière
4 octobre 2014
29 mai 2016

A l'amour du langage
et aux voyages temporels

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Chapitre I
Je ne me souviens pas de tout

Jacques a le nez en sang. Je lui dis de faire une pause, mais il ne m'écoute pas. Ma montre déroule 03:48 au compteur. On remballe tout le storyboard à propos du mal qu'elle nous a fait, et Fax jette le tout dans une poubelle de la rue des Moutons.
Lui, on l'appelait Fax pour sa capacité à toujours vous rappeler les dernières nouvelles en dates, détails en mémoire ; et elle, Mouton, parce qu'il s'y pressait tout le gratin des consommateurs des vingt dernières années.

Quand je me suis réveillé le lendemain, j'ai d'abord salué la douleur lancinante qui me vrillait le crâne, et me rappelait, avec une allégresse qui devrait probablement lui être propre – puisque je n'en profitais pas – que je passerais une journée de chien. Mon réveil chantonnait une vieille comptine du début des années 90, et, en plus de mon dépit en connexions neuronales, je compris vite que j'allais me trimbaler ce fatras de sons odieux dans la tête toute la journée.

« On a la came, rendez-vous sur les Halles dans une heure. »

Je raccrochais, me levais, trébuchais sur une voiture de gosse en bois, et passais dans la salle de bain.

L'eau a ça pour elle qu'elle vous réveille, si elle ne vous revigore pas.

Ca me fait toujours ça : je cale ma tête au-dessous, et je revois des images d'avant, des signes, des volutes non sensorielles qui passent et repassent en boucle dans ma tête quand je ferme les yeux. Il n'y a plus que le clapotis, plus que les mains, fermées, qui devraient prendre soin du corps mais qui se taisent, car lui seul comprend qu'il ne souhaite qu'une chose : le silence.

Je sors de la douche, la serviette, les vêtements, je sors tout court.

Me voilà dehors. Dans l'ascenseur, le voisin du 5ème me toise avec son air habituel, un pauvre marcel sans valeur sur les épaules, sa moustache de dix jours balayée de l'huile d'olive du petit-déjeuner qu'il a pris plus tôt. Je crois bien qu'il a un je-ne-sais-quoi d'hispanique, ce garçon.
Au rez-de-chaussée, je croise la vieille Sandrine, soixante-dix ans tous panés, elle encore dans son cocon, qui me jette un regard adouci dès qu'elle me reconnaît. J'en serais un autre, elle ne me verrait pas. La vieille Sandrine ne s'est jamais connue, et n'a jamais su qu'avoir peur de ses voisins ne révélait, en réalité, que sa propre incapacité à s'accepter elle-même.


Par deux fois, il frappe. Le premier coup heurte violemment la base du nez, et tandis que la chair se fend, un minuscule éclat de cartilage rebondit mollement contre la pommette et vient s'arrêter, pris dans son flot de sang et de morve, sur le carrelage blanc, piqueté ci et là des minuscules tâches d'hémoglobines. 

Il voudrait crier, sa bouche s'ouvre, et c'est à ce moment-là que la crosse du fusil percute l'émail des dents et les brise en un millier de morceaux, incandescents, presque comme la cire d'une bougie, qui sont aussitôt avalés par un liquide rouge, qui fuite bientôt de nombreux autres pores.

Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.

Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour. 


 
#1 – je ne me pose pas de questions

« Et la typo, t'y as pensé ?

- Ouais ouais, t'inquiète pas. J'ai tout en boîte, tout en bouche, c'est bon.

- Et tu sais ce que tu veux, vraiment ?

- Ecoute, on étudie pas la pub', on est pas de ces gars, on sait ce qu'on veut. Je pense que le meilleur moyen de couvrir ce type, c'est de lui proposer un virage tranquille. »

Franz' est totalement sous coke, il ne comprend pas un des mots que je lui aligne, mais son visage me laisse à comprendre que je peux envisager de l'amener un peu plus loin.

« La blonde est folle de lui. Si elle est prête à signer le contrat, on se retrouve avec un beur dans les pattes et le chef du cartel en prime. Ca vaut la peine. Je vais pas te mentir, soit on le fait, soit toi et tes potes, vous êtes dehors. »

La lumière s'abaisse, j'ouvre les yeux. J'ouvre les yeux...

 
Je marche au travers de la foule... où suis-je donc... et puis, qui sont ces gens qui me regardent... je me souviens du « crack » qu'a fait la dose quand il l'a brisée devant moi, et puis plus grand chose. Le plaisir, la stupidité, pour moi tout ça va de pair.

Gawns marche devant, le pas échauffé. Salut, Gawns, tu te souviens qui couvre ton cul ? Non, bien sûr, non, tu es trop soûl pour ça. On se l'est encore fait à la mode d'un des bars du sud. Ca lui plaît quand rien ne lui revient en mémoire. J'ai laissé Franz' y a deux heures, lui trop con, le nez presque dans son vomi, pour comprendre qu'il y a quelque chose après toute cette affaire ; et puis Gawns a répondu à mon appel, m'a dit que : oui, je suis en vie, ouais ouais. Carrefour 3/8, en ville. Carrément, quand tu veux mec. Ouais j'ai du tos'. K' je t'attends.

J'ai débarqué là-bas en limousine. En limousine mec ! Gawns m'a lorgné de ses deux grands yeux de blanc, et s'est dit que j'étais sûrement black pour avoir le luxe de me payer tout ça.

« Frangin, t'as baisé combien de sud-africaines pour te payer un joujou pareil ? T'accèdes enfin au TiérMönd ? »

C'est comme ça qu'ils l'appellent... depuis que les Noirs ont pris le contrôle de la Terre. Enfin... c'est une histoire compliquée. Peut-être vaut-il mieux que je vous la raconte une autre fois.

« Deux... juste deux. »

Et c'est vrai.

Les deux noires sortent de la limousine, la première presse ma tête contre ses seins, et dans un réflexe névralgique, je sors la langue pour tenter de lécher un téton au travers du tissu. Gawns et Franz' me dirait soumis, je me dis juste vainqueur : j'ai la caisse et les femmes, et des chiens pour nettoyer mes traces.

 
#2 – ce sont les questions qui me posent

Gawns relève la tête. Il lui en reste un peu sur le côté. Poudre blanche, coke coupée à des substances illicites et mauvaises pour la santé. A sa droite, derrière la baie vitrée, la mer brille au-delà d'une simple poignée de petits buildings taillés dans du béton et dans du bois. Gawns sourit, je le sais parce que je vois le blanc de ses dents dans mon champ de vision ; je ramène le regard vers la gauche : pas si blanches que ça finalement :

« Faudrait que t'arrêtes de fumer. »

Je pose le flingue sur la table en osier. Ma main gauche remonte, vient heurter le bas du nez, je renifle ; la droite passe rapidement sur la tablette argentée et sur les restes de coca, puis vient se poser sous mes narines : je renifle.

Gawns rigole, ça le fait marrer mes conneries. Il prend mon flingue, l'examine, le pointe vers la fenêtre, le repose sur la table :

« Et toi faudrait que tu fermes ta gueule. »

« Fils de pute. »

Je me lève d'un trait, je le chope à la gorge, je bascule par-dessus la table en osier, quelques grammes s'écrasent au sol.

« Salaud. »

Ses joues rougissent. Les mecs à la porte n'ont rien entendu. Gawns me regarde, lucide. Il sait que je suis juste en train de péter un câble. Pour un peu, je pourrais sentir sa main gauche qui se pose sur mon épaule et qui tapote gentiment.

« Euh.. »

Je tombe sur le côté. Il se masse le cou. Il me colle une droite. Une deuxième. Je me redresse, lui bloque le bras au niveau du coude, frappe moi aussi, au niveau de l'abdomen. Il rit encore. Je me mets à rire aussi. Ca me fait mal, mais je ris. Et puis je lève les yeux au ciel, et, marqués par les rayons du soleil, je vois virevolter, danser, quelques points de coke au milieu de la poussière environnante.