Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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14 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #3

#4 – la piaule
 
Au début, j'ai juste vu les murs blancs devenir gris. Mes pupilles accusaient le choc, et j'ai eu besoin de trois minutes pour me rendre compte que tout devenait noir quand je clignais des yeux. Je ne sentais plus mes mains, et j'avais des fourmis dans les jambes et les hanches. Mon dos me faisait atrocement souffrir, comme si un type s'était amusé à me pilonner la colonne pour le plaisir.

 
Quand j'ai repris le contrôle de mes doigts, je les ai agités devant mes yeux, comme des carambars, pour m'assurer que tout était bien réel. J'aurais presque pu me masturber en pensant qu'une femme me donnait du plaisir. C'était sans compter les médecins.

« Monsieur Grant, vous avez un état de santé stable. Nous estimons que l'opération est un succès total. Prenez un peu de repos, puis, quand vous serez prêt, venez nous rendre visite au troisième bureau pour un check-up plus détaillé. »

J'ai refermé les yeux, et, esquissant un vague sourire, mélange de tristesse et de joie à la fois, j'ai repensé à Franz'.


Quand j'ai à nouveau ouvert les yeux, il faisait nuit. La fenêtre de ma chambre avait été laissée ouverte, et la douce brise du mois d'août agitait les stores qui s'entrechoquaient dans un murmure presque inaudible. L'arbre situé devant la fenêtre voyait ses feuilles danser sous le vent, et parfois quelques oiseaux voltigeaient d'une branche à l'autre, en pépiant discrètement. C'était le type de sons et d'ambiance que l'on ne ressentait pas habituellement, puisqu'elles font partie du décor de la vie, mais, cette fois-ci, je les ai vues. Vécues. Débarrassé de toute contrainte, de tout souci, de tout besoin de penser, j'avais accès à un nouveau monde : celui des petites choses. Je me suis assis sur mon lit, et j'ai baissé les yeux sur la chemise de nuit qui m'avait été donnée. Un drap blanc tacheté de points noir, qui descendait jusqu'aux fesses, mais pas plus bas. Mon sexe était recroquevillé sur lui-même, figé dans l'attente d'un désir qui n'avait pas été satisfait depuis de nombreux jours. Mes jambes avaient été rasées, et mes ongles de pieds et de mains coupés très court, presque mécaniquement, suivant l'arc de cercle de la peau. Mes cheveux était eux aussi très courts. Du dos de la main gauche, un tuyau me reliait au Stabilisateur de données, qui finissait de traiter les informations contenues dans mes globules rouges. D'ici demain, le Studio, comme on l'appelait, serait au courant de tout ce qui concernait mon dernier voyage.


J'avais faim. Le temps avait passé trop vite, et je ne savais plus si l'on était en mai ou en avril. Trois jours sans dormir, le crâne saccagé par des douleurs qui me vrillent les neurones, et voilà que j'étais prêt à tout céder. Les murs capitonnés de la cellule renvoyaient mon reflet, comme une vitre sans tain. Derrière, ces salauds m'observaient, attendaient le moindre mouvement qui m'aurait trahi. J'en étais sûr. Je le savais. Il n'y avait plus d'échappatoire ; tout avait glissé doucement, le monde avait changé, et moi j'étais prisonnier des souvenirs de l'ancien. Lucie m'avait quitté, Gawns était mort, et voilà que je n'aurais plus d'autre alternative à mon tour. 
 
J'aurais voulu crier, mais je savais très bien qu'ils pourraient s'en servir contre moi. Je n'ai rien dit. J'ai attendu. Je me suis assis dans un coin, et j'ai fermé les yeux. Je sentais le sang pulser dans mes veines, projetant au quatre coin de mon être ce concentré de cocaïne qui devait me rendre immortel. Leurs premiers tests avaient été concluants, mais le cobaye devait maintenant obéir, être soumis contre sa volonté. Je suppose, et j'ai continué à supposer depuis, que dès lors que la dope serait acceptée sans rejet par le volontaire involontaire, cela signifierait que la mise sur le marché pourrait débuter sans risque pour la ménagère. On fabriquerait de petites pilules, bien moins fortes, qui permettraient à tous les bourgeois de s'envoyer en l'air matins et soirs, au travers des rues blindées de bar et de clubs de leurs capitales régionales. Cet annihilateur de fatigue trouverait une place de choix sur les marchés européens. Et pour que tout ça continue, il fallait que des types comme moi soient conviés au suicide social, jusqu'à la fin de leur vie, à subir les expériences de tarés.

Franz' apparut une nouvelle fois contre la vitre. Comme toujours, j'entendais sa voix dans ma tête. Il avait le crâne à moitié brisé, et parfois un bout de cervelle tombait sur le sol illusoire de mon hallucination de cellule. Quand il souriait, je voyais parfois l'une de ses dents, brisée sous la force du choc, qui tanguait entre les autres, comme si elle voulait s'échapper ou danser la gigue.

Je m'en foutais un peu, maintenant, c'est vrai : ça ne me faisait plus peur. Parfois, il se mettait à hurler en pleine nuit, déformait son visage pour devenir l'incarnation d'une terreur sans nom, et puis il s'arrêtait d'un coup, et souriait doucement. Son buste se soulevait sous la force des muscles du thorax, et il rigolait. Après ça, il me frappait, puis, constatant qu'il n'était qu'un fantôme, finissait par s'asseoir dans un coin en bougonnant.


« Monsieur Grant, nous avons d'excellentes nouvelles. Grâce à votre implication dans le projet du Studio, nous allons pouvoir envoyer d'autres amis à vous dans d'autres mondes. Les recherches avancent, mais je ne rentrerai pas dans les détails : je suppose que vous ne comprendriez pas tout.

- Docteur Stevenson, vous me voyez obligé de vous poser une question. »

Il m'avait reçu dans son bureau, une pièce de dix mètres carrés, décorée de tous ses diplômes, et parée de meubles et d'armoires en bois de chêne. Le mec se la pétait grave.

« Je vous écoute. »

La brise dansait encore derrière sa fenêtre, et je pouvais voir, sur la droite, le même arbre que depuis ma chambre. La mienne, de fenêtre, était encore ouverte. Les stores continuaient à se balancer, s'envolant parfois à l'extérieur à l'horizontale.

« Les voyages temporels que nous avo...

- Je vous arrête tout de suite : on ne peut parler de voyages temporels, comme vous dites. Figurez vous le monde comme un espace replié sur lui-même, et imaginez les intrications qui le relient à d'autres. Là où nous vous envoyons, c'est au cœur de ces « tuyaux », si vous voulez. Il n'y a pas de notion de temps. Uniquement d'espace.

- Oui oui, disons, peu importe, si vous voulez mon avis, monsieur Stevenson. »

Il me regarda avec des grands yeux, sembla prêt à bondir sur sa chaise, puis, se rappelant qui j'étais, se ravisa subitement.

« La question est : ces endroits où vous m'envoyez, si j'y suis transporté physiquement, comment être sûr que mon corps ne garde pas de séquelles ? »

Il me jaugea cette fois-ci du coin de l'oeil, comme pour déceler un non-dit, puis répondit, presque du tac au tac :

« Il ne peut rien vous arriver. La reprogrammation de votre système nerveux et la copie de votre corps n'influent pas sur l'original. Nous créons une copie de vous-même, que nous transférons via le scanner dans ces autres endroits, puis, à votre retour, nous fusionnons votre corps et cette copie. Vous savez très bien que c'est ce qui explique l'utilisation du Stabilisateur. Une fois que les données sont extraites de vos globules rouges, nous vérifions que tout est en place, que vous êtes, disons... nettoyé. Vous ne pouvez avoir ni souvenirs physiques ou mémoriels, ni dommages. C'est totalement sans risque. Et, pour que cela soit le cas, il nous fallait un rhésus AB+.

- Je m'en souviens, docteur. C'est que, parfois, vous savez, moi j'ai l'impression d'avoir des bribes d'histoires, je vois des scènes qui ne me reviennent pas. Comme un rêve.

- Et ce ne sont que cela : des rêves. Ne laissez pas votre scepticisme vous faire douter de la science, monsieur Grant. Nous avons tout en main et tout en tête. Il ne vous arrivera rien. Dans votre intérêt, et dans le nôtre. Bien, je dois vous laisser, nous avons de nouveaux arrivants et je crois qu'ils souhaitent me rencontrer. Vous les verrez demain, comme convenu, pour la présentation du projet. Votre avis et vos expériences seront très utiles à leur propre préparation.

- Je vous remercie docteur.

- C'est moi. »

En quittant la pièce, je me demandais encore si ce type, ce « Franz », n'était qu'un produit de mon imagination, ou une défaillance dans leur système. J'avais terriblement envie de prendre de la cocaïne, moi qui ne marchait qu'au thé et à la salade. C'était un peu bizarre.


#5 – le cauchemar

Toutes les nuits, toutes les nuits je me réveille avec ce putain de rêve en blanc dans la tête, un truc qui me chope à la poitrine, et l'envie de vomir. Je penche la tête sur les côtés, je relève mes cheveux de la main droite, et je les cale derrière la nuque. Je reste là quelques minutes, en ne sachant pas si je rendrai mon dernier repas ou non... puis, à chaque fois, ça se calme, ça diminue, l'estomac se remet en place et je me remet de mes blessures imaginaires.

J'en avais déjà parlé à Jim plusieurs fois, mais il n'a jamais eu l'air de comprendre. Des fois, je me dis vraiment que son boulot le bouffe trop, qu'il s'épanche au travers de ces contacts humains qui ne sont qu'illusions, et qu'il oublie que je l'ai épousé parce nous pensions être les seuls qui pourraient jamais s'aimer vraiment jusqu'à la fin de leurs jours. Il m'arrive maintenant de me réveiller le matin, et de douter de ce fait là aussi. De toute manière, il m'arrive de douter de tellement de choses...


Elle se leva et referma les pans de sa robe de chambre sur une paire de seins bien équilibrés, un ventre presque plat, si l'on omettait un léger bourlet, et un vagin non épilé aux poils noirs rêches. Ses jambes étaient fines, mais ses cuisses plus rondes que la moyenne exigée auprès des mannequins standards, égéries de beauté de l'époque. Cela ne l'avait jamais empêchée de savoir se faire aimer des hommes, non pas pour son charisme, mais pour la portée qu'elle réussissait à lui donner en s'oubliant parfois dans les bras de tout un chacun. Elle n'était pas femme que Dieu veut, mais soulier que l'on porte à son pied ; et, gratuité obligeant, elle entraînait avec elle le flot de désir que donne la chose offerte. Ses yeux marrons - bien que la renvoyant vingt ans en arrière, puisqu'ils n'étaient plus qu'une centaine à posséder ce coloris – lui octroyaient, mêlés à sa puissance de séduction, les atouts d'une divinité qu'on aurait pu croire tombée d'un ciel ou d'un autre. Des femmes belles, comme il s'en rencontre pourtant des dizaines en une journée, dans les mégalopoles d'aujourd'hui. Mais des femmes belles qui s'écharpent au milieu de centaines d'autres, laides, inaptes à la vie sociale, ou tout simplement renfermées sur elle-même et craintives.

Lorsqu'elle ouvrit la porte de sa chambre, la lumière qui provenait de la fenêtre du bout du couloir la noya soudainement, et l'obligea à plisser les yeux. Elle se frotta le visage de la main gauche, marquant un temps, puis descendit l'escalier qui se trouvait à sa gauche. Il était à peu près midi.

Elle faisait depuis deux semaines un affreux cauchemar, au sein duquel se retrouvaient conjointement coordonnées des bribes de souvenirs et des pensées indécentes, melting-pot vulgaire et graveleux, tout aussi bien né de son propre subconscient, qu'implanté involontairement en lui par les connaissances qu'elle croisait tout au long de la journée. Elle retint un hoquet lorsqu'elle y repensa. Cela n'avait aucun sens : pourquoi courir après un cheval, pour finalement se faire sodomiser par une armée de dix hommes, dont le sexe se terminait en aiguille ? Elle repensa au psychanalyste dont Jim lui avait parlé quelques jours plus tôt, mais n'arriva pas à se rappeler son nom. Il avait été l'un des instigateurs de la science qui prétendait étudier les rêves, jusqu'à ce que cela se révèle trop personnel pour être étudié par quelqu'un d'autre que le rêveur lui-même. Mais lorsqu'elle y pensait... elle n'y voyait rien. Pourtant, cela la heurtait à chaque fois, comme si elle avait vraiment vécu la scène. Son anus lui faisait mal, et ses sphincters se contractaient brutalement. Elle se frotta à nouveau le visage, s'attarda sur les yeux, espérant se réveiller enfin totalement et démarrer sa journée. Son service commençait à 17h, elle aurait tout le temps pour profiter du soleil. Pourquoi pas sortir dans le parc et lire un livre. Le café brûlant dégoulina dans la tasse, dans un chuintement aigu, puis les deux sucres émirent un son plus grave en traversant le liquide. Elle saisit une cuillère, dans le deuxième tiroir, et, refusant de s'asseoir, continua de regarder le jardin de la propriété, toute endormie encore dans sa robe de chambre.

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