#4 –
la piaule
Au début, j'ai juste vu les murs blancs devenir gris. Mes
pupilles accusaient le choc, et j'ai eu besoin de trois minutes pour me
rendre compte que
tout devenait noir quand je clignais des yeux. Je ne sentais
plus mes mains, et j'avais des fourmis dans les jambes et les hanches.
Mon dos me faisait
atrocement souffrir, comme si un type s'était amusé à me
pilonner la colonne pour le plaisir.
Quand j'ai repris le contrôle de mes doigts, je les ai agités devant
mes yeux, comme des carambars, pour m'assurer que tout était bien réel.
J'aurais
presque pu me masturber en pensant qu'une femme me donnait du
plaisir. C'était sans compter les médecins.
« Monsieur Grant, vous avez un état de santé stable. Nous estimons
que l'opération est un succès total. Prenez un peu de repos, puis, quand
vous serez
prêt, venez nous rendre visite au troisième bureau pour un check-up
plus détaillé. »
J'ai refermé les yeux, et, esquissant un vague sourire, mélange de tristesse et de joie à la fois, j'ai repensé à Franz'.
Quand j'ai à nouveau ouvert les yeux, il faisait nuit. La fenêtre de
ma chambre avait été laissée ouverte, et la douce brise du mois d'août
agitait les
stores qui s'entrechoquaient dans un murmure presque inaudible.
L'arbre situé devant la fenêtre voyait ses feuilles danser sous le vent,
et parfois
quelques oiseaux voltigeaient d'une branche à l'autre, en pépiant
discrètement. C'était le type de sons et d'ambiance que l'on ne
ressentait pas
habituellement, puisqu'elles font partie du décor de la vie, mais,
cette fois-ci, je les ai vues. Vécues. Débarrassé de toute contrainte,
de tout souci, de
tout besoin de penser, j'avais accès à un nouveau monde : celui des
petites choses. Je me suis assis sur mon lit, et j'ai baissé les yeux
sur la chemise de
nuit qui m'avait été donnée. Un drap blanc tacheté de points noir,
qui descendait jusqu'aux fesses, mais pas plus bas. Mon sexe était
recroquevillé sur
lui-même, figé dans l'attente d'un désir qui n'avait pas été
satisfait depuis de nombreux jours. Mes jambes avaient été rasées, et
mes ongles de pieds et
de mains coupés très court, presque mécaniquement, suivant l'arc de
cercle de la peau. Mes cheveux était eux aussi très courts. Du dos de la
main gauche,
un tuyau me reliait au Stabilisateur de données, qui finissait de
traiter les informations contenues dans mes globules rouges. D'ici
demain, le Studio,
comme on l'appelait, serait au courant de tout ce qui concernait mon
dernier voyage.
J'avais faim. Le temps avait passé trop vite, et je ne savais
plus si l'on était en mai ou en avril. Trois jours sans dormir, le crâne
saccagé par des
douleurs qui me vrillent les neurones, et voilà que j'étais prêt
à tout céder. Les murs capitonnés de la cellule renvoyaient mon reflet,
comme une
vitre sans tain. Derrière, ces salauds m'observaient,
attendaient le moindre mouvement qui m'aurait trahi. J'en étais sûr. Je
le savais. Il n'y avait
plus d'échappatoire ; tout avait glissé doucement, le monde
avait changé, et moi j'étais prisonnier des souvenirs de l'ancien. Lucie
m'avait quitté,
Gawns était mort, et voilà que je n'aurais plus d'autre
alternative à mon tour.
J'aurais voulu crier, mais je savais très bien qu'ils pourraient
s'en servir contre moi. Je n'ai rien dit. J'ai attendu. Je me suis
assis dans un coin,
et j'ai fermé les yeux. Je sentais le sang pulser dans mes
veines, projetant au quatre coin de mon être ce concentré de cocaïne qui
devait me rendre
immortel. Leurs premiers tests avaient été concluants, mais le
cobaye devait maintenant obéir, être soumis contre sa volonté. Je
suppose, et j'ai
continué à supposer depuis, que dès lors que la dope serait
acceptée sans rejet par le volontaire involontaire, cela signifierait
que la mise sur le
marché pourrait débuter sans risque pour la ménagère. On
fabriquerait de petites pilules, bien moins fortes, qui permettraient à
tous les bourgeois de
s'envoyer en l'air matins et soirs, au travers des rues blindées
de bar et de clubs de leurs capitales régionales. Cet annihilateur de
fatigue
trouverait une place de choix sur les marchés européens. Et pour
que tout ça continue, il fallait que des types comme moi soient conviés
au suicide
social, jusqu'à la fin de leur vie, à subir les expériences de
tarés.
Franz' apparut une nouvelle fois contre la vitre. Comme toujours, j'entendais sa voix dans ma tête. Il avait le crâne à moitié brisé, et parfois un bout de cervelle tombait sur le sol illusoire de mon hallucination de cellule. Quand il souriait, je voyais parfois l'une de ses dents, brisée sous la force du choc, qui tanguait entre les autres, comme si elle voulait s'échapper ou danser la gigue.
Je m'en foutais un peu, maintenant, c'est vrai : ça ne me faisait plus peur. Parfois, il se mettait à hurler en pleine nuit, déformait son visage pour devenir l'incarnation d'une terreur sans nom, et puis il s'arrêtait d'un coup, et souriait doucement. Son buste se soulevait sous la force des muscles du thorax, et il rigolait. Après ça, il me frappait, puis, constatant qu'il n'était qu'un fantôme, finissait par s'asseoir dans un coin en bougonnant.
« Monsieur Grant, nous avons d'excellentes nouvelles. Grâce à votre
implication dans le projet du Studio, nous allons pouvoir envoyer
d'autres amis à vous
dans d'autres mondes. Les recherches avancent, mais je ne rentrerai
pas dans les détails : je suppose que vous ne comprendriez pas tout.
- Docteur Stevenson, vous me voyez obligé de vous poser une question. »
Il m'avait reçu dans son bureau, une pièce de dix mètres carrés, décorée de tous ses diplômes, et parée de meubles et d'armoires en bois de chêne. Le mec se la pétait grave.
« Je vous écoute. »
La brise dansait encore derrière sa fenêtre, et je pouvais voir, sur
la droite, le même arbre que depuis ma chambre. La mienne, de fenêtre,
était encore
ouverte. Les stores continuaient à se balancer, s'envolant parfois à
l'extérieur à l'horizontale.
« Les voyages temporels que nous avo...
- Je vous arrête tout de suite : on ne peut parler de voyages
temporels, comme vous dites. Figurez vous le monde comme un espace
replié sur lui-même, et
imaginez les intrications qui le relient à d'autres. Là où nous vous
envoyons, c'est au cœur de ces « tuyaux », si vous voulez. Il n'y a pas
de notion de
temps. Uniquement d'espace.
- Oui oui, disons, peu importe, si vous voulez mon avis, monsieur Stevenson. »
Il me regarda avec des grands yeux, sembla prêt à bondir sur sa
chaise, puis, se rappelant qui j'étais, se ravisa subitement.
« La question est : ces endroits où vous m'envoyez, si j'y suis
transporté physiquement, comment être sûr que mon corps ne garde pas de
séquelles ? »
Il me jaugea cette fois-ci du coin de l'oeil, comme pour déceler un non-dit, puis répondit, presque du tac au tac :
« Il ne peut rien vous arriver. La reprogrammation de votre système
nerveux et la copie de votre corps n'influent pas sur l'original. Nous
créons une copie
de vous-même, que nous transférons via le scanner dans ces autres
endroits, puis, à votre retour, nous fusionnons votre corps et cette
copie. Vous savez
très bien que c'est ce qui explique l'utilisation du Stabilisateur.
Une fois que les données sont extraites de vos globules rouges, nous
vérifions que tout
est en place, que vous êtes, disons... nettoyé. Vous ne pouvez avoir ni souvenirs physiques ou mémoriels, ni dommages. C'est totalement sans
risque. Et, pour que cela soit le cas, il nous fallait un rhésus AB+.
- Je m'en souviens, docteur. C'est que, parfois, vous savez, moi
j'ai l'impression d'avoir des bribes d'histoires, je vois des scènes qui
ne me reviennent
pas. Comme un rêve.
- Et ce ne sont que cela : des rêves. Ne laissez pas votre
scepticisme vous faire douter de la science, monsieur Grant. Nous avons
tout en main et tout en
tête. Il ne vous arrivera rien. Dans votre intérêt, et dans le
nôtre. Bien, je dois vous laisser, nous avons de nouveaux arrivants et
je crois qu'ils
souhaitent me rencontrer. Vous les verrez demain, comme convenu,
pour la présentation du projet. Votre avis et vos expériences seront
très utiles à leur
propre préparation.
- Je vous remercie docteur.
- C'est moi. »
En quittant la pièce, je me demandais encore si ce type, ce « Franz
», n'était qu'un produit de mon imagination, ou une défaillance dans
leur système.
J'avais terriblement envie de prendre de la cocaïne, moi qui ne
marchait qu'au thé et à la salade. C'était un peu bizarre.
#5 –
le cauchemar
Toutes les nuits, toutes les nuits je me réveille avec ce putain de rêve en blanc dans la tête, un truc qui me chope à la poitrine, et l'envie de vomir. Je penche la tête sur les côtés, je relève mes cheveux de la main droite, et je les cale derrière la nuque. Je reste là quelques minutes, en ne sachant pas si je rendrai mon dernier repas ou non... puis, à chaque fois, ça se calme, ça diminue, l'estomac se remet en place et je me remet de mes blessures imaginaires.
J'en avais déjà parlé à Jim plusieurs fois, mais il n'a jamais eu l'air de comprendre. Des fois, je me dis vraiment que son boulot le bouffe trop, qu'il s'épanche au travers de ces contacts humains qui ne sont qu'illusions, et qu'il oublie que je l'ai épousé parce nous pensions être les seuls qui pourraient jamais s'aimer vraiment jusqu'à la fin de leurs jours. Il m'arrive maintenant de me réveiller le matin, et de douter de ce fait là aussi. De toute manière, il m'arrive de douter de tellement de choses...
Elle se leva et referma les pans de sa robe de chambre sur une paire
de seins bien équilibrés, un ventre presque plat, si l'on omettait un
léger bourlet,
et un vagin non épilé aux poils noirs rêches. Ses jambes étaient
fines, mais ses cuisses plus rondes que la moyenne exigée auprès des
mannequins standards,
égéries de beauté de l'époque. Cela ne l'avait jamais empêchée de
savoir se faire aimer des hommes, non pas pour son charisme, mais pour
la portée qu'elle
réussissait à lui donner en s'oubliant parfois dans les bras de tout
un chacun. Elle n'était pas femme que Dieu veut, mais soulier que l'on
porte à son
pied ; et, gratuité obligeant, elle entraînait avec elle le flot de
désir que donne la chose offerte. Ses yeux marrons - bien que la
renvoyant vingt ans en
arrière, puisqu'ils n'étaient plus qu'une centaine à posséder ce
coloris – lui octroyaient, mêlés à sa puissance de séduction, les atouts
d'une divinité
qu'on aurait pu croire tombée d'un ciel ou d'un autre. Des femmes
belles, comme il s'en rencontre pourtant des dizaines en une journée,
dans les
mégalopoles d'aujourd'hui. Mais des femmes belles qui s'écharpent au
milieu de centaines d'autres, laides, inaptes à la vie sociale, ou tout
simplement
renfermées sur elle-même et craintives.
Lorsqu'elle ouvrit la porte de sa chambre, la lumière qui provenait
de la fenêtre du bout du couloir la noya soudainement, et l'obligea à
plisser les yeux.
Elle se frotta le visage de la main gauche, marquant un temps, puis
descendit l'escalier qui se trouvait à sa gauche. Il était à peu près
midi.
Elle faisait depuis deux semaines un affreux cauchemar, au sein
duquel se retrouvaient conjointement coordonnées des bribes de souvenirs
et des pensées
indécentes, melting-pot vulgaire et graveleux, tout aussi bien né de
son propre subconscient, qu'implanté involontairement en lui par les
connaissances
qu'elle croisait tout au long de la journée. Elle retint un hoquet
lorsqu'elle y repensa. Cela n'avait aucun sens : pourquoi courir après
un cheval, pour
finalement se faire sodomiser par une armée de dix hommes, dont le
sexe se terminait en aiguille ? Elle repensa au psychanalyste dont Jim
lui avait parlé
quelques jours plus tôt, mais n'arriva pas à se rappeler son nom. Il
avait été l'un des instigateurs de la science qui prétendait étudier
les rêves,
jusqu'à ce que cela se révèle trop personnel pour être étudié par
quelqu'un d'autre que le rêveur lui-même. Mais lorsqu'elle y pensait...
elle n'y voyait
rien. Pourtant, cela la heurtait à chaque fois, comme si elle avait
vraiment vécu la scène. Son anus lui faisait mal, et ses sphincters se
contractaient
brutalement. Elle se frotta à nouveau le visage, s'attarda sur les
yeux, espérant se réveiller enfin totalement et démarrer sa journée. Son
service
commençait à 17h, elle aurait tout le temps pour profiter du soleil.
Pourquoi pas sortir dans le parc et lire un livre. Le café brûlant
dégoulina dans la
tasse, dans un chuintement aigu, puis les deux sucres émirent un son
plus grave en traversant le liquide. Elle saisit une cuillère, dans le
deuxième
tiroir, et, refusant de s'asseoir, continua de regarder le jardin de
la propriété, toute endormie encore dans sa robe de chambre.
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