Chapitre III
Les songes des rêves de la nuit
Johnson dit que la brise risque à terme de faire chavirer la barque.
Je lui réponds qu'une simple brise ne vaut pas grand chose, et que nous
souquerons
jusqu'à bon port. Il me dit qu'il n'y croit plus, et que nous
manquerons bientôt de poisson, dès que les lignes auront cédées à cause
de l'usure. Je lui
cale une manchette, il s'effondre sur le sol de bois instable, et je
peux continuer à progresser tranquillement. Quelques secondes plus
tard, la mer se
dérobe sous nos pieds, et nous nous retrouvons dans l'espace,
flottants, affublés de tenues de survie d'un siècle passé. Lui, toujours
inconscient, tourne
sur lui-même, en est stupide, et m'oblige à sourire bien que je
mesure toute la gravité de notre situation. Près d'une étoile qui
ressemble au soleil, à
des milliers de kilomètres sur ma gauche, je distingue la silhouette
de Franz', qui jongle avec des boules qui ne retombent pas dans ses
mains, faute de
gravité. Il sourit idiotement et tourne la tête. Je suis son regard,
et ai à peine le temps d'apercevoir l'astéroïde qui fonce sur nous et
percute Johnson
de plein fouet, l'émiettant en une centaine de corps sanguinolants.
L'instant d'après, je suis sur une plage, brûlé par le soleil
californien. Une blonde à
la poitrine démesurée se penche sur moi :
« Want some, honey ? »
Je saisis le plateau qu'elle me tend, et picore deux ou trois bouts
de fromage, puis le plateau et la blonde disparaissent, et je me
retrouve dans ma
chambre d'hôpital. Johnson a posé sa main sur mon bras et me sourit.
« Ca va vieux ? »
Je me passe la main droite dans les cheveux, je m'assieds sur mon lit, et j'écarquille les yeux.
« … ouais. Disons ça comme ça. Ca pique un peu à force.
- T'inquiète pas, les médecins ont dit que c'était normal. D'après eux tu as dû me voir aussi.
- Ouais. »
Ca fait maintenant trois semaines que Johnson a commencé ses
premières Envolées, et, fait troublant, je l'ai très vite retrouvé tout
près de Franz'. J'ai
reconnu ses traits dans ceux de Fax. On a fait deux ou trois coups
ensemble, et, à chaque fois, on se réveillait en se souvenant de
l'autre. Ils ont fini
par nous soumettre à d'autres tests, à d'autres médications.
Maintenant, je vois souvent Johnson après mes voyages. Lui, un peu
moins, mais les médecins
disent que c'est parce qu'il est nouveau. Son corps et sa
globulation n'ont pas encore eu le temps de consacrer une part
d'eux-mêmes au transit
d'informations post-erratiques.
Les « Errances », les « Envolées », comme les appelle maintenant ce
salaud de Stevenson, c'est le nom des voyages. Il aime bien le terme, je
crois qu'il
l'a employé dans un ou deux papiers, et les fils de pute avec qui il
bosse ont dû se fendre de l'expression. Voilà qui sera inscrit dans les
annales du
savoir pour les siècles à venir. Un simple mot choisi par un simple
con, pour désigner un terme qui les dépasse. Aucun d'eux ne veut
voyager, mais tous
semblent sûr de saisir réellement ce qui se passe, d'après ce que leur
dictent leurs écrans, leurs Stabilisateurs, et toute la gamme numéro-électronicogicielle des outils qu'ils emploient. Il y a ces gros caissons, ces scanners, ces boîtes métalliques toujours à côté de nos lits, quand
nous nous réveillons. Et puis ce leitmotiv :
« Si vous êtes AB+, ce n'est pas pour rien... vous voyez des choses que les autres ne peuvent pas concevoir. »
Plus le temps passe, plus je commence à comprendre que je suis
foutrement bloqué dans un putain de cauchemar. Et le pire, ce que,
lorsque je me réveille,
c'est au sein du cauchemar. La réalité s'étiole. Voilà maintenant
qu'ils me disent qu'il est tout à fait normal que j'aie des souvenirs de
mes voyages. Et
qu'en plus cela pourra influer sur mon psychisme. Je me suis mis à
boire un verre de rouge, au repas du soir, de temps en temps. Il me
semble que c'est
Stevenson qui a demandé aux internes de mettre la bouteille à ma
disposition pour voir comment je réagissais.
J'ai rencontré Jacques il y a déjà quelques années, à l'époque où il
n'était qu'un maquereau discret. Il faisait du commerce de blanches en
petite
quantité, et tentait de s'adjoindre la compagnie de blacks des
quartiers pauvres, mais ça marchait pas trop. Les arabes étaient entre
les deux : ni
surévaluées, ni bradées, ce qui fait qu'elles passaient un peu
inaperçues ; mais Jacques n'aimait pas trop ce qui sortait des blanches et noires,
indiennes, asiatiques, arabes... il préférait les choses simplement.
Je le sais parce qu'il me l'a dit des centaines de fois, mais aussi
parce que son
comportement ne révélait rien du contraire. Je crois aussi que c'est
pour ça qu'il était le type parfaitement désigné pour ce types
d'opérations légal / illégal, gentils / méchants, policiers / voleurs.
Il m'a fallu le voir quelques fois, me renseigner sur sa famille,
pour découvrir qu'ils avait déjà eu des heurts avec les mafias locales,
et qu'il
souhaitait juste monter son propre business, en dehors de tout. Les
filles, ça restait encore possible, puisque ça ne rapportait pas trop,
et ça donnait
une relative bonne image de la boîte. J'ai insisté plusieurs mois,
puis il a fini par accepter de jouer le double jeu. Il m'a présenté Fax
quelques jours
plus tard. Un mec bien le Fax.
Il était né dans un des quartiers nord d'une ville de l'est, entre
les favelas et les résidences de luxe – le seul coin où cette
cohabitation est possible,
puisque les mafieux habitent dans l'un et leurs chiens dans les
autres – et avait très vite compris comment fonctionnait le système: il
n'aurait aucune
chance d'évoluer s'il ne risquait pas sa peau. Et comme tout ça ne
lui disait rien, il s'était barré, sans dire au revoir à sa vieille mère
ou à son frère
toxico, pour aller se bourlinguer la caillasse sur les chemins de
campagne du Pays. Il avait bossé à la légale, fait des petits trafics,
dormi sous des
ponts et roulé des patins à des irlandaises dix ans plus âgées qui
faisaient le tapin sur les routes de nationales, il avait nettoyé les
chiottes et récuré
des casseroles, gagné dix euros ou parfois mille dollars, s'était
fait coffrer deux fois mais, sans papier, libéré presque aussitôt,
assigné devant des
juges pour mineurs, des juges pour majeurs, des juges pour
auriculaires, puis était remonté dans sa bourgade native, le sourire aux
lèvres, la fleur au
fusil, en se disant qu'il pourrait, là, commencer à envisager de
grimper dans la hiérarchie sans prendre trop de risques. Mais durant les
quinze ans
qu'avait duré son absence, tout avait changé. Les couteaux avaient
laissé place aux flingues, les bouseux étaient devenus des créatures
déviantes
sodomites, on ne gagnait plus que dix euros pour un meurtre, et ceux
qui étaient hier au sommet étaient six pieds sous terre. La Ville était
devenu un
terrain de chanvre, où l'on marchait dans la merde ou dans la boue
sans trop les distinguer, et où le cannabis était fumé si régulièrement
et à si forte
dose que même la maladie mentale était considérée comme une forme
saine de conscience.
Fax retrouva son frère sous un pont, grâce aux indications de sa
mère qui, devenue pute de bas étage, lui avait juste laissé le temps de
la contempler se
faire un fix. Je crois me souvenir que c'est de là qu'est venu son
surnom, quand il est vraiment parti en couille à la vue du merdier, et
que « Fix » est
un peu à la fois devenu « Fax ». Par la suite, on l'a assimilé à son
réseau d'informateurs irréprochables, lui le type qui vous disait quoi dire quoi faire à la manière d'un fax, mais
« Fax », avec le recul, venait bien de « fix ». Personne n'a jamais
connu
son vrai prénom. Je sais même pas si lui s'en souvenait encore,
puisque lorsqu'il baisait sa nana, tout ce qu'elle arrivait à crier sous
le feu de
l'orgasme c'était : « Fax ».
Toujours est-il qu'à son retour, il a passé quinze jours en ville,
et a descendu à la main la moitié des gangs de la moitié des cartels,
juste pour
extérioriser ce besoin de justice qui couvait en lui, ce besoin de
savoir qu'il n'était pas parti pour rien, et qu'il avait tout de même
progressé au fil
des ans. Puis il a tué sa mère, et est venu vivre dans la capitale,
encore un peu plus saine, encore un peu plus réglementée, même si la
situation
périclite d'année en année.
#6 –
une armée de fidèles
Lorsque je descends la dune, de biais pour ne pas me casser la
gueule, j'ai le temps d'embrasser le paysage tout d'un coup : la mer,
l'étendue bleue
face au sable, et les bâtiments, sur le lointain, qui se
dressent comme de futurs émasculés face à la puissance souveraine du
continent liquide. Je
vois quelques fusils-mitrailleurs briller au loin, alors que les
mecs qui les brandissent crient des absurdités sans queue ni tête, et,
derrière eux,
deux ou trois tanks qui remontent la digue de béton, dans ma
direction. Ils sont tellement loin qu'ils ne me voient même pas, mais
les reflets du
soleil sur le métal allument des signaux lumineux dans ma
direction qui me brûlent la rétine. Je fais encore quelques pas puis je
m'assois sur le
sable. Mon jean me sert les cuisses, mes chaussures sont trop
serrées, je fais encore de la rétention d'eau.
La mer bruisse et s'étire à chaque va-et-vient. J'ai de la
chance d'habiter dans le coin. On raconte qu'au Nord les combats sont
quotidiens, et qu'une
femme ne peut être que pute ou morte. Jim se fout de moi à
chaque fois que j'en parle, et parfois je le comprends : plus de télé,
plus de radio, plus
d'info, juste le bouche à oreille du début de l'histoire... et
je ne crois pas que les gens aiment à voir le côté propre et réel des
choses. Peut-être
que, finalement, là-haut tout va bien. De toute manière, on
n'ira pas plus bas...
Lorsque, deux cents ans plus tôt, la bombe G avait détruit le sud de
l'Europe et une partie de l'Afrique, une mer gigantesque, un petit
océan, s'était créé
entre les deux continents. Ceux qui avaient pu rejoindre le rivage à
la nage s'étaient installés provisoirement sur les côtés, puis y
étaient restés. Et
alors que le mal commençait à bouillonner au nord, faction contre
faction toutes dirigées vers un même but de destruction, les rivages du
sud étaient
encore des coins où il était possible de se promener seul sans se
faire tuer. Pour elle, c'était encore différent, puisqu'elle avait
épousé l'un des voyous
qui était devenu les plus influents sur la côte. Il n'était
d'ailleurs plus un voyou : c'était un homme d'affaires, quelqu'un de
respectable et de
considéré, voire souvent craint. Même souvent, en fait. Elle,
l'avait rencontré lorsqu'il était revenu du large, sur un radeau de
bois, puis l'avait
accueilli chez elle, alors que ses parents étaient toujours en vie.
Il n'était rien à l'époque. Un peu à la fois, simplement, les choses
s'étaient faites,
puis ils avaient quitté le logis quelques jours, pour un voyage.
Elle n'y revint jamais.
Alors qu'elle était plongée dans ses pensées, les dix hommes armés
qui la protégeaient jour et nuit sillonnaient la plage en silence, dans
leur costume
noir, mitraillette à la main.
Aujourd'hui, la vie était pour une elle une succession de brises et
de tempêtes auxquelles elle ne se mêlait jamais : elle entendait les
coups de feu et
les tirs de mortier, du haut de la propriété, mais savait que Jim
dressait entre elle et le crime un mur de tranquillité. C'était à dire
vrai la seule
condition qui l'avait incitée à le laisser se lancer dans les
trafics : la paix. Elle pouvait tout à fait vivre au milieu de vipères,
si tant est qu'aucune
d'elle ne se permettait de l'approcher. Et si, dans son
comportement, on pouvait distinguer un tantinet d'égoïsme, elle estimait
que cela n'était en
réalité qu'un réflexe d'auto-défense primaire et féminin. Ruser pour
rester en vie.
« Madame Lucie ? » lança l'un des gars.
« Oui ? »
Il s'inclina dans une marque de respect.
« Madame Lucie, il faut rentrer, la junte veut attaquer le centre-ville. »
« Pas par là, la deuxième chambre !
- Ok. Passe-moi la corde je vais préparer le nœud. Gaffe ! Gaffe ! »
Une ombre se profila au détour du couloir, projection morbide dont
la naissance avait été favorisée par l'éclairage halogène du bâtiment.
L'interne se
matérialisa, puis pris le parti de se diriger dans notre direction.
En face de moi, Johnson, plaqué dans l'embrasure d'une porte, retenait
son souffle en
lui jetant de brefs regards inquiets. Je n'avais jamais fait ce
genre de chose dans ma vie, mais j'avais le sentiment étrange que tout
cela m'était déjà
arrivé, puis compris que j'avais très certainement l'une de ces
réminiscences que le docteur Stevenson attribuait à une angoisse
passagère. J'ai lancé mon
bras derrière mon dos, attrapé la poignée de la porte de la chambre 8
– dont j'avais vu le numéro juste avant – puis fait vaciller lentement
le montant de
bois et de métal, qui a grincé légèrement ; assez pour attirer
l'attention de Gégé – l'interne. C'était un type d'environ dix-neuf ans,
qui avait dû sa
place au Studio grâce à son père, un chirurgien du 16ème
arrondissement, un truc du genre ; un richard fini aux dents longues. Il
pressa le pas dans notre
direction, tandis que je m'engouffrais dans la chambre et faisais
signe à Johnson de patienter quelques secondes. Je n'étais pas préparé à
ce que j'allais
faire, mais je n'avais de toute manière plus aucun choix. J'eus le
temps de voir Johnson rentrer lui aussi dans une autre chambre, puis le
battant se
referma, et je le verrouillais. Je n'avais que quelques secondes
avant que Gégé n'utilise une pièce de monnaie ou une clef pour remettre
le verrou en
position verticale.
J'ai d'abord terminé le large double nœud de huit que j'avais
commencé sur le brin, puis j'ai ouvert la fenêtre, qui n'a émis aucun
bruit, et accroché un
battant, dont j'ai testé la solidité. Le cube de bois, d'après moi,
n'avait pas bougé lorsque je l'avais mis à l'épreuve. Puis j'ai jaugé le
sol, à
quelques quinze mètres plus bas, j'ai lancé la corde dans le vide,
et me suis lancé après elle, les deux pieds sur le mur de brique.
Quelques éclats se
détachèrent dans un crissement et tombèrent en pluie sur l'herbe du
parc qui entourait l'ancienne école qui abritait le studio, mais
personne n'aurait pu
les voir dans la nuit. En face de moi, dans la chambre éteinte, la
voix de Gégé résonnait, comme molletonnée dans du coton :
« Je sais qu'il y a quelqu'un. Ouvrez, je ne dirai rien. Allez, ouvrez. »
Déjà, son trousseau de clefs tintait dans sa poche. En quelques
secondes, je me suis retrouvé quelques mètres plus bas, au-dessus de la
première fenêtre.
J'ai pris une grande inspiration, suis allé cherché la corde bien
plus bas de la main droite, puis j'ai sauté pour atterrir en-dessous.
C'était sans
compter sur le fait que, si le montant de la fenêtre que j'avais
choisi était bien solide, le double nœud de huit que j'avais fait large
pour pouvoir
récupérer la corde une fois en bas en lui donnant du jeu l'était
beaucoup trop. Je n'ai pas eu le temps de toucher le mur, et je suis
tombé d'un bloc
jusqu'au sol. Formé à l'escalade, j'ai inconsciemment pris le parti
de me laisser couler en arrière, et avec le recul, je pense que ça a été
ce qui me
sauva la vie, puisque la terre, en pente, et recouverte d'une
végétation dense, me permis de poursuivre ma roulade en arrière sur un
parterre de buissons
et de ronces qui amortirent le choc. La corde se coinça autour d'une
branche plus solide que les autres, et m'arrêta sec dans mon mouvement.
Le brin me
brûla la paume, et une douleur lancinante me vrilla les reins, mais
je n'avais pas crié. Seul le bruit des branches cassées aurait pu
attirer l'attention
des gardiens, et ils entamaient à ce moment précis leur troisième
poker de la semaine dans la cahute située à l'autre bout des locaux.
Néanmoins, je savais
que Gégé passerait la tête par la fenêtre d'ici quelques secondes,
et je relevais les yeux : j'étais en partie abrité de son regard par
deux ou trois
arbres, mais le brin de la corde, d'un blanc éclatant, ne lui
échapperait pas. Oubliant la douleur, je me suis donc relevé, j'ai
remonté la pente, fait
glisser la corde le long de la branche sur laquelle elle s'était
coincée, puis je me suis rejeté en arrière, en la couvrant de mon corps.
J'entendis au même moment la voix de l'interne :
« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »
Puis un silence, puis le bruit d'une fenêtre que l'on ferme. Soit il
n'avait pas compris, soit il avait préféré ne rien voir. En tous les
cas, il restait
une chance pour qu'il vienne par ici, et il fallait que je file
illico presto. Je me rassis, et entrepris de lover la corde, lorsque la
fenêtre s'ouvrit à
nouveau. Dans un sursaut, je tentais de masquer à nouveau l'éclat
blanc qu'il était possible de discerner au milieu des fourrés, mais la
suite me rassura :
« Pssst ! Pssst ! Grant ! Johnson au comptoir ! Grant ! T'es là mec ?
- Ouais ! Chut ! Je te lance la corde, dépêche ! »
Il me fallut une dizaine d'essai pour réussir à l'atteindre, mais
j'y parvins grâce à un coup de chance. La pente escarpée, et la présence
de la végétation
si près du mur m'empêcha d'avoir un angle assez large pour que la
manœuvre passe totalement inaperçue, mais personne ne sembla nous
entendre. Quelques
minutes plus tard, Johnson était au sol, et nous détalions comme des
lapins en prenant bien soin de contourner les grandes étendues
découvertes du parc.
Le Studio avait choisi cet ancien lycée pour plusieurs raisons, dont
notamment son emplacement, dans une campagne presque inhabitée, et la
taille de ses
locaux, qui seraient à même d'accueillir tout le matériel et le
personnel nécessaire aux premières expérimentations. L'éloignement de
tout milieu
médicalisé permettait également à ses communicants de conserver un
voile de mystère sur ce qui s'y déroulait. Et l'accès n'était pas
autorisé à tout un
chacun. Les créateurs du Studio avaient par là réussi à se fabriquer
une petite forteresse en pleine France rurale, et les habitants du coin
n'y prêtèrent
même pas attention, d'autant que le maire leur avait promis bon
nombre de gains grâce à son installation. Nous faisions partie, d'une
certaine manière,
d'un grand groupe financier qui avait décidé de fabriquer français, et
je crois que c'est comme ça que nous étions perçus. Enfin, quand je dis
nous, je veux dire : « eux ». Johnson et moi n'étions que
les fruits de leur expérience, et, bien que mêlés d'une certaine manière
à l'agencement
des faits et au courant de leurs intrications au cœur de la société,
nous n'avions ni notre mot à dire, ni notre blé à moudre. Nous étions
passifs. Mais
assez réactifs pour être au courant de certaines informations comme
celle-ci.
Johnson m'avait dit que, une semaine avant son arrivée, il avait vu
une poignée de journalistes brandir leurs micros face au docteur
Stevenson, qui avait
fourni des réponses précises, mais totalement fausses, et il riait
presque en comparant ce qu'il savait avant à ce qu'il avait découvert.
Moi, je ne pouvais que l'écouter : rien n'avait filtré avant que je
n'arrive. J'avais été là avant le début même. Forcément, je ne pouvais
rien savoir de
ce qui se disait dehors.
Le parc que nous avons parcouru ce soir-là, je l'ai revu deux fois,
par la suite : à notre retour, et lorsque j'ai définitivement quitté le
Studio. C'était
un parterre gigantesque, qui communiquait, il me semble, avec un
petit bois sur l'un de ses côtés. Des arbres et des buissons avaient été
plantés,
probablement par des paysagistes, tant leurs emplacements revêtaient
un aspect artistique – ou décoratif, en fonction du soin accordé à
telle ou telle
parcelle. Certains étaient encore taillés par Al Gonnets, le
jardinier qui avait été embauché deux mois plus tôt, par souci de
respecter les lieux, mais je
compris vite que l'endroit était bien trop grand pour qu'un seul
homme ne lui suffise. Johnson et moi nous sommes laissés glisser le long
des fourrés,
jusqu'à atteindre le mur sud.
« Mes fringues sont dégueulasses, ça marchera jamais.
- T'inquiète, on passe chez mon frère, il habite dans le XIIème. Tu vas voir, il a sa propre manière de faire la chouille. »
Je sentais, le long de mes jambes, la marque souterraine des futurs
bleus en formation, et le tissu rêche de mon pantalon beige griffer par
endroit les
plaies et les éraflures dues à ma chute. Mes vertèbres me faisaient
toujours mal, mais je savais que je n'avais rien de cassé. J'en avais vu
d'autres. En
revanche, une petite branche s'était plantée juste au-dessous du
coude, le long de mon avant-bras, et avait creusé un trou d'environ un
centimètre de
profondeur dans ma peau, qui avait, selon moi, plus ou moins atteint
le muscle. La corde, que je tenais de la même main gauche, me semblait
plus difficile
à porter. Je la laissais à Johnson, qui pris soin de l'accrocher
autour d'un pilier du mur d'enceinte, d'une petite dizaine de mètres,
surplombé de tessons
de bouteille.
« C'est plus bas de l'autre côté : six mètres je dirais. On peut sauter. Allez grimpe !
- Mec, reste plaqué, ils peuvent encore te voir d'ici ! »
Je tournais la tête, puis me rendis compte que l'arbre qui nous
abritait rendait en réalité notre fuite impossible à remarquer pour qui
nous regarderait
des étages les plus hauts du bâtiment, à quelques centaines de
mètres, noyé dans la nuit comme un manoir abandonné. Lycée et internat
catholique, il
s'était vu doter lors de sa construction d'une petite église, dont
on apercevait le clocher ici, et qui donnait au tout une allure
moyennageuse. Tout ça me
rappela soudain les romans d'aventure et d'espionnage que je lisais
gamin, et un frisson sourd mais pétillant me remonta le long de la
colonne vertébrale.
On entendait quelques hiboux, au loin, et parfois un vol d'oiseaux
faisait frémir les branches de la végétation alentour. En face de nous,
au centre d'une
petite plaine, une mare de quelques mètres de diamètre creusait un
trou dans l'herbe. Quelques lumières étaient encore allumées à certains
étages, mais je
ne distinguais ni bruits ni signe d'alarme. Dans le meilleur des
cas, nous pourrions rentrer sans que personne ne se rende compte de
rien. Il fallait
simplement espérer qu'aucune Envolée ne soit programmée cette nuit.
J'ai attrapé la corde et me suis hissé jusqu'au sommet, non sans
difficultés, du fait de ma chute précédente. Johnson, un genou au sol,
le dos voûté,
jetait un œil sur le chemin de terre qui serpentait de l'autre côté,
le long d'un massif d'arbres dont les branches bruissaient sous la
brise chaude et
légère de l'été.
« Des caméras ? demandais-je.
- Non, justement, c'est bizarre. Je vois rien à quelques mètres, mais il fait trop noir. Il vaut mieux sauter et se planquer direct dans les arbres. Je vois où est la route de toute façon. Le taxi devrait pas tarder à arriver. J'espère juste que pour revenir, on aura pas d'emmerdes.
- Non, justement, c'est bizarre. Je vois rien à quelques mètres, mais il fait trop noir. Il vaut mieux sauter et se planquer direct dans les arbres. Je vois où est la route de toute façon. Le taxi devrait pas tarder à arriver. J'espère juste que pour revenir, on aura pas d'emmerdes.
- On verra bien. Allez go. J'y vais preum's. »
J'ai encore une fois pris une inspiration, puis me suis lancé sur la
partie du sentier selon moi la moins cahoteuse, et me suis réceptionné
par une roulade
qui m'amena au pied des premiers fourrés. Je me suis laissé glisser
sur le sol jusqu'à y disparaître, ai entendu le bruit sourd de la chute
de Johnson, et,
en relevant les yeux pour avoir un nouvel angle de vue sur le mur et
y distinguer d'éventuelles caméras de sécurité, ai été surpris de le
voir à mon côté.
Il était plus rapide que ce que j'avais pu croire. Peut-être un
allié qui réservait d'autres surprises.
« Tu vois quelque chose ?
« Tu vois quelque chose ?
- Non. Peut-être qu'ils se disent que personne passe ici.
- Ouais, c'est louche, ils sont trop tarés pour ça. Ca tombe c'est incrusté dans le mur.
- Laisse tomber on y va, on verra bien. »
Il était presque 22h à ma montre, et nous avions réussi la première
partie de l'opération. Tout avait commencé la veille, lorsque Pierre
Johnson était venu
frapper à ma porte, en fin de matinée :
« Yo mec, ça va ?
- Ouais ça va, je me fais chier comme un rat crevé, mais ça va.
- Itou. C'est marrant que t'en parles, j'ai eu le droit d'appeler
mon frère y a dix minutes, et il m'a dit un truc plutôt pas mal. »
Il avait suspendu sa phrase et j'avais vu un léger sourire se
dessiner sur ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat
nouveau.
« Ouais ? »
Evidemment, il avait fait durer le suspense un peu plus longtemps, puis, après que j'eus insisté quelques secondes :
« Eh ben ! demain, un de ses potes d'enfance revient du Kenya.
Jusque là, normal. Mais le type est friqué jusqu'au cul et tu sais quoi
?... tu sais quoi
?... il organise une méga chouille ! Chez lui ! Un bordel de château
! À côté de Paname !
- Et quoi ? Tu veux y aller ? Tu te fous de moi ou quoi ? On peut
déjà pas chier tranquille, tu veux te casser ? Et tu leur racontes quoi
en revenant ?
- T'inquiète, j'ai déjà tout en tête... »
Il avait donc récupéré la corde à midi, en se faufilant jusqu'à la
salle du gigantesque gymnase du rez-de-chaussée, puis avait
minutieusement étudié un
plan des lieux que j'avais trouvé, coincé et poussiéreux, sous des
lattes du plancher de ma chambre. De là, il lui avait suffi d'emprunter
le téléphone
portable d'un des internes, bien trop sûrs de nous pour aller
jusqu'à ce type de précautions, pour réserver un taxi pour le lendemain,
en précisant bien
que le paiement serait effectué à l'arrivée, au 78 chemin des
Assises, Paris 12ème. Son frère nous fournirait les premières bières,
puis ce serait à nous
de jouer.
Au fur et à mesure que nous nous engagions au travers des fourrés,
je me surprenais à sourire face à un manque de discipline et de maturité
si flagrant.
Puis je crus bon d'estimer que cela était probablement le propre de
l'Homme que de contrevenir aux lois qui lui étaient fixées.
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