Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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19 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #4

Chapitre III
Les songes des rêves de la nuit
 
Johnson dit que la brise risque à terme de faire chavirer la barque. Je lui réponds qu'une simple brise ne vaut pas grand chose, et que nous souquerons jusqu'à bon port. Il me dit qu'il n'y croit plus, et que nous manquerons bientôt de poisson, dès que les lignes auront cédées à cause de l'usure. Je lui cale une manchette, il s'effondre sur le sol de bois instable, et je peux continuer à progresser tranquillement. Quelques secondes plus tard, la mer se dérobe sous nos pieds, et nous nous retrouvons dans l'espace, flottants, affublés de tenues de survie d'un siècle passé. Lui, toujours inconscient, tourne sur lui-même, en est stupide, et m'oblige à sourire bien que je mesure toute la gravité de notre situation. Près d'une étoile qui ressemble au soleil, à des milliers de kilomètres sur ma gauche, je distingue la silhouette de Franz', qui jongle avec des boules qui ne retombent pas dans ses mains, faute de gravité. Il sourit idiotement et tourne la tête. Je suis son regard, et ai à peine le temps d'apercevoir l'astéroïde qui fonce sur nous et percute Johnson de plein fouet, l'émiettant en une centaine de corps sanguinolants. L'instant d'après, je suis sur une plage, brûlé par le soleil californien. Une blonde à la poitrine démesurée se penche sur moi :

« Want some, honey ? »

Je saisis le plateau qu'elle me tend, et picore deux ou trois bouts de fromage, puis le plateau et la blonde disparaissent, et je me retrouve dans ma chambre d'hôpital. Johnson a posé sa main sur mon bras et me sourit.

« Ca va vieux ? »

Je me passe la main droite dans les cheveux, je m'assieds sur mon lit, et j'écarquille les yeux.

« … ouais. Disons ça comme ça. Ca pique un peu à force.

- T'inquiète pas, les médecins ont dit que c'était normal. D'après eux tu as dû me voir aussi.

- Ouais. »

Ca fait maintenant trois semaines que Johnson a commencé ses premières Envolées, et, fait troublant, je l'ai très vite retrouvé tout près de Franz'. J'ai reconnu ses traits dans ceux de Fax. On a fait deux ou trois coups ensemble, et, à chaque fois, on se réveillait en se souvenant de l'autre. Ils ont fini par nous soumettre à d'autres tests, à d'autres médications. Maintenant, je vois souvent Johnson après mes voyages. Lui, un peu moins, mais les médecins disent que c'est parce qu'il est nouveau. Son corps et sa globulation n'ont pas encore eu le temps de consacrer une part d'eux-mêmes au transit d'informations post-erratiques.

Les « Errances », les « Envolées », comme les appelle maintenant ce salaud de Stevenson, c'est le nom des voyages. Il aime bien le terme, je crois qu'il l'a employé dans un ou deux papiers, et les fils de pute avec qui il bosse ont dû se fendre de l'expression. Voilà qui sera inscrit dans les annales du savoir pour les siècles à venir. Un simple mot choisi par un simple con, pour désigner un terme qui les dépasse. Aucun d'eux ne veut voyager, mais tous semblent sûr de saisir réellement ce qui se passe, d'après ce que leur dictent leurs écrans, leurs Stabilisateurs, et toute la gamme numéro-électronicogicielle des outils qu'ils emploient. Il y a ces gros caissons, ces scanners, ces boîtes métalliques toujours à côté de nos lits, quand nous nous réveillons. Et puis ce leitmotiv :

« Si vous êtes AB+, ce n'est pas pour rien... vous voyez des choses que les autres ne peuvent pas concevoir. »
 
Plus le temps passe, plus je commence à comprendre que je suis foutrement bloqué dans un putain de cauchemar. Et le pire, ce que, lorsque je me réveille, c'est au sein du cauchemar. La réalité s'étiole. Voilà maintenant qu'ils me disent qu'il est tout à fait normal que j'aie des souvenirs de mes voyages. Et qu'en plus cela pourra influer sur mon psychisme. Je me suis mis à boire un verre de rouge, au repas du soir, de temps en temps. Il me semble que c'est Stevenson qui a demandé aux internes de mettre la bouteille à ma disposition pour voir comment je réagissais.


J'ai rencontré Jacques il y a déjà quelques années, à l'époque où il n'était qu'un maquereau discret. Il faisait du commerce de blanches en petite quantité, et tentait de s'adjoindre la compagnie de blacks des quartiers pauvres, mais ça marchait pas trop. Les arabes étaient entre les deux : ni surévaluées, ni bradées, ce qui fait qu'elles passaient un peu inaperçues ; mais Jacques n'aimait pas trop ce qui sortait des blanches et noires, indiennes, asiatiques, arabes... il préférait les choses simplement. Je le sais parce qu'il me l'a dit des centaines de fois, mais aussi parce que son comportement ne révélait rien du contraire. Je crois aussi que c'est pour ça qu'il était le type parfaitement désigné pour ce types d'opérations légal / illégal, gentils / méchants, policiers / voleurs.
Il m'a fallu le voir quelques fois, me renseigner sur sa famille, pour découvrir qu'ils avait déjà eu des heurts avec les mafias locales, et qu'il souhaitait juste monter son propre business, en dehors de tout. Les filles, ça restait encore possible, puisque ça ne rapportait pas trop, et ça donnait une relative bonne image de la boîte. J'ai insisté plusieurs mois, puis il a fini par accepter de jouer le double jeu. Il m'a présenté Fax quelques jours plus tard. Un mec bien le Fax.

Il était né dans un des quartiers nord d'une ville de l'est, entre les favelas et les résidences de luxe – le seul coin où cette cohabitation est possible, puisque les mafieux habitent dans l'un et leurs chiens dans les autres – et avait très vite compris comment fonctionnait le système: il n'aurait aucune chance d'évoluer s'il ne risquait pas sa peau. Et comme tout ça ne lui disait rien, il s'était barré, sans dire au revoir à sa vieille mère ou à son frère toxico, pour aller se bourlinguer la caillasse sur les chemins de campagne du Pays. Il avait bossé à la légale, fait des petits trafics, dormi sous des ponts et roulé des patins à des irlandaises dix ans plus âgées qui faisaient le tapin sur les routes de nationales, il avait nettoyé les chiottes et récuré des casseroles, gagné dix euros ou parfois mille dollars, s'était fait coffrer deux fois mais, sans papier, libéré presque aussitôt, assigné devant des juges pour mineurs, des juges pour majeurs, des juges pour auriculaires, puis était remonté dans sa bourgade native, le sourire aux lèvres, la fleur au fusil, en se disant qu'il pourrait, là, commencer à envisager de grimper dans la hiérarchie sans prendre trop de risques. Mais durant les quinze ans qu'avait duré son absence, tout avait changé. Les couteaux avaient laissé place aux flingues, les bouseux étaient devenus des créatures déviantes sodomites, on ne gagnait plus que dix euros pour un meurtre, et ceux qui étaient hier au sommet étaient six pieds sous terre. La Ville était devenu un terrain de chanvre, où l'on marchait dans la merde ou dans la boue sans trop les distinguer, et où le cannabis était fumé si régulièrement et à si forte dose que même la maladie mentale était considérée comme une forme saine de conscience.

Fax retrouva son frère sous un pont, grâce aux indications de sa mère qui, devenue pute de bas étage, lui avait juste laissé le temps de la contempler se faire un fix. Je crois me souvenir que c'est de là qu'est venu son surnom, quand il est vraiment parti en couille à la vue du merdier, et que « Fix » est un peu à la fois devenu « Fax ». Par la suite, on l'a assimilé à son réseau d'informateurs irréprochables, lui le type qui vous disait quoi dire quoi faire à la manière d'un fax, mais « Fax », avec le recul, venait bien de « fix ». Personne n'a jamais connu son vrai prénom. Je sais même pas si lui s'en souvenait encore, puisque lorsqu'il baisait sa nana, tout ce qu'elle arrivait à crier sous le feu de l'orgasme c'était : « Fax ».

Toujours est-il qu'à son retour, il a passé quinze jours en ville, et a descendu à la main la moitié des gangs de la moitié des cartels, juste pour extérioriser ce besoin de justice qui couvait en lui, ce besoin de savoir qu'il n'était pas parti pour rien, et qu'il avait tout de même progressé au fil des ans. Puis il a tué sa mère, et est venu vivre dans la capitale, encore un peu plus saine, encore un peu plus réglementée, même si la situation périclite d'année en année.


#6 – une armée de fidèles
 
Lorsque je descends la dune, de biais pour ne pas me casser la gueule, j'ai le temps d'embrasser le paysage tout d'un coup : la mer, l'étendue bleue face au sable, et les bâtiments, sur le lointain, qui se dressent comme de futurs émasculés face à la puissance souveraine du continent liquide. Je vois quelques fusils-mitrailleurs briller au loin, alors que les mecs qui les brandissent crient des absurdités sans queue ni tête, et, derrière eux, deux ou trois tanks qui remontent la digue de béton, dans ma direction. Ils sont tellement loin qu'ils ne me voient même pas, mais les reflets du soleil sur le métal allument des signaux lumineux dans ma direction qui me brûlent la rétine. Je fais encore quelques pas puis je m'assois sur le sable. Mon jean me sert les cuisses, mes chaussures sont trop serrées, je fais encore de la rétention d'eau. 
 
La mer bruisse et s'étire à chaque va-et-vient. J'ai de la chance d'habiter dans le coin. On raconte qu'au Nord les combats sont quotidiens, et qu'une femme ne peut être que pute ou morte. Jim se fout de moi à chaque fois que j'en parle, et parfois je le comprends : plus de télé, plus de radio, plus d'info, juste le bouche à oreille du début de l'histoire... et je ne crois pas que les gens aiment à voir le côté propre et réel des choses. Peut-être que, finalement, là-haut tout va bien. De toute manière, on n'ira pas plus bas...
 
Lorsque, deux cents ans plus tôt, la bombe G avait détruit le sud de l'Europe et une partie de l'Afrique, une mer gigantesque, un petit océan, s'était créé entre les deux continents. Ceux qui avaient pu rejoindre le rivage à la nage s'étaient installés provisoirement sur les côtés, puis y étaient restés. Et alors que le mal commençait à bouillonner au nord, faction contre faction toutes dirigées vers un même but de destruction, les rivages du sud étaient encore des coins où il était possible de se promener seul sans se faire tuer. Pour elle, c'était encore différent, puisqu'elle avait épousé l'un des voyous qui était devenu les plus influents sur la côte. Il n'était d'ailleurs plus un voyou : c'était un homme d'affaires, quelqu'un de respectable et de considéré, voire souvent craint. Même souvent, en fait. Elle, l'avait rencontré lorsqu'il était revenu du large, sur un radeau de bois, puis l'avait accueilli chez elle, alors que ses parents étaient toujours en vie. Il n'était rien à l'époque. Un peu à la fois, simplement, les choses s'étaient faites, puis ils avaient quitté le logis quelques jours, pour un voyage. Elle n'y revint jamais.

Alors qu'elle était plongée dans ses pensées, les dix hommes armés qui la protégeaient jour et nuit sillonnaient la plage en silence, dans leur costume noir, mitraillette à la main.

Aujourd'hui, la vie était pour une elle une succession de brises et de tempêtes auxquelles elle ne se mêlait jamais : elle entendait les coups de feu et les tirs de mortier, du haut de la propriété, mais savait que Jim dressait entre elle et le crime un mur de tranquillité. C'était à dire vrai la seule condition qui l'avait incitée à le laisser se lancer dans les trafics : la paix. Elle pouvait tout à fait vivre au milieu de vipères, si tant est qu'aucune d'elle ne se permettait de l'approcher. Et si, dans son comportement, on pouvait distinguer un tantinet d'égoïsme, elle estimait que cela n'était en réalité qu'un réflexe d'auto-défense primaire et féminin. Ruser pour rester en vie.

« Madame Lucie ? » lança l'un des gars.

« Oui ? »

Il s'inclina dans une marque de respect.

« Madame Lucie, il faut rentrer, la junte veut attaquer le centre-ville. »


« Pas par là, la deuxième chambre !

- Ok. Passe-moi la corde je vais préparer le nœud. Gaffe ! Gaffe ! »

Une ombre se profila au détour du couloir, projection morbide dont la naissance avait été favorisée par l'éclairage halogène du bâtiment. L'interne se matérialisa, puis pris le parti de se diriger dans notre direction. En face de moi, Johnson, plaqué dans l'embrasure d'une porte, retenait son souffle en lui jetant de brefs regards inquiets. Je n'avais jamais fait ce genre de chose dans ma vie, mais j'avais le sentiment étrange que tout cela m'était déjà arrivé, puis compris que j'avais très certainement l'une de ces réminiscences que le docteur Stevenson attribuait à une angoisse passagère. J'ai lancé mon bras derrière mon dos, attrapé la poignée de la porte de la chambre 8 – dont j'avais vu le numéro juste avant – puis fait vaciller lentement le montant de bois et de métal, qui a grincé légèrement ; assez pour attirer l'attention de Gégé – l'interne. C'était un type d'environ dix-neuf ans, qui avait dû sa place au Studio grâce à son père, un chirurgien du 16ème arrondissement, un truc du genre ; un richard fini aux dents longues. Il pressa le pas dans notre direction, tandis que je m'engouffrais dans la chambre et faisais signe à Johnson de patienter quelques secondes. Je n'étais pas préparé à ce que j'allais faire, mais je n'avais de toute manière plus aucun choix. J'eus le temps de voir Johnson rentrer lui aussi dans une autre chambre, puis le battant se referma, et je le verrouillais. Je n'avais que quelques secondes avant que Gégé n'utilise une pièce de monnaie ou une clef pour remettre le verrou en position verticale.

J'ai d'abord terminé le large double nœud de huit que j'avais commencé sur le brin, puis j'ai ouvert la fenêtre, qui n'a émis aucun bruit, et accroché un battant, dont j'ai testé la solidité. Le cube de bois, d'après moi, n'avait pas bougé lorsque je l'avais mis à l'épreuve. Puis j'ai jaugé le sol, à quelques quinze mètres plus bas, j'ai lancé la corde dans le vide, et me suis lancé après elle, les deux pieds sur le mur de brique. Quelques éclats se détachèrent dans un crissement et tombèrent en pluie sur l'herbe du parc qui entourait l'ancienne école qui abritait le studio, mais personne n'aurait pu les voir dans la nuit. En face de moi, dans la chambre éteinte, la voix de Gégé résonnait, comme molletonnée dans du coton :

« Je sais qu'il y a quelqu'un. Ouvrez, je ne dirai rien. Allez, ouvrez. »

Déjà, son trousseau de clefs tintait dans sa poche. En quelques secondes, je me suis retrouvé quelques mètres plus bas, au-dessus de la première fenêtre. J'ai pris une grande inspiration, suis allé cherché la corde bien plus bas de la main droite, puis j'ai sauté pour atterrir en-dessous. C'était sans compter sur le fait que, si le montant de la fenêtre que j'avais choisi était bien solide, le double nœud de huit que j'avais fait large pour pouvoir récupérer la corde une fois en bas en lui donnant du jeu l'était beaucoup trop. Je n'ai pas eu le temps de toucher le mur, et je suis tombé d'un bloc jusqu'au sol. Formé à l'escalade, j'ai inconsciemment pris le parti de me laisser couler en arrière, et avec le recul, je pense que ça a été ce qui me sauva la vie, puisque la terre, en pente, et recouverte d'une végétation dense, me permis de poursuivre ma roulade en arrière sur un parterre de buissons et de ronces qui amortirent le choc. La corde se coinça autour d'une branche plus solide que les autres, et m'arrêta sec dans mon mouvement. Le brin me brûla la paume, et une douleur lancinante me vrilla les reins, mais je n'avais pas crié. Seul le bruit des branches cassées aurait pu attirer l'attention des gardiens, et ils entamaient à ce moment précis leur troisième poker de la semaine dans la cahute située à l'autre bout des locaux. Néanmoins, je savais que Gégé passerait la tête par la fenêtre d'ici quelques secondes, et je relevais les yeux : j'étais en partie abrité de son regard par deux ou trois arbres, mais le brin de la corde, d'un blanc éclatant, ne lui échapperait pas. Oubliant la douleur, je me suis donc relevé, j'ai remonté la pente, fait glisser la corde le long de la branche sur laquelle elle s'était coincée, puis je me suis rejeté en arrière, en la couvrant de mon corps.

J'entendis au même moment la voix de l'interne :

« Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »

Puis un silence, puis le bruit d'une fenêtre que l'on ferme. Soit il n'avait pas compris, soit il avait préféré ne rien voir. En tous les cas, il restait une chance pour qu'il vienne par ici, et il fallait que je file illico presto. Je me rassis, et entrepris de lover la corde, lorsque la fenêtre s'ouvrit à nouveau. Dans un sursaut, je tentais de masquer à nouveau l'éclat blanc qu'il était possible de discerner au milieu des fourrés, mais la suite me rassura :

« Pssst ! Pssst ! Grant ! Johnson au comptoir ! Grant ! T'es là mec ?

- Ouais ! Chut ! Je te lance la corde, dépêche ! »

Il me fallut une dizaine d'essai pour réussir à l'atteindre, mais j'y parvins grâce à un coup de chance. La pente escarpée, et la présence de la végétation si près du mur m'empêcha d'avoir un angle assez large pour que la manœuvre passe totalement inaperçue, mais personne ne sembla nous entendre. Quelques minutes plus tard, Johnson était au sol, et nous détalions comme des lapins en prenant bien soin de contourner les grandes étendues découvertes du parc.
Le Studio avait choisi cet ancien lycée pour plusieurs raisons, dont notamment son emplacement, dans une campagne presque inhabitée, et la taille de ses locaux, qui seraient à même d'accueillir tout le matériel et le personnel nécessaire aux premières expérimentations. L'éloignement de tout milieu médicalisé permettait également à ses communicants de conserver un voile de mystère sur ce qui s'y déroulait. Et l'accès n'était pas autorisé à tout un chacun. Les créateurs du Studio avaient par là réussi à se fabriquer une petite forteresse en pleine France rurale, et les habitants du coin n'y prêtèrent même pas attention, d'autant que le maire leur avait promis bon nombre de gains grâce à son installation. Nous faisions partie, d'une certaine manière, d'un grand groupe financier qui avait décidé de fabriquer français, et je crois que c'est comme ça que nous étions perçus. Enfin, quand je dis nous, je veux dire : « eux ». Johnson et moi n'étions que les fruits de leur expérience, et, bien que mêlés d'une certaine manière à l'agencement des faits et au courant de leurs intrications au cœur de la société, nous n'avions ni notre mot à dire, ni notre blé à moudre. Nous étions passifs. Mais assez réactifs pour être au courant de certaines informations comme celle-ci.

Johnson m'avait dit que, une semaine avant son arrivée, il avait vu une poignée de journalistes brandir leurs micros face au docteur Stevenson, qui avait fourni des réponses précises, mais totalement fausses, et il riait presque en comparant ce qu'il savait avant à ce qu'il avait découvert. Moi, je ne pouvais que l'écouter : rien n'avait filtré avant que je n'arrive. J'avais été là avant le début même. Forcément, je ne pouvais rien savoir de ce qui se disait dehors.

Le parc que nous avons parcouru ce soir-là, je l'ai revu deux fois, par la suite : à notre retour, et lorsque j'ai définitivement quitté le Studio. C'était un parterre gigantesque, qui communiquait, il me semble, avec un petit bois sur l'un de ses côtés. Des arbres et des buissons avaient été plantés, probablement par des paysagistes, tant leurs emplacements revêtaient un aspect artistique – ou décoratif, en fonction du soin accordé à telle ou telle parcelle. Certains étaient encore taillés par Al Gonnets, le jardinier qui avait été embauché deux mois plus tôt, par souci de respecter les lieux, mais je compris vite que l'endroit était bien trop grand pour qu'un seul homme ne lui suffise. Johnson et moi nous sommes laissés glisser le long des fourrés, jusqu'à atteindre le mur sud.

« Mes fringues sont dégueulasses, ça marchera jamais.

- T'inquiète, on passe chez mon frère, il habite dans le XIIème. Tu vas voir, il a sa propre manière de faire la chouille. »

Je sentais, le long de mes jambes, la marque souterraine des futurs bleus en formation, et le tissu rêche de mon pantalon beige griffer par endroit les plaies et les éraflures dues à ma chute. Mes vertèbres me faisaient toujours mal, mais je savais que je n'avais rien de cassé. J'en avais vu d'autres. En revanche, une petite branche s'était plantée juste au-dessous du coude, le long de mon avant-bras, et avait creusé un trou d'environ un centimètre de profondeur dans ma peau, qui avait, selon moi, plus ou moins atteint le muscle. La corde, que je tenais de la même main gauche, me semblait plus difficile à porter. Je la laissais à Johnson, qui pris soin de l'accrocher autour d'un pilier du mur d'enceinte, d'une petite dizaine de mètres, surplombé de tessons de bouteille.

« C'est plus bas de l'autre côté : six mètres je dirais. On peut sauter. Allez grimpe !

- Mec, reste plaqué, ils peuvent encore te voir d'ici ! »

Je tournais la tête, puis me rendis compte que l'arbre qui nous abritait rendait en réalité notre fuite impossible à remarquer pour qui nous regarderait des étages les plus hauts du bâtiment, à quelques centaines de mètres, noyé dans la nuit comme un manoir abandonné. Lycée et internat catholique, il s'était vu doter lors de sa construction d'une petite église, dont on apercevait le clocher ici, et qui donnait au tout une allure moyennageuse. Tout ça me rappela soudain les romans d'aventure et d'espionnage que je lisais gamin, et un frisson sourd mais pétillant me remonta le long de la colonne vertébrale. On entendait quelques hiboux, au loin, et parfois un vol d'oiseaux faisait frémir les branches de la végétation alentour. En face de nous, au centre d'une petite plaine, une mare de quelques mètres de diamètre creusait un trou dans l'herbe. Quelques lumières étaient encore allumées à certains étages, mais je ne distinguais ni bruits ni signe d'alarme. Dans le meilleur des cas, nous pourrions rentrer sans que personne ne se rende compte de rien. Il fallait simplement espérer qu'aucune Envolée ne soit programmée cette nuit.

J'ai attrapé la corde et me suis hissé jusqu'au sommet, non sans difficultés, du fait de ma chute précédente. Johnson, un genou au sol, le dos voûté, jetait un œil sur le chemin de terre qui serpentait de l'autre côté, le long d'un massif d'arbres dont les branches bruissaient sous la brise chaude et légère de l'été.

« Des caméras ? demandais-je.

- Non, justement, c'est bizarre. Je vois rien à quelques mètres, mais il fait trop noir. Il vaut mieux sauter et se planquer direct dans les arbres. Je vois où est la route de toute façon. Le taxi devrait pas tarder à arriver. J'espère juste que pour revenir, on aura pas d'emmerdes.

- On verra bien. Allez go. J'y vais preum's. »

J'ai encore une fois pris une inspiration, puis me suis lancé sur la partie du sentier selon moi la moins cahoteuse, et me suis réceptionné par une roulade qui m'amena au pied des premiers fourrés. Je me suis laissé glisser sur le sol jusqu'à y disparaître, ai entendu le bruit sourd de la chute de Johnson, et, en relevant les yeux pour avoir un nouvel angle de vue sur le mur et y distinguer d'éventuelles caméras de sécurité, ai été surpris de le voir à mon côté. Il était plus rapide que ce que j'avais pu croire. Peut-être un allié qui réservait d'autres surprises.

« Tu vois quelque chose ?

- Non. Peut-être qu'ils se disent que personne passe ici.

- Ouais, c'est louche, ils sont trop tarés pour ça. Ca tombe c'est incrusté dans le mur.

- Laisse tomber on y va, on verra bien. »

Il était presque 22h à ma montre, et nous avions réussi la première partie de l'opération. Tout avait commencé la veille, lorsque Pierre Johnson était venu frapper à ma porte, en fin de matinée :

« Yo mec, ça va ?

- Ouais ça va, je me fais chier comme un rat crevé, mais ça va.

- Itou. C'est marrant que t'en parles, j'ai eu le droit d'appeler mon frère y a dix minutes, et il m'a dit un truc plutôt pas mal. »

Il avait suspendu sa phrase et j'avais vu un léger sourire se dessiner sur ses lèvres, tandis que ses yeux brillaient d'un éclat nouveau.

« Ouais ? »

Evidemment, il avait fait durer le suspense un peu plus longtemps, puis, après que j'eus insisté quelques secondes :

« Eh ben ! demain, un de ses potes d'enfance revient du Kenya. Jusque là, normal. Mais le type est friqué jusqu'au cul et tu sais quoi ?... tu sais quoi ?... il organise une méga chouille ! Chez lui ! Un bordel de château ! À côté de Paname !

- Et quoi ? Tu veux y aller ? Tu te fous de moi ou quoi ? On peut déjà pas chier tranquille, tu veux te casser ? Et tu leur racontes quoi en revenant ?

- T'inquiète, j'ai déjà tout en tête... »

Il avait donc récupéré la corde à midi, en se faufilant jusqu'à la salle du gigantesque gymnase du rez-de-chaussée, puis avait minutieusement étudié un plan des lieux que j'avais trouvé, coincé et poussiéreux, sous des lattes du plancher de ma chambre. De là, il lui avait suffi d'emprunter le téléphone portable d'un des internes, bien trop sûrs de nous pour aller jusqu'à ce type de précautions, pour réserver un taxi pour le lendemain, en précisant bien que le paiement serait effectué à l'arrivée, au 78 chemin des Assises, Paris 12ème. Son frère nous fournirait les premières bières, puis ce serait à nous de jouer.

Au fur et à mesure que nous nous engagions au travers des fourrés, je me surprenais à sourire face à un manque de discipline et de maturité si flagrant. Puis je crus bon d'estimer que cela était probablement le propre de l'Homme que de contrevenir aux lois qui lui étaient fixées.

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