Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

09 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #2

Chapitre II
Si ton estomac te crie « faim », c'est bon signe
 
Quand je redescends, je distingue la gueule de Franz'. Il me jauge du regard, les pupilles dilatées, sûrement par la dope. Le fond de mon pantalon colle, je comprends assez vite que je me suis chié dessus. Et, bizarrement, la première chose qui me casse les couilles, c'est que je m'étais toujours dit que je finirais jamais à la place du gars qui crève d'overdose, et jamais à la place du gars qui se chie dessus.

Quand je porte une main au cul, Franz' rigole doucement. Je relève la tête d'un coup. 

« Ca va, t'as rien. qu'il me balance.

- Quoi quoi j'ai rien, pourquoi tu me fais des airs de pute gars, je sais que j'ai rien. »

 
Je me relève, je regarde autour de moi : on est toujours dans la piaule. Rien n'a dû se passer. Enfin, non, c'est sûr : rien ne s'est passé... puisque je suis toujours là. Je relativise un peu, ouais, ça va, je suis clean : pas de caca au cucul. Mais je sais toujours pas comment Franz' a réussi à comprendre ça... ou alors, j'ai dit des trucs pendant mon trip.. ou alors... ou alors... peut-être qu'il se fout de moi. Ou alors il parlait d'autre chose. Qu'est-ce qu'il m'a dit déjà ? Putain... je me sens toujours tellement bien... ça fait combien de temps que j'ai pris la dose ? Dix heures ? Deux jours ?

Franz' se lève, fait le tour de la pièce, tape du pied dans un mur.

« Ils sont pas encore sortis. »


On a chopé le gars hier soir, fusil en main, de la poudre plein les narines. Il nous prenait pour des vendeurs de dope, depuis quelques mois, et était tellement habitué à ce que des blancs malingres viennent lui serrer la pince que, malgré nos airs un peu trop crispés, il a pas balancé un seul mot. Chef de cartel, mon cul. Au 22ème siècle, t'as autant besoin de couilles pour te serrer une black que pour arrêter un type de cette trempe. Franz' lui a collé son pompe sous le menton et lui a marmonné quelque chose du genre :

« (…) si tu bectes t'es crevé. Passe par derrière on se tire. 't'arrivera rien si tu causes pas. Viens. »

Je gardais la porte. Je commençais juste à entrevoir les quelques millions qui allaient nous taper sur les hanches d'ici quelques heures, quand on ouvrirait les mallettes noires promises par le gouvernement, que la poignée à commencer à tourner doucement. J'ai pas réfléchi, j'ai tiré. Au travers du trou dans la porte, j'ai entrevu la robe noire, puis, quand le pan de bois a vacillé, j'ai vu la blonde, les yeux bleus grands ouverts, tandis qu'elle croisait mon regard, tombait doucement sur le plancher ; comme au ralenti ; ses paumes ouvertes tendues vers le sol pour réceptionner sa chute, alors que, bordel, elle aurait jamais dû penser à ça en premier : elle venait de se faire exploser le flanc par un fusil à air comprimé.

Et puis, derrière, j'ai vu les deux gorilles, le premier, chauve, veste en cuir, qui, avant même que son regard ne transmette l'expression de sa haine, sortait son flingue et le pointait vers moi, et le deuxième, qui avait déjà tiré ; puis, à ma droite, la tempe de Franz' qui éclatait en une gerbe déliquescente d'os, de chair et de cervelle mêlés, et le Fueblo, comme on l'appelait alors, qui fermait les yeux en se prenant le tout dans la gueule.

J'ai pas eu besoin de réfléchir, je l'ai réceptionné, j'ai vrillé vers la droite, suis passé derrière la porte que Franz' venait d'ouvrir, et l'ai jeté du pied sur nos assaillants tout en lui collant un second pruneau dans la tête. Il était déjà mort quand j'ai tiré, je crois.


J'ai amené le type au poste deux heures après. Ma caisse était pleine d'impacts de balles. Voiture de location. Comment j'allais leur expliquer ça... j'en sais rien.

Franz' connaissait personne. Ca tombait bien, j'avais rien à déclarer à qui que ce soit.

Je ne sais pas pourquoi, ce matin, je l'ai vu dans ma cellule.

Je ne m'étais pas chié dessus. Puisque je n'étais pas réveillé à ce moment-là.


J'ai vraiment ouvert les yeux quelques heures plus tard.

La fille à ma droite a soupiré, s'est retournée de l'autre côté.


#3 – un parallèle vite tracé

La première chose que je me suis dite, après la mort de Franz', c'est que j'allais rester bien seul pour les jours à venir. Il avait été à mes côtés depuis pas mal d'années, et jamais seul, même si personne ne s'aventurait dans les eaux troubles de sa personnalité plus de quelques semaines. C'était un type bien, si on exclut le fait qu'il tuait pour vivre, qu'il se droguait, et qu'il cognait de temps en temps ses potes et les prostituées qui ne faisaient pas correctement leur travail.

Ce n'était pas un ami, puisque nous n'avions rien en commun et pas l'envie de partager, mais c'était une connaissance, comme une chaleur diffuse dans la nuit noire et sombre de l'existence individualiste humaine, régisseuse de nos sociétés et du règne animal. Il m'avait souvent raconté des histoires sans queue ni tête, au sujet de son passé, de ses motivations, ou de ses futures inspirations, et, si je l'écoutais souvent d'une oreille distraite, j'avais toujours gardé en mémoire les passages lancinants et violents, que je me plaisais parfois à évoquer le soir, en les comparant à mes propres bévues.

Quand j'ai repris le trafic de coke, la première chose que j'ai faite, ça a été de dessiner un « F »avec la poudre blanche, que j'ai sniffé en pensant à lui. Le genre de prière silencieuse qui, même si elle ne change pas le monde tangible, donne matière à créer d'autres axes de réflexion pour sortir du trou. Puis la coke est montée, et j'ai pensé à autre chose. Je me suis levé, j'ai sorti mon téléphone, et j'ai appelé Jacques. Il possédait encore ces vieux smartphones du début du siècle, du coup impossible de le joindre par voie virtuelle, ou par l'Hologramme de Section.

Jacques m'avait déjà suivi dans plusieurs opérations. On était plongés pour quelques jours dans un autre milieu, un autre monde, avec pour seul arme notre tact et notre dévouement à la cause. Plus tu souhaitais le bien, plus tu avais de chances de rester en vie. L'inverse amenait malheureusement souvent à la mort. Pas comme celle de Franz', puisque ce coup-là on avait merdé, mais plus comme ce qui était arrivé à Hiblerd, le fils de la voisine du troisième, qui s'était fait arracher les mains à la tronçonneuse avant d'être obligé de les bouffer. Je crois me souvenir que les mecs du gang l'avaient grillé parce qu'elles tremblaient un peu trop. Ses mains.

Jacques n'a d'abord pas compris pourquoi je le contactais si vite, puis, en m'entendant sniffer :

« T'as repris, alors. Passe me voir d'ici une heure, on organisera le nouveau cours. Va falloir qu'on change de quartier pour les activités intra muros, je crois que les scolaires finissent la récré plus tôt.

- Je croyais que les 5ème ne travaillaient pas le mercredi.

- Si, depuis deux semaines, ils ont repris en matinée, et en cours du soir. Je sais pas si tu aimes le français, mais leur prof est plutôt mignonne. »

Je raccrochais. J'étais surpris d'apprendre que les cartels s'étaient remis à nous écouter. Je savais que ma piaule était bourrée de micros, je ne m'étonnais pas d'être suivi par une ou deux voitures noires lors de mes déplacements, mais j'imaginais que tout ça fluctuait en fonction de mes activités illicites. Pas qu'on me pistait même si l'on n'avait rien à me reprocher. La situation devenait plus tendue. Plus les mois passaient, plus les prix montaient, plus la violence se développait, et plus, fatalement, tout le monde s'épiait pour avoir quelque chose à dire en cas d'accusations.

Si Jacques et moi passions, aux yeux des hispaniques et des italiens du quartier sud, pour des professeurs qui revendaient de la dope sous le manteau, je n'aurais jamais cru, quand j'ai signé les papiers d'adoption du clebs de Franz', qu'il se prétendait flic. Le comble. Etre un vrai flic qui se fait passer pour un flic, et qui se dit ripou ; et les gars tombaient dans le panneau. Tout le monde gobait le truc, sans même réfléchir. Ca leur semblait normal. A ce rythme-là, je me surprenais à envisager l'avenir sous un angle plus agréable : il ne serait même plus nécessaire d'avoir de couverture, puisque tout un chacun serait capable d'être tout et son contraire.

« Mais vous savez, c'était un homme bien. » me dit sa voisine.

Je souriais poliment et je fis demi-tour.

Aucun commentaire: