Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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24 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #5

Chapitre IV
Un mal de chien

Alors que les deux gardes armés d'une matraque et d'un tazer nous ramenaient dans nos chambres – à ce moment, on pensait vraiment que c'était vers nos chambres qu'on allait - en nous tenant par les bras, Johnson vomissant sur le carrelage blanc, et ma tête bringuebalant de gauche à droite en spasmes incontrôlés à cause des remontées fugaces de l'ecstasy que j'avais ingérée deux heures plus tôt, le soleil dardait nonchalamment ses rayons sur le parc et la bâtisse, et ma mémoire réinjectait en mon cortex les bribes de la folle soirée que nous avions passée et qui valait – sur l'instant j'en étais sûr, mais peut-on être objectif sans être sobre ? - à 100% ce qui risquait de nous arriver lorsque le docteur Stevenson se réveillerait et viendrait nous trouver.

Je me souviens du frère de Pierre, un baba cool shooté à la beuh et, un peu plus tard, à la coke, qui nous ouvrit les bras en ouvrant sa porte, et qui nous proposa directement un cocktail de son cru à base de rhum et sûrement d'autres alcools dont il ne nous donna pas le nom. J'avalais le mien rapidement, après avoir trinqué à la liberté, et, pris dans les volutes naissantes de l'allégresse, allais me doucher puis me changer. Mes vêtements sales finirent à la poubelle. J'avais opté, sur les conseils de Pierre, pour un classique jean-chemise blanche et je saisis, je m'en rappelle, avant de quitter les lieux, un chapeau noir qui me donnait, je trouvais, un air jeune malgré mon âge. A aucun moment je n'ai pensé au fait que l'absence de mes anciennes frusques me trahirait, à notre retour au Studio. Je suis sûr que Johnson et moi savions que nous nous ferions piquer de toute manière. Je suis sûr aussi que ce sont les restes des mes Envolées et les souvenirs de ces autres vies que mon corps intégra malgré lui qui me donnèrent la force et l'élan pour tenter le coup, et à lui – mon corps - la capacité à résister si bien et si longtemps à tous ces produits auxquels je n'avais jamais touché avant.

Je me souviens que nous sommes restés là-bas deux heures ou trois, à parler du monde et de la politique avec Rajah Johnson, dont les idées étaient, comme son style vestimentaire, assez arrêtées. Néanmoins, je crois que j'ai passé les meilleurs moments à cet endroit depuis bien longtemps, puisque j'étais libre. J'étais libre et je faisais quelque chose de neuf, avec des gens neufs. Je n'avais jamais, par le passé, avant mon intégration au Studio, osé prendre de risque si insensé. A dire vrai, je n'avais jamais réellement fait la fête. Ou, tout du moins, je n'avais jamais laissé mon être plonger tout au-dedans de ce tourbillon insensé que ceux qui connaissent comparent à l'extase nourrie par l'euphorie de l'oubli de soi et de l'autre.
Nous avons mangé un poulet rôti préparé par Jeanne, la petite-ami de Rajah, puis avons commencé à sniffer de la cocaïne que Pierre promit de rembourser, d'une façon ou d'une autre. A la télé, les deux participants d'un talk-show s'ébattaient sur la manière raisonnable ou non de traiter les participants catholiques à l'attaque terroriste qui avait frappé la mairie musulmo-juive de Créteil. Je m'en souviens, parce qu'à mon entrée dans le Studio, elle venait à peine d'ouvrir et tout le monde s'étonnait que la ville ait insisté auprès de l'état pour que les chrétiens soient tenus à distance des autres populations, sous prétexte qu'ils n'étaient en majorité pas immigrés et ne représentaient pas la France.

Je me souviens que Rajah a saisi les clefs de sa bagnole en allumant un autre joint de cannabis, et s'est empressé d'ouvrir la porte en embrassant sa bien-aimée avant de détaler dans les escaliers, comme si cette soirée était aussi importante pour lui que pour nous. Je ne connaissais pas son ami, mais au fur et à mesure que je descendais les marches, je m'imaginais à son côté, avec chacun une africaine au bras, marchant fièrement dans les rues d'une ville dont l'aspect ne me revenait pas. Franz' apparut brièvement au-dessus de ma tête, dessiné en deux dimensions sur le mur de la cage d'escalier, puis Johnson se retourna et frotta le dessous de sa narine gauche de son l'index droit.

« Il t'en reste mec. »

Je crois qu'à ce moment-là, on était dans un tel état de confiance qu'on était sûr que rien ne pourrait ne nous empêcher de passer une soirée tranquille. On avait raison, à cela près que ça a été un bordel total.

Quand Rajah a éteint le contact, après avoir roulé presque une heure, j'ai vu le château planté derrière un mur d'enceinte et deux grilles, et deux gorilles en costume noir qui nous jaugeaient d'un air mauvais. Rajah est sorti, et je n'ai pas compris ce qu'il leur a dit, mais quand il a tendu un petit papier, ils se sont détendus tout de suite et ont appelé je-ne-sais-qui pour nous ouvrir la voie. Rajah est remonté dans la voiture et a dit :

« Ils ont beaucoup de gardes du corps, Mahmoud s'est fait des ennemis au Kenya et ils tiennent pas à ce qu'il y ait un problème. »

Ses yeux étaient rouges à cause du pétard, mais il avait l'air tout à fait conscient. Mahmoud, son ami, je l'ai rencontré très vite après notre arrivée, après que la Fiat de Rajah s'est garée à côté des Mercedes et autres BMW de luxe, et que les sons pétillants de musique et les rires sont arrivés à nos oreilles. La lumière suintait des dizaines de fenêtres du château, où parfois les corps des convives dessinaient des contours flous lorsqu'ils passaient où s'arrêtaient pour allumer une clope et discuter ou draguer. Certains étaient assis sur les marches d'entrée, mais un gus habillé en majordome sortait toutes les cinq minutes pour leur demander d'aller s'installer dans les chaises longues installées un peu plus loin ; et, dès qu'il refermait la grande portée d'entrée, ces cons revenaient à leur place en rigolant, comme des gosses jubilant grâce à une mauvaise blague.


Je me suis vite rendu compte de l'ampleur du truc. Il y avait tous types de publics, mais surtout des gens de la haute société parisienne, et malgré tout personne ne semblait étonné de nous voir débarquer au milieu de toute cette feinte prestance. Rajah nous expliqua rapidement pourquoi.

« Mahmoud est né à Paris et a grandi en cité, sa famille vient du Kenya. Son père a gagné au loto et il a réussi à monter des business entre ici et là-bas qui rapportent un max. Pas toujours légaux. Du coup, quand son père a pris sa retraite et qu'il lui a passé la main, il a continué à vivre comme avant. Un type cool, tu vas voir. »

Effectivement, Mahmoud était très cool. Il nous a présenté à plusieurs amis qu'il avait en France, mais nous avions décidé, d'un commun accord avec Pierre, de ne pas révéler d'où nous venions vraiment. On a prétexté être deux associés qui montaient une boîte en communication, ce qui nous avait fait rire quand le choix était naturellement venu chez Rajah, puisque d'après nous cela nous permettrait de serrer au moins une fille ou deux.

Malheureusement, les drogues et l'alcool ont frappé si fort et si vite qu'on a vite disparu au milieu du grand tourbillon festif pour n'être plus que les pions de la machine de ce soir, et ce sont d'autres garçons qui ont profité des femmes que nous aurions peut-être pu séduire si cela avait été notre priorité première. 


#7 – l'orage

Franz' éructe en enguelant Jacques :

« Putain mais bordel de merde ! Tu crois quoi, que ça va marcher ? »

Il remonte la main droite le long de son corps et pose le pompe sur la table en verre, qui se fissure.

« Putain calme-toi mec. »

Franz' se lève et crache par terre. Je reste assis mais j'ai envie de me lever aussi et de lui en coller une. Je sors un pochon de ma poche, je l'ouvre, j'y plonge mon petit doigt que je passe sous mes narines, et je renifle. Je sais plus combien de grammes ça fait depuis ce matin mais là, la tension est au max et j'en aurai besoin.

« Dis pas de conneries Jacques, il a raison. On a déjà les flics du Xème au cul, si l'indic' crache on est sûrs de prendre perpét'. »

Ce qui voulait dire, dans le langage codé que nous utilisions, que la putain que Jacques s'était farcie quelques heures plus tôt et à qui il avait posé un mouchard risquait de s'en rendre compte, et que Estobar, dit le Fueblo, le narco-trafiquant qu'on pistait depuis des semaines, pourrait griller notre couverture.

Franz' se retourna et ramassa le pompe. Je crois qu'il était assez clean à ce moment-là puisqu'il réussit à se tempérer :

« Faut qu'on y aille ce soir, c'est la seule possibilité.

- Moi je pourrai pas, je suis au bercail toute la semaine, je dois des grammes aux types d'en face. »

Ce qui voulait dire qu'il était chargé des écoutes pour le moment. On écoutait, ils écoutaient, et on savait très bien qu'ils pouvaient nous écouter tout le temps. Depuis deux mois qu'on bossait sur l'affaire, je crois qu'on avait pas échangé une seule parole qui n'ait pas de sens caché. J'en arrivais même à oublier les définitions du dictionnaire pour les remplacer par celles qu'on avait adjointes à des centaines de mots du lexique du monde des camés.

Ce fameux soir, c'est celui où on a attrapé le Fueblo et où Franz' est mort comme une merde. Je me souviens de ce qu'il a dit juste avant de quitter Jacques, j'avais trouvé ça drôle, maintenant j'ai un peu d'amertume quand j'y repense :

« Et la prochaine fois que tu mouilles le biscuit fils de pute, pense à mettre une capote. »


Par la suite, après que j'ai recontacté Jacques, le trafic a repris plus ou moins normalement, et les têtes des dealers ont continué à tomber sans qu'on soit mis en danger. Je crois qu'à cette époque, tout était tellement n'importe quoi, que personne n'avait le temps d'être lucide. Ca tapait de la came à tous les coins de rues, les putains s'affichaient le cul à chaque heure du jour et de la nuit, on frappait un type qui n'avait pas assez de billets de dix pour acheter de la dope, et on tuait le premier qui ouvrait un tant soit peu sa gueule sans connaître aucun des gros poissons du secteur. C'était un foutoir tel que la police même avait été obligée d'avoir sans cesse recours à des procédés illégaux pour être fonctionnelle.

Deux mois après la mort de Franz', Fax est venu taper à ma porte.

« Ouvre gros, j'ai un truc pour toi. »

J'ai ouvert, Fax était sur le seuil, entouré par deux arabes. Le premier avait un pistolet braqué sur sa tempe, le deuxième le sien sur ma poitrine. Ils ont crié deux trois trucs que je n'ai pas compris, Fax, au milieu, a eu le temps de dire : « C'est Gawns qui nous a bala... », puis la cervelle de Fax a explosée, et j'ai plongé en arrière alors que la balle ressortait dans mon dos après avoir fait imploser l'une des ventricules de mon cœur, et je suis mort là, sans comprendre pourquoi.

Quand je me suis réveillé, la fille sur la plage prenait mon pouls et me demandait mon nom.

« Jim », j'ai dit.

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