Chapitre IV
Un mal de chien
Alors
que les deux gardes armés d'une matraque et d'un tazer nous
ramenaient dans nos chambres – à
ce moment, on pensait vraiment
que c'était vers
nos chambres qu'on allait - en
nous tenant par les bras, Johnson vomissant sur le carrelage blanc,
et ma tête bringuebalant de gauche à droite en spasmes incontrôlés
à cause des remontées fugaces de l'ecstasy que j'avais ingérée
deux heures plus tôt, le soleil dardait nonchalamment ses
rayons sur le parc et la bâtisse, et ma mémoire réinjectait en mon
cortex les bribes de la folle soirée que nous avions passée et qui
valait – sur l'instant
j'en étais sûr, mais peut-on être objectif sans être sobre ?
-
à 100% ce qui risquait de nous arriver lorsque le docteur Stevenson
se réveillerait et viendrait nous trouver.
Je
me souviens du frère de Pierre, un baba cool shooté à la beuh et,
un peu plus tard, à la coke, qui nous ouvrit les bras en ouvrant sa
porte, et qui nous proposa directement un cocktail de son cru à base
de rhum et sûrement d'autres alcools dont il ne nous donna pas le
nom. J'avalais le mien rapidement, après avoir trinqué à la
liberté, et, pris dans les volutes naissantes de l'allégresse,
allais me doucher puis me changer. Mes vêtements sales finirent à
la poubelle. J'avais opté, sur les conseils de Pierre, pour un
classique jean-chemise
blanche
et je saisis, je m'en rappelle, avant de quitter les lieux, un
chapeau noir qui me donnait, je trouvais, un air jeune malgré mon
âge. A aucun moment je n'ai pensé au fait que l'absence de mes
anciennes frusques me trahirait, à notre retour au Studio. Je suis
sûr que Johnson et moi savions que nous nous ferions piquer de toute
manière. Je suis sûr aussi que ce sont les restes des mes Envolées
et les souvenirs de ces autres vies que mon corps intégra malgré
lui qui me donnèrent la force et l'élan pour tenter le coup, et à
lui – mon
corps -
la capacité à résister si bien et si longtemps à tous ces
produits auxquels je n'avais jamais touché avant.
Je
me souviens que nous sommes restés là-bas deux heures ou trois, à
parler du monde et de la politique avec Rajah Johnson, dont les idées
étaient, comme son style vestimentaire, assez arrêtées. Néanmoins,
je crois que j'ai passé les meilleurs moments à cet endroit depuis
bien longtemps, puisque j'étais libre. J'étais libre et je faisais
quelque chose de neuf, avec des gens neufs. Je n'avais jamais, par le
passé, avant mon intégration au Studio, osé prendre de risque si
insensé. A dire vrai, je n'avais jamais réellement
fait la fête. Ou, tout du moins, je n'avais jamais laissé mon être
plonger tout au-dedans de ce tourbillon insensé que ceux qui
connaissent comparent à l'extase nourrie par l'euphorie de l'oubli
de soi et de l'autre.
Nous
avons mangé un poulet rôti préparé par Jeanne, la petite-ami de
Rajah, puis avons commencé à sniffer de la cocaïne que Pierre
promit de rembourser, d'une façon ou d'une autre. A la télé, les
deux participants d'un talk-show
s'ébattaient sur la manière raisonnable ou non de traiter les
participants catholiques à l'attaque terroriste qui avait frappé la
mairie musulmo-juive de Créteil. Je m'en souviens, parce qu'à mon
entrée dans le Studio, elle venait à peine d'ouvrir et tout le
monde s'étonnait que la ville ait insisté auprès de l'état pour
que les chrétiens soient tenus à distance des autres populations,
sous prétexte qu'ils n'étaient en majorité pas immigrés et ne
représentaient pas la France.
Je me souviens que Rajah a saisi les clefs de sa bagnole en allumant
un autre joint de cannabis, et s'est empressé d'ouvrir la porte en
embrassant sa bien-aimée avant de détaler dans les escaliers, comme
si cette soirée était aussi importante pour lui que pour nous. Je
ne connaissais pas son ami, mais au fur et à mesure que je
descendais les marches, je m'imaginais à son côté, avec chacun une
africaine au bras, marchant fièrement dans les rues d'une ville dont
l'aspect ne me revenait pas. Franz' apparut brièvement au-dessus de
ma tête, dessiné en deux dimensions sur le mur de la cage
d'escalier, puis Johnson se retourna et frotta le dessous de sa
narine gauche de son l'index droit.
« Il t'en reste mec. »
Je crois qu'à ce moment-là, on était dans un tel état de
confiance qu'on était sûr que rien ne pourrait ne nous empêcher de
passer une soirée tranquille. On avait raison, à cela près que ça
a été un bordel total.
Quand Rajah a éteint le contact, après avoir roulé presque une
heure, j'ai vu le château planté derrière un mur d'enceinte et
deux grilles, et deux gorilles en costume noir qui nous jaugeaient
d'un air mauvais. Rajah est sorti, et je n'ai pas compris ce qu'il
leur a dit, mais quand il a tendu un petit papier, ils se sont
détendus tout de suite et ont appelé je-ne-sais-qui pour nous
ouvrir la voie. Rajah est remonté dans la voiture et a dit :
« Ils ont beaucoup de gardes du corps, Mahmoud s'est fait des
ennemis au Kenya et ils tiennent pas à ce qu'il y ait un problème. »
Ses yeux étaient rouges à cause du pétard, mais il avait l'air
tout à fait conscient. Mahmoud, son ami, je l'ai rencontré très
vite après notre arrivée, après que la Fiat de Rajah s'est garée
à côté des Mercedes et autres BMW de luxe, et que les sons
pétillants de musique et les rires sont arrivés à nos oreilles. La
lumière suintait des dizaines de fenêtres du château, où parfois
les corps des convives dessinaient des contours flous lorsqu'ils
passaient où s'arrêtaient pour allumer une clope et discuter ou
draguer. Certains étaient assis sur les marches d'entrée, mais un
gus habillé en majordome sortait toutes les cinq minutes pour leur
demander d'aller s'installer dans les chaises longues installées un
peu plus loin ; et, dès qu'il refermait la grande portée
d'entrée, ces cons revenaient à leur place en rigolant, comme des
gosses jubilant grâce à une mauvaise blague.
Je me suis vite rendu compte de l'ampleur du truc. Il y avait tous
types de publics, mais surtout des gens de la haute société
parisienne, et malgré tout personne ne semblait étonné de nous
voir débarquer au milieu de toute cette feinte prestance. Rajah nous
expliqua rapidement pourquoi.
« Mahmoud est né à Paris et a grandi en cité, sa famille
vient du Kenya. Son père a gagné au loto et il a réussi à monter
des business entre ici et là-bas qui rapportent un max. Pas toujours
légaux. Du coup, quand son père a pris sa retraite et qu'il lui a
passé la main, il a continué à vivre comme avant. Un type cool, tu
vas voir. »
Effectivement, Mahmoud était très cool. Il nous a présenté à
plusieurs amis qu'il avait en France, mais nous avions décidé, d'un
commun accord avec Pierre, de ne pas révéler d'où nous venions
vraiment. On a prétexté être deux associés qui montaient une
boîte en communication, ce qui nous avait fait rire quand le choix
était naturellement venu chez Rajah, puisque d'après nous cela nous
permettrait de serrer au moins une fille ou deux.
Malheureusement, les drogues et l'alcool ont frappé si fort et si
vite qu'on a vite disparu au milieu du grand tourbillon festif pour
n'être plus que les pions de la machine de ce soir, et ce sont
d'autres garçons qui ont profité des femmes que nous aurions
peut-être pu séduire si cela avait été notre priorité première.
#7 –
l'orage
Franz'
éructe en enguelant Jacques :
« Putain mais bordel de merde ! Tu crois quoi, que ça va
marcher ? »
Il remonte la main droite le long de son corps et pose le pompe sur
la table en verre, qui se fissure.
« Putain calme-toi mec. »
Franz' se lève et crache par terre. Je reste assis mais j'ai envie
de me lever aussi et de lui en coller une. Je sors un pochon de ma
poche, je l'ouvre, j'y plonge mon petit doigt que je passe sous mes
narines, et je renifle. Je sais plus combien de grammes ça fait
depuis ce matin mais là, la tension est au max et j'en aurai besoin.
« Dis pas de conneries Jacques, il a raison. On a déjà les
flics du Xème au cul, si l'indic' crache on est sûrs de prendre
perpét'. »
Ce
qui voulait dire, dans le langage codé que nous utilisions, que la
putain que Jacques s'était farcie quelques heures plus tôt et à
qui il avait posé un mouchard risquait de s'en rendre compte, et que
Estobar, dit le
Fueblo,
le narco-trafiquant qu'on pistait depuis des semaines, pourrait
griller notre couverture.
Franz' se retourna et ramassa le pompe. Je crois qu'il était assez
clean à ce moment-là puisqu'il réussit à se tempérer :
« Faut qu'on y aille ce soir, c'est la seule possibilité.
- Moi je pourrai pas, je suis au bercail toute la semaine, je dois
des grammes aux types d'en face. »
Ce qui voulait dire qu'il était chargé des écoutes pour le
moment. On écoutait, ils écoutaient, et on savait très bien qu'ils
pouvaient nous écouter tout le temps. Depuis deux mois qu'on bossait
sur l'affaire, je crois qu'on avait pas échangé une seule parole
qui n'ait pas de sens caché. J'en arrivais même à oublier les
définitions du dictionnaire pour les remplacer par celles qu'on
avait adjointes à des centaines de mots du lexique du monde des
camés.
Ce fameux soir, c'est celui où on a attrapé le Fueblo et où
Franz' est mort comme une merde. Je me souviens de ce qu'il a dit
juste avant de quitter Jacques, j'avais trouvé ça drôle,
maintenant j'ai un peu d'amertume quand j'y repense :
« Et la prochaine fois que tu mouilles le biscuit fils de
pute, pense à mettre une capote. »
Par la suite, après que j'ai recontacté Jacques, le trafic a
repris plus ou moins normalement, et les têtes des dealers ont
continué à tomber sans qu'on soit mis en danger. Je crois qu'à
cette époque, tout était tellement n'importe quoi, que personne
n'avait le temps d'être lucide. Ca tapait de la came à tous les
coins de rues, les putains s'affichaient le cul à chaque heure du
jour et de la nuit, on frappait un type qui n'avait pas assez de
billets de dix pour acheter de la dope, et on tuait le premier qui
ouvrait un tant soit peu sa gueule sans connaître aucun des gros
poissons du secteur. C'était un foutoir tel que la police même
avait été obligée d'avoir sans cesse recours à des procédés
illégaux pour être fonctionnelle.
Deux mois après la mort de Franz', Fax est venu taper à ma porte.
« Ouvre gros, j'ai un truc pour toi. »
J'ai ouvert, Fax était sur le seuil, entouré par deux arabes. Le
premier avait un pistolet braqué sur sa tempe, le deuxième le sien
sur ma poitrine. Ils ont crié deux trois trucs que je n'ai pas
compris, Fax, au milieu, a eu le temps de dire : « C'est
Gawns qui nous a bala... », puis la cervelle de Fax a explosée,
et j'ai plongé en arrière alors que la balle ressortait dans mon
dos après avoir fait imploser l'une des ventricules de mon cœur, et
je suis mort là, sans comprendre pourquoi.
Quand je me suis réveillé, la fille sur la plage prenait mon pouls
et me demandait mon nom.
« Jim », j'ai dit.
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