Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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08 avril 2014

La Clope au Bec #12

L'intérieur de la prison était sombre, malgré le trou béant par lequel nos trois héros venaient de pénétrer ; trou qui tolérait néanmoins un minimum que les rayons du soleil levé maintenant haut dans le ciel espagnol passent en son travers et viennent colorer le sol d'asphalte de la bâtisse désintégrée de leur lueur diaphane. Il y avait quelque chose de paradoxal dans la scène : voilà que Paul portant Paul et suivi par Gary s'entouraient de nuées d'éléments inconnus qui brillaient en virevoltant dans l'air, au milieu du couloir principal de la prison.

N'était-ce pas le comble pour un lieu qui avait accueilli des prisonniers d'ouvrir les bras à la liberté, toute illusoire soit-elle ?

Oui, voilà que, sans le vouloir, ces trois hommes s'avéraient être les personnages incohérents d'une peinture anachronique. S'il fallait à votre humble narrateur la dépeindre, il ne pourrait que vous décrire deux hommes, en portant un troisième, avançant au milieu d'un long couloir, alors que les rayons de lumière peinent à lécher leurs bottes ; et au-dessus de l'amas de briques ramassées à l'entrée de la prison, cinq étages suivant sa ligne directrice, sur lesquels s'ouvrent des cellules... vides. Pour clarifier la chose, imaginez une église : voilà que la nef est le couloir, et les étages ses parallèles.

Alors, me direz-vous : "nos héros avancent-ils vers un quelconque autel ?"

Je vous le dis encore une fois : un narrateur ne place pas ses personnages sous écoute. Donc je n'en sais rien ; et, qui plus, est, je peux parler de "héros", mais je vous déconseillerais de le faire, puisque vous ne connaissez pas l'issue de notre récit.



***

Paul avançait presque religieusement. Ils étaient redescendus à l'intérieur de la prison grâce à l'amas que les briques avaient formées de part et d'autre de la base du mur. L'effort semblait avoir fatigué le journaliste, mais il restait néanmoins en meilleur état que l'écrivain, toujours inconscient.

Gary avait allumé une autre cigarette, et, à chaque pas, levait à nouveau les yeux vers les étages supérieurs de l'édifice en proférant une nouvelle insanité sortie de nul savait où.

" Putain... bordel... rat-à-couille... focke... sa mère... nouilles en cuve... ta race... wow ! putain c'est si grand Paul ! vous en aviez déjà vu une ?"

Paul Desna gardait les yeux rivés sur les deux portes qui barraient l'extrémité du couloir, plongé dans la pénombre. Il s'arrêta, en profita pour assurer ses prises sur le corps inanimé qu'il portait dans ses bras, et jeta un regard en arrière en direction de Gary.

La lumière du soleil qui se projetait au-dessus des débris éclairait leurs arrières mais n'allait pas plus loin, comme une dernière mise en garde. Il aurait fallu à Gary parcourir au moins trente mètres pour que les rayons de l'astre lumineux lui caressent à nouveau la nuque.

" Jamais directement. J'ai accompagné des reporters une fois dans une prison africaine, pour un direct... à l'époque des révoltes de 2031..."

Gary ouvrit des yeux ronds.

" La Grande Tuerie ? Vous en étiez ?

- Non, j'étais à vingt kilomètres. Mais on peut dire que je l'ai vécue d'un certain côté... les gens qui couvraient l'évènement étaient des amis.

- Tous ces morts... et l'on n'a jamais su ce qu'il s'était passé... vous savez, vous ?"

Paul Desna posa délicatement le corps de Paul Tandoin au sol.

"Gary, venez avec moi. Nous allons ouvrir ces portes et vous verrez que ce que vous pensez être vrai ne l'est pas forcément. Vous pouvez le porter un peu ? Je commence à fatiguer."

Gary s'exécuta, et les trois hommes arrivèrent rapidement face au mur opposé à celui de l'entrée. Au milieu du béton étaient incrustées deux portes en métal scellées par un processus informatique. Une plaque holographique, à gauche, attendait une intervention humaine pour permettre l'ouverture. Paul Desna s'en approcha et posa sa paume sur la surface noire. Il y eut un bruit étrange, puis un cliquetis, puis les portes pivotèrent. Paul Desna retira la bague qu'il portait à l'annulaire et la rangea dans sa poche. Puis il avança au milieu des ténèbres, suivi par l'avocat et son client.