Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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20 juillet 2014

La Solitude (des gens)

La dernière personne qui m'en a parlé s'est pendue...

La solitude...

D'aucuns vous disent que ce n'est qu'une illusion, parce qu'au final, il n'y a toujours de soi aucune projection concrète, ce qui nous amène à être... toujours... tout... seul.

J'ai rencontré une fille, il y a peu, qui m'a dit que j'en avais peur.

De la solitude.

Alors, aussi humblement que je le pouvais, je n'ai cherché qu'une chose : expérimenter la solitude, comme je la définissais alors, pour mieux appréhender ma compréhension de moi-même, de ce que je n'étais pas, et de ce que la part de réalité que cette personne avançait pouvait, le cas échéant, mettre en balance vis à vis de mes rêves, de mes projets, et de mon futur.

Bref ; j'ai donc vécu la solitude au sens strict pendant presque un an : vivre seul, dormir seul, boire (de l'eau) seul, et ne chercher à sortir que pour prendre du plaisir à voir le manque de communication ruiner les efforts inertes de mes contemporains.

J'y ai trouvé du plaisir, de la désolation ; certes. Mais avant toute chose, j'y ai trouvé une réponse à la question :

" Mais, au final, tu n'aurais pas... comment dire... enfin, tu sais... tu n'aurais pas peur d'être seul, en fait, par hasard ? "

Vous voulez connaître cette réponse, je suppose.

Voulez-vous ?

La voici :

" Ma chère amie, toi mon amante, sache que ta question est caduque, si tant est que tu la poses correctement. De un, parce que tu ne soumets pas ton équation à la bonne personne - j'y viendrai - ; de deux parce que tu ne connais, au final, rien de moi. Pour revenir à mon premier point, il est nécessaire d'expliquer que j'ai toujours vécu seul, et qu'il m'apparaît humiliant que toi, qui a toujours été entourée, oses te poser en juge de ma propre existence (...) "

Je ne porterai pas la balise des guillemets plus loin, mais voilà l'essentiel : pourquoi, pourquoi, les Hommes qui vivent entre Hommes se sentent obligés de crier sur les toits qu'ils ont connu la solitude, alors que ça n'est pas le cas ? et, qui plus est, d'amener aux oreilles des vrais ascètes des phrases telles que celles présentes plus haut ? quel intérêt ? de la branlette sociale ? masturbation intellectuelle ?

Ou bien, peut-être, ne mettrais-je en avant que la pure puérilité destructrice qu'entretiennent des applications dites de "réseau social" qui ne font qu'abîmer un peu plus vos égos ?

J'ai pour habitude d'ouvrir des sujets, mais ce soir je peux fermer celui-ci, parce que j'ai toutes les réponses.

De un, oui, je vis seul depuis que je suis né, et je m'en porte très bien. Les cons frappent à la mienne tellement souvent que je ne trouverais aucun intérêt à pratiquer une morale inverse.

De deux, je blâme ceux qui peuvent me juger, non pas pour la portée de leur discours, mais bien parce qu'ils sont encore plus cons que leurs contemporains : au moins, ces derniers ont la sagesse de se taire.

De trois, je me blâme moi-même, parce que j'ai été assez con pour m'amener à rencontrer ce genre de cons.

De quatre : quelqu'un a encore des chips ?

09 juillet 2014

Nouvelle complète - La Clope au Bec

Après un an d'écriture, un peu par-ci, un peu par-là, je vous propose, dans un souci de clarté, de relire La Clope au Bec - revue et corrigée, malgré ce que le prologue aurait pu laisser penser... - et établir une corrélation plus précise entre ce qui relève de l'écriture et de la performance...


*****
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Introduction


... quoi ? tu t'attendais à quoi, garçon ? hein, grand ? tu rêvais d'un joli début de nouvelle ?

Tsss... tu es à la bourre ; en retard, "comme on dit chez nous".

Non, "La Clope au Bec", c'est juste une histoire. Si tu cherches du sentiment, cinéphile ou non, rentre chez toi... et reviens dans quinze ans.

Nous, on est là pour te prouver qu'il y a une vérité qui existe ; que, bien sûr, elle est faite d'AMOUR. Mais que, surtout, elle ne naît que parce qu'elle est tapée sur des touches. Des touches de clavier, s'entend.

C'est, en toute simplicité, l'histoire de Lui. Si, plus tard, tu veux citer une phrase, pense à celle-là (elle fait très classe en soirée) : "c'est l'histoire de Lui" - insiste bien sur le "Lui" ; ça impressionnera les filles.

Et si jamais, après tout ça, certains suivent encore, dis-leur que ce n'est que le début.



LA CLOPE AU BEC


Ca fait dix ans.

Dix ans depuis que j'ai pas écrit une seule putain de ligne. Ouais, j'avais perdu l'inspiration, ah ben c'est sûr. 

Le Jean, il m'a dit, "là place une ligne, tu verras ça coulera tout seul".

Le salaud.

Bien sûr que j'avais rien perdu, que j'avais toujours tout sous la main. J'en connais qui auraient été prêts à m'arrêter, juste pour le plaisir, juste pour le kiff de dire : "ce mec-là, il est comme les autres, comme les pseudo écrivains, comme on fait, comme on pond par centaines depuis ces dernières décennies ; tu vois, de ceux qui ont besoin d'utiliser la touche "revenir en arrière" pour continuer leur récit."

Jamais, oh non jamais, putain de ma vie en mise, jamais j'écrirai une putain de merdouille de ligne en arrière.

Ah ah ! c'est pas que je préfère me tromper ; c'est juste que si tu réécris, tout disparaît, t'enlèves juste l'essence ultime, le délire suprême, la naissance de l'histoire.

Tu saisis, saloperie de lecteur ?

Tu saisis juste, que, si, aussi juste que je puisse être, que si je delete la touche que je viens de taper, je supprime illico toute l'intensité du récit ?

Dis "oui", fais-moi plaisir : alors, ok, tu as dis "oui"... eh, ben, voilà, tu admets par là même que tous les écrivains avant moi n'en sont pas ; que je suis le premier : celui qui ose, avant tout autre, être lui-même par ses mots, et ne revenir en arrière qu'en cas de faute de frappe.

Bah, oui, parfois j'oublie un a, je mets deux s, je tape un ";" là où il n'a pas lieu d'être. Tu n'imagines même pas ce que c'est que de taper et de... oh, pardon, l'histoire a déjà commencé et je m'explique encore. Peut-on embaucher un correcteur, messieurs, mesdames, pendant que la clope fume encore ; peut-on demander à quelqu'un, à une putain de salope, de remonter sur mes traces, et de chercher tout ce qu'il y aurait pu y avoir dit de faux dans ces lignes ?

J'en ai plein le cul de ces touches, de ces copiés/collés, de ces alternatives ; de l'oubli des mots, enfin, comme ils disent : "toi-même tu vois".

Saisis bien : c'est à partir de là qu'ils commencent à mentir.

Alors,

Allons-y.

Accroche-toi, baby,

Parce que ça promet d'être hot.


***

Salut, je parle en italique. T'as vu comme ça fait classe ? Ouais, ça t'impressionne grave, hein ! nan mais t'inquiète, c'est pas ma première fois. Toi si ! C'est la première fois que tu vibres en suivant des signes illisibles, en te disant que tu vas trouver derrière tout ça quelque chose qui te correspond ; moi-même je saute des nuances, en me disant que j'arriverai à t'amener à quelque chose qui te ressemble.

La clope au bec, on oublie tout. On est prêt à suivre les lettrages, à s'enliser facilement dans la stupidité. Celle de penser qu'on aura jamais besoin de revenir en arrière. Qu'il nous suffira toujours de compter lesdits signes pour arriver à parler correctement.

Non, mais, allez, entre nous : tu sais très bien de quoi je parle. Y est pas question ici d'alcool ou de substances - illicites - mais plutôt de simagrées imprécises et de précisions enfantines ; comment tel doigt est capable de presser telle touche, comment telle idée précise est capable de filer louche.

Ouais, toi le littéraire, toi l'enculé de première, qui croit savoir lire mais qui n'a jamais pu rêver devant deux lignes, tu diras : "lui, il aligne les mots comme moi j'aligne les clopes."

Ben, arrête de fumer, enculé.

Toi, la première L qui m'étudiera dans cinquante ans, tu diras : "ce mec est d'un lourd, est d'un mou, ce mec est chiant comme la première fois que j'ai secrètement rêvé de me faire troncher la chatte."

Bien sûr, il y aura les autres, ceux qui se prennent pour des grands et qui, évidemment, bien entendu, reliront mot par mot ce qui est tapé, qui établiront des corrélations entre les "l" et les "f", et qui diront : "ce gars-là s'est fait sodomiser dans sa petite enfance sous un oreiller".

Eh oui, messieurs, mesdames, je vous ai tous devancés... toutes vos critiques sournoises, je les ai avalées, bien digérées, intégrées en mon être même.

Ca y est ? Vous avez fini d'exister ? de pêter comme des gros putains de porcs sur vos sièges (ça s'adresse / agresse particulièrement /à/ vous, mesdames) ? PEUT-ON PUTAAAAIN DE COMMENCER ? 


T'AS LACHE TES NERFS L'ENCULE ? APRES DEUX INTRODUCTIONS, T'AS ASSEZ EU LE TEMPS DE TE CROIRE MÂLE ET AMERICAIN POUR QU'ON PUISSE Y ALLER ? TU SAIS, "COMMENCER L'HISTOIRE" ??!

...

...
... ben, bien sûr que non ; évidemment. Va te faire meeeettre ! bien profond ! reviens quand tu auras le temps de lire ! je commencerai à écrire que quand t'auras ravalé tes couilles.


1.


Il y a les prisonniers qui dansaient.

Le trou dans le mur d'enceinte de la prison formait un U fumant, qui devait probablement être visible à plus de deux kilomètres alentours.

Eux couraient, comme des tafioles sous l'emprise de drogues, d'un déhanché du cul presque insultant, vers les rayons du soleil qui glissaient tranquillement entre les voluptes détachées des cigarettes et celles de la brique qui, sous l'explosion, s'était mirifiée en un paquet de petites marques flottant dans l'air.

On aurait dit des cigognes. De minuscules cigognes.

Ca s'évaporait donc, ça se cassait du lit, non pas pour le plaisir, mais juste pour le plaisir, celui d'être libre, et, au-delà de ça, de tracer un beau MAJEUR en face des gardiens qui, malgré leur armement purement sophistiqué ; mais malheureusement débile, n'arrivaient qu'à buter un dixième de ceux qui s'enfuyaient.

Touchés par les balles, les corps blessés tombaient au sol, dans une dernière éclipse nonchalante, comme pour signifier, "là, tu marques un point, gardien : continue de tirer, tu en auras peut-être d'autres" - enculés.

Oui, c'est bien facile de garder, gardien, hein ! bien facile de croire qu'on représente le bras déjà mort de la loi ; celui qui blesse et afflige - enfin, tu vois le topo.


***

[Guazpinzi, première.]

J'ai grondé vers la lumière, non, j'ai littéralement hurlé face à elle. Je lui ai dit "JE M'EN VAIS SALOPE JE VIENS TE REJOINDREEEEEE".

Je m'en branlais, j'arrivais juste, je voulais pas la décrocher elle, mais surtout à dire à ceux qui étaient derrière que jamais j'en aurais rien à foutre de ce qu'ils diraient. Je serais - et je serai - libre, toujours, et jamais vous pourrez me saisir, m'anticiper, et même si vous m'avez chopé, et même si vous m'avez attrapé, jamais vous m'enterrerez, jamais vous me ferez croire que je suis forcé de tomber ; de crever là. AH OUAIS !! putain ! je l'ai bien niquée, celle-là ! putain de lumière !

Deux jours plus tard, j'ai eu la crève de la soif, j'ai senti mon estomac se disloquer sous le manque d'eau. On avait été douze, à la base, douze comme des oeufs, à sortir de là et à cogner ensemble, sans réfléchir. En tout, on était une soixantaine à courir vers la lumière, "soixantaine" avec un "X", un X majeur, tu vois ; on a couru sans réfléchir, et je me suis retrouvé avec eux.

Lui, il avait des garots, de bonnes clopes à l'ancienne. Putain ! ça faisait tellement du bien de tirer une latte ! Le briquet dans la main, au chaud, à sentir le mégot se consumer au-dessus de la langue, entre les dents, et chaque bouffée était la dernière.

Je crois que le soleil brille toujours...


2.


[Guazpinzi, deuxième]
 
Chaleur.

Cette foutue chaleur.


On a marché encore quelques jours, avant que l'autre se casse la gueule et crève, ouverte, dans le sable. Y avait rien à boire, je te dis. Les autres s'en sont mieux sortis ?


***

[Grant, première]

Je ne sais pas trop pourquoi ou comment je me suis retrouvé là. C'est bizarre. J'ai l'impression que, la dernière fois que j'ai ouvert les yeux, c'était pour que mes pupilles puissent mieux retrouver l'absence totale d'empathie que dégageaient les barreaux de ma cellule.

En lisant G. Ozrvele, j'ai découvert qu'il n'y avait plus que dans trois prisons au nord de l'Afrique qu'on utilisait de la fonte au lieu d'implanter des portes automatiques fonctionnant à l'isodon à l'entrée des cellules. Ca m'a toujours paru dingue qu'un mec qui a été emprisonné plus de trente ans soit capable d'écrire un livre sur les prisons. Sado-masochisme primaire ? Aucune idée.

De toute manière, Ozrvele ne m'a pas inspiré du tout.

Le 2 juillet 2045, la sonnerie a retentie, les gardiens se sont mis à courir dans tous les sens, en effaçant leurs ombres entre les mailles de nos portes - fermées - de sortie, puis il y a eu des coups de feu, des cris, et L'explosion.

Je dis L'explosion, parce que je crois pas que dans ma vie j'en entendrai une autre du même acabit. Enfin, je veux dire : je serai sourd pendant des jours à cause de celle-là. Des explosions, oui, L'explosion, non.

Ca a été une déflagration sonore telle que les barreaux ont vibré. Je les ai vus. Sous le choc, j'ai été projeté contre mon lit. En même temps, je n'avais pas choisi d'être placé si près du mur d'enceinte.

Quand j'ai ouvert les yeux à nouveau, la porte était ouverte ; les fils métalliques avaient glissé durant mon sommeil, et s'était posés sur la gauche de mon champ de vision. Au-delà, j'apercevais les cellules de mes compatriotes, vides, et par-ci, par-là, un bout de matelas blanc, qui scintillait encore dans l'air et me rappelait où je reposais. J'avais dû être en retard, j'étais l'un des derniers, un des foutus derniers à ne pas avoir encore eu le réflexe de lever ses fesses et de sortir, tout simplement, non pas mû par un réflexe stupide, mais par l'absolue conviction qu'il y avait eu quelque chose derrière la porte qui s'était fermé, simplement, un jour passé.

Il n'y a rien de stupide dans le fait d'être enfermé. Que voudriez-vous y faire ? Vous vous retrouvez coincé ici, et sans pouvoir mot dire, vous n'avez qu'à passer vos journées à lire, vous muscler, tourner en rond dans une cour où les murs s'apparentent aux cages qui nous rattachent à la vie. C'est de la connerie, de se retrouver en taule pour un simple trafic de drogue, accompagné de quelques excès de vitesse, délits de fuite, et agressions basiques. Mais c'est mon cas.

J'ai cillé, deux, trois, fois, je m'en souviens bien. Dans ma tête, ça a été primaire, et en voilà le résumé : 

Lumière. Mouvement. Enregistrement des données. Porte ouverte ; second plan : couloir. Derrière : autres cellules. Entre les deux, espace vide, si je saute, je tombe, si je tombe, je me fais mal, pour sûr, depuis le deuxième étage. Je suis Grant, dans ma cellule, mon nom est sur mon maillot ; il y a mes livres à droite, ça brûle ? Je veux dire : "est-ce que la prison brûle ?". Risquons-nous de mourir ? Si je sors, où est mon pochon ? Matelas. Draps. Oui, le drap, léger et malléable. Prends le drap, roule-le, embarque ton coeur en poche, et va-t-en. Je me lève, je prends mes livres, du mouvement ? Personne. Il y a du bruit, j'entends la fumée ; vite, ta seule chance. Je les enroule, j'ai l'impression d'être soûl. Je fais même pas de noeud, je crois que ça tiendra, je presse le pas, je passe la porte, couloir. Une ombre, deux ; plusieurs, au loin, qui bougent. Ca sourdine à l'intérieur, j'ai pas tous mes moyens, pas la peine de penser, vaut mieux courir, un trou à droite, soleil, ça reflète, fonce. 

J'ai presque sauté dans la cour, mais je me suis arrêté en face du vide, sur les briques descellées qui fumaient encore sous le coup de l'impact. Le mur de la prison ne s'était pas fendu : il s'était écroulé, depuis le cinquième, en une pente qui glissait jusqu'au sol. Je n'ai pas vraiment levé la tête vers le ciel, mais je sais que les issues du troisième et du quatrième étaient dégagées. Tous pouvaient sortir, et d'ailleurs je les voyais filer au loin, tandis que sur les miradors encore debout, quelques gardiens tenaient leur fusil comme un puceau tient sa bite quand il se tient à poil devant sa première fois.

J'ai glissé discrètement sur l'amas de gravas, je me suis laissé couler jusqu'à la porte de la première tour que j'ai vu, et, après avoir éclaté l'ampoule qui brillait encore à l'intérieur, j'ai attendu que François, que j'avais reconnu de l'extérieur, descende, intrigué par le bruit. Je lui ai calé mon pochon sur le crâne, logiquement, et, avant qu'il se relève, je lui ai écrasé ma chaussure sur la nuque. Evidemment, ça a craqué, mais je n'aurais pas cru que j'étais si stressé pour le tuer sur l'impact.

Logiquement, encore une fois, j'ai récupéré le fusil, j'ai à nouveau ouvert la porte, et je suis retourné vers le tas de cendre qui fumait derrière mon dos. Il y avait trois gardien sur trois miradors, l'un plutôt près, les deux autres assez espacés, à l'est et à l'ouest. Les bâtiments sud et nord étaient détruits. Qui avait fait ça ? Qui avait été capable de déclencher une telle puissance de feu ?

Peu importe. Le sniper sur l'épaule, je les ai descendus tous les trois, méticuleusement, avant qu'ils ne fassent plus de morts, et, après un dernier regard à 360 degrés, j'ai couru jusqu'au feu mur d'enceinte, que j'ai enjambé d'un trait, sans avoir même à escalader, juste à enjamber - bon dieu, qui est intervenu pour nous libérer ; et bon dieu de bordel de merde, quel extraterrestre peut débarquer son vaisseau foutrement armé pour couper une prison en deux d'un seul coup de shot ? - et j'ai couru à la poursuite des bandes noires, reflétées par le soleil, que je voyais s'enfuir à plus d'un kilomètre en avant.

Je ne connais pas la route. 


3.

 
[Paul Desna, première]
 
Aucune inspiration alors que j'ajoute le fard à paupière pour grimer mes yeux. Je passe à l'antenne dans trente secondes, le seul temps admis ici.

On m'explique une dernière fois, par panneaux interposés, écran incrusté tremblotant en face de mes yeux, que je n'aurai que quelques secondes pour vriller des yeux, regarder la caméra, flottant dans l'air, avant de subir le grand bond ; celui qui propulsera mon hologramme en plein milieu de Dubaï - retransmission sous-titrée, évidemment. Quelques secondes pour regarder ce public dont je ne connais aucun nom, regarder tous ces gens, sans vraiment les voir, et en ne voulant jamais le vouloir, pour leur dire, leur annoncer, crier en face d'eux ce qu'il savent peut-être déjà : "il s'est passé quelque chose".

Ce n'est rien. Rien d'autre que du bruit. Des paillettes qu'on jette au visage. Je dirai que quelque chose est arrivé. Un mort, deux morts, cent, mille... peu importe, c'est la télé.


       Le steward me jette un mauvais regard. L'avion, projeté à plus d'un millier de kilomètres, palpite sous la force du coup. Les nuages sont des jets de lait qu'un inconnu jette dans sa tasse de café. Je me rappellerai toujours de ce moment. La femme à ma droite a un oeil qui vrille, un petit strabisme, mais quand elle a tourné la tête, tout à l'heure, du genre tu seras mon voisin pour les trois prochaines heures, Paris-Moscou, alors je veux au moins connaître ton visage, j'ai tout de suite compris qu'il y avait un détail plus marquant que les autres. Après les secousses, l'explosion des hublots, les masques sur nos lèvres, j'ai bien cru que j'allais mourir. Bon, je ne suis pas mort, c'est déjà ça, mais...

... mais, pourquoi ce souvenir de merde me revient quelques secondes avant l'antenne ? pourquoi les quelques neurones qui peuplent mon cerveau me forcent à cautionner ce qui va m'arriver ?


3, 2, 1, 0. Le bouton rouge qui clignotait s'arrête soudain, pris dans un dernier spasme convulsif, ne s'adresse qu'à moi alors que ceux qui devraient le voir n'observent qu'une surface plane sans aucun contour régulier, prisonnière de leur mur, et qui leur délivre... mon image.

"Bonjour, Pays, Mesdames, Messieurs. Nous sommes le 10 juillet 2045, il est 19h30. Aujourd'hui, voici les nouvelles :

"12 600 nouveaux morts lors du tremblement de terre qui a secoué le Sénégal, cet après-midi. Les autorités locales évoquent un désordre sans précédent dans le pays, après les émeutes liées à l'inertie des forces locales. Notre reporter sur place, Alfred Fiulmasko, nous livrera les derniers détails de cet épisode tragique."

"Plus de 300 "combustions instantanées" à travers le monde. Il n'y a, à l'heure actuelle, toujours aucune explication à fournir face à ces décès brutaux et non-expliqués. Nous recevrons sur ce plateau, en fin de Journal, le neurobiologiste Jean Stomacker et le médecin Hanz Pflafermann, spécialiste des pathologies inconnues et auteur du récent ouvrage Ce qui ne tue pas nous rend plus résistants à ce qui pourrait le faire."

"Evasion spectaculaire dans le désert espagnol : plus d'une centaine de prisonniers ont réussi à échapper à leurs cellules après une explosion d'ordre inconnu. Des troupes citoyennes ont été envoyées sur place. A 20h30, émission spéciale sur notre chaine sur les modifications climatiques des dernières années."

Patati, patata... grandissant, voilà encore du meurtre, de la pitance absoute pour le plus grand plaisir des foules. Le gourou, chaque soir, c'est moi. Chaque midi, mon frère s'en occupe. Je ne le connais pas, je ne le vois, je ne fais que le croiser dans les locaux de la rédaction quand, chacun, café à la main, nous nous sourions hypocritement.

Au-delà du crash d'avion, je me souviens surtout de la seule fois où il m'a réellement parlé. C'était à la sortie de l'hôpital :

"Alors, Paul, comment c'était ?

- ... c'est... quoi ?

- Le crash ! Comment c'était ? Quelle sensation ?"

Il brandissait son micro juste sous mon nez, les yeux brillants, la pupille fixe, mais l'allure fausse, tellement fausse ; si fausse que j'en avais la nausée - et non pas parce que j'avais passé plus de soixante-dix heures à vomir dans un seau, posé contre mon lit, mais parce que sa face, idiote, me donnait presque l'impression de réaliser à quel point je pouvais avoir l'air mauvais à l'écran.

"C'était un crash, Pascal, c'est tout. Tu te souviens de rien, tu vois juste des images inadaptées qui s'articulent ensemble. Je te le souhaite pas, je le souhaite à personne.

- Et combien de survivants ? 10 ! Dix survivants sur plus de deux-cents passagers. Alors, ça fait quoi d'être miraculé ?"

Je suppose que la caméra, à l'écran, virevoltait doucement autour de mon visage, le caméraman essayant de garder la maîtrise de son engin, tandis qu'un rictus indescriptible cernait mon visage. Je crois que je tremblais.

"Ca fait que tu penses aux victimes, ducon."

Depuis ce jour, Pascal et moi nous croisions toujours, mais on ne se souriait plus. Il n'y avait plus qu'un hochement de tête professionnel.

Donc, en sortant du plateau, je le saluais avec ce fameux mouvement de haut en bas, si stupide mais si explicite.

Puis mon téléphone sonna, et à partir de là, je crois que rien ne fut plus jamais pareil.


4.


[Paul Tandoin, première]

« Mais... pourquoi ? »

C'est comme ça que ça commence.

Bon, désolé, l'introduction parfaite, ils ont essayé de vous la faire mille fois. Seulement, là, ça n'a rien à voir. C'est la vérité. Elle m'a dit :

« Mais... pourquoi ?... pourquoi tu fais ça ? »

Elle murmurait ces mots, ses yeux bruns légèrement plissés par l'interrogation, ses cheveux trempés par la sueur accrochant, de temps en temps, son pull en laine, où ils arrivaient à subtiliser quelques morceaux de tissu – et je crois bien que, finalement, j'aurais préféré vivre les instants qui allaient suivre sans me sentir mourir à chaque instant. Je déglutis.

Elle me jeta un regard mi-interrogatif, mi-con, puis tourna les talons et disparut. Ce que je lui avais dit juste avant ? Rien de bien compliqué... maintenant, mes yeux se déforment, je sens le gluten dans mes veines, et pendant que ma tension artérielle dépasse le 120/s, tout me revient comme dans un flash – en même temps qu'un horrible (et sempiternel) sentiment de mort :

« Hé ! »

Je l'avais bousculée dans la file du vestiaire – c'était un vestiaire en extérieur - qui conduisait tout droit jusqu'au mec qui te prend tes fringues, les fout sur un cintre, te tend un truc super stylé – un pin's, une pièce en plastique marquée d'un numéro – ou un pauvre papier avec « 0089 »  ; et elle m'avait simplement dit :

« Hé », alors qu'elle tombait par terre, les fesses dans une flaque mêlée d'eau et de boue – parce que, oui, on était en février, et que c'était pas le printemps – et je lui tendais ma main pour se relever, mais tout ce qu'elle trouvait à faire, c'était de la gifler du bout des doigts, encore choquée - énervée - par le fait qu'elle venait de s'étaler – presque – de tout son long, et devant le groupe qui était censé composer ceux qui l'aimaient, et ce devant moi.

« Hé !! Pauvre con ! Fais gaffe putain ! »

Quel magistral enchaînement de syllabes et de mots. Quelle poésie lubrique et instinctive. Mais, messieurs, hé ! Qu'attendre d'une demoisel... … ah, oui, pardon. « NE PAS DETRUIRE LE MYTHE DE L'AMOUR. » Non, désolé, je m'emporte, vous avez raison. Si je veux écrire quelque chose, je le sais, je ne dois pas, SURTOUT PAS, détruire le romantisme. Sinon, lecteurs et futurs inspirés ne pourront pas y trouver l'inspiration. Tous ces pauvres cons ne pourront pas se branler intellectuellement devant la cruelle vision que je leur donnerai d'un amour injuste, d'un « liberticide ».

Oui, c'est vrai, désolé : détruire le mythe de l'amour, t'as le droit de le faire que si tu parles de cocaïne, de MDMA, d'amours d'HLM, de trois ans, ou de conneries dans le genre. Si je te dis qu'il faisait pas nuit, mais jour, et que cette fille – et moi-même – n'étions pas soûl comme des barriques, mais sobres, etc... ça n'a plus aucun intérêt. Ca t'ôte ton penchant de rêve, pfouah !

« Et puis merde ! Pourquoi m'excuser ?

- Quoi ?

- Non, je dis juste que m'excuser ça servira à rien. Tu veux quoi ? Que je te tende le bras ? Va te faire. T'avais qu'à pas être là.

- Et va te sucer la queue bâtard ! Donne-moi ta main. »

Je lui ai donnée. Ma main, mon cœur, ma vie. Elle a tout pris en deux heures. D'abord, je l'ai relevée. Elle m'a évidemment lancé son regard de « salut, toi et moi en boîte ce soir, tu es là pour quoi, tu veux perdre ton temps avec moi ? Oui, fais ça, me laisse pas tomber, j'ai personne d'autre que toi. Nooon, les quatre mecs et les trois nanas derrière, c'est pas des potes, quittons cet endroit, fais-moi danser, allez, emmène-moi, fais-moi rêver, allez, regarde-moi dans les yeux en tenant mes mains, si les néons nous éclairent de leurs doux reflets menteurs, nous pourrons nous jeter dans la fosse nubile sans en éprouver le moindre remords. Allez, soulève-moi, regarde ce qui se trame sous mes pattes, mon p'tit, allez, traîne-moi jusqu'à la scène, brigue tout ce qui pourrait sortir de mes pores, ne laisse rien s'échapper, évapore jusqu'à la moindre phobie ; tu es l'amant, ce soir tu es le seul. »

PFOUAH ! Bande de salopes ! … ces quatre mots, ci-dessus, c'est tout ce qui m'est venu en tête sur le moment précis où ses doigts effleurèrent les miens. Rien de plus, rien de moins : « pfoouah ! Bande de salopes. »

A ma décharge, je dirai que j'avais bu. J'avais bu... beaucoup. Aparté : tu sais, quand tu bois... beaucoup ; et que ton œil gauche voit trop à gauche, et ton œil droit, trop à droite. Saloperie d'oeil droit, hein. Mieux vaut voir à gauche.

Je voyais donc ces deux salopes, reluquant presque mon cul, me tendre la main, au sol, après une brève échauffourée stupide ; mais, dans l'histoire, tellement pleine de sens – comme celle de toutes les salopes qui vous racontent des salades ; enfin, peu importe, j'attendrai de me faire incarcérer par la brigade de ces putes de FéTransBiHomomen avant de lâcher le moindre aveu. Mademoiselle m'avait montré du doigt.

Elle debout, tous ses potes derrière, moi, tout seul, comme un con, sur la route pour rentrer à l'intérieur de la boîte – là où, nous, dehors, nous vibrions quand même au son des basses ; car cette discothèque abritait également un jardin où quelques musiciens technocrates faisaient tout de même chanter leurs machines ; machines sur lesquelles s'animaient un parterre de drogués et de bourrés – bref ; rentrer à l'intérieur de cette boîte, retrouver mes deux amis, rester - tanguer - avec eux quelques temps, sans jamais espérer choper une de ces salopes sans intérêt – elles arrivent, secouent leur cul, te font croire que tu les auras, puis s'en vont (nous le savons tous, mon ami, alors pourquoi perds-tu encore ton temps ?...) – aparté : non, elles se foutent de ta gueule mon pote, elles dansent pas pour toi, elles dansent pour elles, pour leur orgueil, pour le plaisir de savoir que quelqu'un les matent ; elles ont pas faim de cul, elles veulent rien sinon se masturber physiologiquement sur ta puissance réduite à néant, elles !

Bande de salopes ! 
Et tu tombes toujours dans le puits - puis tourner le dos et prendre la route, lentement, fatigué, pour arriver chez moi, vers huit heures du matin et m'étaler dans mon lit, regrettant la veille.

Sans rien.

Une nuit passée sans rien.

Elles ne savent pas que tu le sais.

Elles croient que tu viens ici parce que tu veux baiser.

Comme dans un bordel gratuit.

Elles croient qu'elles sont belles.

Qu'elles sont baisables.

Sans intérêt.

Mieux vaut se taper une putain.

Mademoiselle m'avait montré du doigt. Et elle éructait, elle disait :

« Ce mec là, ce sacré con, les gars [...] »

Là, ils riaient en me regardant.

« […] ce gars-là m'a renversé. Il me doit une bière, non ?

- Ouaaaaais ! […] » Eructaient-ils

« [...]Bon (elle me regardait droit dans les yeux, à ce moment-là), alors paie-moi une bière et on est quittes [...] »

Puis, louchant légèrement : « […] C'est quoi ton nom ?

- Paul.

- Ah ! Moi c'est ...

...

...

...

...

... »

... je n'ai jamais été capable d'écrire une ligne de plus.

20 ans ont passés, depuis ce petit couplet.

Avant tout ça, j'avais écrit trois livres, dont deux jamais publiés, et un sorti, très tard, chez un éditeur distribué chez, quoi... une centaine de libraires ? Autant dire rien. J'étais le virus pour PC raté.

Après ce petit couplet, j'ai tout laissé tomber. J'avais pas envie d'aller plus loin, d'autant qu'à cet âge là, vous savez... on a autre chose à faire que croire en ses rêves. Non, bien sûr, non, c'est pas la faute du système. C'est juste qu'il faut compter sur le travail, la femme, les enfants, le bien-être - un peu de bière le week-end et les vacances trois fois par an. On peut prendre le risque de se lancer dans une épreuve insensée, pour autant qu'elle ne soit que virtuelle. Donc, quand ils ont lancé leur casque, chez TVD, j'ai sauté sur l'occasion. Je me suis plongé dans ces mondes, ailleurs, les yeux sous les capteurs, et j'ai voyagé tout autour du globe sans avoir quitté mon siège. Je vivais mes rêves d'écrivain, sans... sans plus jamais faire vivre aux autres ce que je rêvais réellement.

C'est là le paradoxe, et je m'en suis rendu compte bien des années plus tard, le nez dans mon vomi.

Bon, l'histoire est complexe, de un parce qu'il ne s'agit pas que de quelques lignes, ni que de quelques mots, mais surtout d'années ; c'est à dire de jours, de mois, de réveils et de couchers, de fatigues et de maladies, de casses-croûtes, de discussions inutiles et chiantes, etc. Il s'agit de ma vie, voilà, je crois que c'est la meilleure manière de le dire - de la dire.

Je n'ai jamais rien fait, en fait, quand j'y pense. Jusqu'à aujourd'hui. Enfin, il semblerait. J'y viendrai plus tard.

J'ai réussi, à peine à 23 ans, à toucher une rente mensuelle à peu près équivalente au salaire annuel d'un cadre de l'époque. C'était une combine audacieuse et sans risques, sans risques parce que basée sur un système imbécile et légal. On appelait ça la Paul-y-tique il y a encore quelques années... ça me fait rire maintenant.

J'ai lu le code légal de long en large, et j'ai trouvé les clés. Je les ai exploitées pendant très longtemps jusqu'à ce que d'autres arrivent à faire de même, et puis il y a eu jurisprudence, et puis je n'ai plus rien touché du tout. Je me souviens très bien du jour où j'ai appris tout ça. C'était en juillet, sous un arbre, j'avais le casque sur les yeux, et le soleil sur la peau - bien que je ne pus pas le sentir. Le vieil ami qui me servait d'avocat, d'agent de caution, de confident et de tout le reste avait lui aussi une Antenne - ce magnifique outil intégré sous la peau qui vous permettait de communiquer par couplage mental.

Je sentis une légère vibration dans la nuque, tandis que le mot « PAUSE » se superposait d'un coup à la guerre que je menait virtuellement au sein d'un Viêt-Nam plutôt mal reconstitué - dernière édition d'un jeu qui faisait fureur à l'époque. Je n'avais pas travaillé depuis plus de dix ans, à part quelques boulots de quelques jours, par-ci, par-là, pour garder la forme... et pour rendre service à des potes.

Le mec m'appelle, je colle la paume sur l'oreille, et tout ce que j'entends c'est :

« On a perdu. Ta combine ne vaut plus rien. Tu ne toucheras plus rien. Une chance qu'ils ne t'aient pas demandé de rembourser tout ce que tu avais. »

... les jours suivants, j'ai commencé à vraiment flipper. Je n'avais rien foutu depuis plus de vingt ans, et voilà qu'il me faudrait, à quarante-cinq ans, à nouveau bosser, à nouveau sortir de chez moi ; j'ai vraiment flippé, principalement parce que j'avais réussi à faire coïncider mon rythme de vie quotidien avec des dépenses d'un niveau bien supérieur à la moyenne. J'avais foutu en l'air, chaque mois, l'argent que j'aurais pu économiser pour pourvoir à ce qui, je le savais, arriverait un jour ou l'autre : la fin du succès personnel.

J'ai pensé à bien des choses, puis j'ai finalement décidé qu'il serait probablement de bon ton de tenter de rejoindre à nouveau le fil destiné aux Parques que j'avais au préalable choisi de suivre : celui d'écrivain.

En déterrant quelques cartons au fin fond de mon grenier, je suis retombé sur ces quelques coupures, et, bizarrement, en les lisant, j'ai trouvé qu'elles méritaient tout sauf de n'être pas publiées.

J'eus soudain une haine monstrueuse envers les éditeurs et ceux qui se prévalaient de ce titre.


5.


        La corrélation qui amena Paul et nos prisonniers au même plan s'avère délicate, dès lors que rien ne semblait pouvoir les réunir.

Néanmoins, rien n'aurait pu expliquer une évasion telle que celle décrite plus haut.

Ni un survivant à un crash d'avion.
 

        Le lecteur comprendra aisément qu'à partir de ce moment-là, tout est possible, voire explicable sans chercher réellement à apporter une raison claire et précise aux faits et à leurs interactions.

Il s'avérera bien plus tard que Paul ne connaissait aucun de ces hommes. Tout comme aucun de ces hommes ne le connaissait.

Pour autant, la suite du récit comportera bon nombres d'intrications qui permettront audit lecteur d'appeler une suite logique à cette combinaison définitivement floue.

Mais comme ma balise italique commence à fatiguer,
je vous propose de revenir directement à un point de vue à la première personne.


 ***

[Grant, deuxième]
 
Je ne vois que le sable qui racle, à chaque pas, mon pied gauche, nu. D'abord, je lève le pied droit, je le pose un peu plus loin, puis je ne vois plus les orteils, de l'autre côté. Tous les grains passent dessus.

Quand je demande à mon muscle d'agir à nouveau, voilà que les grains s'effacent, glissent tous ensemble, et que, d'abord, l'ongle ressurgit, l'ongle du pouce, noir, noir. Puis les suivants, suiveurs, et enfin le pied entier, qui jette au sol ceux qui s'étaient eux-mêmes lancés sur lui.

Je crois que j'ai besoin d'eau.

J'avance, j'avance, et malgré tout, je reste figé sur cette scène. Ces grains de sable qui se foutent du temps, de l'espace, et qui, à chaque fois, s'éloignent presque de la même manière. Et toujours mon pied.

C'est étrange, d'ailleurs, parce que j'ai réussi très facilement à oublier comment ce pied a brisé les os de François. Mais le sable, ce sable qui glisse, je n'y arrive pas.

Je crois bien que c'est à cause du manque d'eau.

Enfin, peu importe : me voilà libre.

Du coup, je mate les dunes, quand je les grimpe. Elles sont pas très grandes, elles volent vers le soleil, et puis elles retombent. A gauche, à droite, devant derrière, en bas le sable, en haut le ciel bleu et la tâche jaune qui m'éclaire, me brûle les yeux parfois.

Y a pas trop de vent, des fois je vois des traces de pas. En fait, je me guide grâce à elles. Enfin, si ç'en sont vraiment.

J'attends juste de les voir.

Une bande de gars, devant ; au départ je verrais que leurs ombres, en file, les uns tombant sur les autres, beaucoup plus faibles que moi, mais dans la même optique : tous fixés sur leur pied gauche. Et puis, et puis... en fait, j'ai tellement anticipé ce moment que je me suis fait le film parfait :

1. je les suivrai, sur quelques centaines de mètres, laissant au destin la chance d'emmener l'un deux poser ses yeux sur moi, en détournant la tête vers l'arrière par hasard.

2. il me pointerait du doigt, je continuerai à marcher, en l'ayant bien sûr bien vu, en sachant tout à fait qu'il se doute que je l'ai vu aussi, mais juste pour maintenir cette distance quelques secondes encore entre nous.

3. ils s'arrêteraient tous, se retourneraient vers moi.

4. l'un deux – sûrement l'un des plus résistants – ferait demi-tour, se dépêtrant dans le sable alors qu'il descendrait une dune, ses pieds crissant sur le sable blond, la moitié de sa tenue de prisonnier au départ accrochée à la taille pendant maintenant misérablement ; remonterait vers moi, et, arrivant plus près, je reconnaîtrais alors son visage.

5. il me jaugerait quelques secondes, avec en lui l'envie de m'étrangler directement, sans réfléchir, puis il verrait mes fringues, comprendrait qu'aucun gardien n'aurait pris la peine d'échanger ses frusques avec l'un des prisonniers, et me serrerait dans ses bras, sans aucune logique, en dépit de tous ces faux semblants qu'aiment à se donner ceux qui, comme nous, sont enfermés – enfin, étaient. 

6. je rejoindrais le groupe, un peu comme un sauveur ; on me poserait des questions, on me demanderait si c'est moi qui a descendu les sentinelles, qui a sauvé des vies – car « on a entendu les claquements ! putain ! merci à lui ! ».

7. évidemment, je me tairais, car pour l'instant, je n'ai aucune envie de le dire.

8. ils seraient un peu déçus, mais on repartirait, et...

… et pour l'instant, je ne vois personne...


6.


[Guazpzinzi, troisième]

Il avait les yeux exorbités. Même quand il vit la ville, de loin, il arrêta pas d'avoir cette gueule.

Evidemment, moi et les autres, on essayait de le remuer, de lui foutre des claques, de lui choper la nuque et de tourner sa pauvre gueule vers les baraquements ; mais nan, lui il continuait à regarder nul part, avec ses deux globes illuminés comme s'il avait vu la Vierge, ou sa petite soeur.

Finalement, on l'a laissé là, pourrir sur le sable. J'étais pour, la plupart étaient contre, et puis j'ai gueulé dans le vide et ils se sont tous tus. J'ai dit :

"Alors quoi ? On va laisser cette baltringue nous foutre la merde ? On s'est tous trainé le cul jusqu'ici pour se faire enculer par cette fiotte ? Putain les mecs ! Réveillez-vous."

Là, comme d'habitude, y en a un qui a ramené sa poire. Ben ouais, je m'y attendais. Ca m'est arrivé trop de fois. J'ai chopé un truc qui traînait sur le sol et je lui ai calé dans la tempe. Ca a fait "paf", y a eu une bonne giclée de sang, et le mec est tombé à côté du demeuré. Forcément, les autres ont fermé leur gueule. J'crois bien que c'était un bon vieux caillou du désert, t'sais. Le bon vieux désert espagnol de merde au travers duquel on se calait depuis bien une semaine.

Personne a bronché, on a avancé, on les a laissés là. Et on est arrivés en ville.


***

[Grant, troisième]
 
Je n'avais pas eu l'intention de réagir, au début. Mais quand j'ai vu ce mec se faire aligner gratuitement, j'ai compris qu'un jour où l'autre il faudrait que je grille letype. On a descendu l'allée centrale, au milieu de ces voitures qui gravitent à plus d'un mètre au-dessus du sol. On avait l'air ridicules, dans nos uniformes jaunes - désignation du prisonnier - à s'imaginer qu'on passerait incognito, ici, en plein jour, même dans une bourgade dégénérée.

Alors, il y a d'abord eu ceux qui ont levé le doigt vers nous, en psalmodiant des choses incompréhensibles impossibles à saisir pour ceux qui ne parlaient pas l'hispanique. Puis il y a eu les réactions des gars de chez nous ; des "quoi, tu veux ma bite dans ton cul, salope ?", ou bien "rentre chez ta mère ducon !" qui ont réussies à passer les barrières de la langue. Les autochtones se sont écartés. Je crois qu'on était à peine deux ou trois à réaliser que la police citoyenne ne tarderait pas à se réveiller pour nous jeter à nouveau en cage.


***

[Paul Tandoin, deuxième]
 
"Cet hôtel pue la merde, Gary."

Ledit Gary se tourna vers moi et ralluma sa cigarette, assis sur le lit. Alors que la fumée montait vers le plafond de notre chambre, il relevait ses yeux à mon niveau et, de sa gorge marquée par tant d'année à côtoyer le goudron, soufflait une voix rauque :

"Paul, c'est le coin le moins cher de la région. D'ici à ce que tu trouves assez de fric pour te farcir les connards d'avocats qui veulent te sucrer ton blé, je crois que c'est le meilleur plan pour - à ce moment-là, il se foutait de ma gueule, j'en étais sûr - passer l'été."

J'envisageais subitement de lui rappeler qu'il faisait plus de 40 degrés celsius dehors, mais je fus interrompu par deux coups de feu, très brefs. Ils résonnèrent à peine. Je jetais un coup d'oeil rapide à Gary, puis me retournais vers la fenêtre. D'un seul mouvement de la paume, le store se souleva - magie de la technologie - et j'aperçus deux hommes au sol. Habillés de jaune, ils avaient l'air morts.


***

[Guazpinzi, quatrième]
 
Quand j'ai vu le premier tomber, j'ai pas eu besoin de réagir. Dans ma tête, ça a fait comme "tilt !", et j'ai crié :

"MA QUEUE AU PREMIER QUI M'AMENE CELLE DE CEUX QUI VIENNENT DE TIRER ! ON Y VA BANDE DE PUTAINS DE BALTRINGUES !"

J'ai foncé sur celui que j'avais vu, le gun à la main, celui qui venait de shooter deux de nos gars, et je lui ai sauté dessus. Un pur coup de coude dans sa race, un deuxième, et puis je lui ai planté mes deux pouces dans les yeux. Le gars avait la mâchoire en érection pendant que je lui transperçais les yeux. Y avait de la matière blanche, du sang, tant de trucs qui coulaient de ses orbites, que ça m'a rappelé un moment la première fois que j'avais tué un gars. Je l'avais fait pour le clan.

 
        17.57 - La voiture s'arrête à droite, il ne comprend pas trop pourquoi, il a 17 ans. Il regarde le joint sur lequel il vient de tirer, sent la fumée lui monter à la tête. A dire vrai, il ne sait même pas comment tout ça fonctionne. Le cerveau, les synapses, l'hypothalamus... il ne l'a jamais su, et si oui, il l'a oublié. Il ressent juste. La sensation d'ailleurs. Il s'envole soudainement, se sent drainé vers une nouvelle réalité, celle qui, pourtant, n'est amenée dans son pauvre bas-monde que par l'hétéroclite composant de la voiture dans laquelle il se trouve, lui.

Il ne comprend pas non plus que ce qu'il s'apprête à faire n'est que la résultante d'un cheminement porté par ceux qui partagent son wagon. Et s'il n'en portera pas la pure responsabilité, au sens propre, il devra pourtant en assumer les conséquences.

Alors que la fenêtre descend, que le mec commence à tendre son pochon d'un kilo de cocaïne, il sent qu'il est prêt à prouver à la meute qu'il a les couilles pour faire partie du business.

Comment le blâmer ? Vie sociale nulle, vie familiale détruite, éducation niveau zéro, culture au degré d'un escargot regardant passer un train à vitesse maximale. Comment le blâmer ?

Oui, vous ne le feriez pas : bien sûr. Vous ne diriez rien. Vous diriez : "c'est une victime".

Pour autant, pensez-y, et pensez-y à deux fois : il a, il avait, il aura, toutes les cartes en main pour réussir. Il faudrait seulement... enfin, il aurait seulement fallu qu'il ouvre les yeux, au moment propice, pour se sortir de la merde au sein de laquelle il pensait vivre. Mais bien entendu, quitte à croiser la déchéance une seconde alors que le bonheur vous attend plus haut, bien sûr, autant l'embrasser elle plutôt que lui.

Il lève le flingue qui lui a été mis dans les mains quelques jours plus tôt, il regarde tranquillement le black d'en face qui écarquille les yeux ; il distingue peut-être ses potes qui sortent eux aussi leurs joujoux, en face, pour tenter de lui déchirer la moindre parcelle de cervelle alors qu'il vient d'assumer un geste purement criminel...

...

...

... et il tire.

Aura-t-il seulement réfléchi ? Y aura-t-il eu, au fin fond de ce cerveau sourd et raboteux qui le conduit, un simple mécanisme signifiant que ce geste en lui-même était la fin d'une ère, le début d'une autre ? Ou n'était-ce qu'une réaction freudienne ? une réaction défensive ? Voilà : il a tiré. C'était son premier crime.

La voiture démarre, déjà criblée de balles ; et lui ne regarde que son pistolet, tenu par ses deux mains au-dessus de ses genoux. Il y a des cris, encore des tirs, il entend des voix qui le hèlent, qui lui demande "pourquoi ?" ; puis il voit l'un des deux types devant jeter un sac blanc à côté de lui. Un kilo, gratuit.

Il sourit.


***

        C'est fini, y en a plus un. On continue à marcher. Y a des bris de verre, Johnson qui braque une bagnole. Il démarre, trois montent dedans, et s'en vont. Je sors le flingue que j'ai chopé au crevé, je tire : dans les aéroglisseurs, sur les vitres, m'en branle. Je vois un crane qui explose, ils auront compris : on échappe pas comme ça à la meute.


***

Paul referme les rideaux, tourne la tête vers Gary. Dans ses yeux, toute la perdition d'un esprit affolé :

"Ils s'entretuent. Il faut faire quelque chose."

Gary éteint sa cigarette sur le lit.

"Je te regarde, mon gars. Fonce."


7.


        Paul ferme la porte des toilettes. La chasse d'eau vrombit encore de l'autre côté.

Il lâche la poignée, se retourne, observe furtivement son reflet dans les quatre miroirs cloués au mur qui semblent comme se pavaner sur le mur des toilettes pour hommes de la station essence de l'A23, près de Saragosse, Espagne ; il observe son reflet, sans vraiment y prêter attention, s'avance face à lui, fait pivoter le robinet, laisse couler l'eau sur ses mains, l'éteint, puis allume le séchoir automatique.

        Au fond de son crâne, comme une lueur :

        "Si je pouvais, je supprimerais toutes ces conneries de ventilations automatisées. Je les remplacerais par des serviettes, de jolies serviettes, peut-être même de ces serviettes jetables. Ah ! oui ! outil de la technologie : on t'emmerde. On te remplace par du simple papier. On se sèche les mains simplement, sans avoir à se casser le cul trente secondes sous du "rien". Du vent. Là, au moins, moi je saisis la feuille de papier et j'y vais à la vitesse où je veux. Ton séchoir automatique, au vent, c'est du vent. Je peux être plus rapide, plus efficace. Pourquoi y en a partout ? Pour quelle raison ? Est-ce que quelqu'un se pose la question ?"

        Paul ouvre la porte des toilettes, ses yeux affrontent la masse désordonnée mais calme des clients qui, à cette heure, sont encore, malgré l'époque, forcés de braver la foule pour quérir, eux aussi, un semblant de repos. Certains se penchent sur les dernières barres vitaminées à la mode, d'autres sur les substituts de cocaïne, ouverts à la consommation depuis un peu plus de dix ans.

        Paul se rappelle Pascal, grand consommateur de ces friandises, puis ses enfants, âgées à peine d'une quinzaine d'années, eux également éduqués à sniffer une poudre jaune considérée, aujourd'hui, comme bonne pour la santé.

        Paul file rapidement au travers des étals, ignore la caisse où se tient un vendeur à peine éveillé, affublé d'une veste ressemblant étrangement à celle que portaient les caissiers, il y a dix ans, pousse la porte de la station service, essuie ses mains encore humides sur son pantalon en feutre, lève le bras, attend que la porte de son auto-planeur se soulève, entre à l'intérieur, pose son pouce sur un écran noir qui soudain s'éclaire ; le contact s'enclenche, la voiture tremblote légèrement - puis Paul dit :

"Vers Bierge. Fédération de l'Espagne du Nord."

L'ordinateur répond :

"120 kilomètres. 15 minutes."

        Paul ferme les yeux, et voudrait s'endormir.


8.


        Au moment où l'autoplaneur croise le panneau "Bierge", Paul se rappelle qu'il y a quinze ans, cette ville était encore un village. Puis il aperçoit un nuage de fumée au loin, et se demande pourquoi les habitants viendraient brûler des déchets sur la rue principale.Enfin, il peut distinguer un autre autoplaneur, posé - échoué - sur le sol, et l'homme qui s'en est à moitié extirpé, tandis que son crâne laissait échapper une matière oscillant entre gris et rose sur le sol. Paul a le temps d'avoir le réflexe inconscient et stupide de noter qu'un mégot de cigarette qui devait traîner là semble s'être négligemment collé à cet amas gluant ; puis le temps de se laisser imprégner par la vision d'un escargot ; puis il remarque le gorille, penché au sol sur un autre homme, qu'il tient par la chemise et secoue comme un paquetage récalcitrant.

Le premier est habillé tout de jaune, doit peser dans les cent kilos, a le visage buriné et est quasiment chauve. Le second porte une veste en feutre brun à moitié déchirée, de longs cheveux, et une légère barbe. Tandis que sa tête claque sur le sol, sa mâchoire s'ouvre et se referme : il essaie de parler.

Brrr... oxygène qui tombe du ciel. Cris et hurlements. Tiens, j'avais jamais vu qu'ils affichaient des publicités sur les masques, maintenant. Ah, si, loi du 3 juillet 2022, c'est vrai, Pascal en avait parlé au Journal du Soir.

...

C'est à peu près tout ce qui sillonne l'univers neuronal de Paul alors qu'il dirige la voiture sur le prisonnier et le projette à plus de dix mètres dans un souffle. Son véhicule s'arrête par la magie de l'anti-gravité, sans qu'il ne ressente le moindre choc. Il pose son index sur l'écran noir, la porte se soulève, il crie :

"Montez !"

Puis a le temps d'apercevoir un autre homme, qui sort d'un bâtiment adjacent, soulève M. Veste en Feutre, le jette dans la voiture, se lance après lui, crie :

"Vite ! ils arrivent ! démarrez ! démarrez bon Dieu !"

Enfin, démarre, et manque de percuter un type, portant le même costume jaune, qui leur fait de grands signes des bras.


***

[Grant, quatrième]

J'ai tenté de les arrêter, surtout parce que j'aurais vraiment aimé partir avec eux. Un peu aussi pour voir la tête de ce type de plus près. Faut en avoir de sacrées pour défier l'autre taré. Apparemment, il a pensé que j'avais essayé de lui venir en aide, parce que ce n'est pas moi qu'il attrape par les épaules, jette au sol, et cogne jusqu'à ce que les secousses nerveuses qui agitent le corps ne soient plus volontaires. Il se relève, les poings en sang, comprend qu'il n'y a plus que nous deux - eh merde - et me gueule :

"Baltringue ! On y va ! On les chope ces putes ! ON VA LES DEMOLIR !"

Je comprends pas pourquoi il passe son temps à gueuler comme ça. Il a vraiment dû avoir une vie de merde, ses parents ont vraiment dû avoir une vie de merde. Ou alors c'est juste son délire. Va vraiment falloir que je le grille.


***

        L'autoplaneur survole maintenant une large étendue de sable. Gary se penche en avant, et pose sa main sur l'épaule de Paul.

"Merci, mec. C'est quoi ton nom ?

- Paul.

- Paul ? C'est pas vrai. T'entends ça, Paul, vous êtes... comment on dit déjà ? Quand on a le même prénom."

Paul retire le mouchoir ensanglanté que Gary lui a donné quelques minutes plus tôt :

"Hobonymes, Gary, on dit hobonymes."

Il a au moins deux dents et le nez cassé, et n'arrive plus à parler normalement. Sa tête lui semble avoir doublé de volume. Il ne sait pas encore qu'il a une sévère hémorragie interne.

C'est le prix à payer, lorsque l'on veut jouer au bon samaritain.

D'autant qu'un second autoplaneur embarquant deux hommes à son bord vient de décoller et de se lancer à leur poursuite. Sur le bas de la portière, il reste traces d'une matière étrange penchant entre le rose et le gris.


9.


- Aparté -          

A nouveau, il apparaît essentiel au narrateur de cette pluralité de récits d'apporter quelques précisions typologiques qui serviront, c'est une quasi-certitude, le lecteur dans ses tentatives de compréhension d'une histoire qui paraît n'avoir aucun fondement correct.

        Tout d'abord, il est à noter que le temps du récit considère une refonte géopolitique de l'Europe. En 2045, l'Espagne, le Portugal, et le Maghreb appartiennent en effet à deux fédérations distinctes : celle de l'Espagne du Nord, et, assez logiquement, celle de l'Espagne du Sud.

        La première englobe le nord de l'Espagne, au-dessus de Saragosse, et trace une bande horizontale vers l'ouest jusqu'au Portugal, lui-même partie de cette Fédération - ainsi que l'archipel des Açorres. Sa capitale est Barcelone, prisée par les jeunes touristes en quête d'alcool, de jolies filles, et de soirées tardives.        

  La Fédération de l'Espagne du Sud démarre à peu près au niveau de l'Andalousie, là où, paradoxalement, les Ottomans avaient tenté d'entrer en Europe - et avaient d'ailleurs plutôt bien réussi. A l'endroit du redouté détroit de Gibraltar ont été construit deux ponts : l'un, sur l'eau ; le second, au-dessous (au cas où le premier viendrait à s'effondrer - hypothèse évidemment impossible, étant donné la nature des matériaux utilisés ; mais deux précautions valent mieux qu'une). De là, la Fédération s'étend à l'est jusqu'à Oran. La Fédération du Sud courait auparavant jusqu'à Constantine, mais plusieurs insurrections ont débutées en 2039, et ont repoussé les espagnols au-delà d'Alger. Sa capitale a été Séville jusqu'à cette date, puis il fut décidé que Tanger serait un meilleur centre de coordination des troupes face à ces révoltes.

Il est très important de noter que, suite à des affrontements nucléaires survenus dans les années 20, le centre de l'Espagne n'est plus qu'un désert, de Cordoue à Saragosse. Madrid n'est plus que poussière.


        A quelques kilomètres au-dessus des ruines, la prison qui a été édifiée en 2033 était considérée, jusqu'en 2045, comme un centre de sécurité destiné aux violents récalcitrants, aux détraqués mentaux, et à d'autres, plus sains, dont on estimait que l'exposition à des radiations permettrait d'amener au monde scientifique de bons sujets d'étude. M. Grant, le prisonnier qui apparaît plus haut, est l'un de ceux-là.

A l'inverse, M. Guaspinzi, décrit dans le récit comme une brute d'une violence infinie, était tout à fait indiqué pour appartenir à la première des catégories.

Si le narrateur se permet d'écrire que cette prison "était considérée, jusqu'en 2045", vous comprendrez qu'il évoque évidemment le lieu qui ouvre ce récit ; lieu qui ne pourra, au premier regard, plus être utilisé à des fins de confinement - nous reviendrons là-dessus plus tard.

        Avant de poursuivre la narration de cette succession de récits qui commencent à devenir croisés, il apparaît également d'une importance fondamentale de revenir sur la manière dont M. Grant a réussi à retrouver le reste du groupe des prisonniers ; ainsi que sur les raisons qui ont amené M. Paul Desna, notre journaliste et présentateur des Journaux Européens, à quitter la capitale du Pays en autoplaneur pour rallier Bierge, où il aurait, il semblerait, sauvé la vie de MM. Paul Tandoin et Gary Vocra, respectivement ancien milliardaire grâce à de nombreuses fraudes fiscales, exilé du Pays pour tenter de considérer une portion infime de son pécule, et son avocat, bénéficiaire d'une récente avance extraite de ce pécule, qui l'amène à allouer ses services à M. Tandoin pour quelques mois encore.

M. Grant a ainsi réussi à rattraper la "meute", comme la définit M. Guaspinzi, à l'aube du sixième jour de marche. Si cela ne s'est pas exactement passé comme il l'espérait (voir plus haut), il lui a tout de même été posé cette fameuse question, qu'on pourra dactylographier et traduire, en français, par : "est-ce que c'est toi qui a descendu les tantes ?" - par "tantes", il faudra entendre "gardiens", puisque ce terme a commencé à être utilisé dans de nombreuses prisons du sud de l'Europe à partir de 2030 - ses origines restant inconnues. Fabricio Grant a évidemment répondu "non", du moins pour l'instant. Se sachant plus pondéré et réfléchi que ses comparses, il estime qu'il pourra tirer un avantage du fait que la plupart le considèrent comme l'un des détenus les moins dangereux. M. Grant est à présent embarqué dans un autoplaneur, en compagnie de M. Guaspinzi, à la poursuite de nos trois autres protagonistes.

Nous en venons donc à M. Desna, que nous avions quitté plus tôt alors que son téléphone sonnait, promettant un rebondissement qui était censé "tout changer". Quelle en était la nature ?

Eh bien, au risque de décevoir le lecteur, il sera malheureusement impossible au narrateur de répondre à cette question. M. Desna semble en effet être le seul au courant de l'identité de son correspondant, et il est encore, à l'heure actuelle, impossible à un écrivain de placer ses personnages sous écoute ; ce qui nous aurait permis, vous vous en doutez, d'en apprendre un peu plus long sur les raisons de ce voyage non prémédité et d'une importance incontestable dans le déroulement de notre trame scénaristique.

Le narrateur s'excuse par avance de ce manque d'informations. Des investigations sont en cours.

Dans l'attente, il vous est proposé de poursuivre votre lecture.

Cordialement,

M. Narrateur


10.


        L'autoplaneur conduit par Paul Desna poursuivait sa route au-dessus de l'étendue désertique alors que le soleil atteignait son zénith et promenait du même coup un rayon lumineux sur la rue principale de Bierge, où les premières troupes citoyennes commençaient à peine à arriver. Sur place, un carnage. Aux cadavres habillés de jaunes, et la plupart criblés de balles, des prisonniers qui avaient - sans que personne ne soit en mesure de saisir la détermination et l'effort qu'il avait fallu fournir - traversé plus de 400 kilomètres à pied, se mêlaient ceux des habitants de la commune qui avaient tenté d'endiguer ce flot meurtrier arrivé du sud sans un avertissement.

        A leur tête s'était dressé le terrible André Guaspinzi ; André Guaspinzi qui les avait menés jusqu'ici, jusqu'à la civilisation et la mort - lui qui avait tué de ses propres mains et d'un sang froid sans pareil plusieurs de ses compagnons ; André Guaspinzi, mû par la folie et par la rage, de celles qui vous élèvent, mais vers les niveaux d'une bâtisse qu'il aurait mieux valu éviter depuis le début : ce même André Guaspinzi qui pilotait maintenant l'autoplaneur lancé à la poursuite de ceux qu'il considérait comme les responsables de ses souffrances - et, soyons clairs : de ses échecs, de ses peurs, de ses faillites amoureuses ; et bien entendu, de la totale misère du monde. 

        A ses côtés, Fabricio Grant, encore presque éploré lorsqu'il essaie de se souvenir de tout ce qui vient de se dérouler sous ses yeux : à la fois ce qui est récent 

       (c'est à dire, l'entrée en ville, les tirs, les coups, l'autoplaneur et la cervelle du chauffeur qui explose, l'autoplaneur qui rebondit sur un mur en métal, puis s'écrase dans un nuage de poussière ; le type qui sort d'un bâtiment voisin, que Guaspinzi saisit au vol, lance au sol, et roue de coup ; l'autre autoplaneur qui arrive de nul part, à tel point qu'il pensait que le type n'était pas vraiment crevé, ou alors, s'il l'était, il revenait du royaume des morts pour prendre sa revanche, et puis qui s'éloigne, Guaspinzi qui tue leur dernier compagnon, qui le hèle, qui l'entraine, mais bordel, il n'avait rien demandé, merde) 

et ce qui commence à prendre de l'âge 

(l'explosion du mur d'enceinte, ses premiers réflexes, la mort de François, la marche dans le désert, solitaire, longue marche, les hallucinations, les mirages, puis les compagnons retrouvés, puis la ville qui se dessine, enfin Guaspinzi qui écrase la tête d'un type à coups de pierre, et puis, surtout, surtout, tous les morts qu'ils ont laissés derrière eux, tombés parce qu'à court d'eau et d'énergie - surtout, à court de détermination, de volonté, de courage).

Sous ses pieds, le sable défile tellement vite qu'il ne distingue même plus les dunes : il voit un nombre infini de traits d'un marron très clair qui s'alignent sous le joug de la vitesse, et, une fois, ou deux, une tâche jaune ; il finit par comprendre que ces tâches ocres, sur le sol, sont les corps d'autres prisonniers, puis relève la tête. Guaspinzi, le regard empreint d'une ardente colère, d'une rage sans équivoque, fixe l'horizon. Grant se revoit alors, quelques jours plus tôt, dans le désert.

Il se rappelle avoir rêvé de ce moment : celui où ses espoirs se dessineraient à l'horizon. Celui où une tâche jaune apparaîtrait.

Grant se sent soudain pris d'une haine monstrueuse contre ce colosse aux pieds d'argile. Non pas tant vis à vis du fait qu'il ait tué, sans remords ni vergogne, et qu'il l'ait fait bien des années durant, sans jamais avoir à souffrir lui-même de ce qu'il infligeait à ses victimes ; non plus vis à vis de la promesse qu'il s'est faite : celle de lui ôter la vie ; mais bien parce que ce pauvre con est en train de provoquer, à petit feu, sa mort à lui aussi.

        Et Grant n'a pas marché dix jours dans le désert, menti quant à ses hauts faits, pour se faire mener la barque par un branleur incompétent et idiot, qui n'a probablement jamais lu de sa vie ; un type qui disait diriger une troupe mais qui n'a fait que mener chacun de ses membres vers une mort idiote ; un type qui ne sait sûrement pas penser plus loin que son nez.

Grant accable Guaspinzi tout comme Guaspinzi accable Paul Desna. Et Paul Desna, qui accable-t-il ?


***
       Gary retombe sur son siège. Ce qu'il vient d'entendre lui a si profondément remué l'estomac qu'il se demande s'il ne va pas vomir dans quelques secondes sur Paul, assis à côté de lui, et qui s'est endormi il y a déjà quelques minutes.

"Vous vous foutez de moi ? Un coup de fil ? C'est une blague ?"

Paul Desna s'agite, sur son siège, devant son homonyme.

        Gary aperçoit sa main droite qui s'approche de l'écran noir, effectue quelques pressions des doigts qui correspondent à une commande paramétrée manuellement - la femme de Gary conduit un modèle équipé des nouvelles fonctions depuis déjà quelques mois, et Gary a fini par identifier cette gestuelle un peu complexe qui indique que l'utilisateur de l'autoplaneur a modifié la commande originelle pour la remplacer par une de son cru, lui permettant ainsi d'être seul maître à bord (à moins qu'un fusil à tir somatique soit braqué sur sa tempe et que son agresseur lui force à l'effectuer, mais Gary sait que c'est une autre histoire, à partir du moment où habiter dans son lotissement revient à fréquenter le gratin de la capitale - gratin qu'il a choisi de ne plus croiser pendant quelques temps jusqu'à ce que son client lui fournisse son dernier paiement).

... il faut savoir que, en tant qu'avocat, Gary a le goût de la disgression.

        Une voix féminine se fait entendre :

"Vol automatique activé en direction des coordonnées choisies. Coordonnées choisies : destination inconnue. Veuillez lâcher le volant ainsi que la pédale d'accélération. Bon voyage."

        Gary sourit. Une voix de femme, ça le fait toujours sourire. Paul Desna se retourne dans sa direction, lui jette un regard un tant soit peu dédaigneux, impose à sa colonne de poursuivre la rotation qu'il a entamée dans le sens horaire, puis pose les yeux sur Paul Tandoin.

"Il va bien, votre ami ?"

Puis, revenant vers Gary, assit derrière la place du mort, qui rebouchonne tout juste un flash de whisky :

"Vous savez ce qui s'est passé là-bas ?"

Gary s'essuie la bouche, tend la bouteille au conducteur, qui semble réaliser qu'il est en présence d'alcool, fait d'abord "non" de la main, tourne à nouveau la tête vers Paul Tandoin, semble pris dans des réminiscences peu agréables, puis accepte après un "vous êtes sûr ?" de la part de Gary, qui a appris depuis longtemps à saisir sa chance au coeur des vices de tout un chacun.

        Ce qu'il ignore, c'est que le seul vice de Paul Desna est d'être conciliant ; c'est l'un des traits de sa profession de journaliste. Quitte à boire pour arracher certains secrets. Et le fait que deux français au teint peu basané, et plutôt âgés pour être des touristes, se retrouvent au milieu d'un massacre incluant les évadés d'une prison au sujet de laquelle il a lui-même présenté un reportage à la quasi-totalité du monde entier, ce fait-là, Paul Desna estime qu'il mérite la consommation d'un peu d'alcool de qualité médiocre.

Gary récupère sa bouteille, puis répond :

"J'en sais rien. Ces mecs-là ont déboulé de nulle part, y en a un qui a commencé à taper sur tout le monde, évidemment les habitants ont riposté, et c'est parti en cacahuète."

        Gary débouchonne le flash, à moitié vide :

"Vous me pardonnerez l'expression.

- Pas de soucis. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là ?"

Gary boit à nouveau.

"Je crois que ça a peu d'importance quand on sait ce que vous, vous faites-là. J'en reviens pas. Comment je pourrais vous croire ? Pourquoi je vous demanderais pas de nous ramener là-bas ?"

        Paul sourit. L'alcool ingéré commence à se mélanger à son sang. Une sensation douce et chaude lui saisit les épaules alors que de l'arrière de son crâne remonte un léger bourdonnement. Il se sent bien. Il commence :

"Je pourrais, Gary, je pourrais, mais je crois que les troupes citoyennes qui sont déjà sur place auront beaucoup de questions à nous poser, et j'ai évidemment pas le temps pour ça. Je pourrais aussi vous laisser dans le désert, et vous dire que je viendrai vous récupérer plus tard, mais... je ne suis pas sûr de revenir."

        Gary émet un hoquet, mélange d'un retour et de l'expression de son étonnement. Paul Desna semble ne pas y prêter attention. Il tend le bras et saisit la bouteille que l'avocat tient entre ses genoux, en achève le contenu, la jette sur le siège à son côté, puis tourne la tête vers Paul Tandoin, revient vers Vocra, et dit :

"Enfin, la principale raison, c'est que votre ami est tombé dans le coma il n'y a pas très longtemps. Vu les coups qu'il a pris, je crois qu'il ne tiendra pas le transport jusqu'à un hôpital, aussi proche celui-ci serait-il."

        Gary, par réflexe, tourne la tête autour de lui. Au travers de la coque transparente de l'autoplaneur, il ne voit que le sable, à perte de vue. Il n'avait jamais vu les résultats des bombardements.

"Mais, surtout, reprend Paul Desna, surtout, ma principale raison de ne pas vous ramener là-bas, c'est que je suis quasi persuadé qu'Ils pourront le sauver."

        Alors que Paul achève sa phrase, une voix de femme se fait entendre :

"Votre destination est en vue. Vous avez la possibilité de reprendre les commandes. Si vous choisissez de rester en mode manuel..."

        Et Paul Desna, parodiant l'ordinateur qui s'apprête à terminer sa phrase, reprend en même temps qu'elle :

"... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées."
"... l'autoplaneur se posera aux latitude et longitude que vous avez sélectionnées."


11.


        "On descend là ? 


- Ouais.

- Et puis ? Après... on fait quoi ?"

Guaspinzi gardait les yeux rivés vers le sol tandis qu'il abordait l'atterrissage de l'autoplaneur.

"On fait le tour, tu vas à la tour 3 et moi à la 8. Le type qui s'est fait les gardiens a pas ramassé les guns. Personne est venu. Ils y sont encore."

Le sable alentour se soulevait dans des tourbillons aux allures de spasmes musculaires. Guaspinzi poursuivit :

"Ensuite, t'as vu comme moi, ces bâtards de putains sont rentrés direct par le trou. On les course, on les trouve, on les braque. Mais on les tue pas..."

Grant savait très bien ce qui allait suivre.

Il baissa les yeux sur le tableau de bord de l'appareil, encore tâché par endroit par ce qui aurait pu ressembler à une bruine cérébrale, si tant est que la substance eut correspondue encore un tant soit peu au liquide encéphale, après être passée sous les doigts de Guaspinzi et avoir séché durant leur trajet. Cela faisait moins d'une heure que la tête de leur ancien compagnon de cellule avait explosé sous l'effet de la balle qu'avait arbitrairement tirée le colosse. Moins d'une heure, mais les projections n'avaient plus rien à voir avec un cerveau. C'étaient des gouttes diaphanes qu'on aurait tout aussi bien pu assimiler à de l'eau.

Grant savait très bien ce qui allait suivre, oui, c'était un fait ; mais Grant savait tout autant ce qu'il n'oublierait pas.

Et plus les minutes passaient, plus s'insinuait la douloureuse pensée :

"Et peut-être faudra-t-il que je sois à nouveau emprisonné pour que cet individu ait la chance de perdre la vie. Sa liberté contre la mienne ; en tous les cas, la liberté de respirer d'un peuple pour celle que l'on me reprendra."


***

"On le laisse là ?"

Paul se retourna.

Gary baissait à l'instant les yeux sur une cigarette qu'il allumait d'une main, l'autre vissée sur la première pour protéger son zippo d'un éventuel coup de vent. Du vent dans le désert ? Gary savait très bien que son geste tenait du réflexe. Tout le monde savait qu'utiliser ses deux mains pour allumer une cigarette tenait du réflexe. A l'heure précise, le seul à l'ignorer était peut-être Paul Tandoin, dont le pouls ralentissait doucement au fil des secondes.

"Vous avez raison. Je vais le porter."

Gary releva les yeux, semblant suivre la fumée qui naissait à l'instant de la blonde qui venait de s'enflammer, puis, d'un geste brusque du poignet, referma le zippo qu'il glissa dans la poche droite de son jean.

"Je vais vous aider.

- Vous embêtez pas, ça ira."

Desna s'approcha du véhicule, la portière disparut, lui-même sembla faire de même en se glissant à l'intérieur, mais il recula pourtant avec toute la prudence possible alors qu'il tenait Tandoin dans ses bras. A nouveau droit, il ajusta ses prises sur le corps inanimé dont la tête tanguait bizarrement, fit quelques pas vers l'éboulis qui glissaient déjà à leurs pieds alors même qu'ils se posaient, puis s'arrêta brutalement et se retourna vers Gary, qui tirait une énième latte sur sa clope :

"Vous êtes sûr de vouloir venir ?"

Il marqua une pause.

"Je veux dire... je l'emmène là-bas, Ils s'en occupent. Mais vous... vous pouvez encore éviter tout ça. Prendre l'autoplaneur, vous tirer, vous voyez..."

Une légère brise souffla au moment même ou Paul Desna terminait sa phrase. Un vent si léger qu'il agita à peine les cheveux de Gary lorsque celui-ci fit doucement claquer sa cigarette entre ses doigts pour en faire tomber les cendres qui polarisaient son extrémité.

"Ce type-là est mon client, Paul. Où il se rend, je me rends. Allons-y."

Paul émit un imperceptible sourire, fit volte-face, puis entreprit d'escalader l'amas rocheux par lequel nos compagnons prisonniers avaient réussi à fuir quelques jours plus tôt.

Alors que les trois hommes disparaissaient à l'intérieur de l'ancienne prison, le soleil, sur la ligne d'horizon, fut masqué un quart de seconde par un objet volant.

Il n'est évidemment pas nécessaire d'en préciser la nature.


12.


        L'intérieur de la prison était sombre, malgré le trou béant par lequel nos trois héros venaient de pénétrer ; trou qui tolérait néanmoins un minimum que les rayons du soleil levé maintenant haut dans le ciel espagnol passent en son travers et viennent colorer le sol d'asphalte de la bâtisse désintégrée de leur lueur diaphane. Il y avait quelque chose de paradoxal dans la scène : voilà que Paul portant Paul et suivi par Gary s'entouraient de nuées d'éléments inconnus qui brillaient en virevoltant dans l'air, au milieu du couloir principal de la prison. 

N'était-ce pas le comble pour un lieu qui avait accueilli des prisonniers d'ouvrir les bras à la liberté, toute illusoire soit-elle ?

Oui, voilà que, sans le vouloir, ces trois hommes s'avéraient être les personnages incohérents d'une peinture anachronique. S'il fallait à votre humble narrateur la dépeindre, il ne pourrait que vous décrire deux hommes, en portant un troisième, avançant au milieu d'un long couloir, alors que les rayons de lumière peinent à lécher leurs bottes ; et au-dessus de l'amas de briques ramassées à l'entrée de la prison, cinq étages suivant sa ligne directrice, sur lesquels s'ouvrent des cellules... vides. 


Pour clarifier la chose, imaginez une église : voilà que la nef est le couloir, et les étages ses parallèles.

Alors, me direz-vous : "nos héros avancent-ils vers un quelconque autel ?"

Je vous le dis encore une fois : un narrateur ne place pas ses personnages sous écoute. Donc je n'en sais rien ; et, qui plus, est, je peux parler de "héros", mais je vous déconseillerais de le faire, puisque vous ne connaissez pas l'issue de notre récit.


 
***
 
        Paul avançait presque religieusement. Ils étaient redescendus à l'intérieur de la prison grâce à l'amas que les briques avaient formées de part et d'autre de la base du mur. L'effort semblait avoir fatigué le journaliste, mais il restait néanmoins en meilleur état que l'écrivain, toujours inconscient.

        Gary avait allumé une autre cigarette, et, à chaque pas, levait à nouveau les yeux vers les étages supérieurs de l'édifice en proférant une nouvelle insanité sortie de nul savait où.

        "Putain... bordel... rat-à-couille... focke... sa mère... nouilles en cuve... ta race... wow ! putain c'est si grand Paul ! vous en aviez déjà vu une ?"

        Paul Desna gardait les yeux rivés sur les deux portes qui barraient l'extrémité du couloir, plongé dans la pénombre. Il s'arrêta, en profita pour assurer ses prises sur le corps inanimé qu'il portait dans ses bras, et jeta un regard en arrière en direction de Gary.

        La lumière du soleil qui se projetait au-dessus des débris éclairait leurs arrières mais n'allait pas plus loin, comme une dernière mise en garde. Il aurait fallu à Gary parcourir au moins trente mètres pour que les rayons de l'astre lumineux lui caressent à nouveau la nuque.

        "Jamais directement. J'ai accompagné des reporters une fois dans une prison africaine, pour un direct... à l'époque des révoltes de 2031..."

        Gary ouvrit des yeux ronds.

        "La Grande Tuerie ? Vous en étiez ?

- Non, j'étais à vingt kilomètres. Mais on peut dire que je l'ai vécue d'un certain côté... les gens qui couvraient l'évènement étaient des amis.

- Tous ces morts... et l'on n'a jamais su ce qu'il s'était passé... vous savez, vous ?"

        Paul Desna posa délicatement le corps de Paul Tandoin au sol.

        "Gary, venez avec moi. Nous allons ouvrir ces portes et vous verrez que ce que vous pensez être vrai ne l'est pas forcément. Vous pouvez le porter un peu ? Je commence à fatiguer."

        Gary s'exécuta, et les trois hommes arrivèrent rapidement face au mur opposé à celui de l'entrée. Au milieu du béton étaient incrustées deux portes en métal scellées par un processus informatique. Une plaque holographique, à gauche, attendait une intervention humaine pour permettre l'ouverture. Paul Desna s'en approcha et posa sa paume sur la surface noire. Il y eut un bruit étrange, puis un cliquetis, puis les portes pivotèrent. Paul Desna retira la bague qu'il portait à l'annulaire et la rangea dans sa poche. Puis il avança au milieu des ténèbres, suivi par l'avocat et son client.


13.


        Lorsque les troupes citoyennes dépêchées aux Quartiers d'Expérimentation Sécuritaire Nord-Hispanique arrivèrent sur place, elles trouvèrent la prison déserte.         

Personne ne fut jamais en mesure d'expliquer comment l'effondrement quasi total du mur nord avait été provoqué. Les experts estimèrent un défaut de construction. Les Journaux du Soir finirent par arriver aux mêmes conclusions. Entre temps, la moitié de la planète avait ri devant ce fait présenté comme si sérieux, mais pourtant absurde. Cela ne pouvait être qu'absurde.

Certains penchèrent pour une attaque terroriste, basée sur l'utilisation de composants explosifs qui n'auraient pas laissé de traces. D'autres en appelèrent à une intervention étatique venue des hauts lieux, censée brimer les foules et noyer la liberté de penser. Le grand Big Brother, le grand Pan était de retour.

 
        Les troupes citoyennes finirent par interpeller, au fil des semaines, les quelques prisonniers qui avaient réussi à se mêler aux habitants des villages bordant la frontière hispano-française. Ils furent envoyés au sein d'autres QES, partout en Union Européo-africaine. La grande majorité des évadés avait trouvé la mort à Bierge, lors d'échanges de tirs. Néanmoins, certains témoignages indiquèrent que deux rescapés de l'assaut avaient fui vers le sud, à bord d'un autoplaneur volé. La semaine suivant la découverte de la prison abandonnée, le gérant d'un hôtel de Bierge indiqua que deux de ses clients avaient également embarqué à bord d'un véhicule, dans la même direction. 

Il n'avait aucune information concernant les antécédents desdits clients, mais précisa que l'un d'entre eux était en triste état. Il avait de toute évidence tenté de s'interposer entre habitants et prisonniers, sans que cela lui réussisse.         

 Quelques semaines plus tard, des témoignages diffusés lors de Journaux du Soir confirmèrent que deux autoplaneurs avaient mis le cap vers les QESNH, l'un composé de deux prisonniers, le second de trois hommes, dont un blessé. Malgré toutes les recherches effectuées, on ne trouva jamais trace d'aucun corps aux alentours.

***

        Gary ne vit d'abord que les ténèbres. La lueur du jour ne pénétrait pas dans la seconde pièce, comme si les ténèbres étaient ici plus denses. Un carré de lumière dessiné sur le sol, à l'entrée, était le seul repère visuel sur lequel il pouvait encore compter. Il entendait, devant lui, le pas feutré de Paul Desna, à quelques mètres.

"Paul, on n'y voit rien ici. Vous pouvez allumer ?"

        La voix de Gary résonna dans la pièce. Un cliquetis étrange lui répondit.

"Crrr... crrr... clclclclcl.

- Paul, vous avez entendu ? Il y a encore des prisonniers ici ? ... Paul ?"

        Gary eut soudain le sentiment que le bruit se déplaçait. Il l'entendit d'abord à gauche, puis à droite, puis dans son dos, et eut une furieuse envie de faire demi-tour et d'abandonner Paul Tandoin. Puis la lumière se fit.

        La pièce dans laquelle les trois hommes avaient pénétré était composée uniquement de murs en métal. A l'autre extrémité, une seconde porte du même acabit que la précédente était entrouverte. A gauche, un escalier disparaissait à l'étage supérieur. Et à droite, derrière des barreaux en fonte, le même bruit irrégulier faisait frémir Gary :

"Clcl... clclclcl... crrr... crrrrr..."

Paul Desna se tenait juste en face de la cellule, les mains refermées sur les barreaux, et bougeait les lèvres sans émettre aucun son. Il resta dans cette position environ deux minutes, puis se retourna et sourit à Gary :

        "C'est bon, vous pouvez vous approcher. N'ayez pas peur, voyons."

        L'avocat posa son client au sol, et se dirigea vers la cellule. L'intérieur était vide, si on omettait des latrines masquées par un rideau de toile, et une table en fer sans pied, incorporée dans le mur nord, sous laquelle était glissé un tabouret. Contre le mur d'en face, un homme était assis, les coudes posés sur les genoux, bras tendus devant lui, et tournait la tête vers Gary. Son visage était noyé dans l'obscurité, mais il était visible qu'il était chauve et maigre. A mesure que sa langue claquait, le même son s'envolait dans l'air :

"Cl... clclclcl...clclclclcl...

        - Gary, je vous présente M. Van Hauffen. Rainer, je vous présente Gary... Gary ?"

Gary fut sorti de ses pensées lorsqu'il entendit son prénom. Il releva la tête vers Paul Desna.

"Hein ? Comment ?"

        Paul Desna sourit doucement.

        "Votre nom, Gary.

        - Ah... Vocra. Gary Vocra, avocat, enchanté. Et ce monsieur est mon client : Paul Tandoin."

        Il avait lancé le bras gauche au-dessus de son épaule et désignait du pouce le corps inanimé dans son dos. Ses yeux s'étaient posés sur l'étrange personnage assis dans la prison, et ne le lâchaient pas. Paul Desna émit un petit rire qui ne concordait pas avec son apparence physique.

        "M. Van Hauffen est la raison de ma présence ici, Gary. Il m'a contacté hier pour me demander de venir. Nous nous connaissons depuis déjà quelques années... je vous rassure, il n'a rien d'un criminel. Disons qu'il lui est préférable d'être enfermé ici - en tout cas, il lui était jusqu'à maintenant."

Paul se tourna vers Van Hauffen.

        "Rainer... j'ai un service à te demander. L'ami de notre avocat aurait besoin de tes services. Tu crois que tu pourrais ?..."

        Ledit Rainer agita doucement la tête à la verticale, et se leva. Puis il s'approcha des barreaux, et Gary aperçut son visage. Son cerveau, face à l'incohérence de ce que lui transmirent ses yeux, n'incorpora tout d'abord pas la réalité à laquelle il était confronté, si bien que Gary resta presque dix secondes sans avoir de réaction anormale. Puis le fait réussit à passer la barrière synaptique de son cortex, et l'avocat fit un bond en arrière en émettant un cri aigu.

        L'homme à qui il faisait face avait un troisième oeil sur le front.


14.


        Il avait semblé comme naturel à Paul d'arriver jusque là. L'appel qu'il avait reçu lui avait explicitement fait comprendre que l'heure de son jugement était arrivée, et qu'il n'y avait aucune autre issue possible à sa destinée.        

Il est nécessaire pour le lecteur d'incorporer le fait que, avant même qu'il ait ouvert les yeux, aussi âgé qu'il soit, nos héros avaient déjà compris ce qu'il leur arriverait, même s'ils n'étaient encore qu'imageries de foetus. Autrement dit : le lecteur n'aura eu, dans ce récit, que la part que le néant a dans l'univers. 

        Il apparaît nécessaire au narrateur de préciser ce fait en italique, puisque que, finalement, il n'y aura toujours qu'un seul acte qui prévaudra : celui qui voudra que "comprenne qui pourra".

 
***
 
        Guaspinzi relâcha l'index droit, qui se reposa à nouveau sur la gâchette métallique du fusil à compression isodonique qu'il tenait tout près de son oreille droite, droitier qu'il était, de son état. Il n'avait pas abandonné la contraction musculaire qui le tenait dans l'instant par intérêt, mais bien par incapacité. Il lui était foutrement impossible de comprendre comment le message que ses yeux transmettaient à son cerveau arrivait à se frayer un chemin vers son cerveau sans se faire tirer deux ou trois balles par son système neuronal entre temps.

        Depuis les deux portes entre lesquelles la tête du fusil de Guaspinsi pointait, il suffisait d'avancer d'une dizaine de pas dans une semi-obscurité pour se confronter à ce personnage affreux, sans nom, qui portait un troisième oeil sur le front. Une machine monstrueuse pour l'ex-prisonnier, une horreur consanguine qui l'avait fait frisonner dès qu'il avait eu le malheur de laisser tomber son regard sur elle.

        Grant, arrivé peu après, avait également laissé courir sa pensée au travers de l'embrasure, et n'avait eu d'autre choix que d'affronter, comme son adversaire - pourtant allié - cette aberration : il était face à une créature du démon, cela allait sans dire. Et cette même création maléfique causait aux hommes qu'il avait pensé, un instant, vouloir sauver du Mal. 

        Ce même démon qu'il sentait, sous ses yeux, tressaillir de peur face à l'horreur qui renvoyait sa conception du monde à un simple jeu de construction pour enfants.


***
 
        "Attendez, Paul, je veux être sûr de comprendre... vous dites que ce type vous a appelé par téléphone alors qu'il était emprisonné ici. Ca, oui, allons-y, je veux bien. Mais le reste... quoi ?"

        Paul Desna se frotta l'intérieur des orbites entre le pouce et le majeur, comme plongé dans une profonde contemplation de lui-même. Il resta ainsi une dizaine de secondes, puis releva la tête. En face de lui, le mystérieux Rainer restait impassible, un étrange sourire sur les lèvres.

        "C'est très simple Gary, bien plus que vous ne l'imaginez. Laissez-moi vous expliquer ça un peu plus clairement que jusqu'ici."

        Paul Desna se retourna vers l'Homme Aux Trois Orbites, qui acquiesca. Puis, à nouveau vers Gary, il ordonna un sourire et débuta :

         "Il y a quelques années... Gary, vous vous souvenez apparemment des Grandes Révoltes de '31, n'est-ce pas ?"

        Desna n'attendit pas la réponse de l'avocat pour poursuivre.

                 "Eh bien... eh bien... j'avais déjà plus de cinquante ans à cette époque. Je vous laisse deviner mon âge actuel, et l'incohérence qui s'y mêle, vu mon état physique. Toujours est-il que, lors de cette altercation entre peuple et gouvernance, j'étais prédestiné à jouer un rôle d'observateur. C'était voulu, prévu, impossible à empêcher : je devais perdre là-bas la majorité de ceux que j'avais fréquenté sur le terrain lors de mes années de journalisme. Et vous savez pourquoi ?"

A nouveau, silence de l'avocat, botté en touche contre son gré, alors que son client mourait derrière lui.


        "C'était un contrat. Il m'avait payé pour. Ils m'avaient mandaté pour ça. L'objectif avait été écrit, et tout avait été prévu. Je n'étais pas là par hasard. Il ne vous choisissent jamais par hasard. J'étais utile à la Machine, en temps et en heure."

        Desna marqua une pause, se dirigea lentement vers la porte de la geôle de l'Homme aux trois yeux.

"La première fois que j'ai rencontré Rainer, c'était par erreur, presque. On s'est bousculés, dans la rue. Il avait la même tête qu'aujourd'hui, hein, mon ami ?

- Oui... à peu de chose près."

Dès que Rainer ouvrit la bouche, Gary remarqua cette façon qu'il avait de séparer les phonèmes :


         "Ou-i-a-p-eu-d-eu-ch-oz-pr-ai."

        Cette façon mécanique de concevoir le langage.

        "Et donc - reprenait Desna -, nous avions sympathisé, dans un café, pas très loin, autour d'une bière. Jusqu'à ce qu'il m'apprenne qu'il n'était pas humain."

A ce moment-là, Gary était prêt à tout entendre. A l'exception du bruit perçant de la rafale de fusil qui l'amena à rencontrer le béton froid, à cause de l'impact qui venait de se creuser entre sa tempe et le monde.

Gary avait pris une balle dans la tête.


15.


        Gary ouvrit les yeux.

         La plaine immense qui s'étendait devant lui le fit ciller ; un tremblement imperceptible, qui s'accompagna d'une légère détente des mâchoires qui amena à une séparation minime entre les lèvres supérieures et inférieures.

Gary n'était qu'au début de son voyage.


***

"Bougez pas ! Levez les mains ! Vous ! reculez !" 

A peine Grant avait-il fini de prononcer ces quelques mots en guise d'avertissement à l'adresse de l'Homme Aux Trois Orbites qui se dirigeait vers le cadavre qu'une balle fusait à un mètre de lui et explosait trois des cinq doigts de la main levée en guise de message signifiant : "je ne suis pas armé". La chair pailleta l'air un instant, quelques gouttes de sang s'y mêlèrent, puis l'amas restant se contracta sous la pression de la douleur.

        L'espace d'un instant, Grant aperçut plus qu'il ne comprit la lueur qui brillait dans le troisième oeil du curieux personnage à qui il faisait face. Dans sa situation, il n'aurait été que normal d'éprouver haine et colère à l'encontre de celui qui venait de détruire une partie de lui.

        On aurait dit qu'il en riait intérieurement. Comme si...Grant secoua la tête, doucement, et relevant les yeux, remarqua que l'Homme le regardait.

        ... comme s'il avait tout deviné, depuis déjà longtemps.

Grant fit un pas en arrière au moment où
Guaspinzi en faisait deux en avant, l'arme braquée droit devant lui.

        Un deuxième coup fusa, cette fois en direction de Paul Desna.

Rainer s'interposa, dans un réflexe mû par des instincts qui ne pouvaient pas être humains. La balle frappa sa cuisse droite. Il glissa au sol dans un souffle, sur le béton comme sur un tissu d'ailes.


        "MAINTENANT FERMEZ VOS GUEULES ! C'EST L'HEURE DES COMPTES BANDE DE PUTES !"

        Au fur et à mesure que Guaspinzi éructait, Grant pouvait apercevoir des gerbes de salive s'envoler dans l'air, ou retomber contre son menton en de dégoûtantes cascades gluantes. Ses joues rouges contrastait avec le blanc de ses yeux exorbités.

        Grant tira en l'air.

        Guaspinzi se retourna.

        Grant affronta son regard.

Guaspinzi sembla trouver dans les vêtements semblables à celui qu'il portait une raison de considérer qu'il n'était pas seul face à l'adversité, pas fou face à la raison, et qu'ils étaient au moins deux. Son bras s'abaissa lentement, mais il retourna rapidement la tête vers les deux hommes.

        "Attends un peu, dit Grant, je crois que ce mec-là a quelques mots à nous dire."

        Le fusil à compression isodonique qu'il tenait des deux bras trembla légèrement. Paul Desna eut l'impression subite - qui s'envola tout aussitôt - qu'il n'avait pas tremblé, mais s'était élevé dans la direction du taré qui souhaitait apparemment les tailler en pièces avant de bouffer leurs tripes pour les vomir sur leur cadavre ensuite.

Guaspinzi jaugea Rainer du regard ; une lueur de folie passa dans ses yeux, puis il secoua la tête doucement, un étrange sourire se dessinant sur son visage :

         "Ouais... ouais... t'as raison mon gars, je crois bien que Trois Z'Oeils a une histoire sympa à raconter... t'es qui toi ? une nouvelle expérience ? c'était toi l'explosion ?"

Le prisonnier fit quelques pas en direction de Rainer, et, le bras tendu, appliqua le canon de son arme sur son front, juste à droite de son troisième oeil.

"Tu lis dans les pensées, hein, c'est ça ? Foutu bâtard."


         Rainer cligna, d'abord de ses deux yeux, puis du troisième.

         Guaspinzi fit de même. 

         Puis sa tête explosa.


***

L'arme retomba à terre, sans rebondir.

Rainer se releva, apposa sa main sur l'autre, blessée, puis sur sa cuisse.

        Les blessures avaient disparues.

Pendant ce temps, Paul Desna s'était avancé vers Grant et avait doucement saisi le fusil, un léger sourire sur le visage.

        Paul Tandoin gisait toujours au sol, quelques mètres plus loin.

La porte de la cellule de Rainer grinça légèrement.

        Grant resta quelques secondes immobile. Les images défilaient sous ses yeux sans qu'il puisse les assimiler distinctement.

        Quiconque d'extérieur à la scène l'aurait vu à ce moment-là n'aurait pu que trouver intéressant de se demander quels mécanismes agitaient l'esprit de ceux que la société jugeait comme attardés.

Puis les yeux de Grant comprirent que Rainer s'approchaient, et, juste en face de lui, apposait sa main sur ses yeux. Il ne vit plus rien mais entendit :

        "Tiens... je n'aurais pas pensé que..."

Grant sentit son corps fondre. Un plaisir si intense le saisit qu'il comprit d'un coup que la vie n'était qu'une erreur sur sa route.

        "... que vous étiez l'un des suivants..."


***
 
        Grant ouvrit les yeux.

La cabane qu'il avait construite sur la forêt était toujours debout, malgré l'hiver, le vent, et les chutes de neige. Un peu plus loin, en aval, le lac gelé brillait sous les premiers rayons du soleil qui annonçait le retour du printemps. Il lui faudrait tout de même couper du bois pour les prochaines semaines.

Grant pénétra à l'intérieur - non : "rentra chez lui" - et s'assit sur la chaise, en face de la table. Il saisit une feuille de ce papier si précieux qu'il était parti chercher près de Moscou quelques mois plus tôt. Une idée l'avait saisit. Il saisit le stylo, fit glisser la bille sur sa paume pour vérifier que l'encre la mouillait toujours, et traça : 

         "quoi ? tu t'attendais à quoi, garçon ? hein, grand ? tu rêvais d'un joli début de nouvelle ?

Tsss... tu es à la bourre ; en retard, "comme on dit chez nous".

Non, "La Clope au Bec", c'est juste une histoire. Si tu cherches du sentiment, cinéphile ou non, rentre chez toi... et reviens dans quinze ans.

Nous, on est là pour te prouver qu'il y a une vérité qui existe ; que, bien sûr, elle est faite d'AMOUR. Mais que, surtout, elle ne naît que parce qu'elle est tapée sur des touches. Des touches de clavier, s'entend.

C'est, en toute simplicité, l'histoire de Lui. Si, plus tard, tu veux citer une phrase, pense à celle-là (elle fait très classe en soirée) :  "c'est l'histoire de Lui" - insiste bien sur le "Lui" ; ça impressionnera les filles.

Et si jamais, après tout ça, certains suivent encore, dis-leur que ce n'est que le début."


***

Grant tomba. Son corps resta là quelques secondes, puis commença à se cristalliser. D'abord au niveau des jambes, puis tout entier. Les vêtements et la peau devinrent bruns, se figèrent, comme statufiés dans un ultime souffle. Rainer le jaugea un instant, puis donna un léger coup de pied dans le tout, qui s'évapora dans l'air.

Grant n'avait jamais existé.

Rainer se retourna vers Paul, baissé sur Tandoin. Il releva les yeux vers lui :

         "Tu crois qu'il est encore temps ?"

Rainer sourit, passa une main dans ses cheveux, geste inhabituel que Paul ne lui connaissait pas.

"S'il est ici avec toi, c'est qu'il est encore temps. C'est lui le suivant." 

        Paul se releva, se gratta l'épaule gauche, sans lâcher le corps inanimé des yeux.

"Oui, j'avais compris... c'est drôle, un moment j'ai cru que c'était l'autre, le Vocra... que tu allais le ramener à la vie.

- Ah ah... ça aurait pu, effectivement, il a ce je-ne-sais-quoi de passionnant. Mais ce n'est qu'un enfant dans la quête de la réincarnation que nous vous faisons subir. Tu es prêt ?"

         Paul se retourna vers Rainer, frotta énergiquement les pans de son costume dans un geste purement social, se passa les deux mains dans ses cheveux bruns, puis se frotta les mains.

"Non, pas du tout... mais il faut bien y aller."

Rainer s'avança lentement. 

        "Attends !"

Paul Desna avait crié. Rainer s'arrêta, la paume gauche levée vers son front :

        "A bientôt, peut-être ?"

Rainer rit très doucement :

        "Toi aussi, tu n'es qu'un enfant..." 

        Sa paume vint heurter le front de Paul Desna.

Son corps devint bleu, rouge, jaune, vermeil et enfin noir. Puis il disparut dans l'air, réapparut en trois formes identiques qui ne devinrent qu'une, qui devint blanche.

Et explosa dans l'air dans une myriade d'étincelles qui donnèrent à la pièce l'allure d'un ciel accueillant le feu d'artifice le plus lumineux que l'humanité aurait pu connaître.

 

***

        Paul ouvrit les yeux. Dans sa main gauche, il tenait encore la mèche de cheveux blonds que lui avait laissé sa femme avant de quitter la maison. Il tourna lentement la tête. La photo d'elle et de leur fille qui avait glissée du cadre brisé avait échappée aux morceaux de verre, et s'était étrangement arrêtée, dans un souffle, à la verticale, contre le meuble de l'entrée.

Quant au cendrier avec lequel elle l'avait frappé... il n'en vit aucune trace.

Paul se releva, porta sa main à son crâne : la douleur le faisait horriblement souffrir.

Rainer, le dogue de Bordeaux qu'il avait offert à Céline une dizaine d'années plus tôt, vint japper à ses pieds mollement. Il posa sa truffe contre son jean sale, renifla quelques secondes, puis trottina en direction de la cuisine. Paul prit la direction opposée, et s'affala sur le canapé du salon.

Il fixa le plafond quelques secondes. Pourquoi l'avait-il traitée de salope ? Il n'en avait plus idée. Puis son regard retomba sur la table, vers la bouteille de whisky et le verre encore à demi-plein.

Oui, ça y était, il savait pourquoi : elle l'aimait encore, et cela lui avait paru étrange après tant d'années de mariage.

Il aurait été plus simple de se détester et de se mentir. Ce que la moitié de l'humanité prétendait faire.

Paul se rappela une phrase qu'il avait un jour lue dans un des nombreux bouquins qui trônaient sur la bibliothèque immense qui couvrait le mur ouest du salon :

"Il arrive que les gens changent le monde... on appelle ça la "guerre"."

Paul bascula en avant, attrapa le verre de whisky, et se leva en direction de ladite bibliothèque.

Arrivée en face d'elle, il pivota vers la gauche, fit quelques pas, puis s'assit en face de l'ordinateur portable qui était resté allumé sur la table.

Ouvrant le logiciel de traitement de texte qu'il connaissait si bien, il commença à pianoter :

"Ca fait dix ans.

Dix ans depuis que j'ai pas écris une seule putain de ligne. Ouais, j'avais perdu l'inspiration, ah ben c'est sûr. Le Jean, il m'a dit, "là place une ligne, tu verras ça coulera tout seul".

Le salaud.

Bien sûr que j'avais rien perdu, que j'avais toujours tout sous la main. J'en connais qui auraient été prêt à m'arrêter, juste pour le plaisir, juste pour le kiff de dire : "ce mec-là, il est comme les autres, comme les pseudos-écrivains, comme on fait, comme on pond par centaines depuis ces dernières décennies ; tu vois, de ceux qui ont besoin d'utiliser la touche "revenir en arrière" pour continuer leur récit."

Jamais, oh non jamais, putain de ma vie en mise, jamais j'écrirai une putain de merdouille de ligne en arrière.

Ah ah ! c'est pas que je préfère me tromper ; c'est juste que si, tu réécris, tout disparaît, t'enlèves juste l'essence ultime, le délire suprême, la naissance de l'histoire.

Tu saisis, saloperie de lecteur ?"

 

***
 
Rainer huma l'air. Dans le silence environnant, on aurait pu croire qu'il produisait autant de bruit qu'une armée.

Mais ça n'était que le sifflement du vent.

Il fit craquer ses doigts, et se dirigea vers sa geôle, dont il referma la porte.


        Puis il marcha jusqu'au corps de Guaspinzi , s'agenouilla, prononça quelques paroles à demi-voix, et tendit les deux bras au-dessus de la dépouille. D'un coup, il secoua la tête, ramena les mains dans le dos, et se pencha en avant de façon à ce que son visage heurte presque la poitrine du mort. Ouverte comme une fleur, la gorge présentait au sol un flot de sang, de chair et d'os, qui s'éparpillait ensuite sur quelques mètres, là où les restes de la tête du prisonnier avaient touché le sol.

         Rainer resta ainsi quelques secondes, puis se releva.

Comme il tournait le dos au cadavre pour se diriger à nouveau vers Paul Tandoin, ce dernier se mit à briller, puis devint noir, si noir qu'il fut bientôt invisible. L'instant d'après, il n'était effectivement plus là.


        Rainer ne se pencha pas sur Paul Tandoin.

Ce fut le corps de Paul Tandoin qui s'agita, Paul Tandoin qui cligna des yeux, lui-même qui  porta une main à son visage, et enfin qui se leva silencieusement, avant de sursauter en voyant à qui il faisait face dans la pénombre.

"Qui... qui êtes-vous ? où suis-je ? où est... Gary ?"


        Rainer sourit, cligna des trois yeux.

Paul Tandoin voulut fuir, mais ses jambes lui furent ôtées. Il ne contrôlait plus son corps.


        Rainer s'approcha, et, dans la poche intérieure gauche de la veste de Tandoin, il extirpa le paquet de cigarettes que détenait Gary Vocra auparavant. Il l'ouvrit, en saisit une, l'alluma grâce à une flamme jaillie de sa paume, et, la clope au bec :

"Bien, commençons."

Tout devint noir.


***
 
Epilogue

On raconte que, dans l'inconscient collectif, l'Homme croit involontairement, non pas au paradis, ni à l'enfer, mais à une machine infernale et échappant à la cohérence humaine : la Réincarnation.

Certains disent qu'il arrive que, au fil des voyages que nous effectuons aux travers de corps, nos erreurs et nos réussites s'immiscent en notre sein et nous poussent vers une finalité meilleure, qui nous rend plus grand et plus beaux.

D'autres en rient et rappellent les Dieux, ces Choses Immenses et Insondables qui guident les Hommes et les perdent, pour leur éviter d'accéder à un Eden dont ils ne méritent probablement pas les beaux Jardins et les Vierges.

Enfin, une vieille légende raconte que notre vie n'a rien d'équivalent à notre mort, et à nos voyages silencieux au travers du Bardo ; et que c'est là que nous nous retrouvons vraiment, nous pauvres humains ici perdus au milieu d'autres créatures qui, pourtant, là-bas, ne nous sont qu'égales.


Lorsque Paul Desna a rencontré Rainer pour la première fois, il a rapidement compris que l'espèce extraterrestre se servait de ses homonymes pour assurer la paix sur notre Terre, le temps que la plupart d'entre nous parviennent à acquérir assez de sagesse pour poser les armes que nos ancêtres avaient créées.

Nous pourrions alors revoir notre mode de vie, et devenir, à notre tour, ces mêmes extraterrestres pour une autre civilisation, dans une autre galaxie, sur une autre planète.

Encore de nos jours, il arrive fréquemment que ce prénom resurgisse comme associé à des milieux extraterrestres... il n'y a qu'à regarder notre monde cinématograph...

"Paul !"

Paul Tandoin tourna la tête, et ses doigts se levèrent instinctivement à un demi-centimètre du clavier sur lequel ils se promenaient quelques secondes auparavant.

"Oui ?"

Son père l'appelait dans l'embrasure de la porte.

"Tu viens ? on va être en retard."

En bas des escaliers, la voix de sa mère :

"... et dis-lui de prendre son sac à dos ! j'ai préparé des sandwiches !"

Paul Tandoin ferma son ordinateur portable, et se précipita vers la porte.

C'était la première fois qu'il allait visiter une des fameuses prisons de l'ère hispano-africaine de la moitié du siècle passé.

Il avait lu quelque part d'étranges histoires à leur sujet.


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LA CLOPE AU BEC
juillet 2013 - juillet 2014