Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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03 juillet 2014

La Clope au Bec #15 - Final

Gary ouvrit les yeux.

La plaine immense qui s'étendait devant lui le fit ciller ; un tremblement imperceptible, qui s'accompagna d'une légère détente des mâchoires qui amena à une séparation minime entre les lèvres supérieures et inférieures.

Gary n'était qu'au début de son voyage.

***


" Bougez pas ! Levez les mains ! Vous ! reculez ! "

A peine Grant avait-il fini de prononcer ces quelques mots en guise d'avertissement à l'adresse de l'Homme Aux Trois Orbites qui se dirigeait vers le cadavre qu'une balle fusait à un mètre de lui et explosait trois des cinq doigts de la main levée en guise de message signifiant : " je ne suis pas armé ". La chair pailleta l'air un instant, quelques gouttes de sang s'y mêlèrent, puis l'amas restant se contracta sous la pression de la douleur.

L'espace d'un instant, Grant aperçut plus qu'il ne comprit la lueur qui brillait dans le troisième oeil du curieux personnage à qui il faisait face. Dans sa situation, il n'aurait été que normal d'éprouver haine et colère à l'encontre de celui qui venait de détruire une partie de lui.

On aurait dit qu'il en riait intérieurement. Comme si...

Grant secoua la tête, doucement, et relevant les yeux, remarqua que l'Homme le regardait.

Comme s'il avait tout deviné, depuis déjà longtemps.

Grant fit un pas en arrière au moment où Guaspinzi en faisait deux en avant, l'arme braquée droit devant lui.

Un deuxième coup fusa, cette fois en direction de Paul Desna.

Rainer s'interposa, dans un réflexe mû par des instincts qui ne pouvaient pas être humains. La balle frappa sa cuisse droite. Il glissa au sol dans un souffle, sur le béton comme sur un tissu d'ailes.

" MAINTENANT FERMEZ VOS GUEULES ! C'EST L'HEURE DES COMPTES BANDE DE PUTES ! "

Au fur et à mesure que Guaspinzi éructait, Grant pouvait apercevoir des gerbes de salive s'envoler dans l'air, ou retomber contre son menton en de dégoûtantes cascades gluantes. Ses joues rouges contrastait avec le blanc de ses yeux exorbités.

Grant tira en l'air.

Guaspinzi se retourna.

Grant affronta son regard.

Guaspinzi sembla trouver dans les vêtements semblables à celui qu'il portait une raison de considérer qu'il n'était pas seul face à l'adversité, pas fou face à la raison, et qu'ils étaient au moins deux. Son bras s'abaissa lentement, mais il retourna rapidement la tête vers les deux hommes.

" Attends un peu, dit Grant, je crois que ce mec-là a quelques mots à nous dire. "

Le fusil à compression isodonique qu'il tenait des deux bras trembla légèrement. Paul Desna eut l'impression subite - qui s'envola tout aussitôt - qu'il n'avait pas tremblé, mais s'était élevé dans la direction du taré qui souhaitait apparemment les tailler en pièces avant de bouffer leurs tripes pour les vomir sur leur cadavre ensuite.

Guaspinzi jaugea Rainer du regard ; une lueur de folie passa dans ses yeux, puis il secoua la tête doucement, un étrange sourire se dessinant sur son visage :

" Ouais... ouais... t'as raison mon gars, je crois bien que Trois Z'Oeils a une histoire sympa à raconter... t'es qui toi ? une nouvelle expérience ? c'était toi l'explosion ? "

Le prisonnier fit quelques pas en direction de Rainer, et, le bras tendu, appliqua le canon de son arme sur son front, juste à droite de son troisième oeil.

" Tu lis dans les pensées, hein, c'est ça ? Foutu bâtard. "

Rainer cligna, d'abord de ses deux yeux, puis du troisième.

Guaspinzi fit de même.

Puis sa tête explosa.

***

L'arme retomba à terre, sans rebondir.

Rainer se releva, apposa sa main sur l'autre, blessée, puis sur sa cuisse.

Les blessures avaient disparues.

Pendant ce temps, Paul Desna s'était avancé vers Grant et avait doucement saisi le fusil, un léger sourire sur le visage.

Paul Tandoin gisait toujours au sol, quelques mètres plus loin.

La porte de la cellule de Rainer grinça légèrement.

Grant resta quelques secondes immobile. Les images défilaient sous ses yeux sans qu'il puisse les assimiler distinctement.

Quiconque d'extérieur à la scène l'aurait vu à ce moment-là n'aurait pu que trouver intéressant de se demander quels mécanismes agitaient l'esprit de ceux que la société jugeait comme attardés.

Puis les yeux de Grant comprirent que Rainer s'approchaient, et, juste en face de lui, apposait sa main sur ses yeux. Il ne vit plus rien mais entendit :

" Tiens... je n'aurais pas pensé que... "

Grant sentit son corps fondre. Un plaisir si intense le saisit qu'il comprit d'un coup que la vie n'était qu'une erreur sur sa route.

" ... que vous étiez l'un des suivants... "

***


Grant ouvrit les yeux. 


La cabane qu'il avait construite sur la forêt était toujours debout, malgré l'hiver, le vent, et les chutes de neige. Un peu plus loin, en aval, le lac gelé brillait sous les premiers rayons du soleil qui annonçait le retour du printemps. Il lui faudrait tout de même couper du bois pour les prochaines semaines.

Grant pénétra à l'intérieur - non : " rentra chez lui " - et s'assit sur la chaise, en face de la table. Il saisit une feuille de ce papier si précieux qu'il était parti chercher près de Moscou quelques mois plus tôt. Une idée l'avait saisit. Il saisit le stylo, fit glisser la bille sur sa paume pour vérifier que l'encre la mouillait toujours, et traça :


" quoi ? tu t'attendais à quoi, garçon ? hein, grand ? tu rêvais d'un joli début de nouvelle ?

Tsss... tu es à la bourre ; en retard, " comme on dit chez nous ".


Non, " La Clope au Bec ", c'est juste une histoire. Si tu cherches du sentiment, cinéphile ou non, rentre chez toi... et reviens dans quinze ans.

Nous, on est là pour te prouver qu'il y a une vérité qui existe ; que, bien sûr, elle est faite d'AMOUR. Mais que, surtout, elle ne naît que parce qu'elle est tapée sur des touches. Des touches de clavier, s'entend.

C'est, en toute simplicité, l'histoire de Lui. Si, plus tard, tu veux citer une phrase, pense à celle-là (elle fait très classe en soirée) : " c'est l'histoire de Lui " - insiste bien sur le " Lui " ; ça impressionnera les filles.


Et si jamais, après tout ça, certains suivent encore, dis-leur que ce n'est que le début. "


***

Grant tomba au sol. Son corps resta là quelques secondes, puis commença à se cristalliser. D'abord au niveau des jambes, puis tout entier. Les vêtements et la peau devinrent bruns, se figèrent, comme statufiés dans un ultime souffle. Rainer le jaugea un instant, puis donna un léger coup de pied dans le tout, qui s'évapora dans l'air.

Grant n'avait jamais existé.

Rainer se retourna vers Paul, baissé sur Tandoin. Il releva les yeux vers lui :

" Tu crois qu'il est encore temps ? "

Rainer sourit, passa une main dans ses cheveux, geste inhabituel que Paul ne lui connaissait pas.

" S'il est ici avec toi, c'est qu'il est encore temps. C'est lui le suivant. "

Paul se releva, se gratta l'épaule gauche, sans lâcher le corps inanimé des yeux.

" Oui, j'avais compris... c'est drôle, un moment j'ai cru que c'était l'autre, le Vocra... que tu allais le ramener à la vie.

- Ah ah... ça aurait pu, effectivement, il a ce je-ne-sais-quoi de passionnant. Mais ce n'est qu'un enfant dans la quête de la réincarnation que nous vous faisons subir. Tu es prêt ? "

Paul se retourna vers Rainer, frotta énergiquement les pans de son costume dans un geste purement social, se passa les deux mains dans ses cheveux bruns, puis se frotta les mains.

" Non, pas du tout... mais il faut bien y aller. "

Rainer s'avança lentement.

" Attends ! "

Paul Desna avait crié. Rainer s'arrêta, la paume gauche levée vers son front :

" A bientôt, peut-être ? "

Rainer rit très doucement :

" Toi aussi, tu n'es qu'un enfant... "

Sa paume vint heurter le front de Paul Desna.

Son corps devint bleu, rouge, jaune, vermeil et enfin noir. Puis il disparut dans l'air, réapparut en trois formes identiques qui ne devinrent qu'une, qui devint blanche.

Et explosa dans l'air dans une myriade d'étincelles qui donnèrent à la pièce l'allure d'un ciel accueillant le feu d'artifice le plus lumineux que l'humanité aurait pu connaître.

***

Paul ouvrit les yeux. Dans sa main gauche, il tenait encore la mèche de cheveux blonds que lui avait laissé sa femme avant de quitter la maison. Il tourna lentement la tête. La photo d'elle et de leur fille qui avait glissée du cadre brisé avait échappée aux morceaux de verre, et s'était étrangement arrêtée, dans un souffle, à la verticale, contre le meuble de l'entrée.

Quant au cendrier avec lequel elle l'avait frappé... il n'en vit aucune trace.



Paul se releva, porta sa main à son crâne : la douleur le faisait horriblement souffrir.

Rainer, le dogue de Bordeaux qu'il avait offert à Céline une dizaine d'années plus tôt, vint japper à ses pieds mollement. Il posa sa truffe contre son jean sale, renifla quelques secondes, puis trottina en direction de la cuisine. Paul prit la direction opposée, et s'affala sur le canapé du salon.

Il fixa le plafond quelques secondes. Pourquoi l'avait-il traitée de salope ? Il n'en avait plus idée. Puis son regard retomba sur la table, vers la bouteille de whisky et le verre encore à demi-plein.

Oui, ça y était, il savait pourquoi : elle l'aimait encore, et cela lui avait paru étrange après tant d'années de mariage.

Il aurait été plus simple de se détester et de se mentir. Ce que la moitié de l'humanité prétendait faire.

Paul se rappela une phrase qu'il avait un jour lue dans un des nombreux bouquins qui trônaient sur la bibliothèque immense qui couvrait le mur ouest du salon :

" Il arrive que les gens changent le monde... on appelle ça la " guerre ". "

Paul bascula en avant, attrapa le verre de whisky, et se leva en direction de ladite bibliothèque.

Arrivée en face d'elle, il pivota vers la gauche, fit quelques pas, puis s'assit en face de l'ordinateur portable qui était resté allumé sur la table.

Ouvrant le logiciel de traitement de texte qu'il connaissait si bien, il commença à pianoter : 


" Ca fait dix ans.

Dix ans depuis que j'ai pas écris une seule putain de ligne. Ouais, j'avais perdu l'inspiration, ah ben c'est sûr. Le Jean, il m'a dit, " là place une ligne, tu verras ça coulera tout seul ".
 

Le salaud.

Bien sûr que j'avais rien perdu, que j'avais toujours tout sous la main. J'en connais qui auraient été prêt à m'arrêter, juste pour le plaisir, juste pour le kiff de dire : " ce mec-là, il est comme les autres, comme les pseudos-écrivains, comme on fait, comme on pond par centaines depuis ces dernières décennies ; tu vois, de ceux qui ont besoin d'utiliser la touche " Revenir en arrière " pour continuer leur récit. "

Jamais, oh non jamais, putain de ma vie en mise, jamais j'écrirai une putain de merdouille de ligne en arrière.

Ah ah ! c'est pas que je préfère me tromper ; c'est juste que si, tu réécris, tout disparaît, t'enlèves juste l'essence ultime, le délire suprême, la naissance de l'histoire.


Tu saisis, saloperie de lecteur ?
"

***

Rainer huma l'air. Dans le silence environnant, on aurait pu croire qu'il produisait autant de bruit qu'une armée.

Mais ça n'était que le sifflement du vent.

Il fit craquer ses doigts, et se dirigea vers sa geôle, dont il referma la porte.

Puis il marcha jusqu'au corps de Guaspinzi, s'agenouilla, prononça quelques paroles à demi-voix, et tendit les deux bras au-dessus de la dépouille. D'un coup, il secoua la tête, ramena les mains dans le dos, et se pencha en avant de façon à ce que son visage heurte presque la poitrine du mort. Ouverte comme une fleur, la gorge présentait au sol un flot de sang, de chair et d'os, qui s'éparpillait ensuite sur quelques mètres, là où les restes de la tête du prisonnier avaient touché le sol.

Rainer resta ainsi quelques secondes, puis se releva.

Comme il tournait le dos au cadavre pour se diriger à nouveau vers Paul Tandoin, ce dernier se mit à briller, puis devint noir, si noir qu'il fut bientôt invisible. L'instant d'après, il n'était effectivement plus là.

Rainer ne se pencha pas sur Paul Tandoin.

Ce fut le corps de Paul Tandoin qui s'agita, Paul Tandoin qui cligna des yeux, lui-même qui porta une main à son visage, et enfin qui se leva silencieusement, avant de sursauter en voyant à qui il faisait face dans la pénombre.

" Qui... qui êtes-vous ? où suis-je ? où est... Gary ? "

Rainer sourit, cligna des trois yeux.

Paul Tandoin voulut fuir, mais ses jambes lui furent ôtées. Il ne contrôlait plus son corps.

Rainer s'approcha, et, dans la poche intérieure gauche de la veste de Tandoin, il extirpa le paquet de cigarettes que détenait Gary Vocra auparavant. Il l'ouvrit, en saisit une, l'alluma grâce à une flamme jaillie de sa paume, et, la clope au bec :

" Bien, commençons. "

Tout devint noir.


***
Epilogue

        On raconte que, dans l'inconscient collectif, l'Homme croit involontairement, non pas au paradis, ni à l'enfer, mais à une machine infernale et échappant à la cohérence humaine : la Réincarnation.
    
         Certains disent qu'il arrive que, au fil des voyages que nous effectuons aux travers de corps, nos erreurs et nos réussites s'immiscent en notre sein et nous poussent vers une finalité meilleure, qui nous rend plus grand et plus beaux.        

D'autres en rient et rappellent les Dieux, ces Choses Immenses et Insondables qui guident les Hommes et les perdent, pour leur éviter d'accéder à un Eden dont ils ne méritent probablement pas les beaux Jardins et les Vierges.

         Enfin, une vieille légende racontent que notre vie n'a rien d'équivalent à notre mort, et à nos voyages silencieux au travers du Bardo, et que c'est là que nous nous retrouvons vraiment, nous pauvres humains ici perdus au milieu d'autres créatures qui, pourtant, là-bas, ne nous sont qu'égales.        

         Lorsque Paul Desna a rencontré Rainer pour la première fois, il a rapidement compris que l'espèce extraterrestre se servait de ses homonymes pour assurer la paix sur notre Terre, le temps que la plupart d'entre nous parviennent à acquérir assez de sagesse pour poser les armes que nos ancêtres avaient créées. 

         Nous pourrions alors revoir notre mode de vie, et devenir, à notre tour, ces mêmes extraterrestres pour une autre civilisation, dans une autre galaxie, sur une autre planète. 
  
       Encore de nos jours, il arrive fréquemment que ce prénom resurgisse comme associé à des milieux extraterrestres... il n'y a qu'à regarder notre monde cinématograph... 

" Paul ! "

Paul Tandoin tourna la tête, et ses doigts se levèrent instinctivement à un demi-centimètre du clavier sur lequel ils se promenaient quelques secondes auparavant.

" Oui ? "

Son père l'appelait dans l'embrasure de la porte.

" Tu viens ? on va être en retard. "

En bas des escaliers, la voix de sa mère :

" ... et dis-lui de prendre son sac à dos ! j'ai préparé des sandwiches ! "

Paul Tandoin ferma son ordinateur portable, et se précipita vers la porte.

C'était la première fois qu'il allait visiter une des fameuses prisons de l'ère hispano-africaine de la moitié du siècle passé.

Il avait lu quelque part d'étranges histoires à leur sujet.


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LA CLOPE AU BEC
juillet 2013 - juillet 2014

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