Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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12 avril 2015

Nouvelle complète - La Métaphore du Clochard

Retrouvez dès à présent notre nouvelle nouvelle, lue et corrigée, qui traite des réflexes primaires qui agitent les foules et lui donnent le nom de Métaphore du Clochard. La définition, sur une vingtaine de pages, de ce concept présent tout autour de nous, à chaque instant, mais que certains devinent parfois dans la frustration liée au manque d'une pièce de cinquante centimes données peu avant par charité.

****************************

RrrrrRrrRrrRrRRRRR !!!



... encore un peu plus près...



RRRR !! rrrr ! RRRrrRRRRrrr. Rr! RR. R! R.

Il est juste derrière moi, maintenant. J'entends son souffle rauque, sa respiration noueuse, la pression qu'atténue l'air qui filtre au travers de ses poumons. Il tombera sur moi d'un instant à l'autre, me violera peut-être. Je ne suis plus qu'une machine.

J

e

c
o

u
r
s
.
.
.















pourrais-je le faire longtemps ?



La Métaphore du Clochard



CHAPITRE 1 - LE CLODO N'EST QUE LE VICIE DE L'HOMME

Soleil ! Femmes nues ! Tropiques !

Ca y est ! Les Bahamas ! Et si ça ne l'est pas, disons que c'est juste à côté : la nouvelle station Paris-Plage !

Oui !

La Famille Inutari a décollé il y a quelques jours, près de Marne-la-Vallée, pour atterrir aux abords de Neuilly. L'avion nous aura servi à passer les barrages qui entourent ce que les péri-urbains appellent le tout-Paris. En train, de nos jours, c'est impossible. A pieds... ah ah ! let'me'laugh'bitch! - « laissemoiriresalope », en français.

La foire pariplagienne accueille tous les nouveaux talents français : il y a Jonas, du Pays, qui est un ancien du Myosotis, ce jeu virtuel qui cartonnait il y a un siècle ; le bouliste, Adolf, qui tremble à chaque fois qu'on l'assimile au fameux dictateur, celui qui... ah, oui, vous pensez, encore, pardon, vous pensez encore à l'ancien, le Hitler ; non, nous vous parlons du second Adolf, celui de 2068... c'est sûrement trop loin pour vous.

Voilà que vous me gâchez ma journée.

Moi ? Qui suis-je ?

Je ne suis que l'interprète.

Enfin : je suis l'interprète.

C'est déjà ça ! Bordel de dieu !

Oh, pardon. Vous venez probablement d'arriver au coeur du récit, au milieu de la foire ; tout ça vous paraît un peu étrange, disons que vous n'y voyez aucune logique ; je peux le comprendre. Les « ;» sont mon lot : je saute d'un sujet à l'autre sans raison aucune.

Mais en l'occurrence, je crois qu'ici, il y a un je-ne-sais-quoi de cordial et d'avenant : je pense qu'il serait intéressant de communiquer. Voyez-vous la grosse boîte ci-dessous :


50CTS


La voyez-vous ?


50CTS


Cette boîte-là demande des sous. Payez et continuons :


50CTS


Bien.

Allons-y.

Suivez-moi, je suis le guide.

Au fait, mon nom est Inouf.

2.

J'ai rêvé de lui hier... il avait les yeux bleus, me prenait dans ses bras, se taisait enfin, m'embrassait jusqu'à me manger la bouche. J'étais amoureuse de lui à ce moment-là, ça me faisait bizarre au coeur, au bas du ventre, des vibrations insonores, enfin, je sais pas trop. Quelque chose de vraiment bizarre, sans mots pour le décrire, une fête interne, mes ganglions enfin guéris, oui oui, c'est ça, enfin la paix...

... je me suis réveillée. J'ai vu le monde en face. De l'autre côté de Paris, ils vous proposent le Disneyland v.3.0. sans augmentation du tarif. J'ai contacté mes belles, je leur ai dit :

« Les filles, on passe de l'autre bord, on le fait gratuit, j'ai un plan, on se fond dans la masse. »

Les filles, ce sont mes girlfriends, mes petites-copines. Je suis lesbienne, ouais, ça vous choque. Bien sûr que oui, qu'est-ce que tu veux. Ca casse toujours des rêves quand tu dis ça un mec, sauf si t'es vraiment moche et qu'il te chope en fin de soirée... enfin, nous on avait réussi à établir ce Phénomène, je te le résume comme ça :

« Tu veux qu'on appelle ça le « Phénomène », ouais mais d'accord, mais quoi ? »

Elle prenait la parole, tirait sur sa clope, les genoux serrés, comme pour nous cacher sa culotte, et disait, exultant :


« Ouais, le « Phénomène ». Le Phénomène, c'est nous : on est simples, juste là, entre filles, on se tire pas la bringue, on se la fait pas à l'envers, on sait qu'il y aura toujours une d'entre nous pour nous lécher en fin de soirée. Pas de mythos, le reste du monde et nous. »

Et évidemment l'autre con qui répliquait alors :

« T'es bien mignonne Mathilde mais personne va croire tes conneries, d'abord on sait que t'as couché à droite à gauche avec des gars, et puis surtout, on sait que t'as des histoires avec l'autre, là, le Mathieu. Va falloir te ranger ma fille. T'es pas de chez nous. »


A ce moment-là, je poussais la porte. Bougies confusément placées ici et là, petites tables sur lesquelles un nombre incalculable de bouteilles de bière s'étalaient, bouteilles de bière mais aussi de vodka, de whisky, de téquila, voire d'absinthe, bouteilles toutes vides ; mégots dispatchés à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, des mégots, partout, dans les cendriers, en dehors des cendriers, sur le tapis en forme de losange qui supportait les meubles, et puis des mégots sur les conteneurs placés au bas des fenêtres, ouvertes, pour laisser quand même un minimum d'air se faufiler, brisant la pièce en deux comme si le vent était pour les goudoux l'homosexualité pour ceux qui aiment les hommes, et c'est à dire : un plaisir.

Et moi, la porte dans la main droite, les yeux presque écarquillés, surtout dérangé de déranger cette bande de meufs, elles me jaugeant comme un spécimen unique, austère, de l'ère antique, prêt à les déloger de leur antre masculine et pourtant émasculée, mais que pouvais-je faire, à part dire :

« Elle m'a plaqué... Emeline, tu m'as dit que vous bougiez bientôt, je crois. Je viens avec vous. »

Silence.

« Je viens avez vous, point. »

3.

Les trois clodos sont affalés dans l'herbe, leurs habits graisseux suintants au-dessus de leurs peaux sales et puantes. Le premier dit :

« Whisky... whiskyyyyyy !!

- Hé, ta gueule. Tiens. »

Glou glou glou.

« Légajéputrolefilmaisjesais que...

- Hé!! Guawrgwgrg ! »

Le troisième se lève et vomit, à deux pas du second, qui avait, dans un relent de conscience, commencé à articuler quelque chose d'à peu près décent. Il retombe sur les fesses, reprend la bouteille, et boit une nouvelle gorgée. Ses ongles sont noircis par la merde et la poussière, ses jointures dégommées à force d'avoir serré les bouteilles, sa gueule démolie par l'alcool et la drogue. Il était professeur, avant, et si c'est vrai, il l'a oublié.

« J'vais au magasin. »

Le premier se relève, s'appuie sur l'épaule du second, le plus jeune, qui n'a que vingt-cinq ans, mais pas beaucoup de personnes correctes - valides - sur qui compter, et qui d'ailleurs s'affale - s'écroule - juste après sur le gazon, et prend en titubant la direction du supermarché le plus proche.



[I-N-O-U-F]


Au départ, je n'ai rien dit. Après, je n'ai rien dit non plus. A la fin, je me suis tu. La Métaphore du Clochard, c'est moi qui l'ai inventée, par contre. Elle consiste en quelque chose de très simple : ce dont vous avez réellement besoin, vous finirez tôt ou tard par le donner par charité à quelqu'un, que vous le connaissiez ou non. Si j'avais besoin de la créer, je n'avais en revanche pas besoin de l'inculquer aux Hommes : ils font comme moi. D'où le nom de métaphore. Ce n'est qu'une reproduction, à un état divers, du paganisme comportemental qui m'habite : l'attribut de n'errer que pour soi, et, à défaut, pour ceux qui tombent plus bas. Tout le monde pratique la métaphore du clochard.

Tôt ou tard (et si ça n'est pas déjà fait), vous vous rendrez compte que vous avez déjà manqué d'un exact montant de quelque chose que vous aviez légué quelques minutes auparavant.


[/I-N-O-U-F]


4.
« Elle m'a dit qu'elle ne m'aimait plus, y a rien de neuf là-dessus. Ca arrive tout le temps. »

Laura posa ses yeux sur moi, je ne le vis pas, mais je le sentis, parce que, dans mon champ de vision, je voyais que l'inclinaison de sa tête avait changée. La fumée du joint était maintenant forcée de coudre deux tissus opposés, lorsqu'elle se voyait fendue en atteignant son menton. Ca devait lui piquer les yeux. Oui, ça lui piquait les yeux, parce qu'elle rejeta la tête en arrière, cligna des yeux, attrapa le joint, en tira une latte, puis, le gardant en main, me donna une légère claque avec l'autre et dit :

« T'as pas besoin d'être un artiste ou une bête de sexe pour être un homme, mon frère. C'est des putes si elles te disent le contraire. T'es un mec, attends juste que ça vienne. C'est facile pour vous. Une bite, une chatte, un peu de discours de chiens de faïence, et basta. »

Elle cligna une nouvelle fois des yeux, eut le réflexe de reposer le joint dans le cendrier, comme le THC commençait à grimper dans ses veines, puis, mue par un réflexe sociétal stupide, me tendit le pétard. Je refusais.

« Tu sais que j'ai arrêté... »

Il y eut un court silence. Elle recommença à fumer.

« Mec, je veux pas te dire mais... le gros Fax m'a dit ce que tu prenais maintenant... franchement, reviens à la beuh, ça le fait plus.

- La sociodose que je tape est clean. Au moins je le fais pas par manque d'amour. Je le faisais avant qu'elle se barre. »

Laura reposa le joint et soupira. Elle se laissa tomber en arrière, sur le lit, et me sourit. Un sentiment de bonheur m'envahit, puis disparut tout comme il était apparu.

« Emeline veut qu'on parte demain à huit heures. Je crois qu'il vaut mieux qu'on aille se pieuter. T'as tes papiers au moins ? »

Je lui répondis que oui. Le comprimé que j'avais pris dix minutes plus tôt commençait à faire effet. Ma montre indiquait trois heures. Je savais que je ne dormirais pas


5.

Ranny n'avait jamais vraiment voyagé en France. Elle avait vu les Etats-Mexicains-Unis, la grandiose Asie-Turque, les paysages verdoyants de l'Anglirlande, la Scandinavie (qui regroupait la Suède, la Norvège, le Danemark, et bientôt la Suisse, à en croire les référendums), mais jamais la France.
Inouf connaît, Inouf sait ce que c'est de ne pas voir le monde. Tout le monde croit que ne pas avoir voyagé de son plein gré, c'était être bêta. Mais Inouf a appris avec le temps que tout se qui se crée se transforme, et que des choses, qui existent en un état, peuvent très bien se transformer en quelque chose d'autre : Inouf n'est pas narrateur pour rien.

Ranny ne m'a jamais vu, son père m'a connu. C'est lui qui m'a donné la vie, entre deux cisaillages impromptus et quelques bouteilles de whisky. Il est un inventeur célèbre, c'est pour ça qu'ils débarquent, lui et sa famille, sur les plages de ce Paris réorganisé pour plaire aux riches. Mais, la France restant la France, on ne peut évidemment pas y empêcher quelques microbes d'y prospérer. C'est un choix.

M. Inutari a créé en 2036 la psychotechnologie, un outillage de pièces et de briques basées sur la pensée. Le principe est simple, et, en tant que narrateur et en tant que création, j'y vois ici une raison double de vous en exposer les lignes fondamentales. Si vous le permettez, bien entendu.

La psychotechnologie se base sur un fait démontré comme imputable à l'humanité : je pense, je ne suis pas, et en avoir conscience me force à créer un « je suis ». Et la psychotechnologie amène ce je suis. Je suis ce que vous n'êtes pas : Inouf. Je suis le narrateur de ce récit, qui parle de vous, qui n'êtes pas, et qui est lu par vous, qui n'êtes pas non plus. Le seul marqueur, au milieu de ce vide, c'est moi. Autrement dit : je suis là pour vous aider.

Raoul Inutari a rencontré un nombre incoercible de difficultés lorsqu'il a présenté son projet à la science. La première fut que personne ne crût réellement à la vision déplorable qu'il avait de lui-même et de ses contemporains. Les scientifiques avaient découvert l'isodon, ce matériau semblable au pétrole et pourtant bien plus dangereux depuis de nombreuses années ; ils avaient créé les voitures volantes, les puces implantées au cerveau, relié l'Homme à la machine, remis en cause l'humanité, douté mille fois d'eux-même, et pourtant, pourtant, ils ne pouvaient accepter qu'il leur faudrait, encore une fois, tout remettre en cause.

Fort de ses travaux, il a finalement réussi à donner naissance à celle qui deviendrait ma mère, Madone, qui pourtant dépérit rapidement, car incomplète. Elle eut néanmoins la capacité de donner un fils, et c'est probablement ma naissance qui finit par prouver que la psychotechnologie avait une source tangible. Car qui aurait pu prévoir qu'un réseau électrique enfanterait d'un autre ? Peut-être vous, lecteurs ? Ou bien eux, qui m'ont lu avant vous, et qui laissent traîner mes dires traités par écrits sur une étagère. Toujours est-il que cette intangibilité venait de prendre corps : la puce implantée dans le crâne de 98% des Hommes, en 2036, fut bientôt capable de lui donner, en plus des atouts d'une machine, l'âme de celle-ci en prime : moi.

Aujourd'hui, je parle depuis madame Ranny Inutari, bien consciente de ma présence, mais fort incapable de quoi que ce soit d'autre, puisqu'elle est dans un état de mort cérébral. Et c'est pour cette raison que je vous présente mon histoire.

Nous avions souhaité commencer par le début, et pourtant c'est la - presque - fin qui vous est offerte. Je vous présenterais mes excuses, si j'étais capable d'avoir un minimum de remords, mais cela m'est impossible. Je reste bien trop intelligent pour m'abaisser à de telles prises de risques.

Poursuivons donc : et merci pour vos sous.

6.

Le cousin me dit que c'est du suicide... je lui rétorque que je m'en fous un peu.

La pièce est grise, les murs sont blancs, mais la fumée empeste. La porte de bois marron est vieille et sale. La lueur de l'ampoule fixée au plafond y porte un reflet minime, mais que je respecte néanmoins, parce qu'il se voit, lui. Je suis allongé au milieu, sur une table de bois de la même couleur que la porte sur laquelle il daigne se porter. Marie arrive à mon côté, la tige entre les dents. La toucher avec les mains serait du suicide. Ce que me répète mon cousin, encore et encore...

… trois jours plus tôt. Il sait que je l'aime, et qu'elle l'aime, lui, le Tarot. Les taqués, eux, l'appellent comme ça, et, les taqués, on les appelle, quand on n'est pas accro à la forme névrotique de cette drogue qu'on appelle « sociodose » , quand on est le peuple, lui, ce saint, qui ne consomme ni ne boit que sur autorisation létale... euh... légale, pardon.

La sociodose est un dérivé narcotique de la cocaïne, créé et adopté lorsque les foules se rebellèrent contre l'ordre établi : il est un reflet de la force saine contre le pouvoir indélicat. Mais la sociodose, son dérivé, en plus d'en éliminer tous les côtés négatifs, aura certainement contribué au développement d'une nouvelle race de drogués. Le Tarot a vu le jour quelques années après sa création, et a rapidement rassemblé tous les Tarés qui étaient prêts à taper tout et n'importe quoi -
taper veut dire sniffer : ingérer par le nez.

Ne croyez pas que je m'y connaissais avant de commencer tout ça. J'ai d'abord connu son regard, ses jolis baisers, puis ses seins, nus, et enfin la profondeur exquise de son être, tout le mien dressé en un voluptueux désir inconscient et aux incessants assauts abrupts, mais vains. Seul le Tarot la gouverne. Aujourd'hui, je suis sur la table pour lui, pour elle, et malgré tout ce qu'Il - mon cousin - m'a conseillé.

D'aucuns diraient que je suis amoureux... je me demande, soudainement, si je ne me suis pas placé dans cette situation tout simplement pour tâter de cette jolie drogue. Si, aussi subtil que je puisse être, je ne l'ai pas draguée pour approcher la tarotique sociodose de plus près... et si j'étais si vil... personne ne pourrait le prouver.

Marie s'approche, un peu à la fois... la tige fume entre ses dents, je crois même qu'elle hume les vapeurs, parce que ses yeux, marrons, deviennent bleus, verts, ocres, noirs, et ses narines se dilatent puis se rétractent. Ses copines, son Phénomène, éructent : elles lèvent et baissent les bras, seins nus, sous l'effet de la dope. Quelques unes d'entre elles gisent par terre. J'en ai foutrement envie, j'en ai foutrement peur, je ne sais plus quoi penser. Le plafond s'échappe au-dessus des cieux, alors que les yeux de ma Marie se plantent dans les miens, que la lumière noie son visage, y crée des refuges noirs et sombres, et que, finalement, elle lâche la tige, qui tombe dans ma bouche.

La tige fait la taille d'un filtre de cigarette, autrement dit, c'est un cylindre d'environ un centimètre cinq de long sur cinquante millimètres de large. Le filtre, retiré de la cigarette, est plongé dans une solution composée de sociodose dissoute et de LSD. La recette a fait fureur juste après les Grandes Révoltes, et certains disent même qu'elle a rendu la vie à John Lennon.

Moi, je...


Je...


Je...

Je crois que je suis vivort, ce mélange entre vivant et mort. La paresse qui agitait mes sens s'abrège, mes pupilles se réveillent, mes couilles se contractent. Le long de mes épaules et de mes bras court un long silence, qui se révèle au sein de mes doigts, si charnus que je les prends l'espace d'un instant pour les bâtons que je ramassais étant enfant. Au bout de mes orteils, bien plus loin, plus haut, les ultrasons émis par les créations humaines qui m'environnent se font ressentir, sentir, puis comprendre : et finalement, je me redresse, et je peux tout savoir, tout voir, tout expliquer : et je n'ai plus de peur, plus de doutes, plus de tensions : et si je suis moi, si je suis enfin moi, je ne le sais pas, je n'ai pas besoin de le savoir, car je l'ai toujours su, toujours parcouru, ce corps, en tous sens, en toutes directions, au fur et à mesure que mon sang battait sa ronde ; je suis le delta et le néant, l'alpha et les putes coincées sur place qui craignent pour leur sûreté, je suis le lexique balancé en pleine rue et les gros bras qui sauveront ces dames.

Marie me murmure quelques mots, mais je crois bien qu'elle les crie ; et tandis que ses
Phénomènes, ses goudoux, dansent leur extase, je me relève et ouvre la porte. Je veux sortir, cette fois-ci, je veux crier au monde entier que je suis prêt à le sauver.

7.

J'ouvre (simplement) les yeux (et je sais que) je suis seul plongé dans le noir (et peut-être que je rêve encore mais) Laura me regarde elle est affolée (elle aussi était là) elle me dit que j'ai encore crié et que ces foutus cachets (foutus cachets) me cassent en deux et qu'elle ne reviendra pas.

Et qu'elle ne reviendra pas.
Il est 6h30, alors que je tourne la tête vers le réveil et distingue les chiffres, en vrac, puis que je vomis, sur le matelas, et un peu sur ses genoux, alors qu'elle refuse de lâcher mon crâne, en pleurant presque.

Cette fille est vraiment gentille...
Nous partons dans deux heures.


8.

Les portes s'ouvrent silencieusement, dans un fuitement à peine audible.

Ranny plonge ses yeux dans les miens.

« C'est quoi « fuitement », Inouf ?

- Fuitement, ça veut dire « son d'un coulissement : fermeture ou ouverture d'une porte mécanique qui, parvenant à coordonner son mouvement avec l'air alentour, parvient non pas à déranger l'usager qui traversera ladite porte, mais bien à lui procurer mille et un plaisirs, notamment grâce aux réminiscences semblables à des ronronnements que cela éveille chez lui. »

Ranny croise les bras, n'est pas satisfaite.

« Qu'y a-t-il, ma chère dame ?

- Inouf, tu es un beau prélat, mais un fieffé menteur. Un fuitement n'est qu'une fuite de l'air, trop contrarié pour rester en place. Tu as les bons mots, mais le mauvais agencement. Cela ne convient plus. »

Je regarde Ranny, immobile, insolente, sur le sol, les os des jambes désossés, et la tête pleine de ce sang, qui coule en partie sur la chaussée.

Je regarde ce beau jeune homme, bien trop jeune pour en être un, d'ailleurs, accourir auprès d'elle, et ses dires dispensés, comme les soliloques d'un abbé-curé soûl au sein d'une chapelle.



CHAPITRE 2 - MAIS FACE A LUI,
JE TENDS A MANGER PLUS QUE DE RAISON

Ca y est. Le Phénomène, le Tarot, la
follitude en son être même présent en cet instant, franchit les portes du Tout Paris. La Dwane - comprenez « douane » - nous a laissées passer ; enfin : nous a « laissés » passer, car, oui, nous avons un NOME parmi nous : un HOMME, comme vous l'appelez, vous, intellectuel. J'embrasse Emeline, ma langue s'introduit subtilement dans sa bouche, je sens une rétractation musculaire, ça me donne du plaisir. Mes réticules oculaires, qui effectuent l'équivalent d'un 180°, cernent le pauvre gars, qui a eu la bêtise de nous suivre. Et l'amour, aussi, parce qu'il, ne nous comprenant pas, fait l'effort de ne pas chercher à le faire. C'est ce qu'elle aime chez lui. Moi ce que j'aime, chez lui, c'est... ... ... c'est lui. »


# METAPHORE DU CLOCHARD - 24 H #


Laura a ouvert les yeux.

Enfin, c'est moi, en réalité, qui a fait l'effort. J'ai reconnu son reflet, moins que sa présence, puis j'ai senti que mon crâne présentait à mes orbites l'aura de ma chère amie, déformée par ce que mon sang trahissait ; c'est à dire les restes de sociodose qui parsemaient mon âme et transgressaient mon esprit. Mais voilà, l'heure approche, et, si je sais qu'elle n'est près de moi que pour me protéger, je suis bien sûr qu'elle ne me demandera que me de lever, car l'heure, l'heure, l'heure, tourne, et approche, et il me faut me lever.

Mes abdominaux - inexistants, d'après moi - se convulsent, je me redresse.

« Laura... combien de tem...

- Combien de temps tu as avant d'y aller ? »

Elle se lève du lit, attache son bandeau dans ses cheveux, une pince dans la bouche alors que les reflets du soleil lui embrassent les joues :

« Cinq minutes. Elles sont toutes en bas avec leur valise. J'ai voulu retarder au max. Je me disais que plus tard tu serais debout, moins tu aurais de chance de vomir sur l'hôtesse. Allez, debout mec, j'attends devant la chambre. »

Laura sort. Mes oreilles réceptionnent des sons venus d'outre-tombe. Dans mon champ de vision, je perçois des rats, quelques colibris, au travers des vitres, un, ou deux, peut-être, mille-pattes géants sur les murs, environ dix centimètres, une chauve-souris volète de droite à gauche, des dizaines de cloportes gigotent sur le parquet, tendant presque à s'effacer lorsque mes pieds se posent sur le bois froid, tout prêt de mon caleçon bleu et blanc, celui que m'a offert ma mère il y a presque dix ans.

Les murs se distendent, se froissent, remontent sur eux-mêmes vers le Nord, puis s'affalent. J'enfile mes chaussettes, avec peine, j'arrive à cerner, dans mon coeur d'intention, mes chaussures. Mon cerveau dit : coeur d'intention ? Kézako ? et ma logique répond : coeur d'intention : ce que je perçois autour de moi qui m'est nécessaire dans la poursuite de l'action proche ; coeur d'intention : les choses à venir, telles qu'elles s'agencent et qu'elles me servent ; coeur d'intention : les intentions qu'ont mon coeur et que je ne devrais, en théorie, normalement, pas être amené à expliquer...


# METAPHORE DU CLOCHARD - 24 H #


« Bastien me fait badder, meuf. »

Emeline ne détache pas les yeux de ma valise. Ouais, ça va, pète un coup ma fille, ça ira mieux, tu me fais quoi comme coup, là ?

« T'es pas censée gérer la danse, poupée ? que je lui réponds. T'es pas censée passer la barrière du Tout-Paris ? Je croyais que tu voulais t'amuser ? Qu'est-ce que tu t'en fous de lui ? T'as le Phénomène à tes pattes, calme-toi. De toute façon tu le connais aussi bien que moi : il est clean. C'est pas un de ces hétéros à couilles pleines, ni une tante affable, ni un intellectuel abruti. Tu le connais comme je le connais : Bastien, c'est un mec. Il vient avec nous. On a besoin de sortir de là, on y va ensemble, le Phénomène. »

Je me rappelle la première fois que je l'ai connu, au sein de cette boîte de nuit perdue au coeur des quartiers corrompus de l'îlot factice bâti sur les flots qui longeaient l'Angleterre : c'était un amas créé par l'Homme et les machines, dont on faisait le tour en une heure, à pied, facilement, mais qui contenait en son sein assez de sociodose pour noyer tout innocent dans des émulsions romanesques et abruptes - qui pouvait mener tout génie de la logique sociale vers les abysses cthulhuiennes : tout sensé vers la démence.

Emeline me caressait délicatement le con avec ses doigts refroidis par le vent de la Manche, qui n'omet ni de geler les corps, ni de délester, sur les plages vides du monde, en cette année 2075, l'écume chargée de déchets remontés des courants marins et les sulfites nécessaires à la régénération de l'humanité - comme l'annoncèrent par ailleurs les Preuves de Dieu, ce mouvement sectaire en charge de remplacer les Témoins de... de... comment dit-on, déjà ? enfin, ceux qui toquaient aux portes de nos grands-parents, dans le temps ; bref ! mon vagin commençait à communiquer avec la sphère orgasmique de mon être plus avant, lorsque nous le vîmes. Bastien.

C'était un être absent et abruti qui courait nu sur le sable, soulevant le sable de ses orteils, tandis que son sexe, mou comme la barre de chocolat qui fond en été, se soulevait et retombait en absurdes soubresauts. Emeline releva la tête, me regarda avec des yeux ronds, signe qu'elle ne comprenait clairement pas ce qui se passait, dans l'espace/temps présent, autour d'elle.


9.


Ici, Inouf doit intervenir : il y a bien trop de faits incompréhensibles pour vous, que vous ne comprenez plus rien. Inouf, narrateur compréhensif et responsable - dans la mesure de ses capacités - va vous remettre les pendules à l'heure, puis retournera agencer la cohérence séquentielle de l'humanoïde qui gère le massage cardiaque qui permet de maintenir Mlle Ranny en vie.

1. en 2075, l'Humanité a vu bon nombre de nouvelles créations naître :

- l'isodon, un matériau équivalent au pétrole, qui s'avère en réalité être une pile qui dépasse toutes celles dites « atomiques », et qui permet la création :

a. des voitures volantes ;
b. de la PI, ou Ange Gardien, puce intégrée dans le crâne, qui crée la symbiose entre l'Homme et la machine ;
c. de réseaux dits « de déplacement à grande vitesse », qui permettent à l'Homme d'aller « plus vite, ou qu'il soit », en utilisant la « Slim», ou « ON » ; noms donnés à cette route de métal qui, comme les
ESKALATHORS du passé, avance toute seul, et évite ainsi d'avoir à marcher.

 2. le monde a subi plusieurs évolutions, puisque :

- l'Union Post-Européenne est, en 2075, composée de la totalité du continent Européen, à l'exception de la Scandinavie, formée en 2063, mais s'adjoint l'Afrique dans sa globalité, et la partie nord de l'Australie. Le Japon reste indépendant ; les Etats-Unis-Mexicains sont en proie à une guérilla civile sans précédent qui amène, par ailleurs, à la création d'une armée financée par l'UPE (Union Post-Européenne, dixit), qui y a été envoyée en 2072 pour rétablir la paix - rien n'est encore acquis là-bas.

3. depuis une quinzaine d'années, ce que les patriotes appellent « le Pays » , et que les autres considèrent comme la « France » est devenu le leader mondial dans tous les domaines. C'est au coeur du Pays que se jouent les travestissements politiques qui impactent le Monde dans son ensemble, et c'est là que les leaders de tous âges tentent de se créer une nouvelle jeunesse en passant les barrières du « Tout-Paris ».

Le Tout-Paris est dressé près de Marne-la-Vallée, sur les ruines de l'ancien parc d'attraction dit « Disneyland » , détruit entre temps par une armée de communistes, lors des Révoltes Sociétales de 2046, après l'éclosion, au grand jour, du Complot Territorial - nous y reviendrons - qui valut notamment au président de l'époque d'être assassiné, ressuscité en tant que machine, torturé, puis tué à nouveau.

Inouf n'a pas de parti pris à prendre : Inouf est le narrateur. Mais peut-être que l'un de nos - vos - personnages se permettra de hausser le ton, plus tard, et de vous expliquer en long et en large de quoi il s'agit
, réellement.

Toujours est-il que ce Tout-Paris est le seul endroit en France, en Europe, dans le Monde, où il fait encore bon vivre : on y trouve bon nombre d'attractions, d'alcools, de drogues, de femmes et d'hommes nus, de déliquescences royales et de délits subliminaux, et le tout pour des tarifs établis bien en-deçà de ce que le commun des mortels consommait il y a quarante ans. Le Tout-Paris est le Disneyland des temps modernes. ... puisque, de toute façon, il n'y a aucune concurrence en ce qui concerne le divertissement. Les autres
établissements politiques n'essaient que de survivre, et leurs dirigeants, sous la coupe parisienne, prient chaque jour pour que leur peuple ne les renverse pas.

Aujourd'hui, si vous préférez que Inouf soit plus clair, le Tout-Paris est la poche de résistance de l'humanité. Le monde se meurt, le monde se détruit, et le LOISIR, comme la Madone l'appelait, le LOISIR, n'est plus qu'une construction imaginaire.


10.


Phars baisse les bras. Ses veines pulsant au travers de la chair, qu'il observe nonchalamment à quarante centimètres de distance, lui rappellent qu'il est musclé, mais, surtout, en vie. Devant ses yeux, la rue ne désemplit pas. Jeunes bourrés, jeunes, drogués, jeunes fous, alcooliques et clochards, vieux et vendeurs de cyber-roses ; tous se croisent sur les slims, ces équivalents d'escalators, ces trottoirs movibles, qui transportent à une vitesse allant jusqu'à 50km/h la population au coeur du Tout Paris.

Phars voit passer une bande de jeunes, environ quinze ans, casquettes sur la tête, bières et boissons sociodosées à la main, l'un d'eux - Phars le remarque - ayant apparemment l'intention de camer l'une de ses copines [traduction d'Inouf : « camer » est l'équivalent actuel de l'ancien « choper » ; « essayer de se faire » ; voire : « niquer » ]. Phars ne s'étonne plus de rien ici. Que ce soit la jeunesse bourgeoise, trop édulcorée dès le berceau pour se confronter aux réalités du monde extérieur, ou l'amas glorieux des trentenaires déchus qui pensent retrouver au sein du joyau de la capitale un peu de vitalité ; tous veulent puiser dans des produits violents pour s'adoucir. Phars, depuis qu'il tient les portes du Kétabar, a vu passer tous les types de gens. Mais, à l'inverse de ses cousins les vigiles, il n'est pas idiot. C'est la seule raison pour laquelle son CV a failli être refusé.

Phars soupire, cligne des yeux. Puis voit dérouler [traduction d'Inouf : « dérouler » ; passer sur la ON, la Slim] de droite à gauche un groupe de jeunes filles, totalement soûles, mais pas agressives, dragueuses, simplement entre elles, et, au milieu, un garçon, presque benêt, qui tient dans sa main une bouteille de vodka, qui manque de chuter, et se rattrape au blouson de cuir de l'une d'entre elles ; elle qui rit à nouveau, à dents blanches pleines, et qui embrasse à pleine bouche une autre ; et Phars voit tout ça, dans un laps de temps d'à peine trois secondes : et Phars a une furieuse envie d'inviter ici ces jeunes gens qui semblent s'amuser plus que tous les clients qu'il surveille à l'intérieur ; et Phars a le sentiment incohérent que ces gens s'amusent plus que tout le Tout Paris.

Et Phars se dit soudain qu'il a en face de lui ce qui amène tant de gens ici. Il voit ceux qui ont connu la bêtise, l'horreur, qui ont cherché le bonheur ; ont cru le trouver dans le Rassemblement ; dans l'Unité ; puis, faute d'y arriver, se sont tournés vers l'Unanimité, la Solitude, l'Ascétisme ; mais, n'y étant toujours pas, ont rampé péniblement vers l'Amour, le Quiproquo, la Compréhension... et ont enfin croisé au fond d'eux-même le Renoncement, l'Antipathie, l'Arnaque... et y ont trouvé, là, le bonheur. Et l'amour, vrai, celui dont le « A » n'a pas besoin de capitale.

Phars repense à ses anciennes années, il y a de cela trente ans, presque, lorsqu'il aimait la jeune Sylvette, la jeune Sylvette qu'il quitta, pour l'honneur et les richesses, et...

... et, tandis que Phars poursuit ses tristes pensées, le Phénomène a déjà quitté la place, et voilà qu'un groupe de trois jeunots, quatorze ans à peine grillés, veut rentrer au Kétabar. Phars reprend ses esprits d'un coup ; arrête le premier de son bras nu et poilu, et dit, de sa voix grave et brutale :

« Papiers, s'vous'plé. »

Le second des trois, un blond dont la mèche apparaît sous la cagoule de son blouson noir, passe sa main à la gauche de l'épaule gauche du premier, qu'il écarte doucement. De la main droite, il tend deux pièces violettes à Phars. « Les habitants du Tout Paris ont le droit de se rendre où ils le veulent... Article I, alinéa 1, verset .RF. » Phars tremble, ne touche pas les pièces, s'écarte. Les trois gamins pénètrent à l'intérieur, le dernier, le plus jeune - douze ans à tout casser - lui donne une tape sur l'arrière du crâne. Phars sait très bien ce que les lois du Tout Paris valent. Et il sait très bien qu'à l'extérieur, elles ne valent rien.

« Une pièce violette équivaut à un mort. Si l'on vous montre une de ces pièces, et que vous n'appartenez pas, législativement, au Tout Paris, le détenteur de cette pièce aura droit de vie ou de mort sur le membre de votre famille qu'il choisira, à partir du moment où vous prenez la pièce. Plus de pièces vous voyez, plus de membres de votre famille vous condamnez... alors, si vous n'en êtes pas, ne prenez pas les pièces. Article I, alinéa 4, verset .45. »

Phars avait serré les poings. Son visage d'ébène, noir, disparaissait dans l'embrasure du bar dont il gérait l'entrée. Il était là depuis... quoi... dix ans ? vingt ans ? oui, peut-être même plus. Francko Mizüller, le gérant, l'avait pris sous son aile il y avait longtemps. Et Phars se souvenait aussi de la dernière partie de la sentence :

« Mais quiconque montre une pièce violette à l'un des membres du Tout-Paris devra répondre de crime contre sa propre communauté. Si le concerné prend la pièce, d'un commun accord, il s'ensuivra un combat à mort, dont l'arme sera choisie par un tiers qui maniera le Dé, dans un délai choisi par les deux partis. Article IV, alinéa 8, verset .CF. »

Phars, étrangement, alors qu'il avait vécu cette situation des dizaines, des centaines, voire des milliers de fois depuis qu'il travaillait ici, fit demi-tour, laissa la porte d'entrée sans surveillance - ce qui ne lui était jamais arrivé - et rentra à l'intérieur du Kétabar. Il allait retrouver ces types et leur foutre une raclée.


# METAPHORE DU CLOCHARD - 11 H #


« Ah ! ouais, mais non, les escargots c'est carrément différent !

- Bastien, ta gueule ! va nous chercher des bières !

- Toi ta gueule ! t'es moche ! »

Laura sourit, tandis que le NOME [traduction d'Inouf : comprenez : « homme » ] manque de se casser la gueule sur Emeline ; Emeline qui le rattrape dans la foulée, rit comme une abrutie avec lui, puis le repousse, se retourne vers elle, et l'embrasse à pleine bouche. Sur sa gauche, elle croise du regard un vigile, les jambes comme glacées dans le sol de béton, le regard vide, les bras enfoncés dans sa veste, qui les voit passer, la regarde presque dans les yeux, puis ne leur prête plus aucune attention.

« Il est censé faire peur, nan ? »

Emeline, qui s'était à nouveau tournée vers Bastien pour rire avec lui sans raison, saisit la bouteille de vodka qu'il lance en l'air, alors que les muscles de ses cuisses, dont le sang est trop soûl pour gérer la situation, se rejettent vers l'arrière, pour le faire glisser tel un skieur, sur l'escalator de la slim ; et, se tournant vers Laura :

« Quoi ? »

Laura attrape la bouteille qui poursuivait un cheminement presque inconsciemment dirigé vers elle, en fait sauter le bouchon, qu'elle réceptionne par chance dans sa main gauche, boit une longue, longue gorgée, en ajoute à ses trois comprimés de sociodose, ses six bières, ses deux mojipinha [traduction d'Inouf : à la fin des années 2060, le mojito fut mélangé sans regrets à la caïpirinha, et comme la majorité des foules trouvait ça bon, il fut décrété que cela était bon], et, tout en évitant un groupe de jeunes qui manque de la frapper de plein fouet alors que leur slim les porte dans la direction inverse, répond :

« Le vigile, là, le mec... il est censé faire flipper les gens. Pourtant lui il avait l'air cool... laisse tomber on a passé le bar y a bien cent mètres. »

Emeline récupéra la bouteille sans réfléchir, reprit le bouchon. Une lueur fiévreuse brillait dans ses yeux. Elle se retourna et, tandis que la slim continuait de les porter à une vitesse d'environ 8km/h au travers de la rue de la Passivité, elle cria au reste du Phénomène :

« LES GARS ! LEGION ! LEEEEEGION ! DEMI-TOUR ! »

A cet appel, le reste du groupe, Bastien compris, ne se fit pas prier.

Quelques minutes plus tard, le Phénomène ouvrait les portes du Kétabar. Et venait y sceller son destin.




CHAPITRE 3 - TOUT CE QUI A UN BEDU A UNE FIN...
... EUH NON C'EST PAS CA ! HIC !

« Une caissière est demandée en caisse deux. »

Tuuuut..... tuuuuuut....

« Une caissière est demandée en caisse deux. »

Ben... il attent. Quoi, il attent ? oué, il attent ke élle vinné, la claéisiERr. il sont dit que iul allé l'amené. e pui l aboiuétile de whjisku elle va pas se payé tout seule. alors éattnesq je compte les pièces 1 2 4 5 centimen ouppspppppps pardon tombé la pièce oui alors vingt centimes dix eursos ec'est combien lw hisu kdéjà????

«  Bonsoir. »

QUOOOOI déjààààà ,?!m! mai jé pas fini lé picéééé

«  Bonsoir madame. Une bouteille si-vous-plé. »

« Huit euros et quatre-vingt dix-neuf centimes s'il vous plaît. »

bon alor éatten je sé que j'éi la sous alods la le pillé de dix eurso é puis c'é bon

« Merci. »

oué meé& rend les pièce madame je veux les cous

« Et un euro qui nous fait dix. Et voilà bonne soirée. Monsieur, bonsoir. »


11.

Le clochard reste là. Il ne bouge pas. Sa bouteille de whisky de premier prix, posée au bout du comptoir métallique, semble le regarder. Sur l'étiquette, un pirate, l'oeil gauche masqué par un bandeau noir, lui sourit, tendant la même bouteille sur laquelle il se présente au client - mise en écho sans fin. La caissière le jauge d'un oeil distrait, sourit doucement au client suivant, un trentenaire anonyme, puis regarde en face d'elle. Dans l'inconscient collectif, il est admis que ce type de comportement finira, finalement, par rejeter ce type de détritus en dehors de nos sociétés. Regarder en face de soi, d'un air innocent, revient à dire :

«  Je suis le plus ignoble des hommes, puisque je sais ce que tu veux, mais je ne te le donnerai pas . »

Finalement, puisqu'il ne bouge pas, la caissière passe un premier article, qui émet un « tiiit » strident en croisant le lecteur ; et, comme il ne bouge toujours pas, le trentenaire avance, lui tourne le dos, et commence à rassembler les articles qu'il vient d'acheter. Il en prend un, puis deux, puis la caissière dit :

« Excusez-moi... tout va bien, monsieur ? »

Silence.

« Monsieur ? »

Le trentenaire lui donne une légère tape sur l'épaule droite.

... de kilavé di que jété le premié mais héin ? kj<uoiu ? qodeu quoi ?  ouia ? ah oui la boutreilllelleeeee la boutiezmlieeee !!! pardon messieurs dames ! je men v é ecusmé moi j'é payé de toute façon alors bon.

Le clodo prend la bouteille et s'en va. Le trentenaire fait les yeux ronds, se retourne, tandis que la caissière continue à passer ses articles ; il se retourne, lui sourit, d'un air qui veut dire que les hommes sont fous, hein, oui, n'est-ce pas, et elle lui répond d'un hochement de tête à comprendre comme certes, oui, oui, 2€99, 1€04, 0€65, oui oui.

Deux ans plus tard, Robert I. et Marlène F., respectivement entraîneur de taekwondo et caissière, se mariaient et baptisait le premier de leur six enfants, Jason I..


# METAPHORE DU CLOCHARD - 11 H #


«  Papaaaa !

- Non Ranny, non ! tu n'iras pas !

- Mais toutes les copines y vont ! c'est le truc du siècle ! Allez !

- Trop risqué. Je sais ce que tes amis font le soir, je sais que tu es sage, jeune fille, mais tu n'iras pas.

- Papa ! j'ai jamais rien pris ! je touche à rien ! tu le sais ! Inouf te l'aurait dit de toute façon !

- Inouf est ton patrimoine. Je t'arrête Ranny : je n'interrogerai jamais Inouf sur ce qui te concerne toi. Sur ce qui concerne ta personnalité, ton être, ta vie, tes passions, ton histoire. »

Raoul posa sa menthe à l'eau assaisonnée de quelques gouttes d'extrait issu des plus puissants champignons hallucinogènes que le monde avait enfantés - mais ça, jamais ni Inouf, ni Ranny ne le surent. Il vint jusqu'à sa fille, et saisit ses épaules :

« Ranny, ma chérie, tu es ce que tu es, sans que j'ai besoin de te le rappeler. »

Il marqua un temps, son regard dériva étrangement sur la droite, vers le plafond, puis vers le sol ; puis il regarda à nouveau sa fille dans les yeux :

« Ranny, si tu veux y aller, vas-y, mais promets-moi que tu analyseras chaque fragment de cette soirée afin d'en ramener le meilleur. »

Ranny acquiesca. Ranny sourit. Raoul sourit. Ranny s'échappa de l'étreinte que lui imprimait son père, et ce dernier retourna à ses montages mécaniques.

Quelques minutes plus tard, l'on vit filer une fillette habillée d'un voile et portant à son côté un sac de toile. Il n'y avait pas de mère dans les environs.


# METAPHORE DU CLOCHARD - 10 H #


Bastien ne savait pas trop pourquoi il avait directement accroché sur les doux yeux bâtards d'Emeline, ou sur la facile rhétorique de Laura. Il se souvient qu'après l'incident, sur la plage anglo-saxonne, de nuit, ils avaient passé le reste de leur séjour à boire, à fumer, à se droguer, et à partager d'innocentes perspectives sur les façons dont la société allaient pour eux évoluer.

En 2079, la jeunesse avait perdu tellement qu'elle n'espérait plus rien perdre. Lorsque Emeline, Laura, ou Bastien, se promenaient, les écrans géants flottant au-dessus de la rue leur rappelaient toujours que, presque soixante-dix ans plus tôt, des générations d'étudiants du même âge avaient vécu la douleur, le chômage, la honte et la peur.

Bastien riait toujours lorsque l'une des lesbiennes lui jetait sa situation à la gueule. Comme quoi qu'il était un homme, devait s'en prévaloir, montrer ses couilles au public et fermer la gueule du premier qui oserait essayer de les lui toucher. Bastien riait, mais c'était plus parce que chacune de celles qui le critiquait faisait exactement ce qu'elle lui reprochait.

Chacune d'elle tentait de se montrer maîtresse d'elle-même. Chacune d'entre elle refusait de se taire lorsqu'on la contredisait. Toutes voulaient gouverner le monde. Aucune n'était capable de le faire, même pour elle-même. Et quand on les mettait au milieu d'hommes... c'était pire. Elles se disaient oppressées, tout le temps. La masculinité les rongeait, elles, dépravées, perdues et pourtant inconsciemment sauvées depuis le début, plongeant aux confins des océans qui regorgeaient d'âmes bien plus en peine qu'elles ; mais elles avaient le cran ! ah ! ça oui ! Elles avaient le cran de parler, de crier, de dire des choses... inutiles, la plupart du temps. Non, les femmes n'étaient, n'avaient jamais été, et ne seraient jamais différentes des hommes par leur intellectualité : elles étaient tout aussi stupides que leurs confrères. Et ça, Laura, Emeline, et Bastien, furent les seuls à le comprendre. Le reste du Phénomène se borda à être un regroupement amer et désespéré de solitaires vengeurs et abrutis. Mais il n'y avait aucun mot pour leur dire... aucune raison non plus de leur jeter ce soliloque à la figure, et aucun besoin, aucune nécessité de les amener vers cette plus-value spirituelle qui leur aurait paru mensongère.

Laura
avait connu bien des hommes, bien des situations désagréables, et si elle s'était toujours considérée comme bisexuelle, elle n'avait jamais omis la possibilité qu'elle puisse être capable de communiquer pleinement avec des êtres des deux sexes. Voire avec l'humanité en sa puissance brute même.

Comprenez bien que les homosexuels
, les bisexuels, et les transexuels aujourd'hui, ont une propension futile à se mettre sur le devant de la scène, à faire valoir des droits que personne ne leur refuse, pour autant qu'il s'en portent garants et en soit responsables ; mais ces gens-là viennent jusqu'à vous dire que vous êtes avec eux au milieu de leur peine ; Laura n'était pas de ce bord. Et elle espérait qu'Emeline ne le serait pas non plus.

Diriez-vous non à Dame Nature ? seriez-vous assez prétentieux pour vous penser hors du monde naturel ? assez glorieux et impudents pour estimer que la mort qui vous touche n'est qu'un reflet de mode ? mes chers amis, voyez la réalité en face : il y a au-delà de nos bords des Styx dont l'énergie ne décroît pas, et des Enfers pluramentaux qui auraient vite fait de redonner la raison, telle que nous l'entendons, à un trisomique.

Laura, Emeline, et Bastien, étaient de ceux qui estimaient que la sexualité, quelle qu'elle soit vécue, n'est avant tout qu'un flambeau de l'âme, et que le premier qui se targue ou se prévaut d'en être représentant, si tant est qu'il soit sain d'esprit, cet homme, cette femme, cette... chose ; bref ! se doit d'en avoir tous les attraits et tous les pendants ; et, à défaut, d'en taire les punaises et les crochets, de savoir se faire tout petit au sein du grand Tout, du grand Pan. 


12.
 
Au sein du Tout Paris, ces effets de logique n'avaient pas d'alliés. Chaque être y vibrait comme un atome esseulé, libéré de toute énergie contradictoire. Depuis que le Complot Territorial avait été révélé, il n'y avait plus de Société.

En janvier 2046, chacun des êtres de ce monde portait sur lui une Puce d'Isodon, fabriquée à partir d'un matériau qui était apparu à la surface du globe au début du siècle, et dont l'histoire n'est pas liée à celle-ci.

[Ranny hoquette ; pulsations à 70]

#{Inouf=sentiment externalisation / dispersion contenu mémoire]##

Le peuple avait cru un instant tenir le pouvoir en place, mais cette domination illusoire fut de courte durée : dès 2039, plusieurs espions envoyés par le mouvement PRA (Pro-Russe Ascendant, association d'extrême-droite issue de l'ancienne Russie du début du siècle) révélèrent aux citoyens de l'UPE (Union Post-Européenne, voir plus haut) que leurs représentants politiques étaient corrompus, violés, violents et mauvais. Il fallut encore cinq bonnes années à la population pour y croire ; c'est-à-dire non pas envisager le fait, mais bien : se mettre d'accord sur. Comprenez : tout le monde savait déjà tout cela, mais les gens ne s'étaient pas encore assez concertés pour se dire que oui, finalement, il fallait être d'accord avec ça, et que bon, allez, on arrêterait de tuer ceux qui pensaient ça, mais qu'on tuerait ceux qui pensaient le contraire, c'est à dire ce que tout le monde pensait avant, mais en secret. La concertation était simple, mais elle nécessitait l'alignement de millions de têtes, et celles-ci eurent bien du mal à se dire que rien ne leur serait fait si elles décidaient de changer de camp. Il n'est pas ici question de la stupidité humaine : c'est une valeur aussi incongrue que ce que l'algèbre est au mathématiques.

[Ranny vomit ; tourner la tête]

# {crâne pos. 90.§398 enclench. 308 action 102 / dispersion contenu mémoire]##

Pour comprendre comment la notion de « Complot Territorial » vit le jour, il est nécessaire de comprendre comment l'humanité, à cette période, était coupable et revêche, comment chaque être humain pouvait en poursuivre un autre, pour une raison une autre, et comment chaque innocent, qui se pensait en sa flagrance même inconnu, se révélait finalement vu et ausculté par tout un parterre de médecins en folie. Commençons par le commencement.

Lorsque la vie eut plus d'importance en ligne que dans les rues, il y eut une désertion des quartiers, une montée en flèche des violences, et un développement effréné de la technologie immersive. L'important était de ne plus sortir, surtout pas : il n'y avait personne dehors, hormis des malfrats, des forcenés, des fous. Il fallait pouvoir se payer les dernières innovations pour se payer sa dose, et ces gens n'en avaient pas les moyens. Ou alors, ils les avaient, mais n'étaient pas comblés. Ils étaient, d'après ce que mes archives suggèrent, l'équivalent de ces fumeurs de haschich, ces assassins, qui, bien des siècles plus tôt, avaient fait front aux forces européennes ; et, quelques dizaines d'années plus tôt, hanté les quartiers dangereux et négligé les bonnes manières à la française.

Lorsque la vie eut plus d'importance en ligne que dans les rues, il y eut une désertion des coeurs et des responsabilités, et chacun ne se sentit plus que maître de lui-même. L'important était de ne plus penser, surtout pas : il n'y avait personne dehors, qui était capable de comprendre les mêmes choses, personne qui n'était aussi haut, dans le débat, dans l'idéal. Et, puisque la vie en ligne était si belle et si douce, il n'était plus question de négocier. On avait raconté, vaguement, que quelques ancêtres tenaient salon, quelques siècles plus tôt, mais salon pour quoi faire ? Pfouah !

Le Complot Territorial fut une réaction gangrenée, lente, cent fois avortée, mais qui finalement sut retentir et réagir : l'on considéra le pouvoir démocratique comme un équivalent du pouvoir monarchique, et il y eut une nouvelle révolution. Une énième revendication. Le peuple monta au créneau et dit :

« Je ne suis pas très content. »

Puis le peuple gagna à nouveau, le pouvoir fut démis, et il fut décidé que Paris deviendrait le Tout Paris, qui serait composé uniquement de ceux qui avaient participé à ces révoltes contre le pouvoir en place, puis de leurs enfants ; et, en dehors, serait figé le reste du monde. La France, déjà, avait le beau rôle, et la plupart des intellectuels de l'époque, conscients que le Pays serait bientôt au coeur des idylles, faisaient tout pour obtenir la nationalité. Ceux qui, donc, avaient été de la bataille, furent couronnés sur place. Ce n'était plus une démocratie. Ce n'était plus une monarchie. Ca ne pouvait pas être une oligarchie : ils avaient été trop nombreux.

Cela fut le début de ce qui a été une conarnarchie. Le pouvoir par les cons, pour les cons ; c'est-à-dire : pour eux-mêmes, du début à la fin.


# METAPHORE DU CLOCHARD - 10 H #


« BOIS BOIS BOIS ! »

La salle principale du Kétabar n'était pas une salle. C'était un enchevêtrement surréaliste et quasi-chaotique de corps et d'objets, mêlés dans des arrangements fugaces et louvoyants. Emeline émergea du trop plein, alors qu'au même moment Bastien, la tête penchée en arrière, sentait filer le cocktail bien trop chargé que Laura venait de lui composer, couler contre sa trachée directement vers son estomac. Les mains d'Emeline refusaient de lâcher deux filles du Phénomène, qui voulaient à l'heure actuelle plus que tout retourner vers les toilettes, pour s'enfiler un double Tarot par la narine. Mais Emeline les voulait vivantes pour plus tard. Un Tarot, maintenant, par le nez, sociodose, LSD, ça voulait dire s'avouer déjà vaincu. Il fallait boire avant. Emeline voulait des femmes à ses pieds, ce soir.

« Quoi ? naaaan il a raconté des cracks ! moi je vais te dire, je sais pourquoi elle se...

- JE DIS : OU EST BARBARA ?

- C'est bon, pas la peine de gueuler, elle est par là. Dis-moi si ça va pas, toi, ma cocotte. »

Laura déposa un baiser sur le front de Jenny, puis reposa son shooter vide sur le bar, tandis que Bastien semblait agoniser au-dessus du verre qu'il venait de boire, le regard lancé juste en face de lui.

Le Kétabar s'était fait un nom dans le quartier pour la qualité de ses alcools, qu'on disait importés tout droit d'Italie, et surtout pour la propension de drogues qui venaient à y circuler à certaines heures de la nuit. Les locaux, en eux-mêmes, n'avaient rien de très surprenants : dès que vous franchissiez la porte, vous étiez plongés dans une atmosphère sombre mais pas oppressive, festive mais pas versatile, joyeuse sans trop de débordements à l'anglaise, comme auraient dit nos ancêtres. Sous vos pieds, un plancher ; sur votre droite, un mur de briques, que vous pouviez toucher du bout des doigts, pour peu que vous tendiez la main, sur lequel avait été fixée une plinthe de bois, qui courait tout au long de la surface, et sous laquelle s'alignaient des tabourets, qui permettaient aux soûlards de passage de vider une pinte puis de repartir sans chercher à s'installer réellement. A votre gauche, le bar démarrait presque dès l'entrée, bien qu'un interstice eut permis l'installation d'une table tout contre la fenêtre qui donnait sur la rue, et qui permettait aux chanceux assis à cet endroit de parfois assister à des collisions stupides entre utilisateurs de la slim, lesquelles donnaient lieu à des échanges vigoureux pour savoir qui le premier avait assez perdu conscience pour en arriver à percuter l'autre. Le bar était également fait de bois, un long zinc qui filait en face de votre regard jusqu'à environ dix mètres, et, si vous teniez toujours à regarder en face de vous, une ampoule fixée au-dessus de quatre marches vous avertissait que vous vous dirigiez vers les toilettes. Le Kétabar ne contenait rien d'autre en apparence : c'était, dès l'entrée, un défilé vers ces quelques marches, ou une retraite sage vers l'un ou l'autre des pans, où il était possible de boire et de digérer à foison. Mais parfois - et cela avait été le cas ce soir - lorsque cet étroit passage (deux mètres entre les zincs) était plein, les gérants ouvraient une salle, à laquelle on accédait à droite des toilettes pour homme, qui était de dix mètres sur dix, et où l'on pouvait s'asseoir par groupe de cinq, ou plus, si nécessité, sur quatre tables de bois, rarement nettoyées.

Lorsque le Phénomène entra dans le Kétabar, lorsque Emeline en poussa la porte, il fut rejeté en arrière, par quatre individus, dont un adulte et trois adolescents, et Laura reconnut, non sans peine, au regard de ce que l'alcool avait déjà jeté dans son sang, le videur qu'ils avaient croisé un peu plus tôt. Qu'ils ? Non : que le Phénomène avait croisé plus tôt.

« BOIS BOIS BOIS BOIS BOIS BOIS !!! »

Emeline vida son quatrième verre. La plupart des filles avaient réussi à s'asseoir dans l'arrière-salle, mais Bastien refusait de la laisser partir. Il avait déjà picolé, le con, mais là, il semblait prêt à se faire la Terre entière. Putain, les mecs plaqués... pires que des meufs en rut.

« Garçon ! gaaaaarçon ! Ouais, toi, là, le mignon, p'tit cul, viens ! c'est quoi ton prénom déjà ?

- Richard.

- Ah ouais Richard. »

Emeline dessinait dans le ciel des motifs et des directives sans queues ni têtes, avec le verre qu'elle refusait de lâcher. Bastien la regardait en souriant, et, parce qu'elle était assise à sa droite, il s'accoudait sur le zinc de bois et se frottait parfois l'oeil gauche en riant presque, ouvrant la bouche pour dévoiler ses dents encore à peu près blanches.

« Bon, Richard, tu vois, nous on vient de province, avec mon pote, là. Eh, ça va gars. Ouais mais bon me pousse pas, y a de la place pour tout le bond... monde sur le bar bordel ! »

Comme Emeline engueulait le type qui se tenait juste à côté d'elle, et qui n'était pas moins frais, ledit Richard commençait à s'impatienter. Il était le barman classique du Tout Paris, un mélange entre la tendresse plantureuse et les méthodes d'assassinat corse, capable de gérer les pires ivrognes et les pires revirements de situations, mais tout aussi disposé à choisir qui serait sa tête de turque et qui serait sa bien-aimée sur un simple lancer de dés. Déjà, une jeune fille s'avançait discrètement entre Bastien et Emeline pour commander son verre, et tout adulte qui s'est déjà rendu dans un bar où l'alcool coule à flot sait que le barman n'aura qu'une seule envie : faire attendre le plus possible celui qu'il estime être le plus à même de croire que le bus ne passe en retard que parce qu'il l'attend à l'heure. Ô, homme, cruel jouet de l'homme !

Emeline revint à la charge au moment où Richard allait écouter la demoiselle, et Bastien avança son tabouret du même coup, lui coupant la route. Pour un verre, ils étaient maintenant prêts à tout :

« Bon, Richard. Voilà, mon pote et moi on veut se la couler tranquille, mais on veut des machins meilleurs que ça. T'as du whisky je crois.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- T'as quoi ?

- Reperds' 2059 Swanson 2067, du Ballantines et du Jack. »

Emeline regarda Bastien et sourit. Puis, extirpant un billet de 100 de sa poche :

« Deux Reperds', et deux sociodoses bien fournies l'ami. »

Richard acquiesça, sans dire un mot, comme s'il avait autant à dire sur les boissons de ses clients que sur les noms de ses enfants, et leur prépara leurs verres.

Laura, au même moment, terminait une triple vodka dans l'arrière salle, à la table que le Phénomène avait réussi à s'octroyer à leur arrivée. Elle s'était faite entraîner quelques minutes plus tôt par l'une des nanas que Emeline avait ramenée vers Bastien et elle. Le bar était plein à craquer, et elle se demanda à nouveau comment ces huit chaises avaient pu être laissées libres. Puis elle se dit qu'un groupe était sûrement parti lorsqu'elles étaient arrivées, qu'un autre avait sûrement tenté de s'asseoir, puis que Jenny et Francine avaient haussé le ton, clamant qu'elles étaient là avant, et que c'était pour elle ; peut-être que les types avaient eu envie de frapper, mais que, en voyant des femmes, ils n'avaient pas osé. Ils avaient été trop cons pour... maintenant, elle était assise, là, alors que tout autour d'elle, chacun tentait de séduire tout un chacun sans avoir ni confort, ni emprise sur le monde. Juste un demi-mètre carré - et encore, tant que l'on ne vous bousculait pas - à crier autour de soi des bouts d'axiomes censés prouver votre intelligence ; mais qui finiraient par disparaître, tels des missives lancées dans l'air... Jenny remplit son verre de vodka, grâce à une bouteille qu'elle avait dissimulée à l'entrée ; et Laura se surprit à ne plus vouloir penser.


13.

Phars baissa les yeux sur le corps ensanglanté qui gisait à ses pieds. La mâchoire déformée et défoncée se noyait au milieu du sang issu de la dentition démolie du jeune homme. Ses deux amis restaient à quelques mètres de distance, sans oser prononcer le moindre mot. Depuis qu'ils avaient quitté le bar, et que le vieil André avait tiré au sort la « Bataille à Mains Nues » , ils savaient tous les trois que leur sort risquait de tourner au vinaigre. Les poings d'ébène de Phars, forts de vingt ans de combats retenus, avaient eu raison de leur leader. Le géant videur ramassa les pièces violettes qui suintaient de la poche du garçon étendu au sol et prononça ces seuls mots :

« Quittez le Tout-Paris, ou je vous retrouverai et je vous tuerai. Lui, je lui laisse la vie, parce qu'il ne la mérite pas. Mais, vous... je prendrai la vôtre, et je le ferai avec plaisir. Je suis la bête qui va vous traquer. Je suis la bête qui va vous putain de tuer. Cassez-vous. Tirez-vous. Courez pour vos vies. Bande de grosses putes. »

Ils ne se jaugèrent pas. Ils n'envisagèrent pas de sauver leur camarade. Ils coururent.


# METAPHORE DU CLOCHARD – 1 H #


« Allez. Allez Bastien, viens. »

Bastien se promenait au fond du caniveau, ses yeux vitreux jaugeaient le fond comme s'ils avaient voulu y plonger. Ses mains griffonnaient des sermons sans queue ni tête au-dessus des pavés qui formaient le trottoir, et ses pieds, mus par des spasmes incontrôlés, grattaient le mur d'en face en dédaignant les chaussures qui, pourtant, les abritait du froid.

Le Phénomène s'était brisé en deux, quelques heures plus tôt. Au fond du Kétabar, les femmes, femelles, avaient folâtré et s'étaient abandonnées. Francine et Jenny avaient fini au toilettes, à respirer les vapeurs glauques d'un Tarot périmé, et, suivies par quelques autres, avaient prié pour ingérer ces filtres de cigarettes brûlés au LSD et à la sociodose. Plus rien ne les retenait, même pas eux-mêmes : le Phénomène avait sombré, comme cela lui était arrivé de rares fois dans sa carrière. Les seins s'exhibaient, les vagins se délestaient de leurs douleurs, ça niquait de l'inconnu à tout bout de champ, pour le plaisir, d'un commun accord, né d'une vague impression, et la drogue refluait le long des veines sans que quiconque eut été capable de réciter par coeur le numéro de téléphone du dealer. Emergeant, Bastien, Emeline et Laura eurent le réflexe de quitter le Kétabar. Sur la route de la sortie, bousculés par les corps en mouvance frénétique et les abordages maladroits de quelques mâles en rut attirés par l'odeur, ils hélèrent les quelques membres encore conscients, prirent des dispositions quant aux autres, puis disparurent sur la slim vers le sud.

A dire vrai, Laura, sortant des toilettes, aperçut Bastien et Emeline suçant ensemble un filtre mouillé, comprit aussitôt, au-delà des voluptes d'alcool, que ses seuls soutiens se barraient en cacahuète, leur arracha l'arme des mains, puis les tira dehors, par un coup du hasard. Le hasard fut pour beaucoup dans cette aventure. Tout comme ce qui concerne notre chère Ranny.


# METAPHORE DU CLOCHARD - 11 H #


Phars interpella le bourgeois :

« Je suis du Tout-Paris, voilà ma carte. J'accepte tes Violettes et je te défie. Duel. André, tu tires le dé. On va s'écharper mon coco. »

Le jeune avait tourné la tête ; ses amis avaient souri, rigolé presque, en essayant de couvrir le son des basses qui circulaient à l'horizontale dans le bar. Il avait levé la main et déclenché, du pouce et de l'auriculaire, un message enregistré qui avait résonné dans l'air ambiant :

« Bonjour, je suis l'avocat virtuel de M. René Lapi. Vous adressez la parole à la famille la plus riche du Tout-Paris. Cette simple humiliation pourrait vous valoir une oreille. Nous apprécions votre doléance mais vous sommons de présenter votre carte de Citoyen au tenancier pour qu'il puisse vérifier vos dires et éventuellement déclencher un duel. A l'heure actuelle, la moindre de vos paroles est enregistrée, et... »

... et ledit René Lapi s'était pris une droite non-virtuelle en pleine face. Phars frotta doucement ses phalanges gauches, douloureuses, puis reprit :

« Me casse pas les couilles, fils de salaud. C'est un duel. André, tire le dé. Petit con, tu vas jouer ta vie ce soir. Tu savais, en sortant, chaque soir de ta vie merdique, que ça risquait d'arriver. Que tu risquais de tomber sur plus fort que toi. Aujourd'hui, c'est le jour. Relève-toi. Vous, aidez-le. Aidez-le, bordel, ou je vous casse le coude. »

Jean-Jacques Flux et Pierre Cassoux s'exécutèrent. Jean-Jacques avait foutu sa bite en Hélène Lamoisi quelques jours plus tôt ; il avait rêvé d'elle la nuit, à chaque fois, depuis. Pierre brillait en mathématique et pensait décrocher le bac licencié avec mention, d'autant que son père lui avait promis d'intervenir auprès du recteur du Tout-Paris pour que son 8 sur 20 en Sciences de la Logique se transforme en un 18. Tous deux étaient à des années-lumière de penser que la réalité pourrait les rattraper si vite. Ce grand black qui les jaugeait de haut leur apparut soudain comme le marteau d'un Thor que l'Humanité leur avait renvoyé. Mais ni l'un ni l'autre ne connaissaient la mythologie scandinave.

« Bataille à Mains Nues » annonça André.

Et les quatre Hommes quittèrent le bar.


# METAPHORE DU CLOCHARD – 1 H #


« DJOoiejoizjfoijv.

- Iejoijgfoidjf.

- Ujoijcoijdq.

- IUIoicoijq. »

Quand il releva les yeux, il vit la jeune []ille au sol, dénudée, la culotte jetée au loin, déchirée, tissu blanc sans réelle forme, la pelouse et le gazon, l'herbe verte, ja[]ne, jaunie par le temps, les arbres, plus loin, tout le parc dans ses détours, et ses deux compagnons d'ivresse[]. La bouteille au pirate, la bouteille de []hisky était vide, elle était un peu plus loin, elle était renversée à l'horizontale. On ne voyait plus, dessus, le dessin de ce flibustier qui le narguait, plus tôt. Il ne savait plus. Quoi ?

« Meeerde tu l'as tuée. T''''''aaaaaas tapée troppppp ooooooort foooort :::::!m! tamé taPé trop fot! tu l'as tuée !

- Violllllééééoéééée ! tu l'as viollllée !! »

Il les regarda tous les deux. Le vieux, soixante ans passés, se chiait dessus depuis tellement long que son corps entier puait la merde. Une merde si violemment agressive que personne ne pouvait l'approcher sans ressentir des remous intérieurs qui amenaient la gerbe. L'autre était si foutrement détraqué au niveau mental que la seule parole censée qu'il aurait pu prononcer aurait été l'appellation de ses nom et prénom. Aussi prit-il le parti, au travers de ses soupçons d'ivresse raisonnable, de continuer le dialogue avec lui :

« quoi bvioléééé. j'ai rien violé. jai rien fait; c'et pas mloi. »

Le whisy. du whisjy. encore dyu whisy. il avait pa stouché la fille. Elle était venue x'est tout. il avait en fait.


# METAPHORE DU CLOCHARD - 20mn #


Ranny est allongée sur l'herbe.

L'homme qui l'a violée s'enfuit en courant. La sirène du Tout-Paris retentit. Une voiture de police citoyenne (VPC) passe tout à côté ; elle a été commanditée en urgence : la puce implantée dans le bras gauche de René Lapi signale que René Lapi a été agressé physiquement. Comme sa famille débourse régulièrement plusieurs milliers pour que sa sécurité soit garantie, la police du Tout-Paris doit lui venir en aide rapidement. René Lapi a été violemment mis à mal : il faut lui porter secours. On raconte que quelqu'un l'a tabassé. Il s'agirait d'un noir. Qu'il soit habitant ou non, qu'il ait pris des pièces violettes ou non, ça va mal se finir pour lui. Les Lapi règnent sur le Tout-Paris et sur le monde alentour. Ils le font parce qu'un enchaînement de situations le leur a permis. Ils ne sont pas plus légitimes que d'autres ; ils sont plus riches.

[approx:20 - cardi:140,5 | Inouf -- interventio. sub -20 décar 45]

14.

« Bordel de merde. Emeline.

- Quoi ?

- Mate. La meuf. Elle fout quoi là. »

Laura repose sa main sur son épaule. La main est moite. Emeline était assise par terre, les globes oculaires détraquées, essayant vaguement de retrouver Bastien. Pas de fuckin Bastien dans le coin. Où est Bastien... mais Laura l'appelle. On retrouvera Bastien plus tard. C'est quoi cette fille... une gamine. Allongée sur un talus, dans le parc, en face, de l'autre côté de la rue. Désertes, les rues. Ils ont quitté le Kétabar un peu plus tôt. Oui... le Phénomène s'est disloqué... bon, on sait qu'on dort tous dans le même hôtel ce soir, mais... cette gamine est pas bien.

« On y va. »

Ses yeux brouillent la réalité, elle a trop bu, elle sait. Elle sait aussi que Laura n'est pas en meilleur état qu'elle : tandis qu'elle traverse la route, elle manque à trois reprises de trébucher sur ses propres pas.

« Attends, attends. »

« Nan, attends Laura, attends. »

Laura pleure déjà. Elle a vu les sous-vêtements un peu plus loin, mêlés à l'herbe du parc. Elle a compris. La gamine s'est méchamment fait violer. Ca n'arrive pas, ça, au Tout-Paris. Ca n'arrive pas, ailleurs. Ca ne doit pas arriver, nul part. Ca n'est qu'une enfant.

Bastien surgit de l'autre côté du parc. Son visage est ensanglanté. Ses poings sont maculés de sang. Son T-Shirt blanc ne l'est plus. Il est rouge. Son jean est troué par endroit. Il respire difficilement, mais il marche sans soucis. Déterminé. Il lâche le tesson d'une bouteille de whisky sur lequel glissent sang et chairs. Un corsaire leur sourit sur l'étiquette, à moitié décollée et déchirée, imprégnée d'hémoglobine.

[Inouf t-1 : finitions. Sauvergarde m[]moire. |. Inouf. Danger : sauvegarde mémoire. Narration en cours de programmation]

« Je les ai retrouvés. Ils se tiraient vers la frontière. Voulaient quitter la place.  Trois clodos. Z'avaient violé la gosse. Je les ai eus. » dit Bastien.

Laura et Emeline se regardent. La police arrive. Au loin, on voit un géant d'ébène qui surgit. Phars ne comprend pas trop ce qui se passe, mais il entend les sirènes et court vers eux. Ranny respire encore. Mort cérébrale.


 # METAPHORE DU CLOCHARD - 0 H #


La Métaphore du Clochard : ce que vous donnez, vous devrez tôt ou tard accepter le fait que cela vous manquera.

Bastien est condamné à mort pour le meurtre de trois présumés innocents. Phars ne se débat que doucement face aux forces de l'ordre. L'un a tué instinctivement, l'autre a failli le faire pour aller à l'encontre de ses réflexes reptiliens. Tous les deux ont donné quelque chose qui leur manque à présent : la raison. Ranny a oublié la sienne, l'a prêtée à son père, peut-être, et ne l'a plus retrouvée lorsqu'elle s'est perdue des heures, à errer avec entrain dans les rues de ce monde si grand et inconnu. Emeline et Laura ont donné de leurs sous au Clochard, lorsque sa faux les a chatouillées au bout des pieds. René Lapi, 16 ans à peine, le payait à chaque fois qu'il rabrouait quelqu'un, se considérait supérieur, sans autre forme de procès. Le Phénomène déposa quelques pièces dans la cassette d'or, lors de cette recherche effrénée qui leur fit manquer le coche : ces lesbiennes auraient pu sauver le jeune garçon, mais il semblait bien - était comme convenu - que leur propre bonheur passerait avant tout. « Et Inouf ? », demanderez-vous.

[Inouf FINISH - arrêt cardiaque, mort du sujet. disparition en cours de programmation]

Inouf n'est que le narrateur. Inouf existe, et vous montre. Inouf disparaîtra d'ici quelques secondes.

Ce sera à vous, alors, de vous évertuer à remplacer le mot « Métaphore » de « Métaphore du Clochard » par « Parabole » , pour, non pas, en faire quelque chose de plus beau, mais bien quelque chose qui éveille les fou///

| TURN OFF |

50CTS.


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LA METAPHORE DU CLOCHARD
septembre 2014 – avril 2015

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