La Laska est un petit pays situé près du Nord, et pas trop loin du Sud. Le jour et la nuit y sont un peu plus longs, disons. Il y fait froid. Il n'y a pas de pingouins, et pas d'esquimaux. C'est une Ville, une grande Ville, mais elle vit à son rythme, un peu coupée du monde, par la neige et la distance. Qu'importe ? C'est bien comme ça qu'on est tranquille, non ? Et comme disait Gandhi, qui a copié sur ma Maman : "Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde."
Le nuit se levait à peine.
Il avait fait nuit pendant des mois et des mois, toujours le même temps, sans aucune modification. La neige tombait par rafales, envahissait les maisons, délogeait le peu de chaleur qui restait encore au milieu de cet univers froid, clos, totalement fermé.
Emilie remonta le zip de son blouson, mit sa capuche, et ouvrit la porte. La première bourrasque était toujours la plus violente pour l'esprit, mais par la suite tout devenait plus amusant. C'était comme sortir d'un sauna brûlant pour se jeter dans la mer. Personne ici n'y aurait vu un quelconque amusement, à vrai dire.
Dehors, la ville était silencieuse. Les réverbères étaient allumés au creux de la nuit, éclairant, qu'il neige ou qu'il neige, les rues désertes. Parfois, derrière une fenêtre close, quelqu'un agitait les rideaux et jetait un oeil furtif au dehors. On ne sortait pas, parce qu'il faisait trop froid ; ou alors on sortait, mais c'était pour aller à l'intérieur, ailleurs.
Emilie avait du mal à garder les yeux ouverts, et ne pouvait pas se protéger le visage, puisqu'elle tenait sa capuche des deux mains. Le vent tourbillonnait autour d'elle et l'enveloppait, comme pour l'élever vers le Ciel. Puis il sifflotait le long de sa nuque, emmêlait ses cheveux, et, finalement, l'obligeait à tenir sa capuche des deux mains.
Maudit vent. Puis elle s'excusa.
Désolé, maudit vent.
A ce moment-là, bien sûr, elle ne savait pas que quelqu'un l'observait ; ou plutôt quelque chose, une de ces choses tapies on ne sait où, mais qui surgissent toujours au moment où il ne faudrait pas. Celles qui aiment pimenter... ou qui sont là pour ça.
Le loup s'avança clairement au milieu de la rue, marquant d'un pas fascinant et pourtant ostensiblement décidé, la neige blanche, poudreuse, reine en ces lieux, qui pourtant se taisait sous le joug de l'élément.
Au départ, Emilie n'eut aucun réflexe. Ce fut probablement ce qui la sauva : si elle avait eut peur et prit une décision instantanément ; si elle avait ne serait-ce que paniqué, il l'aurait senti, et ne se serait pas pressé pour la dévorer. Dans l'indécision, il avait décidé d'attendre, lui aussi, que quelqu'un marque le premier geste, la première odeur, portée par le vent, qui parviendrait à l'autre, et donnerait le signal.
Au lieu de ça, il y eut une explosion et la boutique de Ted Fürn se déversa quelques pâtés de maisons plus loin. Les deux animaux aperçurent un brasier s'élever subitement dans le bleu sombre et moucheté du ciel, puis une fumée grise annoncer un évènement néfaste.
Quand Emilie détourna le regard, le loup avait disparu. Mais elle le savait déjà, d'une certaine manière. Il suffisait d'être plus rapide, la prochaine fois. Oui, mais, par ce froid, essayez, vous, d'être aussi rapide que ça.
Ted Fürn avait construit sa fortune sur des escroqueries, aussi personne ne le pleura lorsqu'on l'enterra, deux jours plus tard. Sa femme, une veuve, finalement, pas si riche que ça, prit quand même le soin de pleurer son mari à chaudes larmes. A la fin de la cérémonie, la troupe se retrouva près de la bâtisse qui avait semé le trouble quelques jours plus tôt. Le maire, Yvan Ropiz, prit la parole.
"Mes amis, ce qui est arrivé est une tragédie. Néanmoins, il n'y a pas de tragédie sans heureuse nouvelle, et j'en ai une pour vous aujourd'hui."
Oooooh, fit la foule.
"Oui. Notre ami Ted, dans sa tombe, nous livre tout de même un secret : pourquoi sa bâtisse a explosée. Le commissaire Priston est ici pour vous annoncer le pourquoi du comment."
Franck Priston, adjoint au maire pendant quinze ans, promu au poste de commissaire depuis cinq mois, saisit le micro que lui tendait son protecteur.
"Effectivement, Yvan Ropiz a bien raison : nous avons retrouvé le pourquoi du comment, et il se trouve juste ici, parmi nous."
Aaaaah fit la foule.
On appela Emilie. Elle se sentit dévisagée et manqua de s'évanouir. D'autant qu'elle n'avait rien fait, en plus. Le maire et le commissaire semblaient sûrs d'eux, mais dans leurs convictions ils devaient se tromper : où, là était la question.
C'était sans compter sur l'arrivée du loup, qui manqua de dévorer le bras gauche de Franck Priston. Il avait jailli des ruines, caché là depuis le début, qui pouvait le savoir ?
AAAAAAAaaaah fit la foule en hurlant et en fuyant la queue entre les jambes.
Emilie n'avait à nouveau pas bougé. Ca commençait à faire beaucoup. Ce fut peut-être le signal que le loup attendait. Il grogna une dernière fois à l'attention du maire et de son commissaire, puis s'éloigna. Elle comprit, et le suivit.
Les deux hommes restèrent longtemps avachis sur les restes du magasin du défunt Ted, les yeux remplis d'effrois, ridicules pour quiconque n'aurait pas compris la scène. Puis le maire sembla comprendre que son image était toujours en jeu, que le présent n'avait pas changé, et il se redressa.
"Franck, murmura-t-il dans un souffle, Franck, veux-tu bien ne jamais parler de ça à personne ?"
Franck se demanda pourquoi Yvan lui demandait de garder un secret que tout le monde connaissait. Il se posa la question très longtemps, pendant des années, jusqu'après la mort même de celui qui était devenu son ami, et qu'il remplaça au poste de dirigeant. Vingt ans avaient passé, sans nouvelles de la fille et du loup, et sans nouvelles, jamais. Elle avait fui la Ville, fuit la nuit et ses réverbères, partie nulle part, peut-être, et peut-être toujours ici, cachée sous son blouson. L'animal ne l'avait pas enlevée, parce qu'il n'avait jamais obéi à lui-même. Le loup venait d'ailleurs, mais surtout, il venait de quelqu'un. Lorsque Franck comprit cela, il comprit également ce que Yvan avait voulu dire.
Le loup n'était pas venu que pour Emilie. Et Emilie n'était pas partie que pour le loup. Car ce jour-là, tout le monde avait compris, inconsciemment, qu'il y avait dans cette suite de grosses choses, une logique protectrice qui était en action. Il suffisait d'écouter et d'aider, mais il suffisait aussi de ne pas écouter et de ne pas aider.
Yvan et Franck avaient profité de cette logique, en contournant des règles, mais surtout en essayant de se servir des autres pour cela. En tout cas, ils ne l'avaient pas fait assez bien, ou pas assez honnêtement. Ted avait également dû s'enticher d'une bonne part de crime. Sa femme n'avait pleuré que les sous qui brûlaient.
Emilie... c'était là le mystère.
Alors la Ville, la nuit, tremblait de ce mystère, s'en régalait, se laissait enivrer par lui. Il n'y avait plus vraiment de nuit, désormais. Le jour apparaissait sous les lueurs des étoiles, et cela suffisait. On ne demandait pas plus. On avait bien assez. On avait même trop.
Alors on commença à sortir et à laisser le froid et le vent fatiguer les blousons.
On en fabriquerait d'autres, et on le ferait mieux, voilà tout.
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