Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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01 septembre 2012

Des maux des Ours

Je me réveille. Il est 6h43.

Dans mon sommeil, je n'ai pas remarqué que je me suis recroquevillé sur moi-même, que je me suis presque tordu le dos à me retourner dans tous les sens.

Quand j'ouvre les yeux, je ne regarde pas l'heure directement. Je cligne des paupières, je peste contre l'horaire que je ne connais pas ; mais je sais qu'il est trop tôt - bien trop tôt.

Je me lève : j'ai la tête encore toute prise des rêves de la nuit, j'ai les jambes lourdes, et je me demande, une dernière fois, s'il vaut mieux se sortir du lit par la peau du cou, ou perdre son emploi en ratant une journée de travail.

Finalement, j'abdique : il y a des choses qui valent bien des efforts, et cette journée en fait partie. Je prends un café, j'ouvre la porte du jardin. Mon balai est posé près du portique, comme d'habitude. Je le saisis d'une main, je l'enfourche, et je disparais.

Dans l'air noir de la matinée, on n'entend qu'une faible respiration : "tchouk... tchouk... tchouk... TEUHEU, TEUHEU !... tchouk... tchouk... tchouk... TEUHEU !!"

Mon balai radote un peu. C'est un vieux balai, il faut comprendre. Au début, quand je l'utilisais, il était le meilleur. C'était une arme contre tous les magiciens de pacotille - vous savez, ceux qui vous murmurent des mots doux à l'oreille. Il suffisait que je le place contre mon oreille pour qu'il les éloigne tous. Aujourd'hui, il a un peu vieilli, et s'il fonctionne encore, il fait un vieux bruit qui attire tout le monde.


La première fois que j'ai compris contre quoi nous nous battions, je n'avais que six ans. Vous imaginez ? Six ans, et déjà une mission à poursuivre ? Mais, quoi ?! les balais n'ont-ils pas de coeur ?

Tsss... faut-il, surtout, remettre en cause le rôle du coeur des balais ?

Peu importe : voilà qu'à mille lieux au-dessus du sol, lui et moi nous abrogions, sans mot dire, tous les mauvais mots de la langue. Française, anglaise, hispano-hongroise : nous n'avions pas de moeurs, mon balai et moi. Il fallait parler correctement, voilà tout. C'était le fin mal de l'histoire.

Tant de fautes, tant de méprises, de la part de ceux qui ne connaissaient pas la langue et s'en prévalaient.


... depuis, certains ont cru bon d'associer la langue à l'histoire, et de claironner, haut et fort, et en fanfare (s'il vous plaît), que les mots sont à un pays ce que son histoire est à ses gens.


Il faudrait attendre 2045 avant que mon balai et moi ne soyons en mesure de comprendre que l'histoire, elle-même, n'était qu'une suite de noeuds tous plus accusateurs les uns que les autres. Chaque noeud, formé par chaque Homme, ne faisait que renvoyer à tous les Hommes l'histoire du noeud précédent, et la manière de le défaire. C'était un monde de balances, qui balançaient par les mots.

Les mots étaient donc à eux : les mots réglaient les maux, et, comme par enchantement, il n'y avait alors plus d'histoire : juste des problèmes - des histoires à problèmes, comprenez.

Bien sûr, la raison du plus fort étant toujours celle du mieux gardé, il nous fallut beaucoup de temps, à mon balai et moi, pour comprendre que les mots et l'histoire restaient donc des propriétés, auxquelles il ne fallait SURTOUT PAS toucher. Puisque la propriété est à l'Homme.

Le jour où la propriété fut aussi à la Femme, l'Homme arrêta d'utiliser les mots. Il avait l'histoire, c'était bien assez.

Les Femmes utilisèrent donc les maux. Ou plutôt : on fit mine de leur donner les maux. Cela les occuperait. Mais, à nouveau : peu importait. Elles étaient bien contentes de pouvoir mettre leur nez dans l'affaire, et si cela faisait des histoires, on apprendrait à trouver les mots pour résoudre tout ça. Quitte à mal les orthographier ; mais je m'égare.

Sans mot dire, on changea donc les dictionnaires, à grand renfort d'aguichages et de mensonges en tous genres. Ma foi ! on pouvait bien mentir : les mots ne mentaient pas.

Quand mon balai et moi, nous eûmes la chance de remonter au 19ème siècle - par un hasard total : il se trouvait que nous étions tombés sur un homotsexuel qui maniait très bien la langue - nous fûmes extrêmement surpris de nous rendre compte qu'à l'époque, c'était bien les homots sapiens sapiens qui parlaient, et pas pour ne mot dire : non, pour évoquer et partager des choses qui leur semblaient totalement logiques et concrètes.

Ce qu'ils appelaient salons devinrent, moins de deux cents ans plus tard, des chats ou des forums.

Dérèglement tout à fait nécessaire, puisque le monde changeait. Il fallait bien faire quelque chose des mots, et comme c'était là histoires de langues, on décida d'octroyer, pour une fois, ces vipères à des Femmes. Les Hommes s'y sentirent pour leur compte, puisqu'ils purent alors commencer à calculer, à dessiner, à boire et à s'amuser ; à prouver. Pour prouver, pas besoin de mots : il suffit d'avoir quelques maux et d'utiliser ses muscles.

Les mots passèrent du côté obscur. Jusqu'au 14 janvier 2057.


Ce qui se passa ce jour là, seul mon balai pourrait vous le raconter ; mais il le ferait en morse, et alors personne ne comprendrait. Aussi vais-je prendre le relai pour vous témoigner de ce qu'il a vu et entendu - j'étais alors en plein sommeil : c'était le jour de ma première absence au travail, et si mon balai ne s'était pas levé ce jour-là (par habitude), je n'aurais sûrement pas trouvé les maux pour vous résumer tout ça.

Il avait vu, au milieu d'un champ, les ruines d'une arène gallo-romaine. C'était un champ simple, tout ce qu'on fait de plus normal en matière de champ - et à dire vrai, c'est chose rare en cette saison. Il avait volé une bonne partie de la nuit, pour se rendre à notre travail, et s'était perdu (il se perdait souvent, mon balai). Quand il avait vu les deux oursons jouer au milieu des pierres, il s'était posé discrètement et avait suivi leur conversation.

En fait de conversation, c'était surtout un langage de signes. Mais en langue d'ours, cela donnait à peu près :

Ours 1 : "Mon cher, voilà à peu près dix jours que nous tournons en rond ici, sans avoir la chance d'apercevoir quelque âme qui vive. Sauriez-vous - ou saurien serions nous ? - où nous aurions la chance de rencontrer quelque douce oursette ?"

Ours 2 : "Que ma logique m'abrite de vos billevesées, noble ami ; mais je me permets, avec tout le respect que vous me connaissez pour votre douce personne, d'afficher, sous la nuit, un fait qui m'apparaît éclatant : vous avez besoin d'amour."

Ours 1 : "Oh ! sans un reproche, je vois que vous m'attribuez quelque sentiment fort louable ; malheureusement, j'ai tout l'amour dont j'ai besoin. En revanche, j'aurais tort de ne pas vous faire profiter d'une nouvelle qui me semble fort intéressante, puisque fraîche : vous semblez jaloux."

A ce moment là, évidemment, devait surgir l'Ours 3, qui, plus imposant que les deux premiers, prit vite le parti de donner un nouveau tour à la conversation.

Ours 3 : "Que la logique nous perde, oh fous ! Je vous retrouve tous deux las, désoeuvrés, à vous donner le beau rôle. Que vous arrive-t-il ? N'avez-vous pas regardé le ciel, regardé la Lune ? Où sont passées vos consignes ?"

Ours 1 (avec de l'amertume dans le ton) : "Mon ami ! ne pouvons-nous pas être indolents, nous qui ne sommes que des ours ? Avez-vous vu de vue le miel de nos amours passées ? Que nous reste-il à avaler, sinon les pierres qui hantent cette place ?"

Ours 2 : "Alors serions-nous en train de nous battre ?"
Ours 3 : "Je le crains."
Ours 1 : " De nous battre ? vraiment ? pourtant, nous ne faisons que discuter."
Ours 3 : "Allons, n'allez pas si vite. Voyez-vous là un souci quelconque ?"
Ours 2 : "Demandons."
Ours 1 : "Cela n'est pas la peine, je vous répondrais sans ciller : oui. J'ai bien peur de ne pas avoir voulu ça."
Ours 3 : "Etes-vous un ours pour une raison, oui ou non ?"

A ce moment-là, mon balai quitta la scène, parce qu'il venait juste de comprendre qu'il ne s'était pas du tout rendu sur le bon lieu de travail. Les ours continuèrent probablement à discuter, mais cela ne l'intéressait que peu.

Moi, par contre, je fus fort surpris d'apprendre que les ours étaient si polis ; que les pierres devenaient rugueuses, et puis surtout (oh... surtout) de deviner qu'ils ne parlaient que pour ne plus rien dire.

Ainsi tus, ils devenaient pantins. Et de pantin à balai, il n'y a qu'un pas, aussi laid soit-il.

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