Le cousin me dit que c'est du suicide... je lui rétorque que je m'en fous un peu.
La pièce est grise, les murs sont blancs, mais la fumée empeste. La porte de bois marron est vieille et sale. La lueur de l'ampoule fixée au plafond y porte un reflet minime, mais que je respecte néanmoins, parce qu'il se voit, lui. Je suis allongé au milieu, sur une table de bois de la même couleur que la porte sur laquelle il daigne se porter. Marie arrive à mon côté, la tige entre les dents. La toucher avec les mains serait du suicide. Ce que me répète mon cousin, encore et encore...
... trois jours plus tôt. Il sait que je l'aime, et qu'elle l'aime, lui, le Tarot. Les taqués, eux, l'appellent comme ça, et, les taqués, on les appelle, quand on n'est pas accro à la forme névrotique de cette drogue qu'on appelle "sociodose", quand on est le peuple, lui, ce saint, qui ne consomme ni ne boit que sur autorisation létale... euh... légale, pardon.
La sociodose est un dérivé narcotique de la cocaïne, créé et adopté lorsque les foules se rebellèrent contre l'ordre établi : il est un reflet de la force saine contre le pouvoir indélicat. Mais la sociodose, son dérivé, en plus d'en éliminer tous les côtés négatifs, aura certainement contribué au développement d'une nouvelle race de drogués. Le Tarot a vu le jour quelques années après sa création, et a rapidement rassemblé tous les Tarés qui étaient prêts à taper tout et n'importe quoi - taper veut dire sniffer : ingérer par le nez.
Ne croyez pas que je m'y connaissais avant de commencer tout ça. J'ai d'abord connu son regard, ses jolis baisers, puis ses seins, nus, et enfin la profondeur exquise de son être, tout le mien dressé en un voluptueux désir inconscient et aux incessants assauts abrupts, mais vains. Seul le Tarot la gouverne. Aujourd'hui, je suis sur la table pour lui, pour elle, et malgré tout ce qu'Il - mon cousin - m'a conseillé.
D'aucuns diraient que je suis amoureux... je me demande, soudainement, si je ne me suis pas placé dans cette situation tout simplement pour tâter de cette jolie drogue. Si, aussi subtil que je puisse être, je ne l'ai pas draguée pour approcher la tarotique sociodose de plus près... et si j'étais si vil... personne ne pourrait le prouver.
Marie s'approche, un peu à la fois... la tige fume entre ses dents, je crois même qu'elle hume les vapeurs, parce que ses yeux, marrons, deviennent bleus, verts, ocres, noirs, et ses narines se dilatent puis se rétractent. Ses copines, son Phénomène, éructent : elles lèvent et baissent les bras, seins nus, sous l'effet de la dope. Quelques unes d'entre elles gisent par terre. J'en ai foutrement envie, j'en ai foutrement peur, je ne sais plus quoi penser. Le plafond s'échappe au-dessus des cieux, alors que les yeux de ma Marie se plantent dans les miens, que la lumière noie son visage, y crée des refuges noirs et sombres, et que, finalement, elle lâche la tige, qui tombe dans ma bouche.
La tige fait la taille d'un filtre de cigarette, autrement dit, c'est un cylindre d'environ un centimètre cinq de long sur cinquante millimètres de large. Le filtre, retiré de la cigarette, est plongé dans une solution composée de sociodose dissoute et de LSD. La recette a fait fureur juste après les Grandes Révoltes, et certains disent même qu'elle a rendu la vie à John Lennon.
Moi, je...
Je...
Je...
Je crois que je suis vivort, ce mélange entre vivant et mort. La paresse qui agitait mes sens s'abrège, mes pupilles se réveillent, mes couilles se contractent. Le long de mes épaules et de mes bras court un long silence, qui se révèle au sein de mes doigts, si charnus que je les prends l'espace d'un instant pour les bâtons que je ramassais étant enfant. Au bout de mes orteils, bien plus loin, plus haut, les ultrasons émis par les créations humaines qui m'environnent se font ressentir, sentir, puis comprendre : et finalement, je me redresse, et je peux tout savoir, tout voir, tout expliquer : et je n'ai plus de peur, plus de doutes, plus de tensions : et si je suis moi, si je suis enfin moi, je ne le sais pas, je n'ai pas besoin de le savoir, car je l'ai toujours su, toujours parcouru, ce corps, en tous sens, en toutes directions, au fur et à mesure que mon sang battait sa ronde ; je suis le delta et le néant, l'alpha et les putes coincées sur place qui craignent pour leur sûreté, je suis le lexique balancé en pleine rue et les gros bras qui sauveront ces dames.
Marie me murmure quelques mots, mais je crois bien qu'elle les crie ; et tandis que ses Phénomènes, ses goudoux, dansent leur extase, je me relève et ouvre la porte. Je veux sortir, cette fois-ci, je veux crier au monde entier que je suis prêt à le sauver.
J'ouvre (simplement) les yeux (et je sais que) je suis seul plongé dans le noir (et peut-être que je rêve encore mais) Laura me regarde elle est affolée (elle aussi était là) elle me dit que j'ai encore crié et que ces foutus cachets (foutus cachets) me cassent en deux et qu'elle ne reviendra pas.
Et qu'elle ne reviendra pas.
Il est 6h30, alors que je tourne la tête vers le réveil et distingue les chiffres, en vrac, puis que je vomis, sur le matelas, et un peu sur ses genoux, alors qu'elle refuse de lâcher mon crâne, en pleurant presque.
Cette fille est vraiment gentille...
Nous partons dans deux heures.
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