Qui suis-je ?

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24 octobre 2014

La Métaphore du Clochard #3

Les trois clodos sont affalés dans l'herbe, leurs habits graisseux suintants au-dessus de leurs peaux sales et puantes. Le premier dit :

"Whisky... whiskyyyyyy !!

- Hé, ta gueule. Tiens."

Glou glou glou.

"Légajéputrolefilmaisjesais que...

- Hé!! Guawrgwgrg !"

Le troisième se lève et vomit, à deux pas du second, qui avait, dans un relent de conscience, commencé à articuler quelque chose d'à peu près décent. Il retombe sur les fesses, reprend la bouteille, et boit une nouvelle gorgée. Ses ongles sont noircis par la merde et la poussière, ses jointures dégommées à force d'avoir serré les bouteilles, sa gueule démolie par l'alcool et la drogue. Il était professeur, avant, et si c'est vrai, il l'a oublié.

"J'vais au magasin."

Le premier se relève, s'appuie sur l'épaule du second, le plus jeune, qui n'a que vingt-cinq ans, mais pas beaucoup de personnes correctes - valides - sur qui compter, et qui d'ailleurs s'affale - s'écroule - juste après sur le gazon, et prend en titubant la direction du supermarché le plus proche.

*****

Au départ, je n'ai rien dit. Après, je n'ai rien dit non plus. A la fin, je me suis tu. La Métaphore du Clochard, c'est moi qui l'ai inventée, par contre. Elle consiste en quelque chose de très simple : ce dont vous avez réellement besoin, vous finirez tôt ou tard par le donner par charité à quelqu'un, que vous le connaissiez ou non. Si j'avais besoin de la créer, je n'avais en revanche pas besoin de l'inculquer aux Hommes : ils font comme moi. D'où le nom de métaphore. Ce n'est qu'une reproduction, à un état divers, du paganisme comportemental qui m'habite : l'attribut de n'errer que pour soi, et, à défaut, pour ceux qui tombent plus bas. Tout le monde pratique la métaphore du clochard.

Tôt ou tard (et si ça n'est pas déjà fait), vous vous rendrez compte que vous avez déjà manqué d'un exact montant de quelque chose que vous aviez légué quelques minutes auparavant.

*****
 
"Elle m'a dit qu'elle ne m'aimait plus, y a rien de neuf là-dessus. Ca arrive tout le temps."

Laura posa ses yeux sur moi, je ne le vis pas, mais je le sentis, parce que, dans mon champ de vision, je voyais que l'inclinaison de sa tête avait changée. La fumée du joint était maintenant forcée de coudre deux tissus opposés, lorsqu'elle se voyait fendue en atteignant son menton. Ca devait lui piquer les yeux. Oui, ça lui piquait les yeux, parce qu'elle rejeta la tête en arrière, cligna des yeux, attrapa le joint, en tira une latte, puis, le gardant en main, me donna une légère claque avec l'autre et dit :

"T'as pas besoin d'être un artiste ou une bête de sexe pour être un homme, mon frère. C'est des putes si elles te disent le contraire. T'es un mec, attends juste que ça vienne. C'est facile pour vous. Une bite, une chatte, un peu de discours de chiens de faïence, et basta."

Elle cligna une nouvelle fois des yeux, eut le réflexe de reposer le joint dans le cendrier, comme le THC commençait à grimper dans ses veines, puis, mue par un réflexe sociétal stupide, me tendit le pétard. Je refusais.

"Tu sais que j'ai arrêté..."

Il y eut un court silence. Elle recommença à fumer.

"Mec, je veux pas te dire mais... le gros Fax m'a dit ce que tu prenais maintenant... franchement, reviens à la beuh, ça le fait plus.

- La sociodose que je tape est clean. Au moins je le fais pas par manque d'amour. Je le faisais avant qu'elle se barre."

Laura reposa le joint et soupira. Elle se laissa tomber en arrière, sur le lit, et me sourit. Un sentiment de bonheur m'envahit, puis disparut tout comme il était apparu.

"Emeline veut qu'on parte demain à huit heures. Je crois qu'il vaut mieux qu'on aille se pieuter. T'as tes papiers au moins ?"

Je lui répondis que oui. Le comprimé que j'avais pris dix minutes plus tôt commençait à faire effet. Ma montre indiquait trois heures. Je savais que je ne dormirais pas.

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