Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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06 juin 2012

La clé ... euh, non, on dit : "la clef". "Ah, vous me pardonnerez, mais on peut écrire les deux. Pour la peine, je copie vos guillemets."

C'est l'effervescence.

Quelqu'un a trouvé la clé.

Trois semaines qu'ils campent là, dans cette pièce, comme des cons. Trois putains de mois pense Etienne en son for intérieur. C'est le fils de Louis, un cadre d'une cinquantaine d'années plutôt imbu de sa personne. Le jeune Etienne, 17 ans, estime qu'il n'y a rien de plus évident que cette vérité simple : il est le plus fort.

Etant donné qu'il ne mesure pas la réelle portée de ses actes, Etienne ne perçoit pas non plus la froideur qui pèse dans l'air, ce mouvement agressif qui dévore les chairs, pénètre les os, se délecte de la noirceur que contient le coeur.

Ils ont installé des lits, grâce à des bottes de paille entassées dans un coin. Derrière, dans une malle, ils ont trouvé nourriture et eau pour tenir longtemps. Ils sont six.

Il y a Etienne et son père, mais aussi Aloé. Elle vient d'ailleurs, passait pour un voyage d'affaires, et se retrouve ici avec eux.

Puis Anne-Françoise, plus qu'âgée, mais dont personne ne connaît réellement l'année de naissance. Elle est silencieuse, reste souvent prostrée, mais parle quand elle mange et quand elle rumine. Personne ne s'en approche vraiment.

Enfin, William est un homme d'une quarantaine d'années, qui ressort tout juste d'un hôpital après un accident de voiture.

Voilà la situation.

Ah, si vous avez compté, vous remarquerez qu'il n'y a que cinq personnages ; c'est normal : je suis le sixième. Et je suis l'esprit de groupe.

C'est donc moi qui parle au nom de tous : et tout le monde en a marre. Alors quand ils ont trouvé la clé, on a prié pour sortir d'ici rapidement. Ca s'est fait facilement, en fait. L'un a botté les fesses de l'autre, qui s'est dit que, non, ça se faisait vraiment pas : et ils ont trouvé la clé.

Les cinq se sont donc engueulés, tandis que la porte restait fermée, et moi muet. Ils ont détonné comme ça pendant plusieurs minutes, puis se sont calmés. Louis a pris la parole :

Il faut que nous restions soudés.

Evidemment, c'était une réplique classique de meneur tirée d'un film de série B, à tel point pitoyable que même le père Louis tremblait en prononçant ces mots, qu'il savait lui-même tirer d'autre part ; d'un imaginaire collectif, au niveau zéro à l'heure actuelle.

Louis, je crois que tu comprends pas : on en a marre.

C'est vrai papa. Plein le cul.

Ah ! toi, ne commence pas !





Et bien évidemment, l'affrontement reprit de plus belle, verbalement. Personne ne vit la porte s'ouvrir, et la vieille Anne-Françoise disparaître derrière elle. Personne ne vit la porte se refermer, et personne ne vit d'ailleurs qu'Anne-Françoise avait disparu avant que le jeune Etienne, parti se vider la vessie dans le coin de la pièce réservé aux garçons - organisation primaire, mais je n'ai pas eu mon mot à dire - revienne, le visage marqué d'un doute qui l'amenait à jeter d'innombrables regards compulsifs tout autour de lui, la bouche contractée dans une posture interrogative ; le tout révélant l'incrédulité d'un incrédule qui a du mal à croire à la crédulité.

Mais je m'égare.

La vieille Anne-Françoise signalée comme disparue, on a fait une petite battue aux quatre coins de la pièce, pour voir si elle ne s'était pas cachée quelque part. Aloé, qu'on avait pas tellement entendue jusqu'ici, lança soudain :

Anne-François nous a menti, je me trompe ?


La remarque allait d'elle-même, mais il semblait que c'était à la jeune fille de la prononcer.

Oui, probablement, enchaîna William, lui aussi songeur depuis le début de cette étrange affaire.

Que pouvons-nous faire ? demanda Louis.

Il faut ouvrir cette porte ! conclua dans un souffle William.

...

Ainsi, la boucle était bouclée, on était revenu au point de départ, on pouvait recommencer.

On essaya donc d'ouvrir la porte. A coups de poings, de pieds, de vivres. Comme rien n'y faisait, et que rien ne blessait dans la pièce, on essaya d'enfoncer le solide mur de bois et de métal.

L'on réussit à créer quelque chose qui blessait dans la pièce : soi-même. Après s'être suffisamment esquintés, les quatre individus restants s'assirent et se mirent à réfléchir. On appelait plus communément ça "attendre" ou "se distraire".

En vinrent les premières discussions, les premiers échanges, les premiers aveux. La peur, bla bla bla, le quotidien, l'amour, le travail, la passion, le remord, les progrès, les échecs, je t'en remets une couche, et patati, etc, etc, etc.

Ne le prenez pas mal. Je suis l'esprit de groupe : je sais déjà tout ça. Quand vous regardez un film qui vous plaît, vous y prenez ce qui vous intéresse le plus. Eh bien, je fais la même chose.

D'ailleurs, vous savez quoi ? Cette histoire finit bien : tant et si bien assis qu'ils finirent par en oublier la porte, cette dernière s'ouvrit et tous purent sortir, rentrer chez eux, profiter des choses simples et oublier leur infortune.

Oui, vous m'avez énervé alors j'ai bâclé. Vendez ça à une série B.

Steven Sgrillberg
Scénariste, réalisateur, oscarisé
ET : tel est aphone mon son (le film muet d'extraterrestres qui a inspiré The Marstist)

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