Qui suis-je ?

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19 juin 2012

L'effet "boule de neige" commence par la boule et finit par la neige

La chaleur était à crever dans le bureau de Murielle. Il n'y avait pas de thermostat, mais l'employée était en nage, et cela suffisait à son biologisme pour déduire qu'il faisait chaud, à crever. La porte s'ouvrit, et son responsable entra. Il gérait une équipe de sténographes qui travaillaient ponctuellement pour les plus grandes entreprises du monde. Il était lui-même géré par le docteur Frederic Kodriés, un ancien médecin hongrois qui était depuis quelques années, immensément riche.

Son projet aurait pu voir le jour, fugacement, puis mourir dans l'oubli, si ses sténographes avaient dû concurrencer des dispositifs d'enregistrement audio ou vidéo. Qui aurait eu besoin de pseudo-dactylographes, à l'heure du numérique et de la technologie ? Evidemment, personne. Mais Frederic Kodriés n'était pas seulement médecin, il était aussi observateur : au bout de quinze ans de pratique, il avait trouvé un donc. Kodriés avait l'oeil parfait pour repérer la maladie d'un patient en jugeant simplement de son comportement. Lorsqu'il se plongea dans plusieurs ouvrages relatifs, il comprit qu'il possédait un regard bien plus développé que ceux qui étudiaient le sens de la gestuelle, et décida de consacrer le restant de ses jours à cette pratique. Il compila des archives phénoménales, pendant cinq ans, puis mit près de cinq autres années à les relire, créer des corrélations, établir une logique de lecture. Lorsqu'il eut terminé cette étape, il eut besoin de cinq autres années supplémentaires pour donner une forme définitive à son projet. Il avait établi des critères parfaits pour attester d'un mal ou d'un autre, et prouvait par là que tout était purement somatique.


A soixante-sept ans, Frederic Kodriés donna vie à une agence de sténographie des gestes. Il forma personnellement les deux premiers employés, dont le responsable de Murielle, qui lui transmit par la suite son savoir. Tout consistait en un jeu d'analyse et d'attention : dès qu'un geste, une intonation de voix, par exemple, entraient dans le registre de la "gestuelle maladive" établie par Kodriés, il fallait accorder une attention nouvelle à chacun des prochains mouvements de l'individu. Des répétitions, espacées ou non, des gestes défaillants, et leur type, étaient autant d'éléments qui conduisaient à un premier diagnostic.

Kodriés avait contacté trois prestigieux hommes d'affaire, leur proposant un bilan de santé basé sur une méthode qui détecterait le moindre mal. Puis, lorsque ceux-ci lui proposèrent, chacun de leur côté, un rendez-vous, il refusa, et demanda à ce que tous soient présents en même temps. L'affaire fut extrêmement délicate à mener, mais le vieil homme avait acquis, des relations avec ses patients, un talent insolent pour le mensonge et la ruse. Lorsque les trois hommes se tinrent devant lui, Kodriés leur offrit cigares et boissons, puis prétexta une absence. Les observant à travers une vitre teintée, il établit rapidement des premiers diagnostics.

Quelques jours plus tard, un cancer et des calculs biliaires furent décelés. Seul un des trois hommes était sain. Kodriés constitua alors un carnet d'adresse phénoménal, et devint en quelques mois plus riche qu'il ne l'aurait jamais été en cumulant tous ses avoirs de médecin. Parce que sa méthode pouvait même, parfois, anticiper des maladies, il parvint, finalement, à faire valoir ses théories ailleurs que dans le simple univers financier.

Murielle, si elle était au courant de toute cette affaire, n'en avait cure. Son patron était son patron, point. Seulement, ce qu'il lui avait appris, ça, oui, c'était important. Depuis qu'elle faisait attention à tous ces gestes, elle s'était mise, elle aussi, à établir ses diagnostics, en dehors de son travail. Elle pouvait aider, sans réfléchir, sans se tromper, et tout le temps. Sans se douter une seconde que c'était de cette manière que Kodriés souhaitât qu'elle agisse. Ainsi, en peu de temps, la méthode se répandit aux travers du globe, et des premières écoles vinrent à en être créée. De son côté, Kodriés proposait les services de son équipe à des businessmen, des dirigeants politique, ou de riches particuliers.





Un an plus tard, alors que la profession de Médecin Liseur venait d'être officiellement reconnue au niveau international, les premiers symptômes commencèrent à apparaître. Un peu partout dans le monde, le guide de lecture de Kodriés cessa d'être opérationnel : les gestes révélateurs n'étaient plus effectués, et s'ils l'étaient, aucune maladie n'était en corrélation. Il fallut plusieurs mois au vieil homme pour comprendre que son oeuvre ne pouvait, évidemment, qu'être éphémère : il semblait que l'espèce humaine, dévisagée dans son intimité reptilienne, avait pris le parti, dans un pied-de-nez à celui qui avait consacré toute sa vie à sa thèse, de modifier ses comportements et d'empêcher quiconque de lire en elle. Mais peu importait alors pour Kodriés : les gestes étaient nouveaux, mais ils étaient identiques partout. C'étaient de nouvelles séquences, qu'il était possible de décoder encore une fois. Et plus que tout, c'était la preuve de l'existence d'un inconscient collectif, qui avait guidé l'humanité toute entière, dans un seul geste, à se fermer à un voyeurisme pourtant accepté par toutes les consciences.

L'Homme n'avait jamais été le maître dans sa propre maison. Les Médecins Liseurs furent démis de leur diplôme, invités à suivre un autre charlatan. Kodriés, malgré ses convictions, fut renié et honni. Il n'eut jamais le temps de s'attacher à sa nouvelle découverte, puisqu'il fut assassiné deux mois plus tard.

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