Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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04 septembre 2016

Les Frasques de la Nuit Dernière #1

Les Frasques
de la
Nuit Dernière
4 octobre 2014
29 mai 2016

A l'amour du langage
et aux voyages temporels

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Chapitre I
Je ne me souviens pas de tout

Jacques a le nez en sang. Je lui dis de faire une pause, mais il ne m'écoute pas. Ma montre déroule 03:48 au compteur. On remballe tout le storyboard à propos du mal qu'elle nous a fait, et Fax jette le tout dans une poubelle de la rue des Moutons.
Lui, on l'appelait Fax pour sa capacité à toujours vous rappeler les dernières nouvelles en dates, détails en mémoire ; et elle, Mouton, parce qu'il s'y pressait tout le gratin des consommateurs des vingt dernières années.

Quand je me suis réveillé le lendemain, j'ai d'abord salué la douleur lancinante qui me vrillait le crâne, et me rappelait, avec une allégresse qui devrait probablement lui être propre – puisque je n'en profitais pas – que je passerais une journée de chien. Mon réveil chantonnait une vieille comptine du début des années 90, et, en plus de mon dépit en connexions neuronales, je compris vite que j'allais me trimbaler ce fatras de sons odieux dans la tête toute la journée.

« On a la came, rendez-vous sur les Halles dans une heure. »

Je raccrochais, me levais, trébuchais sur une voiture de gosse en bois, et passais dans la salle de bain.

L'eau a ça pour elle qu'elle vous réveille, si elle ne vous revigore pas.

Ca me fait toujours ça : je cale ma tête au-dessous, et je revois des images d'avant, des signes, des volutes non sensorielles qui passent et repassent en boucle dans ma tête quand je ferme les yeux. Il n'y a plus que le clapotis, plus que les mains, fermées, qui devraient prendre soin du corps mais qui se taisent, car lui seul comprend qu'il ne souhaite qu'une chose : le silence.

Je sors de la douche, la serviette, les vêtements, je sors tout court.

Me voilà dehors. Dans l'ascenseur, le voisin du 5ème me toise avec son air habituel, un pauvre marcel sans valeur sur les épaules, sa moustache de dix jours balayée de l'huile d'olive du petit-déjeuner qu'il a pris plus tôt. Je crois bien qu'il a un je-ne-sais-quoi d'hispanique, ce garçon.
Au rez-de-chaussée, je croise la vieille Sandrine, soixante-dix ans tous panés, elle encore dans son cocon, qui me jette un regard adouci dès qu'elle me reconnaît. J'en serais un autre, elle ne me verrait pas. La vieille Sandrine ne s'est jamais connue, et n'a jamais su qu'avoir peur de ses voisins ne révélait, en réalité, que sa propre incapacité à s'accepter elle-même.


Par deux fois, il frappe. Le premier coup heurte violemment la base du nez, et tandis que la chair se fend, un minuscule éclat de cartilage rebondit mollement contre la pommette et vient s'arrêter, pris dans son flot de sang et de morve, sur le carrelage blanc, piqueté ci et là des minuscules tâches d'hémoglobines. 

Il voudrait crier, sa bouche s'ouvre, et c'est à ce moment-là que la crosse du fusil percute l'émail des dents et les brise en un millier de morceaux, incandescents, presque comme la cire d'une bougie, qui sont aussitôt avalés par un liquide rouge, qui fuite bientôt de nombreux autres pores.

Derrière lui, le poste de radio joue toujours la Sarabande de Haendel, alors que la jambe d'une femme apparaît fugacement, puis que la porte arrière gauche se referme.

Il éructe, se relève, les poings en sang, crache, et fait demi-tour. 


 
#1 – je ne me pose pas de questions

« Et la typo, t'y as pensé ?

- Ouais ouais, t'inquiète pas. J'ai tout en boîte, tout en bouche, c'est bon.

- Et tu sais ce que tu veux, vraiment ?

- Ecoute, on étudie pas la pub', on est pas de ces gars, on sait ce qu'on veut. Je pense que le meilleur moyen de couvrir ce type, c'est de lui proposer un virage tranquille. »

Franz' est totalement sous coke, il ne comprend pas un des mots que je lui aligne, mais son visage me laisse à comprendre que je peux envisager de l'amener un peu plus loin.

« La blonde est folle de lui. Si elle est prête à signer le contrat, on se retrouve avec un beur dans les pattes et le chef du cartel en prime. Ca vaut la peine. Je vais pas te mentir, soit on le fait, soit toi et tes potes, vous êtes dehors. »

La lumière s'abaisse, j'ouvre les yeux. J'ouvre les yeux...

 
Je marche au travers de la foule... où suis-je donc... et puis, qui sont ces gens qui me regardent... je me souviens du « crack » qu'a fait la dose quand il l'a brisée devant moi, et puis plus grand chose. Le plaisir, la stupidité, pour moi tout ça va de pair.

Gawns marche devant, le pas échauffé. Salut, Gawns, tu te souviens qui couvre ton cul ? Non, bien sûr, non, tu es trop soûl pour ça. On se l'est encore fait à la mode d'un des bars du sud. Ca lui plaît quand rien ne lui revient en mémoire. J'ai laissé Franz' y a deux heures, lui trop con, le nez presque dans son vomi, pour comprendre qu'il y a quelque chose après toute cette affaire ; et puis Gawns a répondu à mon appel, m'a dit que : oui, je suis en vie, ouais ouais. Carrefour 3/8, en ville. Carrément, quand tu veux mec. Ouais j'ai du tos'. K' je t'attends.

J'ai débarqué là-bas en limousine. En limousine mec ! Gawns m'a lorgné de ses deux grands yeux de blanc, et s'est dit que j'étais sûrement black pour avoir le luxe de me payer tout ça.

« Frangin, t'as baisé combien de sud-africaines pour te payer un joujou pareil ? T'accèdes enfin au TiérMönd ? »

C'est comme ça qu'ils l'appellent... depuis que les Noirs ont pris le contrôle de la Terre. Enfin... c'est une histoire compliquée. Peut-être vaut-il mieux que je vous la raconte une autre fois.

« Deux... juste deux. »

Et c'est vrai.

Les deux noires sortent de la limousine, la première presse ma tête contre ses seins, et dans un réflexe névralgique, je sors la langue pour tenter de lécher un téton au travers du tissu. Gawns et Franz' me dirait soumis, je me dis juste vainqueur : j'ai la caisse et les femmes, et des chiens pour nettoyer mes traces.

 
#2 – ce sont les questions qui me posent

Gawns relève la tête. Il lui en reste un peu sur le côté. Poudre blanche, coke coupée à des substances illicites et mauvaises pour la santé. A sa droite, derrière la baie vitrée, la mer brille au-delà d'une simple poignée de petits buildings taillés dans du béton et dans du bois. Gawns sourit, je le sais parce que je vois le blanc de ses dents dans mon champ de vision ; je ramène le regard vers la gauche : pas si blanches que ça finalement :

« Faudrait que t'arrêtes de fumer. »

Je pose le flingue sur la table en osier. Ma main gauche remonte, vient heurter le bas du nez, je renifle ; la droite passe rapidement sur la tablette argentée et sur les restes de coca, puis vient se poser sous mes narines : je renifle.

Gawns rigole, ça le fait marrer mes conneries. Il prend mon flingue, l'examine, le pointe vers la fenêtre, le repose sur la table :

« Et toi faudrait que tu fermes ta gueule. »

« Fils de pute. »

Je me lève d'un trait, je le chope à la gorge, je bascule par-dessus la table en osier, quelques grammes s'écrasent au sol.

« Salaud. »

Ses joues rougissent. Les mecs à la porte n'ont rien entendu. Gawns me regarde, lucide. Il sait que je suis juste en train de péter un câble. Pour un peu, je pourrais sentir sa main gauche qui se pose sur mon épaule et qui tapote gentiment.

« Euh.. »

Je tombe sur le côté. Il se masse le cou. Il me colle une droite. Une deuxième. Je me redresse, lui bloque le bras au niveau du coude, frappe moi aussi, au niveau de l'abdomen. Il rit encore. Je me mets à rire aussi. Ca me fait mal, mais je ris. Et puis je lève les yeux au ciel, et, marqués par les rayons du soleil, je vois virevolter, danser, quelques points de coke au milieu de la poussière environnante.

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