Le Paon d'Or vole sur trois nuages, remonte au-delà de l'Afrique et surmonte les pôles. Ce n'est ni un paon, ni de l'or ; c'est un Paon d'Or. Ca veut dire qu'il n'est ni le premier, ni le second. Il n'a de Paon que le nom, et d'Or que la couleur. C'est un fleuve ostraciste, indépendant et souverain, maître des clefs et des joyaux, qui a vu la guerre et la chaleur, le froid et l'amour, qui a conquis les fins fonds du monde, rêvé au milieu des seins de femme, aimé les hommes et leurs épaules glissantes, glissé le long des courbes sinueuses de la folie, et croisé la destinée et les Parques.
Au milieu, la brebis sirote son jus, posée sur le canapé. Son verre de limonade lui file presque entre les pattes, mais, tondue, elle arrive toujours à retrousser le bas de son corps en abruptes collines blanches pour le faire rebondir et remonter au creux de ses côtes. Le soleil brille en saccades au travers des volets baissés, elle ne pense à rien, sinon au goût du sucre, substance subtilement appréhensible qui coule entre ses lèvres.
Pandore ouvre les yeux. Elle n'a pas dormi depuis mille ans. Juste une seconde, ses paupières ont couvert ses yeux. Chaque jour, le pêché l'habite, et, chaque nuit, elle souffle dans ses paumes pour faire naître l'espoir.
"Bonjour ?"
La brebis tourne vite la tête, retourne à son verre. La bête morte de cuir sur laquelle elle est assise a deux places. Pandore s'invite et s'assoit à ses côtés.
"Bonjour ?"
La brebis boit une nouvelle fois, longuement. Puis elle penche le crâne en arrière et dit :
"Bééééééééééééééééééh !"
Pandore, effrayée, se relève et quitte l'endroit. Autour d'elle, le ciel violet aux reflets gris et bleus tourne à une vitesse folle. Au loin, elle l'aperçoit : le Paon d'Or. Il passe de droite à gauche, de gauche à droite, puis sous ses pieds. Elle se rend compte que, au-dessous d'elle, au sol, en bas, il y a le même ciel. Saigné d'étoiles blanches qui brillent à des intensités différentes. Tout autour, c'est pareil : il n'y a plus que son corps au coeur de ce flou incompréhensible, incohérent, cette matière flasque et visqueuse, ce Grand Tout qui lui parle presque, voudrait lui dire quelque chose, mais elle ne comprend pas, ne comprend pas ; ne fait que tendre l'oreille et saisit comme un bruissement au bout du son, mais n'arrive pas à le saisir. Et soudain :
"On est là tous les deux ! enfin !"
La brebis a lâché son jus, et se tient debout sur le canapé, droite sur ses pattes arrières. Elle balance celles qu'elle a en avant, des cornes lui poussent sur la tête et une queue apparaît. Ses pupilles se dilatent et un rouge noir s'encre à l'intérieur. Elle la fixe et lui lance en douze chants :
"ON EST LA TOUS LES DEUX !! ENFIN !!!!"
Le liquide du verre qu'elle tenait plus tôt coule sur le sol invisible et noie quelques étoiles. Pandore ne s'arrête pas, et, regardant à nouveau devant elle, aperçoit trop tard le mur invisible qu'elle percute et contre lequel elle s'effondre et tombe inconsciente.
Le Paon d'Or repasse dans le ciel, puis crache quelques gerbes de feu qui brûlent instantanément les animaux restés trop près du point d'eau ; puis repasse, des milliards de kilomètres plus loin, et attrape le lion entre ses pieds d'oiseau ; puis repasse, et le lance auprès de Pandore. Il s'écrase au sol, mais, pas mort, lance un ultime chant bestial. Et puis tout s'étiole, le bas devient le sol, le rouge le blanc, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et tout s'étiole, et sous les toiles revient la vie.
Pandore ouvre les yeux.
En face, une boîte fermée.
Pandore ouvre-t-elle la boîte ?
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