Ranny plonge ses yeux dans les miens.
"C'est quoi "fuitement", Inouf ?
- Fuitement, ça veut dire "son d'un coulissement : fermeture ou ouverture d'une porte mécanique qui, parvenant à coordonner son mouvement avec l'air alentour, parvient non pas à déranger l'usager qui traversera ladite porte, mais bien à lui procurer mille et un plaisirs, notamment grâce aux réminiscences semblables à des ronronnements que cela éveille chez lui."
Ranny croise les bras, n'est pas satisfaite.
"Qu'y a-t-il, ma chère dame ?
- Inouf, tu es un beau prélat, mais un fieffé menteur. Un fuitement n'est qu'une fuite de l'air, trop contrarié pour rester en place. Tu as les bons mots, mais le mauvais agencement. Cela ne convient plus."
Je regarde Ranny, immobile, insolente, sur le sol, les os des jambes désossés, et la tête pleine de ce sang, qui coule en partie sur la chaussée.
Je regarde ce beau jeune homme, bien trop jeune pour en être un, d'ailleurs, accourir auprès d'elle, et ses dires dispensés, comme les soliloques d'un abbé-curé soûl au sein d'une chapelle.
CHAPITRE 2 - MAIS FACE A LUI,
JE TENDS A MANGER PLUS QUE DE RAISON
Ca y est. Le Phénomène, le Tarot, la follitude en son être même présent en cet instant, franchit les portes du Tout Paris. La Dwane - comprenez "douane" - nous a laissées passer ; enfin : nous a "laissés" passer, car, oui, nous avons un NOME parmi nous : un HOMME, comme vous l'appelez, vous, intellectuel. J'embrasse Emeline, ma langue s'introduit subtilement dans sa bouche, je sens une rétractation musculaire, ça me donne du plaisir. Mes réticules oculaires, qui effectuent l'équivalent d'un 180°, cernent le pauvre gars, qui a eu la bêtise de nous suivre. Et l'amour, aussi, parce qu'il, ne nous comprenant pas, fait l'effort de ne pas chercher à le faire. C'est ce qu'elle aime chez lui. Moi ce que j'aime, chez lui, c'est... ... ... c'est lui."
# METAPHORE DU CLOCHARD - 24 H #
Laura a ouvert les yeux.
Enfin, c'est moi, en réalité, qui a fait l'effort. J'ai reconnu son reflet, moins que sa présence, puis j'ai senti que mon crâne présentait à mes orbites l'aura de ma chère amie, déformée par ce que mon sang trahissait ; c'est à dire les restes de sociodose qui parsemaient mon âme et transgressaient mon esprit. Mais voilà, l'heure approche, et, si je sais qu'elle n'est près de moi que pour me protéger, je suis bien sûr qu'elle ne me demandera que me de lever, car l'heure, l'heure, l'heure, tourne, et approche, et il me faut me lever.
Mes abdominaux - inexistants, d'après moi - se convulsent, je me redresse.
Mes abdominaux - inexistants, d'après moi - se convulsent, je me redresse.
"Laura... combien de tem...
- Combien de temps tu as avant d'y aller ?"
Elle se lève du lit, attache son bandeau dans ses cheveux, une épingle à nourrice dans la bouche alors que les reflets du soleil lui embrassent les joues :
"Cinq minutes. Elles sont toutes en bas avec leur valise. J'ai voulu retarder au max. Je me disais que plus tard tu serais debout, moins tu aurais de chance de vomir sur l'hôtesse. Allez, debout mec, j'attends devant la chambre."
Elle se lève du lit, attache son bandeau dans ses cheveux, une épingle à nourrice dans la bouche alors que les reflets du soleil lui embrassent les joues :
"Cinq minutes. Elles sont toutes en bas avec leur valise. J'ai voulu retarder au max. Je me disais que plus tard tu serais debout, moins tu aurais de chance de vomir sur l'hôtesse. Allez, debout mec, j'attends devant la chambre."
Laura sort. Mes oreilles réceptionnent des sons venus d'outre-tombe. Dans mon champ de vision, je perçois des rats, quelques colibris, au travers des vitres, un, ou deux, peut-être, mille-pattes géants sur les murs, environ dix centimètres, une chauve-souris volète de droite à gauche, des dizaines de cloportes gigotent sur le parquet, tendant presque à s'effacer lorsque mes pieds se posent sur le bois froid, tout prêt de mon caleçon bleu et blanc, celui que m'a offert ma mère il y a presque dix ans.
Les murs se distendent, se froissent, remontent sur eux-mêmes vers le Nord, puis s'affalent. J'enfile mes chaussettes, avec peine, j'arrive à cerner, dans mon coeur d'intention, mes chaussures. Mon cerveau dit : coeur d'intention ? Kézako ? et ma logique répond : coeur d'intention : ce que je perçois autour de moi qui m'est nécessaire dans la poursuite de l'action proche ; coeur d'intention : les choses à venir, telles qu'elles s'agencent et qu'elles me servent ; coeur d'intention : les intentions qu'ont mon coeur et que je ne devrais, en théorie, normalement, pas être amené à expliquer...
# METAPHORE DU CLOCHARD - 24 H #
"Bastien me fait badder, meuf."
Emeline ne détache pas les yeux de ma valise. Ouais, ça va, pète un coup ma fille, ça ira mieux, tu me fais quoi comme coup, là ?
"T'es pas censée gérer la danse, poupée ? que je lui réponds. T'es pas censée passer la barrière du Tout-Paris ? Je croyais que tu voulais t'amuser ? Qu'est-ce que tu t'en fous de lui ? T'as le Phénomène à tes pattes, calme-toi. De toute façon tu le connais aussi bien que moi : il est clean. C'est pas un de ces hétéros à couilles pleines, ni une tante affable, ni un intellectuel abruti. Tu le connais comme je le connais : Bastien, c'est un mec. Il vient avec nous. On a besoin de sortir de là, on y va ensemble, le Phénomène."
Je me rappelle la première fois que je l'ai connu, au sein de cette boîte de nuit perdue au coeur des quartiers corrompus de l'îlot factice bâti sur les flots qui longeaient l'Angleterre : c'était un amas créé par l'Homme et les machines, dont on faisait le tour en une heure, à pied, facilement, mais qui contenait en son sein assez de sociodose pour noyer tout innocent dans des émulsions romanesques et abruptes - qui pouvait mener tout génie de la logique sociale vers les abysses cthulhuiennes : tout censé vers la démence.
Emeline me caressait délicatement le con avec ses doigts refroidis par le vent de la Manche, qui n'omet ni de geler les corps, ni de délester, sur les plages vides du monde, en cette année 2075, l'écume chargée de déchets remontés des courants marins et les sulfites nécessaires à la régénération de l'humanité - comme l'annoncèrent par ailleurs les Preuves de Dieu, ce mouvement sectaire en charge de remplacer les Témoins de... de... comment dit-on, déjà ? enfin, ceux qui toquaient aux portes de nos grands-parents, dans le temps ; bref ! mon vagin commençait à communiquer avec la sphère orgasmique de mon être plus avant, lorsque nous le vîmes. Bastien.
C'était un être absent et abruti qui courait nu sur le sable, soulevant le sable de ses orteils, tandis que son sexe, mou comme la barre de chocolat qui fond en été, se soulevait et retombait en absurdes soubresauts. Emeline releva la tête, me regarda avec des yeux ronds, signe qu'elle ne comprenait clairement pas ce qui se passait, dans l'espace/temps présent, autour d'elle.
*****
Ici, Inouf doit intervenir : il y a bien trop de faits incompréhensibles pour vous, que vous ne comprenez plus rien. Inouf, narrateur compréhensif et responsable - dans la mesure de ses capacités - va vous remettre les pendules à l'heure, puis retournera agencer la cohérence séquentielle de l'humanoïde qui gère le massage cardiaque qui permet de maintenir Mlle Ranny en vie.
1. en 2075, l'Humanité a vu bon nombre de nouvelles créations naître :
- l'isodon, un matériau équivalent au pétrole, qui s'avère en réalité être une pile qui dépasse toutes celles dites "atomiques", et qui permet la création :
a. des voitures volantes ;
b. de la PI, ou Ange Gardien, puce intégrée dans le crâne, qui crée la symbiose entre l'Homme et la machine ;
c. de réseaux dits "de déplacement à grande vitesse", qui permettent à l'Homme d'aller "plus vite, ou qu'il soit", en utilisant la "Slim", ou "ON" ; noms donnés à cette route de métal qui, comme les ESKALATHORS du passé, avance toute seul, et évite ainsi d'avoir à marcher.
2. le monde a subi plusieurs évolutions, puisque :
- l'Union Post-Européenne est, en 2075, composée de la totalité du continent Européen, de l'Afrique dans sa globalité, et de la partie nord de l'Australie. Le Japon reste indépendant ; les Etats-Unis sont en proie à une guérilla civile sans précédent qui amène, par ailleurs, à la création d'une armée financée par l'UPE (Union Post-Européenne, dixit), qui y a été envoyée en 2072 pour rétablir la paix - rien n'est encore acquis là-bas.
3. depuis une quinzaine d'années, ce que les patriotes appellent "le Pays", et que les autres considèrent comme la "France" est devenu le leader mondial dans tous les domaines. C'est au coeur du Pays que se jouent les travestissements politiques qui impactent le Monde dans son ensemble, et c'est là que les leaders de tous âges tentent de se créer une nouvelle jeunesse en passant les barrières du "Tout-Paris".
Le Tout-Paris est dressé près de Marne-la-Vallée, sur les ruines de l'ancien parc d'attraction dit "Disneyland", détruit entretemps par une armée de communistes, lors des Révoltes Sociétales de 2046, après l'éclosion, au grand jour, du Complot Territorial - nous y reviendrons - qui valut notamment au président de l'époque d'être assassiné, ressuscité en tant que machine, torturé, puis tué à nouveau.
Inouf n'a pas de parti pris à prendre : Inouf est le narrateur. Mais peut-être que l'un de nos - vos - personnages se permettra de hausser le ton, plus tard, et de vous expliquer en long et en large de quoi il s'agit, réellement.
Toujours est-il que ce Tout-Paris est le seul endroit en France, en Europe, dans le Monde, où il fait encore bon vivre : on y trouve bon nombre d'attractions, d'alcools, de drogues, de femmes et d'hommes nus, de déliquescences royales et de délits subliminaux, et le tout pour des tarifs établis bien en-deçà de ce que le commun des mortels consommait il y a quarante ans. Le Tout-Paris est le Disneyland des temps modernes. ... puisque, de toute façon, il n'y a aucune concurrence en ce qui concerne le divertissement. Les autres établissements politiques n'essaient que de survivre, et leurs dirigeants, sous la coupe parisienne, prient chaque jour pour que leur peuple ne les renverse pas.
Aujourd'hui, si vous préférez que Inouf soit plus clair, le Tout-Paris est la poche de résistance de l'humanité. Le monde se meurt, le monde se détruit, et le LOISIR, comme la Madone l'appelait, le LOISIR, n'est plus qu'une construction imaginaire.
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