Hier soir encore, alors que j'essuyais mes larmes, je repensais à ce qui
me maintenait en vie : la fac', les potes, la retraite qui se profilait
doucement, le sexe ; les enfants, mes chimères abouties, inabouties, le
savoir ; quelques danses arrachées en été, des maillots de bain : des
collants ! culottes, jeans, make up, des garçons, en boîte de
nuit, quelques préservatifs tantôt humides, tantôt percés, beaucoup de
feuilles, sur lesquelles j'allais écrire... des cours, des poèmes aux
rimes insipides, mais tant pis, c'est quand même les miens, des cours,
même si ce ne sont pas les miens, des retranscriptions vides de sens
dictées par des hommes et des femmes pleins de sens, mais incapables de
me le prouver, des dessins, des seins, les miens gorgés de lait lorsque
j'allaiterai, une voiture sur la route dans laquelle je me trouverai,
écoutant la piste quatre du disque que joue mon mari à ma gauche, mes
copines et leurs histoires que je compare aux miennes, nos mésaventures
sexuelles, mon désarroi total face à la mort, les rêves creux que j'ai
le dimanche matin après avoir picolé la veille et chauffé des garçons ;
l'incompréhension qui envahit mes hémisphères cérébraux lorsque j'essaie
de communiquer avec mon père - la joie soudaine et inexplicable qui me
saisit quand je pense à ma mère ; l'euphorie maladive quand je me rends
compte que je suis née orpheline ; la peur de mes nuits solitaires, loin
de mon homme, parti travailler, mon homme, mon chéri, mon bébé, ma
gaufre au sucre, la chocolatine qui emplit les heures
silencieuses de ma courte existence, mon musclé en pâte d'amande, les
membres qui me portent, son sexe aux contours violacés en face duquel toute
résistance est vaine ; et puis l'arrière de mon crâne, ce faible
tremblement qui jamais ne me laisse, me rappelle qui je suis, et puis
moi dans la rue, moi à l'intérieur, moi chez moi, vernis à ongle, rouge à
lèvre, douche et shampooing, après-shampooing, sieste la gueule
ouverte, panini-sur-le-tas-avant-d'aller-bosser, moi et mes projets
casse-gueule, moi toute seule dans les transports, avec le gros lourd
qui me parle dans le dos, ou bien le gros bourré qui me suit à trois
heures du mat', alors que toute seule j'ai supporté toute la nuit le
plus con des types de la fête de Jean, et que j'ai picolé, et que j'ai souri, sans savoir ni à qui, ni à quoi ; et que j'y ai cru, sans même savoir envers qui, envers quoi ; que je me suis enfermée cent fois dans les chiottes pour pisser, me recoiffer, m'essuyer, me laver la gueule, me regarder dans la glace en me demandant si je suis ok ; si mes lèvres valent la peine d'être embrassées, si mes seins sont assez rebondis, et puis je me tourne à gauche, à droite, j'hésite, je doute, je ne sais plus, puis je me ressaisis : et alors je vois tout, je danse, je me sens bien, les ovaires en croissance orbitale, croissance incontrôlée, prête à accueillir et à donner la vie et l'amour ; et puis moi dans la cour de récré, gosse amusée amusante ; les coquillages, la neige blanche et fraîche, les fraises et les biscuits ; heures interminables assise derrière un bureau, à huit ans comme à vingt-huit ; un ordinateur en face des yeux... et puis internet et les séries, quelque fois drôles, souvent non, parfois tristes, souvent non, les mails et les nouvelles, les vidéos sans queue ni tête, les court-métrages et les blockbusters, les samedis soirs échangés autour de gamelles malsaines et les lundis en court-bouillon ; "court" "court" "long" "long" : le temps, qui m'occupe à chacune de mes actions, ce temps qui me happe et me bouffe, je croyais pourtant bien le connaître, personne ne nous avait mis en contact, mais je savais qui il était, depuis toute petite je le saluais nuit et jour ; et puis la fin, la toute toute fin, la toute toute toute fin, la seule chose qui me reste en tête, me trotte en tête, me suit et me hante :
"J'existe ; où es-tu toi, toi qui rêves et reposes en pensées, ton coeur délabré fixant le mien, lui caché derrière cette poitrine que les autres ne savent plus voir ?"
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