Il avait les yeux exorbités. Même quand il vit la ville, de loin, il arrêta pas d'avoir cette gueule.
Evidemment, moi et les autres, on essayait de le remuer, de lui foutre des claques, de lui choper la nuque et de tourner sa pauvre gueule vers les baraquements ; mais nan, lui il continuait à regarder nul part, avec ses deux globes illuminés comme s'il avait vu la Vierge, ou sa petite soeur.
Finalement, on l'a laissé là, pourrir sur le sable. J'étais pour, la plupart étaient contre, et puis j'ai gueulé dans le vide et ils se sont tous tus. J'ai dit :
" Alors quoi ? On va laisser cette baltringue nous foutre la merde ? On s'est tous trainé le cul jusqu'ici pour se faire enculer par cette fiotte ? Putain les mecs ! Réveillez-vous."
Là, comme d'habitude, y en a un qui a ramené sa poire. Ben ouais, je m'y attendais. Ca m'est arrivé trop de fois. J'ai chopé un truc qui traînait sur le sol et je lui ai calé dans la tempe. Ca a fait "paf", y a eu une bonne giclée de sang, et le mec est tombé à côté du demeuré. Forcément, les autres ont fermé leur gueule. J'crois bien que c'était un bon vieux caillou du désert, t'sais. Le bon vieux désert espagnol de merde au travers duquel on se calait depuis bien une semaine.
Personne a bronché, on a avancé, on les a laissés là. Et on est arrivés en ville.
***
Je n'avais pas eu l'intention de réagir, au début. Mais quand j'ai vu ce mec se faire aligner gratuitement, j'ai compris qu'un jour où l'autre il faudrait que je grille ce type. On a descendu l'allée centrale, au milieu de ces voitures qui gravitent à plus d'un mètre au-dessus du sol. On avait l'air ridicules, dans nos uniformes jaunes - désignation du prisonnier - à s'imaginer qu'on passerait incognito, ici, en plein jour, même dans une bourgade dégénérée.
Alors, il y a d'abord eu ceux qui ont levé le doigt vers nous, en psalmodiant des choses incompréhensibles impossibles à saisir pour ceux qui ne parlaient pas l'hispanique. Puis il y a eu les réactions des gars de chez nous ; des "quoi, tu veux ma bite dans ton cul, salope ?", ou bien "rentre chez ta mère ducon !" qui ont réussi à passer les barrières de la langue. Les autochtones se sont écartés. Je crois qu'on était à peine deux ou trois à réaliser que la police citoyenne ne tarderait pas à se réveiller pour nous jeter à nouveau en cage.
***
" Cet hôtel pue la merde, Gary."
Ledit Gary se tourna vers moi et ralluma sa cigarette, assis sur le lit. Alors que la fumée montait vers le plafond de notre chambre, il relevait ses yeux vers moi et, de sa gorge marquée par tant d'année à côtoyer le goudron, soufflait une voix rauque :
" Paul, c'est le coin le moins cher de la région. D'ici à ce que tu trouves assez de fric pour te farcir les connards d'avocats qui veulent te sucrer ton blé, je crois que c'est le meilleur plan pour - à ce moment-là, il se foutait de ma gueule, j'en étais sûr - passer l'été."
J'envisageais subitement de lui rappeler qu'il faisait plus de 40 degrés celsius dehors, mais je fus interrompu par deux coups de feu, très bref. Ils résonnèrent à peine. Je jetais un coup d'oeil rapide à Gary, puis me retournais vers la fenêtre. D'un seul mouvement de la paume, le store se souleva - magie de la technologie - et j'aperçus deux hommes au sol. Habillés de jaune, ils avaient l'air morts.
***
Quand j'ai vu le premier tomber, j'ai pas eu besoin de réagir. Dans ma tête, ça a fait comme tilt, et j'ai crié :
" MA QUEUE AU PREMIER QUI M'AMENE CELLE DE CEUX QUI VIENNENT DE TIRER ! ON Y VA BANDE DE PUTAINS DE BALTRINGUES !"J'ai foncé sur celui que j'avais vu, le gun à la main, et je lui ai sauté dessus. Un pur coup de coude dans sa race, un deuxième, et puis je lui ai planté mes deux pouces dans les yeux. Le gars avait la mâchoire en érection pendant que je lui transperçais les yeux. Y avait de la matière blanche, du sang, tant de trucs qui coulaient de ses orbites, que ça m'a rappelé un moment la première fois que j'avais tué un gars. Je l'avais fait pour le clan.
17.57 - La voiture s'arrête à droite, il ne comprend pas trop pourquoi, il a 17 ans. Il regarde le joint sur lequel il vient de tirer, sent la fumée lui monter à la tête. A dire vrai, il ne sait même pas comment tout ça fonctionne. Le cerveau, les synapses, l'hypothalamus... il ne l'a jamais su, et si oui, il l'a oublié. Il ressent juste. La sensation d'ailleurs. Il s'envole soudainement, se sent drainé vers une nouvelle réalité, celle qui, pourtant, n'est amenée dans son pauvre bas-monde que par l'hétéroclite composant de la voiture dans laquelle il se trouve, lui.
Il ne comprend pas non plus que ce qu'il s'apprête à faire n'est que la résultante d'un cheminement porté par ceux qui partagent son wagon. Et s'il n'en portera pas la pure responsabilité, au sens propre, il devra pourtant en assumer les conséquences.
Alors que la fenêtre descend, que le mec commence à tendre son pochon d'un kilo de cocaïne, il sent qu'il est prêt à prouver à la meute qu'il a les couilles pour faire partie du business.
Comment le blâmer ? Vie sociale nulle, vie familiale détruite, éducation niveau zéro, culture au degré d'un escargot regardant passer un train à vitesse maximale. Comment le blâmer ?
Oui, vous ne le feriez pas : bien sûr. Vous ne diriez rien. Vous diriez : " c'est une victime ".
Pour autant, pensez-y, et pensez-y à deux fois : il a, il avait, il aura, toutes les cartes en main pour réussir. Il faudrait seulement... enfin, il aurait seulement fallu qu'il ouvre les yeux, au moment propice, pour se sortir de la merde au sein de laquelle il pensait vivre. Mais bien entendu, quitte à croiser la déchéance une seconde alors que le bonheur vous attend plus haut, bien sûr, autant l'embrasser elle plutôt que lui.
Il lève le flingue qui lui a été mis dans les mains quelques jours plus tôt, il regarde tranquillement le black d'en face qui écarquille les yeux ; il distingue peut-être ses potes qui sortent eux aussi leurs joujoux, en face, pour tenter de lui déchirer la moindre parcelle de cervelle alors qu'il vient d'assumer un geste purement criminel...
...
...
... et il tire.
Aura-t-il seulement réfléchi ? Y aura-t-il eu, au fin fond de ce cerveau sourd et raboteux qui le conduit, un simple mécanisme signifiant que ce geste en lui-même était la fin d'une ère, le début d'une autre ? Ou n'était-ce qu'une réaction freudienne ? une réaction défensive ? Voilà : il a tiré. C'était son premier crime.
La voiture démarre, déjà criblée de balles ; et lui ne regarde que son pistolet, tenu par ses deux mains au-dessus de ses genoux. Il y a des cris, encore des tirs, il entend des voix qui le hèlent, qui lui demande " pourquoi ? " ; puis il voit l'un des deux types devant jeter un sac blanc à côté de lui. Un kilo, gratuit.
Il sourit.
***C'est fini, y en a plus un. On continue à marcher. Y a des bris de verre, Johnson qui braque une bagnole. Il démarre, trois montent dedans, et s'en vont. Je sors le flingue que j'ai chopé au crevé, je tire : dans les aéroglisseurs, sur les vitres, m'en branle. Je vois un crane qui explose, ils auront compris : on échappe pas comme ça à la meute.
***
Paul referme les rideaux, tourne la tête vers Gary. Dans ses yeux, toute la perdition d'un esprit affolé :
" Ils s'entretuent. Il faut faire quelque chose. "
Gary éteint sa cigarette sur le lit.
" Je te regarde, mon gars. Fonce. "
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