La corrélation qui amena Paul et nos prisonniers au même plan s'avère
délicate, dès lors que rien ne semblait pouvoir les réunir.
Néanmoins, rien n'aurait pu expliquer une évasion telle que celle
décrite plus haut.
Ni un survivant à un crash d'avion.
Le lecteur comprendra aisément qu'à partir de ce moment-là, tout est
possible, voire explicable sans chercher réellement à apporter une
raison claire et précise aux faits et à leurs interactions.
Il s'avérera bien plus tard que Paul ne connaissait aucun de ces
hommes. Tout comme aucun de ces hommes ne le connaissait.
Pour autant, la suite du récit comportera bon nombres d'intrications
qui permettront audit lecteur d'appeler une suite logique à cette
combinaison définitivement floue.
Mais comme ma balise italique commence à fatiguer, je vous propose de
revenir directement à un point de vue à la première personne.
***
Je ne vois que le sable qui racle, à chaque pas, mon pied gauche, nu.
D'abord, je lève le pied droit, je le pose un peu plus loin, puis je ne
vois plus les orteils, de l'autre côté. Tous les grains passent dessus.
Quand je demande à mon muscle d'agir à nouveau, voilà que les grains
s'effacent, glissent tous ensemble, et que, d'abord, l'ongle ressurgit,
l'ongle du pouce, noir, noir. Puis les suivants, suiveurs, et enfin le pied
entier, qui jette au sol ceux qui s'étaient eux-mêmes lancés sur lui.
Je crois que j'ai besoin d'eau.
J'avance, j'avance, et malgré tout, je reste figé sur cette scène. Ces
grains de sable qui se foutent du temps, de l'espace, et qui, à chaque
fois, s'éloignent presque de la même manière. Et toujours mon pied.
C'est étrange, d'ailleurs, parce que j'ai réussi très facilement à oublier
comment ce pied a brisé les os de François. Mais le sable, ce sable qui
glisse, je n'y arrive pas.
Je crois bien que c'est à cause du manque d'eau.
Enfin, peu importe : me voilà libre.
Du coup, je mate les dunes, quand je les grimpe. Elles sont pas très
grandes, elles grimpent vers le soleil, et puis elles retombent. A gauche,
à droite, devant derrière, en bas le sable, en haut le ciel bleu et la
tâche jaune qui m'éclaire, me brûle les yeux parfois.
Y a pas trop de vent, des fois je vois des traces de pas. En fait, je me
guide grâce à elles. Enfin, si ç'en sont vraiment.
J'attends juste de les voir.
Une bande de gars, devant ; au départ je verrais que leurs ombres, en file,
les uns tombant sur les autres, beaucoup plus faibles que moi, mais dans la
même optique : tous fixés sur leur pied gauche. Et puis, et puis... en
fait, j'ai tellement anticipé ce moment que je me suis fait le film parfait
:
1. je les suivrai, sur quelques centaines de mètres, laissant au destin la
chance d'emmener l'un deux poser ses yeux sur moi, en détournant la tête
vers l'arrière par hasard.
2. il me pointerait du doigt, je continuerai à marcher, en l'ayant bien sûr
bien vu, en sachant tout à fait qu'il se doute que je l'ai vu aussi, mais
juste pour maintenir cette distance quelques secondes encore entre nous.
3. ils s'arrêteraient tous, se retourneraient vers moi.
4. l'un deux – sûrement l'un des plus résistants – ferait demi-tour vers
moi, se dépêtrant dans le sable alors qu'il descendrait une dune, ses pieds
crissant sur le sable, la moitié de sa tenue de prisonnier au départ
accrochée pendant maintenant misérablement autour de la taille, remonterait
vers moi, et, arrivant plus près, je reconnaîtrais alors son visage. L'un
des nôtres, bien entendu.
5. il me jaugerait quelques secondes, avec en lui l'envie de m'étrangler
directement, sans réfléchir, puis il reconnaîtrait à son tour mes fringues,
comprendrait qu'aucun gardien n'aurait pris la peine d'échanger ses
frusques avec l'un des prisonniers, et me serrerait dans ses bras, sans
aucune logique, en dépit de tous ces faux semblants qu'aiment à se donner
ceux qui, comme nous, sont enfermés – enfin, étaient.
6. je rejoindrais le groupe, un peu comme un sauveur ; on me poserait des
questions, on me demanderait si c'est moi qui a descendu les sentinelles,
qui a sauvé des vies – car « on a entendu les claquements ! Putain ! Merci
à lui ! ».
7. évidemment, je me tairais, car pour l'instant, je n'ai aucune envie de
le dire.
8. ils seraient un peu déçus, mais on repartirait, et...
… et pour l'instant, je ne vois personne...
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