Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
Historique : 28 mai 2012, 8 novembre 2015 - "Embarcadères, débarcadères" | 8 novembre 2015, 2 août 2016 - "Histoires de Filles" | 30 août 2016, 29 janvier 2017 - "Qui suis-je ?" | 16 septembre 2017, 27 juin 2018 - "Renaissance" | 27 juin 2018 : Restructuration

15 mars 2016

VII. la fille au Walkman

Le ciel était bleu, constellé de nuages blancs, en ce jour de printemps. Les formes cotonneuses s'étiraient en filets au-dessus de la tête de la quarantaine de lycéens qui montaient dans le bus scolaire, affrété pour l'occasion, direction Poitiers. Bavardages et heurts sans conséquences mettaient les accompagnateurs à la peine, puisqu'ils n'étaient que parents d'enfants, et comme le leur était présent lors du voyage, il leur était difficile d'aller engueuler ceux des autres.

Aussi, lorsque le chauffeur donna le signal et appuya sur le champignon, ils furent rassurés et purent revenir à leurs occupations habituelles : la technique de parler pour ne rien dire.

Histoire de se donner une contenance.

La fille au Walkman était assise côté fenêtre, quatrième rangée en partant de l'avant du bus. Comme elle était malade dans les transports en commun, elle s'était mise plutôt devant. Son Walkman était bleu, comme le ciel, et le fond profond de ses yeux, blanc, comme celui des nuages. Elle fit fi des tentatives d'approche des garçons assis dans son dos, et, pressant le bouton "Play", se perdit dans le paysage.

Oh lonely shadows,
Lovely sweet,
Come home tomorrow,

If it fits.

Quelques nids-de-poule firent sursauter Benjamin, assis côté fenêtre, troisième rangée en partant de l'arrière. Il eut le temps d'apercevoir une queue de cheval, devant lui ; puis son pote Tim lui demanda s'il savait que Fanny s'était tapée Antoine.

Bright as the sky,
Shining like everything,
 My sweety pie,
Please be my Valentine.

 Le premier arrêt-pipi fut l'occasion pour tout un chacun de quitter le bus, de sortir vider la vessie, de fumer (avec autorisation du proviseur), d'acheter des conneries au magasin de la station-service, ou de faire le con entouré de la multitude. Benjamin, qui remontait vers l'avant pour sortir, tourna la tête vers la gauche et aperçut la fille au Walkman. Benjamin demanda si tout allait bien, et la fille au Walkman lui adressa un regard furtif, un peu comme si elle avait toujours su qu'il était là ; un peu comme si elle avait toujours su qu'il remonterait l'allée et aurait à s'enquérir de son état de santé.

Le garçon ressentit comme un frisson le long de l'échine de puceau qui lui servait de corps lorsque les vibrations altières et floues qui transitaient au travers du bus se firent sens et que la fille au Walkman ouvrit les bras.

I am invisible
I hunt and kill
All the lovers
Who
Wants
To
Be
My
Dear
?

Mlle Godeffroy était professeur de techno en cinquième. Elle et M. Rougeoy, professeur de français, avaient accepté de participer au voyage, la première parce que cela lui évitait d'avoir à donner des cours pendant lesquels elle se faisait systématiquement insulter, le second parce qu'il avait entendu dire via les réseaux sociaux qu'une très bonne amie était en Ville.

Mlle Godeffroy n'était pas préparée aux formations de premiers secours, et n'avait, à dire vrai, que très rarement vu du sang. Aussi, le crâne éclaté de Benjamin et les moites résurgences de cervelle qui en sortaient eurent très très vite fait de la plonger dans les pommes.

Quand on demanda à la fille au Walkman ce qui s'était passé, elle tendit l'objet aux enquêteurs, leur installa les écouteurs sur les oreilles, et pressa Play :


Aucun commentaire: