Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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08 mars 2016

IV. Stop

Tout le monde dans l'école disait que Jeanne était bizarre. Les garçons et les filles la regardaient du coin de l'oeil, elle n'était pas comme eux, elle faisait peur. Il y avait au coeur de sa personnalité un je-ne-sais-quoi d'inaccessible, de frustrant, d'impoli, un manque de respect de sa part quand on évoquait les codes communs de la communication. Jeanne mangeait avec beaucoup de gens à la cantine, non ; elle n'était pas seule au sens physique du terme, mais les autres faisaient un effort, tout simplement. Ils n'avaient pas vraiment envie d'être proche d'elle, il le fallait, c'était tout.

Tout le monde dans la petite ville de Brugnoy disait que Jeanne était bizarre. Le curé et le boulanger faisaient leurs affaires et évitaient de les mêler à celles de cette bestiole ambulante et incompréhensible, qui avait le don d'attirer l'étrangeté et le doute, et de faire vriller l'assurance de n'importe qui.

Lorsque le Président de la République rencontra Jeanne, il eut un sursaut de dégoût, et disparut derrière ses gardes du corps, pour éviter d'avoir à lui serrer la main. Le soir même, fermant la porte de l'Elysée, il appela la première dame de France et dit : "Chéri, est-ce que tu m'aimes ?".

Au collège, les boums et les rires se jouèrent autour d'elle. Au lycée, les fêtes et le sexe flottèrent au-dessus de son crâne et retombèrent en cascades sans jamais l'effleurer. A la faculté, alors qu'elle étudiait le droit, les joints, la cocaïne et les virées en bagnoles furent des fantômes à qui son esprit ne s'adressa jamais.

Cinquante ans plus tard, lorsque Jeanne donna vie à son troisième enfant, le monde entier s'éveilla et lui souhaita le bonjour. Le temps avait passé, les rides avaient saisi les visages et les regrets les coeurs, et les adolescents d'alors virent en elle une source satinée de bonheur et irradiant l'amour et la vie. "Jeanne était enfin en phase avec son temps", c'est ce qu'ils pensaient.

Mais Jeanne avait tout vu, et tout ressenti, et tout compris à chaque seconde.

Et si elle avait accepté de paraître si bizarre et si peu communicative, c'est parce qu'elle avait su dès le début, en son for intérieur, que l'autarcie d'un être esseulé était le premier pas qui menait l'abruti vers la société. Car, enfin, il avait la possibilité d'être "avec quelqu'un contre un autre".

Néanmoins, il y avait une chose qui distinguait encore Jeanne de la multitude.



C'est qu'elle avait pu construire sa vie en fonction de ses choix et non pas sous le joug de la peur.

Mes prières vont à ceux qui font le don de coeur.

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