Qui suis-je ?

Qui suis-je ?
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04 mai 2014

La Clope au Bec #13

Lorsque les troupes citoyennes dépêchées aux Quartiers d'Expérimentation Sécuritaire Nord-Hispanique arrivèrent sur place, elles trouvèrent la prison déserte.

Personne ne fut jamais en mesure d'expliquer comment l'effondrement quasi total du mur nord avait été provoqué. Les experts estimèrent un défaut de construction. Les Journaux du Soir finirent par arriver aux mêmes conclusions. Entre temps, la moitié de la planète avait ri devant ce fait présenté comme si sérieux, mais pourtant absurde. Cela ne pouvait être qu'absurde.

Certains penchèrent pour une attaque terroriste, basée sur l'utilisation de composants explosifs qui n'auraient pas laissé de traces. D'autres en appelèrent à une intervention étatique venue des hauts lieux, censée brimer les foules et noyer la liberté de penser. Le grand Big Brother, le grand Pan était de retour.

Les troupes citoyennes finirent par interpeller, au fil des semaines, les quelques prisonniers qui avaient réussi à se mêler aux habitants des villages bordant la frontière hispano-française. Ils furent envoyés au sein d'autres QES, partout en Union Européo-africaine. La grande majorité des évadés avait trouvé la mort à Bierge, lors d'échanges de tirs. Néanmoins, certains témoignages indiquèrent que deux rescapés de l'assaut avaient fui vers le sud, à bord d'un autoplaneur volé. La semaine suivant la découverte de la prison abandonnée, le gérant d'un hôtel de Bierge indiqua que deux de ses clients avaient également embarqué à bord d'un véhicule, dans la même direction. Il n'avait aucune information concernant les antécédents desdits clients, mais précisa que l'un d'entre eux était en triste état. Il avait de toute évidence tenté de s'interposer entre habitants et prisonniers, sans que cela lui réussisse.

Quelques semaines plus tard, des témoignages diffusés lors de Journaux du Soir confirmèrent que deux autoplaneurs avaient mis le cap vers les QESNH, l'un composé de deux prisonniers, le second de trois hommes, dont un blessé. Malgré toutes les recherches effectuées, on ne trouva jamais trace d'aucun corps aux alentours.


***

Gary ne vit d'abord que les ténèbres. La lueur du jour ne pénétrait pas dans la seconde pièce, comme si les ténèbres étaient ici plus denses. Un carré de lumière dessiné sur le sol, à l'entrée, était le seul repère visuel sur lequel il pouvait encore compter. Il entendait, devant lui, le pas feutré de Paul Desna, à quelques mètres.

" Paul, on n'y voit rien ici. Vous pouvez allumer ? "

La voix de Gary résonna dans la pièce. Un cliquetis étrange lui répondit.

" Crrr... crrr... clclclclcl.

- Paul, vous avez entendu ? Il y a encore des prisonniers ici ? ... Paul ? "

Gary eut soudain le sentiment que le bruit se déplaçait. Il l'entendit d'abord à gauche, puis à droite, puis dans son dos, et eut une furieuse envie de faire demi-tour et d'abandonner Paul Tandoin. Puis la lumière se fit.

La pièce dans laquelle les trois hommes avaient pénétré était composée uniquement de murs en métal. A l'autre extrémité, une seconde porte du même acabit que la précédente était entrouverte. A gauche, un escalier disparaissait à l'étage supérieur. Et à droite, derrière des barreaux en fonte, le même bruit irrégulier faisait frémir Gary :

" Clcl... clclclcl... crrr... crrrrr... "

Paul Desna se tenait juste en face de la cellule, les mains refermées sur les barreaux, et bougeait les lèvres sans émettre aucun son. Il resta dans cette position environ deux minutes, puis se retourna et sourit à Gary :

" C'est bon, vous pouvez vous approcher. N'ayez pas peur, voyons. "

L'avocat posa son client au sol, et se dirigea vers la cellule. L'intérieur était vide, si on omettait des latrines masquées par un rideau de toile, et une table en fer sans pied, incorporée dans le mur nord, sous laquelle était glissée un tabouret. Contre le mur d'en face, un homme était assis, les coudes posés sur les genoux, bras tendus devant lui, et tournait la tête vers Gary. Son visage était noyé dans l'obscurité, mais il était visible qu'il était chauve et maigre. A mesure que sa langue claquait, le même son s'envolait dans l'air :

" Cl... clclclcl...clclclclcl...

- Gary, je vous présente M. Van Hauffen. Rainer, je vous présente Gary... Gary ? "

Gary fut sorti de ses pensées lorsqu'il entendit son prénom. Il releva la tête vers Paul Desna.

" Hein ? Comment ? "

Paul Desna sourit doucement.

" Votre nom, Gary.

- Ah... Vocra. Gary Vocra, avocat, enchanté. Et ce monsieur est mon client : Paul Tandoin. "

Il avait lancé le bras gauche au-dessus de son épaule et désignait du pouce le corps inanimé dans son dos. Ses yeux s'étaient posés sur l'étrange personnage assis dans la prison, et ne le lâchaient pas. Paul Desna émit un petit rire qui ne concordait pas avec son apparence physique.

" M. Van Hauffen est la raison de ma présence ici, Gary. Il m'a contacté hier pour me demander de venir. Nous nous connaissons depuis déjà quelques années... je vous rassure, il n'a rien d'un criminel. Disons qu'il lui est préférable d'être enfermé ici - en tout cas, il lui était jusqu'à maintenant. "

Paul se tourna vers Van Hauffen.

" Rainer... j'ai un service à te demander. L'ami de notre avocat aurait besoin de tes services. Tu crois que tu pourrais ?... "

Ledit Rainer agita doucement la tête à la verticale, et se leva. Puis il s'approcha des barreaux, et Gary aperçut son visage. Son cerveau, face à l'incohérence de ce que lui transmirent ses yeux, n'incorpora tout d'abord pas la réalité à laquelle il était confronté, si bien que Gary resta presque dix secondes sans avoir de réaction anormale. Puis le fait réussit à passer la barrière synaptique de son cortex, et l'avocat fit un bond en arrière en émettant un cri aigu.

L'homme à qui il faisait face avait un troisième oeil sur le front.

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